Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 10/5.2

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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 10pp. 58-105).

chapitre ii.

1827. — Discours de Boyer à l’installation de la 3e législature. — Lois votées pour obvier au déficit occasionné dans les revenus publics par l’ordonnance de Charles X, et conséquence de ces mesures, — Diverses autres lois sur les finances. — Le général Voltaire est nommé grand juge de la République. — Origine probable d’un complot formé contre le pouvoir et la vie de Boyer : dénonciation, arrestation de quelques militaires qui sont jugés, condamnés à mort et exécutés. — Le général B. Noël est suspecté d’en être le chef et perd le commandement de l’arrondissement du Mirebalais. — Proclamation du Président d’Haïti relative au complot. — Explosion à l’arsenal du Port-au-Prince, incendie et pertes qu’elle occasionne. — Boyer échappe au danger d’y périr et à une grave maladie ensuite. — Ouragan dans le département du Sud-Est. — 1828. Retrait de la circulation, des billets de caisse de 5 gourdes et de la monnaie à serpent. — Session législative et lois rendues. — 1829. Négociations suivies en France et eu Haïti, pour des projets de convention financière et de traité de commerce et de navigation entre les deux pays : ils sont signés et envoyés eu France. — Intention supposée au gouvernement d’Espagne, de faire une tentative contre l’Est d’Haïti, et mesures militaires, — Session législative, lois votées et mesures administratives. — 1830. Ferdinand VII envoie un plénipotentiaire chargé de reclamer l’ancienne colonie de l’Espagne : refus motivé du gouvernement. — Proclamation du Président d’Haïti à ce sujet, et publication de documens. — La Grande-Bretagne ouvre les ports des îles Bahama au commerce haïtien. — Le gouvernement français ne ratifie pas les projets signés à Haïti, et y envoie un agent pour négocier de nouveau. — Autres projets non terminés et retour de l’agent en France. — Boyer y envoie M. Saint-Macary pour suivre la négociation. — Elle est interrompue par la Révolution de juillet. — Message de Boyer au Sénat, à l’occasion de cet événement : il prend une attitude expectante. — Sentimens éprouves en Haïti, à la nouvelle reçue de la révolution. — Session législative, discours de Boyer et du président de la Chambre des communes. — Lois votées et mesures administratives. — Circulaire du secretaire d’Etat aux administrateurs, pour faire cesser au 1er janvier 1831, le demi-droit accorde aux navires et au commerce français.


D’après la proclamation du Président, les nouveaux représentans avaient été élus dans les communes. Le 12 février, il ouvrit la session par un discours où il assurait que que le nouveau système adopté pour la police rurale produisait déjà de bons résultats, qu’il ne négligerait rien pour favoriser également le commerce, et qu’il était nécessaire de diminuer la contribution extraordinaire.

« Lorsque l’année dernière, continua-t-il, à l’ouverture de la session, j’exprimai mes sentimens sur la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti, il était naturel de penser que les doutes entretenus à l’étranger, sur la légalité de notre existence nationale, devaient cesser et que la déclaration du roi de France était, en quelque sorte, dans l’opinion des autres puissances, une consécration de la légitimité de nos droits… Cependant, il était essentiel d’obtenir des éclaircissemens sur des points importans, et nous avons successivement demandé au gouvernement français des explications devenues indispensables. Le résultat de nos réclamations n’est pas tel que nous avions droit de l’espérer ; mais l’empire de la raison finira sans doute par écarter des difficultés qui ne peuvent se soutenir devant ce principe qui régit tout État véritablement indépendant. De notre côté, quelles que soient les circonstances, nous ferons notre devoir, et serons toujours fidèles à ce que prescrivent l’honneur et la loyauté… »

On voit que si Boyer correspondait secrètement avec le Sénat et prenait ses avis, pour mener les choses à bonne fin, il savait aussi parler hautement pour rendre compte de ses opérations aux mandataires directs de la nation ; et ce langage mesuré, mais ferme, il le tenait en présence du chargé d’affaires de France qui assistait à cette cérémonie. Mais il ne suffisait pas d’avoir publié la déclaration du 5 mars 1826 et de prononcer des discours, pour prouver au gouvernement français qu’Haïti entendait exercer pleinement sa souveraineté, rester indépendante comme elle l’était avant l’acceptation de l’ordonnance ; il fallait des actes. En conséquence, le Président proposa une loi que la Chambre des communes vota le 19 février, huit jours après son installation ; la voici :

« Considérant que les plus grands encouragemens devant être donnés à l’agriculture et au commerce, il con vient de les dégrever d’une partie des charges qu’ils supportent ; — après avoir délibéré et reconnu l’urgence,… Art. 1er. À partir du jour de la promulgation de la présente loi, les produits de l’industrie et du sol d’Haïti ne seront plus assujettis aux droits d’exportation, à leur sortie du territoire de la République. — 2. Toutes dispositions de lois antérieures qui seraient contraires au précèdent article sont rapportées. »

Le gouvernement français ne pouvait rien arguer contre cette loi, car en tous pays il est d’une bonne administration d’alléger les charges imposées à l’agriculture et au commerce ; et au contraire, en favorisant ces deux branches de la fortune publique, c’était lui donner des garanties pour l’exécution des engagemens contractés envers la France. Mais de cette manière, Haïti annulait la partie de l’art. 1er de l’ordonnance du 17 avril concernant les droits « à la sortie, » que cet article réduisait « à la moitié » pour le pavillon français. Alors qu’il n’y avait plus de droits à payer pour l’exportation de ses produits, ce pavillon n’était pas plus favorisé que ceux des autres nations commerçantes, et celles-ci ne trouvaient plus aucun avantage à opérer leur retour par navires français, comme elles l’avaient fait depuis juillet 1825.

Cependant, l’administration haïtienne eût encore peu fait si elle s’était bornée à cette loi. Afin de remédier à la diminution de ses ressources, qui résultait de l’abrogation des droits à l’exportation des produits du pays et du demidroit que payaient ceux de France « à l’importation, » il fallait encore atteindre l’art. 1er de l’ordonnance du 17 avril sous ce rapport, et pour cela remanier le tarif accompagnant la dernière loi sur les douanes rendue en 1825[1]. Ce tarif établissait un droit de 12 pour cent sur l’évaluation du prix moyen des marchandises importées de l’étranger, et un droit fixe sur certaines d’entre elles : il s’agissait d’augmenter ces deux droits. Sur la proposition du Président d’Haïti, une loi sur les douanes fut votée par le corps législatif :

« Art. 1er. Les droits à l’entrée sur le territoire de la République seront perçus à l’avenir, sur les marchandises ou productions des autres pays, venus par bâtimens nationaux ou étrangers, conformément au tarif des droits d’importation annexé à la présente loi.

« Art. 2. Les droits d’importation sont fixés à 16 pour cent sur le montant de l’évaluation portée au tarif mentionné en l’article précédent, sur les marchandises ou productions de tous les pays sans distinction, introduites par bâtimens étrangers, sauf néanmoins la nation ou les nations avec lesquelles, par des traités ou conventions, il serait autrement stipulé.

« Art. 3. Toutes les marchandises ou productions étrangères importées par des bâtimens nationaux et pour compte d’Haïtiens, ne paieront que 8 pour cent de droit d’entrée, pris sur le montant de l’évaluation au tarif.

« Art. 4. Les marchandises ou productions importées par bâtimens étrangers, de n’importe quel pays, et dont les droits fixes sont relatés dans le tarif des importations, seront assujetties au payement de ces droits fixes. — Les mêmes marchandises ou productions importées par bâtimens nationaux, pour compte d’Haïtiens, payeront la moitié moins des droits fixes portés audit tarif, etc. »

Ainsi, les produits étrangers, autres que ceux de la France, devaient payer désormais 16 pour cent, et ces derniers 8 pour cent au lieu de 6 qu’ils payaient sous l’empire de la loi de 1825. Mais ce fut surtout par l’évaluation du prix moyen porté au tarif, que l’administration se récupéra d’une partie de son déficit annuel, puisqu’il lui fallut toujours de nouvelles émissions de papier-monnaie pour alimenter le service public à l’intérieur[2]. Les produits français ne furent pas plus ménagés que d’autres dans cette évaluation ; et bien qu’en définitive, c’étaient les consommateurs haïtiens qui supportaient cette augmentation d’une manière indirecte, le commerce d’importation n’en souffrit pas moins par la réduction de la consommation. Celui de France, qui fournissait exclusivement le pays d’une foule de choses, vit insensiblement diminuer son importance, lorsqu’on avait espéré, au contraire, un plus grand débouché en sa faveur[3]. Par l’art. 2 ci-dessus, il en aurait pu être autrement si le gouvernement français eût voulu franchement faire avec la République, un traité pour dissiper le vague des dispositions de l’ordonnance et qui eût favorisé en même temps les produits du sol d’Haïti introduits en France. Mais ce gouvernement était bien éloigné de vouloir l’une et l’autre chose, ni de réduire le chiffre de l’indemnité. On le verra consentir seulement à la cessation du demi-droit, tant à l’entrée qu’à la sortie, mais après l’effet produit par les deux lois ci-dessus mentionnées.

Outre ces deux lois financières relatives aux douanes, sur la proposition du pouvoir exécutif, le corps législatif en vota d’autres dans le même but : 1° sur le timbre, taxant les actes civils et judiciaires de six centimes un quart à trois gourdes, selon les distinctions établies dans la loi ; 2° sur la contribution extraordinaire pour 1827, dont il a été parlé au chapitre précédent ; 3° sur les billets de caisse ou papier-monnaie, confirmant l’arrêté du Président d’Haïti du 25 septembre 1826 à cet égard, maintenant en circulation les billets d’une, de deux et de cinq gourdes, et autorisant l’émission d’au très billets de dix gourdes ; 4° sur la fabrication de pièces d’argent de la monnaie nationale, de la valeur d’une demi-gourde et d’une gourde ; 5° sur la fabrication d’une monnaie de billon ou de cuivre, en pièces d’un et de deux centimes[4] ; 6° sur les patentes, votée annuellement. — Une loi fixa les appointemens des secrétaires des bureaux d’arrondissemens, de places et de postes militaires ; une autre affranchit totalement les propriétés urbaines des départemens du Sud-Est et du Nord-Est, des redevances dues à l’État sur ces biens. Enfin, une nouvelle loi réorganisa la garde nationale sur un pied à peu près militaire.

D’après cette loi, tout Haïtien, depuis l’âge de 15 ans jusqu’à celui de 60 ans, non employé dans le service civil ou dans les troupes soldées, était tenu de s’inscrire dans la garde nationale de sa commune. Ceux venant de l’étranger pour résider dans le pays et en devenir citoyens, n’y étaient tenus qu’au bout d’une année. Les anciens officiers militaires retirés du service formaient des compagnies d’élite dans cette garde nationale. Étaient exempts du service actif, hors le cas où la patrie serait en danger : 1° les pères de sept enfans légitimes ; 2° les cultivateurs travaillant sur la propriété d’autrui et engagés par contrat synallagmatique, au terme du code rural. Un uniforme fut décrété pour les compagnies d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie, dans chaque commune : les gardes nationaux le portaient à leurs frais, de même que leurs armes, mais le gouvernement fournissait les canons et tout l’attirail de l’artillerie. Le chef de l’État nommait tous les officiers supérieurs ; les autres et les sous-officiers étaient à la nomination de leurs compagnies respectives. Des peines de discipline furent rétablies pour être appliquées par un conseil dans chaque compagnie : les arrêts pour les officiers, l’emprisonnement pour les sous-officiers et les gardes nationaux ; ces peines étaient de 48 heures au plus. La garde nationale ne faisait aucun service en temps ordinaire, sinon de prendre les armes tous les trois mois pour être, passée en revue par les autorités militaires ; mais en cas d’alarme, elle devait se réunir sur le champ et se trouvait à la disposition de ces autorités.

Telle fut l’organisation définitive de cette force armée non soldée qui, de même que les troupes soumises au régime militaire, est préposée au maintien de l’ordre public et des institutions nationales.

Le grand juge Fresnel étant arrivé à un âge avancé qui ne lui permettait plus de continuer ses hautes fonctions, fut proposé comme candidat au sénatoriat : le 19 février il fut élu, et le lendemain un arrêté du Président nomma le général de brigade Voltaire, grand juge provisoire[5].


Deux années étaient déjà écoulées, depuis que le gouvernement avait accepté l’ordonnance de Charles X qui occasionna une si grande répugnance dans la République. Mais si la tranquillité matérielle n’avait été troublée nulle part, tous les esprits étaient loin d’être dans le calme désirable pour le maintien de l’ordre et la prospérité du pays. L’Opposition qui n’avait cessé de subsister contre Boyer personnellement, qui subsista toujours jusqu’au jour de son renversement du pouvoir, cette Opposition continuait son travail de désaffection, en désapprouvant tous ses actes. En vain faisait-il tous ses efforts pour réparer ce qu’il y eut de malencontreux dans les arrangemens pris avec la France, pour la meilleure administration de l’État ; elle ne lui en tenait aucun compte. Et il faut le dire, la station navale que le gouvernement français faisait entretenir dans quelques ports de la République, au Port-au-Prince principalement, — sans doute sur la demande de son chargé d’affaires et pour la protection de ses agents et de ses nationaux, par la certitude acquise du sourd mécontentement du pays ; — cette présence continue de ces navires de guerre dont les officiers étaient constamment à terre, contribuait beaucoup à l’exaltation des esprits opposans : il leur semblait que la France considérait toujours Haïti comme une de ses colonies et qu’elle la faisait garder comme les autres. Des navires de guerre de la Grande-Bretagne paraissaient souvent aussi dans les ports où des consuls de cette puissance étaient établis ; mais ils ne suscitaient point d’observations, parce que les opposans ne voyaient aucune autre intention en cela, qu’une surveillance exercée à l’égard des Français : tant l’esprit d’opposition à tout gouvernement est ingénieux à trouver des motifs ou des prétextes à toute chose ! Dans une telle situation, il était presque impossible qu’une tentative n’eût pas lieu contre l’autorité et la personne de Boyer ; et nous allons dire, avec notre franchise ordinaire et notre entier dévouement à la vérité historique, toutes les fois que nous pouvons la saisir, ce qui, selon nous, aura le plus contribué à l’affaire du mois de juin de cette année.

Déjà, dans le précédent chapitre, nous avons dit que le général Borgella avait manifesté publiquement sa désapprobation de l’acceptation de l’ordonnance française, à cause de ses termes, sans calculer ce que l’autorité de son opinion pouvait avoir d’influence sur l’opinion publique, sur celle des militaires surtout dont il était généralement fort estimé. L’Opposition, sachant cela, avait colporté ses paroles pour mieux accuser le Président : elle crut même pouvoir compter sur lui en cas d’un événement politique qui était dans le goût et les aspirations des réformateurs ; mais elle était complètement dans l’erreur ! Jamais il ne se fût prêté, ni à seconder de pareils desseins, ni à profiter de leur résultat. Il l’a prouvé en 1843 ! Mais ce que l’on ignore, ce que nous allons consigner ici, c’est qu’en décembre 1826, il s’y refusa d’une manière absolue.

Le général Quayer Larivière se trouvait à l’assemblée des généraux dont nous avons parlé au chapitre précédent. À la mort de Pétion, il avait été d’opinion, on le sait, que Borgella dût être préféré à Boyer pour le remplacer, et depuis, il avait toujours conservé à ce général la plus profonde estime. Bien qu’il n’eût peut-être aucun motif particulier de se plaindre du Président qui l’avait élevé en grade et l’avait placé à l’arrondissement de la Grande-Rivière, Quayer Larivière ne l’agréait pas. Vieux révolutionnaire du Nord, subissant l’influence du milieu où il se trouvait, mécontent du déplacement du général Nord Alexis avec lequel il était étroitement lié d’amitié, il était un de ceux qui blâmaient aussi Boyer par rapport à l’acceptation de l’ordonnance ; et comme il avait appris l’opinion manifestée par Borgella à ce sujet, il saisit l’occasion de la réunion des généraux à la capitale, pour lui proposer « de contraindre Boyer à se démettre de la présidence, de le déposer de cette magistrature pour avoir subi, disait-il, les exigences du gouvernement français qui continuait à se jouer de lui, puisque le Président n’en pouvait encore obtenir un traité destiné à effacer ce qui était humiliant dans l’ordonnance, pour l’honneur national. » Et en faisant une telle proposition à Borgella, il lui dit que la plupart de leurs collègues partageaient sa résolution, que le moment était opportun, qu’il fallait en profiter ; il cita particulièrement le général Benjamin Noël comme le plus d’accord avec lui dans cet audacieux projet. Il est vrai que ce dernier avouait depuis longtemps beaucoup d’estime pour Borgella et lui en avait donné des témoignages. Mais Borgella fut loin d’agréer cette proposition aussi étrange que coupable ; car il n’appartenait pas aux généraux de l’année de substituer leur volonté à ce que les institutions du pays avaient prévu, et la constitution ne donnait qu’au Sénat seul le droit d’apprécier la conduite du Président d’Haïti, pour le mettre en état d’accusation, s’il y avait lieu, et le faire juger par la haute cour de justice : or, le Sénat lui-même avait contribué et contribuait encore à tout ce que les opposans reprochaient au Président.

Le général Borgella put donc facilement démontrer au général Quayer Larivière ce qu’il y avait d’insolite dans son projet. Mais il s’attacha bien plus encore à lui prouver ce qu’il présentait de dangereux pour le pays, pour ses institutions politiques dont l’influence sur les esprits avait facilité la réunion de tout le territoire d’Haïti sous le même drapeau. Il lui dit : que si on violait la constitution par une entreprise aussi téméraire, ce serait autoriser sa violation par tous ceux qui, à l’avenir, seraient mécontens du gouvernement, et qu’ainsi la patrie n’aurait aucune stabilité. À l’égard de Boyer personnellement, Borgella lui dit : qu’aucun de ses compagnons d’armes ne pouvait révoquer en doute son patriotisme, qu’il en avait fait preuve dans tous les temps et surtout depuis qu’il était au pouvoir ; qu’il pouvait y avoir eu erreur de sa part quand il accepta l’ordonnance française, au lieu de la repousser vigoureusement, mais que ce n’était pas par manque de dévouement à son pays ; que d’après les communications qu’il venait de faire aux généraux, ceux-ci devaient reconnaître qu’il faisait tous ses efforts pour réparer ce que cette ordonnance offrait de défectueux et pour donner des garanties à la nation ; qu’il fallait patienter, et que si le gouvernement français ne voulait pas donner ces garanties en prenant de nouveaux arrangemens, eh bien ! on suspendrait tout payement de la dette nationale ; qu’on ne devait pas oublier que l’indemnité avait été offerte par Pétion lui-même, qu’elle était exorbitante, sans doute, mais qu’il fallait espérer que la France finirait par consentir à la réduire, quand elle serait convaincue de l’insuffisance de nos ressources. Et Borgella ajouta : qu’il avait lui-même désapprouvé l’acceptation de l’ordonnance, qu’il eût préféré que la guerre survînt entre la France et Haïti par un refus formel ; mais qu’aujourd’hui, c’était une affaire conclue depuis dix-huit mois, et par le Président et par le Sénat auxquels la constitution avait donné le pouvoir de la terminer ; que si Boyer était renversé de la présidence pour ce motif, la conséquence nécessaire d’un tel attentat serait la rupture d’une convention librement contractée, ce qui donnerait à la France le droit de faire une guerre acharnée à Haïti ; que dans ce cas, Haïti n’aurait plus les sympathies des autres puissances étrangères qui avaient déjà reconnu son indépendance par l’envoi de leurs consuls. En résumé, Borgella dit à Quayer Larivière qu’il n’y avait réellement aucun motif pour vouloir arracher l’autorité à Boyer, qui, s’il avait des défauts dans le caractère, possédait aussi de belles qualités comme homme et comme chef de l’État ; que depuis longtemps il était son ami et qu’il ne se prêterait jamais à aucune tentative contre sa personne ou son pouvoir, étant persuadé, convaincu, que ce serait travailler à la ruine de la patrie commune. « Renoncez, mon cher général, renoncez aux idées que vous avez conçues ; car vous seriez le premier à vous repentir du succès que vous obtiendriez, par les passions que vous verriez naître et se développer autour de vous. C’est à grand’peine que nous nous sommes donné une patrie : sachons la conserver. » Telles furent ses dernières paroles.

À des raisonnemens aussi puissans, à des sentimens exprimés avec tant de franchise, Quayer Larivière, qui n’était que passionné et qu’un brave et énergique militaire, ne put rien opposer de judicieux. Il témoigna seulement à Borgella le regret qu’il éprouvait de le trouver si éloigné d’un projet qui, selon lui, serait facile à exécuter, et qui le mettrait en possession de la première magistrature de l’État, à la grande satisfaction de l’armée et des citoyens dont il était vénéré. Il n’en fut plus question entre eux, et peu de jours après tous les généraux partirent du Port-au-Prince et retournèrent à leurs commandemens respectifs.

Bien que Borgella pût reconnaître qu’il n’avait pas convaincu Quayer Larivière, il ne crut pas qu’il était de son devoir strict d’en informer le Président. Une telle dénonciation était incompatible avec son loyal caractère ; elle eût occasionné un grand embarras à Boyer, détruit sa sécurité, provoqué peut-être l’événement qu’il avait écarté par le refus qu’il fit ; car, à cette époque, arrêter un général comme Quayer Larivière, qui était fort estimé dans la propre garde du Président et par les autres troupes, c’eût été courir de grands risques : il y avait trop de fermentation dans les esprits[6]. Borgella devait espérer, enfin, que ce général réfléchirait et reviendrait aux seuls sentimens qu’il devait professer.

Mais il paraîtrait qu’ayant été d’accord surtout avec le général Benjamin Noël, Quayer Larivière lui aura laissé entendre que, dans son entretien avec Borgella, il avait seulement reconnu en lui les scrupules d’un honnête homme, qui le portaient à ne pas vouloir donner son assentiment au projet qu’ils avaient conçu contre Boyer ; mais que si ce projet réussissait d’une manière quelconque, étant proclamé « chef de l’État, » Borgella accepterait sa nomination ; qu’il s’y déciderait par dévouement à son pays. On doit présumer ainsi d’après ce que nous allons relater, à moins de supposer que Benjamin Noël se résolût à poursuivre lui-même cette coupable entreprise. Et pour la mener à maturité par une autre combinaison et par des agents subalternes, ce ne fut pas trop de six mois pour y gagner un certain nombre.

Le fait est, enfin, que dans les derniers jours du mois de juin, un sergent des grenadiers de la garde à pied du Président, nommé Pierre Juste, s’adressa à son chef de bataillon Constant Domingue, dont il était un ancien camarade, pour le gagner au complot formé contre l’autorité et la personne de Boyer. Constant, officier d’honneur et plein de mérites dans sa noble profession, parut se prêter à ce complot et fit causer le sergent en le questionnant pour savoir quels étaient les individus qui en faisaient partie. Lorsqu’il en eut su les principales ramifications, il déclara à Juste qu’il n’entrerait point dans un tel projet, et qu’il fallait se rendre immédiatement avec lui auprès de leur colonel Denis Tréméré, afin de déclarer à ce dernier tout ce qu’il en savait, parce que Juste lui avait nommé plusieurs officiers, sous-officiers et soldats du régiment des grenadiers et d’autres corps comme participant au complot. Juste se montra effrayé de cette injonction et dit alors que c’était une dénonciation qu’il entendait faire à son chef de bataillon, et non pas un embauchage qu’il tentait. Constant lui dit que c’était une raison de plus pour en parler à leur colonel. Ils allèrent donc chez ce dernier qui reçut la déclaration du sergent et de Constant, et qui les amena tous deux auprès de Boyer.

C’était à une heure avancée de la soirée. Le Président se fit raconter par Juste tout ce que ce sergent savait de la trame, et quoiqu’il ne restât pas dupe de la démarche que ce sous-officier avait faite auprès de son brave chef de bataillon, il l’en félicita et le promut de suite au grade de sous-lieutenant. À l’instant même, il manda le général Thomas Jean, commandant titulaire de la place et provisoirement de l’arrondissement, ainsi que le colonel Victor Poil, adjudant de place, et il leur donna l’ordre d’arrêter sans délai ceux que Juste avait désignés comme les principaux auteurs ou complices du complot. C’étaient : le capitaine Jean-François Mathurin, du 8e régiment d’infanterie ; le lieutenant Jean Michel, du même corps ; le sous-lieutenant Léon Cauchois, des grenadiers à pied de la garde ; le sergent Léon Pierre-Louis, du même corps ; et le lieutenant Jean-Louis Bellegarde, des chasseurs à cheval de la garde. Ce dernier s’évada et ne put être arrêté ; Jean Michel se tint caché quelques jours avant d’être saisi.

Par ordre du Président, une instruction d’enquête s’ouvrit au bureau de la place dès le lendemain matin, afin d’interroger les inculpés en présence de Juste, dénonciateur du complot. Le général Inginac s’y trouva pour mieux la diriger. La dénonciation était si formelle, que les inculpés ne pouvaient pas nier les faits à eux imputés ; mais ce fut surtout le lieutenant Jean Michel qui, lorsqu’il fut arrêté, avoua avec fermeté, comme ses complices, l’objet et le but de ce regrettable complot. Ils déclarèrent qu’à leur avis, le Président ayant compromis l’honneur, la dignité et les intérêts de la nation, par l’acceptation de l’ordonnance de Charles X et les arrangemens pris avec la France, il était urgent de le déposer du pouvoir qu’il exerçait ; qu’alors les troupes proclameraient le général Borgella, « Président d’Haïti ; » qu’elles feraient un appel à son patriotisme afin de réparer tout le mal que Boyer avait produit. Les inculpés ajoutèrent, qu’ils espéraient que le général Borgella ne serait pas sourd à la voix de la patrie en danger. On a dit alors que le général Inginac, pressant Jean Michel de questions adroites afin de découvrir si Borgella avait connaissance du complot, s’il en était l’âme secrète, cet officier lui répondit : « Général, vous voulez surprendre ma bonne foi ; ce n’est pas loyal de votre part. Je vous le répète : le général Borgella n’a aucune connaissance de notre projet, mais en le proclamant chef de l’État, nous aurions espéré qu’il se rendrait au vœu des militaires et des citoyens qui se rallieraient à eux[7]. »

Après cette enquête, les inculpés furent livrés au jugement d’un conseil spécial qui les condamna tous à la peine de mort, J.-L. Bellegarde aussi, mais par coutumace. Le 3 juillet ils furent exécutés[8].

Dans cette affaire, à jamais déplorable par le but que poursuivaient ces militaires, qui n’étaient pas sans mérite par les services qu’ils avaient rendus à leur pays, le nom du brave général Benjamin Noël, qui lui-même avait tant de droits à la gratitude publique par ses antécédens, ce nom fut assez cité pour laisser planer de graves soupçons sur sa conduite. Une circonstance y ajouta : propriétaire de l’habitation jadis connue sous le nom de Turbé, dans la plaine du Cul-de-Sac, il s’y trouvait dans le moment ; sa présence en ce lieu voisin de la capitale parut être calculée pour être à proximité de diriger le mouvement qui serait résulté de la mort de Boyer, car il aurait été impossible de le déposer simplement. Le Président, qui parut avoir saisi toutes les ramifications de ce complot, où bien d’autres officiers de sa propre garde et des autres corps de troupes de la garnison furent plus ou moins impliqués, le Président se borna, quant au général Benjamin Noël, à lui ôter le commandement de l’arrondissement du Mirebalais et à l’y faire remplacer par le colonel Per qui commandait la commune de la Croix-des-Bouquets : il fit partie désormais de l’état-major général de l’armée, à la résidence du Port-au-Prince[9]. Des mutations eurent lieu ensuite pour plusieurs officiers de la garde qui passèrent dans d’autres corps de la ligne.

Cette modération du pouvoir fut aussi intelligente qu’humaine, car Boyer comprit parfaitement qu’il y avait surtout erreur et entraînement regrettable dans les reproches qu’on lui faisait. S’il avait fallu frapper tous ceux qui partageaient ces opinions à son égard, la plupart de ses concitoyens auraient été des victimes. Il était donc de son devoir d’être patient et de tout attendre du temps pour calmer les esprits et le justifier. Le dimanche 1er juillet, après l’arrestation des prévenus, il vint dans la grande salle du palais de la présidence, où se trouvaient les fonctionnaires publics, tous les officiers des corps de troupes ; et là, au milieu de tous il parla du complot ourdi contre lui et de sa conduite dans tous les temps, et dans les circonstances où il prit les arrangemens avec la France, pour faire admettre Haïti au rang des nations indépendantes : il s’exprima avec un chaleureux sentiment de patriotisme et une éloquence qui entraîna l’approbation de tous ses compagnons d’armes et des citoyens auxquels il s’adressait[10]. Le cri de : vive le Président d’Haïti ! se fit entendre de tous les assistans.

Le 4 juillet une proclamation énergique fut publiée à la capitale. Elle parla du complot comme l’œuvre de « quelques pervers, ennemis de la paix et de la tranquillité publique, dominés par l’ambition et la cupidité, qui se sont imaginés qu’il n’y avait d’autres moyens de parvenir à leur but, qu’en conspirant contre le chef de l’État… Militaires, si de vos rangs sont sortis les traîtres qui voulaient déchirer le sein de la patrie, c’est aussi dans vos rangs que se trouvent les braves qui ont dévoilé leurs perfides machinations… » Aucune allusion n’eut lieu dans cet acte, aux accusations portées contre le Président par ceux qui furent victimes du complot, et ce fut sans doute d’une sage politique.

Le 7 septembre suivant, le grand juge Voltaire publia un avis sur le Télégraphe, par lequel il déclara que « celui qui serait convaincu d’avoir entretenu des intelligences avec J.-L. Bellegarde, de lui avoir donné asile, d’avoir favorisé sa retraite, ou même qui ne l’aurait pas fait connaître par une prompte déclaration aux autorités locales, après en avoir eu connaissance, serait considéré comme complice de ce traître et poursuivi comme tel. » Mais personne ne donna aucune information au gouvernement à ce sujet ; et au commencement de 1828, Bellegarde vint lui-même se rendre au palais du Président, vers minuit : arrêté par un officier de garde, il lui dit qu’il venait se soumettre pour implorer sa grâce de Boyer. Averti par l’officier, le Président ordonna qu’il fût conduit en prison et mis au secret. Le lendemain, le général Lerebours, devenu commandant de l’arrondissement par la mort du général Thomas Jean, y alla l’interroger sur les motifs et le but du complot auquel il avait pris part. Bellegarde lui fit les mêmes réponses qui avaient été faites au général Inginac par Jean Michel ; car il lui avait posé des questions semblables, par rapport au général Borgella. Le Président commua la condamnation à mort en une détention au Môle, que Bellegarde subit quelque temps ; puis il fut remis en liberté.

Nous savons positivement que Boyer resta convaincu que le général Borgella n’avait eu aucune connaissance du complot découvert au mois de juin 1827 ; mais il lui reprochait d’avoir exprimé trop ouvertement son opinion à l’occasion de l’acceptation de l’ordonnance française : ce qui avait été cause que les opposans croyaient pouvoir compter sur lui, en cas qu’il eût été victime du complot[11].

Ce ne fut pas le seul danger auquel Boyer échappa dans cette année 1827. Le 2 février, vers 7 heures du matin, il se rendit à l’arsenal où l’on préparait l’envoi de vingt milliers de poudre et d’autres objets de guerre pour Santo-Domingo, que les garde-côtes de l’État allaient prendre. Les ouvriers de cet établissement, dirigé par le chef de bataillon Louis Charles, garde-magasin, avaient mis cette poudre dans des barils, et cet officier fui assez imprévoyant pour laisser employer des marteaux de fer à foncer ces barils. Le Président s’en aperçut et fit des observations à ce sujet au garde-magasin, en lui disant de se servir de marteaux de bois, dont on se sert ordinairement dans une opération aussi dangereuse ; et remontant presque aussitôt à cheval, il sortit de l’arsenal avec son escorte. Il y avait à peine cinq minutes qu’il en était sorti, quand une effroyable explosion se fil entendre : un marteau de fer, on doit le présumer, avait fait jaillir une étincelle qui mit le feu à l’un des barils, et les vingt milliers de poudre s’enflammèrent, de même que la quantité qui se trouvait encore dans la salle d’artifice voisine dont la charpente vola en éclat. L’incendie se propagea en un instant dans les autres bâtimens de l’arsenal qui étaient remplis d’objets d’armement et d’équipement : fusils, sabres de cavalerie et d’infanterie, gibernes, etc. Les bâtimens du magasin général de l’État, attenant à ceux de l’arsenal, prirent feu également, et une immense quantité d’objets pour les approvisionnemens de la marine, pour l’habillement des troupes et autres parties du service public : tout fut la proie des flammes qu’on ne put maîtriser, à cause du vent qui soufflait en ce moment, malgré les quelques pompes de la ville et celles qui furent envoyées par le commandant de la frégate française, mouillée dans la rade extérieure, avec un grand nombre des matelots de son équipage, dirigés par des officiers. Outre la perte matérielle que ce malheureux événement occasionna à l’État, et qu’on a évaluée à environ 5 millions de piastres, édifices et objets compris, il y péril plus de 30 hommes qui étaient réunis sur le lieu où l’on préparait la poudre : le chef de bataillon Louis Charles et les ouvriers de l’arsenal, le commandant Beaugé, le commissaire de marine Poursaint et plusieurs matelots, ces derniers étant venus pour enlever les barils de poudre. Les membres, les tronçons des corps de ces infortunés furent recueillis à des distances assez éloignées du lieu de ce sinistre, accident.

Ainsi, la vie du Président a couru le plus grand risque en cette déplorable circonstance[12]. Et au mois d’août suivant, il essuya une grave maladie, une fluxion de poitrine qui l’atteignit encore à l’arsenal, en visitant les travaux qu’on exécutait dans les forges de cet établissement, la seule partie qui échappa à l’incendie du 2 février[13]. Presque au même jour, le 21 août, un terrible ouragan frappait Santo-Domingo et toute la partie méridionale du département du Sud-Est : une douzaine de navires de toutes dimensions périrent dans cette tourmente, ainsi que 80 hommes environ de leurs équipages.

L’année 1828 commença, pour ainsi dire, par la constatation de la dépréciation du papier-monnaie émis par le gouvernement : le 18 février, une ordonnance de police fut publiée au Port-au-Prince, pour défendre de faire aucune différence entre ces billets de caisse et les espèces monnayées, nationales ou étrangères, dans les transactions entre les particuliers, attendu que le trésor public n’en faisait pas lui-même. Mais c’était une chose impossible à obtenir, puisque déjà la monnaie nationale en espèces n’avait qu’une valeur nominale à côté de la valeur intrinsèque de celles des autres nations qui circulaient aussi dans la République, et qu’elle était sujette à un agiotage dans le commerce. Peu après, le 21 avril, un avis du secrétaire d’État Imbert annonça au public le retrait des billets de 5 gourdes de la circulation, lesquels devaient être échangés aux trésors de diverses administrations dans le délai d’un mois, du 1er au 30 juin suivant. Et le 24 novembre, un nouvel avis du même grand fonctionnaire fut publié, prescrivant le retrait de la monnaie nationale à serpent. Cette opération se fit comme la précédente, les détenteurs furent remboursés en papier-monnaie, excepté pour les petites sommes que présentaient les classes populaires, qui furent échangées en nouvelle monnaie frappée à l’effigie du Président d’Haïti : ce qui fut cause de plus de lenteur. Il arriva que le trésor public reçut de cette monnaie à serpent une somme de 1,800,000 gourdes, lorsqu’il n’en avait été frappé que pour celle de 1,100,000 gourdes : le surplus était de la contrefaçon de l’étranger, principalement des États-Unis, où l’on ne se gêna pas pour contrefaire également la monnaie à effigie. Toutes ces 1,800,000 gourdes passèrent aux creusets de l’hôtel des monnaies.

Diverses lois furent rendues dans la session de cette année, qu’une proclamation du Président avait prorogée au 10 juin. La première retira aux bâtimens nationaux voyageant à l’étranger, les avantages qui leur avaient été accordés précédemment, à l’importation : la loi fut exécutoire à partir du 1er janvier 1829. Ces bâtimens durent payer les mêmes droits, pour les marchandises de n’importe quelles nations, et les mêmes frais imposés aux navires étrangers : ils étaient exempts seulement du droit de patentes. L’art. 6 de cette loi disait : « Les nations qui, n’ayant point de traités avec la République, imposeront dans les ports de leur domination, sur les bâtimens haïtiens ou sur les produits (d’Haïti) par eux importés, d’autres droits ou de plus forts droits que ceux auxquels seront assujettis leurs bâtimens ou les bâtimens d’autres nations dans leurs mêmes ports, seront traitées, en Haïti, sur le pied de la réciprocité. » Or, comme les bâtimens nationaux étaient assimilés à ceux de tous les étrangers, et qu’il n’y eut jamais de traité de commerce entre Haïti et aucune puissance, il s’ensuivait simplement que les navires étrangers étaient soumis aux lois du pays. Une autre loi, dans les matières de douanes, consacra ce qui était déjà prescrit par la loi sur les patentes : « que nul étranger ne pourrait devenir consignataire, s’il n’obtenait du Président d’Haïti la licence nécessaire. » Elle prescrivit encore l’enregistrement de sa patente au greffe du tribunal de commerce de son domicile ou établissement. Tous nécians cosignataires ou réclamateurs de marchandises, nationaux ou étrangers, furent assujettis à payer un droit de consignation, proportionnel à la valeur des marchandises consignées : demi pour cent pour les Haïtiens, un et demi pour les étrangers. La perception de ce droit se réglait sur les mêmes bases que la perception du droit d’importation, et ne devait commencer qu’à partir du 1er janvier 1829.

La loi de 1826 sur l’enregistrement, reconnue très-imparfaite, fut remplacée par une autre qui a toujours régi la matière depuis cette époque. Celle-ci régla convenablement cette administration et la perception des droits fixes ou proportionnels établis sur les actes civils et judiciaires. D’autres lois sur l’imposition personnelle et mobilière, pour 1829, dont il a été fait mention déjà ; sur l’augmentation de l’impôt territorial établi sur les bois d’acajou et d’espinille, sur les animaux épaves, et enfin, sur les patentes, devaient accroître les revenus publics, tandis qu’une dernière décréta des dispositions de police par rapport aux personnes arrivant de l’étranger dans le pays, ou en partant pour l’étranger. Les juges de paix, dans les ports ouverts, devaient tenir trois registres spéciaux à ce sujet : le premier, destiné à inscrire les noms des Haïtiens ; le second, ceux des personnes habiles à le devenir au terme de la constitution et en remplissant les formalités prescrites par l’art. 14 du code civil ; le troisième, pour les étrangers, autres que les agents consulaires ou diplomatiques et les personnes de leur suite, et les équipages des navires de commerce ou de guerre : même les étrangers qui habitaient déjà le pays, sauf les exceptions ci-dessus, devaient se faire inscrire sur le registre qui les concernait. Diverses formalités étaient prescrites par cette loi, qui fixait des amendes pour non-exécution de la part de tous ceux qui y étaient assujettis ; mais elle tomba bientôt en désuétude. On était trop habitué au régime du laissez-faire, du laissez-passer, pour s’y soumettre ; les autorités elles-mêmes négligèrent l’accomplissement de leurs devoirs[14].

On a vu qu’en envoyant au Havre, un agent chargé de vendre les denrées qui y furent expédiées, le gouvernement n’avait pu faire payer aux porteurs de ses obligations que peu d’intérêts de l’emprunt, et qu’il avait aussitôt rappelé son agent à cause du mauvais résultat de cette combinaison commerciale[15]. L’année 1827 allait s’écouler sans qu’il pût pourvoir au service de cet emprunt, malgré les nouvelles lois sûr les douanes, puisqu’il avait dû recourir au papier-monnaie pour payer les services publics à l’intérieur. Dans cet état de choses, la maison Laffitte, qui avait été substituée à celle de MM. Ch. Ternaux ; Gandolphe et compagnie pour l’emprunt, imagina d’envoyer à Haïti, sur la fin de 1827, M. Larréguy, son agent, chargé de s’entendre avec le gouvernement pour trouver une solution aux embarras de la République. Elle consistait à ce que celle-ci consacrât, chaque année, une somme de 6,500,000 fr. pour payer le service de l’emprunt et les intérêts des 120 millions restans de l’indemnité, à 3 pour cent, jusqu’à entière libération de l’emprunt, puis à reporter le tout au service de l’indemnité. Dans cette combinaison, le gouvernement français aurait contracté une convention avec celui d’Haïti à ce sujet, et il se serait substitué ainsi aux droits des prêteurs pour contraindre Haïti à remplir ce nouvel arrangement. Déjà, M. de Villèle, qui avait patroné l’emprunt, avait autorisé ou engagé M. Laffitte à payer les intérêts échus et à échoir, et les tirages du 1er juillet 1827 et du 1er janvier 1828 : ce qui éleva ses avances à 4,848,905 fr. jusqu’au 1er juillet 1828, desquelles avances M. Laffitte fut ensuite remboursé par le trésor royal, considéré comme garant de cette somme par l’intervention du ministre des finances, sauf à répéter contre Haïti.

Boyer adhéra à la combinaison de M. Laffitte, qui resta chargé de la proposer au gouvernement français, et M. Larréguy retourna en France où il arriva en janvier 1828. Déjà, le ministère présidé par M. de Villèle était renversé, et le comte Roy remplaça ce dernier pour les finances. Sur la proposition faite par M. Laffitte, ce ministre composa une commission qu’il présida et dont faisaient partie M. Laîné, le baron Portal, le duc de Lévis, etc., pour examiner la combinaison. Elle fut acceptée, après quelques délais ; mais alors, on apprit en France que le Président y envoyait un agent avec de nouvelles propositions. Ce fut M. Saint-Macary qui avait été membre de la Chambre des communes et qui était en ce moment chef des bureaux du secrétariat des finances ; il arriva à Paris au mois d’octobre 1828. Le ministère désigna MM. Esmangart et Pichon pour l’entendre et arriver à une convention.

Elle ne put aboutir. M. Saint-Macary était chargé de proposer diverses choses : 1° que la République affecterait 6 millions de francs par an, pour l’indemnité et l’emprunt, payables en denrées au cours, en Haïti ; 2° les 6 millions payables en denrées remises en France, mais affranchies de tous droits ; 3° 5,800,000 fr. par an, durant vingt années consécutives, après quoi elle serait entièrement libérée des deux dettes ; 4° enfin, 5 millions payables en France, à la charge par le gouvernement français de les appliquer au service de l’indemnité et de l’emprunt jusqu’à leur extinction. Ces diverses propositions, successivement faites, furent toutes repoussées par MM. Esmangart et Pichon, au nom de leur gouvernement. Celui-ci, sachant que Boyer avait adhéré à la combinaison de M. Laffitte, espérait l’y ramener. En conséquence, une ordonnance fut rendue par Charles X, le 23 décembre 1828, portant comme ultimatum : qu’il serait demandé à Haïti de payer annuellement 6,500,000 fr., à savoir : 3, 600,000 fr. pour les intérêts, à 3 pour cent, des 120 millions restant dus sur l’indemnité ; 600,000 fr. pour servir à leur amortissement, à raison d’un demi pour cent ; et 2,300,000 fr. pour le service de l’emprunt. Si Boyer consentait à cet ultimatum, le gouvernement français consentirait aussi à faire un traité de commerce et d’amitié avec la République.

M. Molien était alors en France ; il fut chargé de remplacer M. Maler comme consul général par intérim[16]. Il partit de Brest en janvier 1829, avec M. Saint-Macary, sur la frégate la Cérès, et ils arrivèrent au Port-au-Prince dans les premiers jours de mars. Le nouveau consul général était chargé de signifier l’ordonnance royale au Président. Boyer nomma les trois grands fonctionnaires Imbert, Voltaire et Inginac pour négocier avec lui à ce sujet. Le 3 avril, une convention fut arrêtée, d’après laquelle le gouvernement haïtien écarta l’affaire de l’emprunt pour la l’égler directement avec les porteurs de ses obligations ; et quant à l’indemnité, il consentit à payer annuellement 3,600,000 fr. pour les intérêts des 120 millions, à 3 pour cent, en délégations ou rescriptions sur les douanes de la République, « au pair de la gourde haïtienne, » se réservant vant d’aviser plus tard au payement du capital. Mais le gouvernement demanda, et M. Molien consentit, que le demi-droit stipulé en faveur des navires et du commerce français cessât définitivement à la fin de 1830. Le consul général s’empressa d’obtenir dû Président qu’il approuvât cette convention et la signât, comme les grands fonctionnaires l’avaient déjà fait. Ensuite, un projet de traité de commerce fut arrêté et signé aussi, le 16 avril, par les négociateurs respectifs.

Pour avoir dérogé ainsi aux clauses de l’ordonnance royale contenant l’ultimatum de son gouvernement, il a fallu que M. Molien eût toute latitude à cet égard. Du reste, il avait déjà résidé en Haïti, en qualité de consul au Cap-Haïtien ; il connaissait parfaitement l’exiguïté des ressources de la République, et de plus comment l’esprit public était opposé aux arrangemens pris avec la France : donner des facilités au gouvernement haïtien était d’une sage politique. Il expédia en France les actes qu’il avait souscrits. Le Président fit écrire en même temps au gouvernement français pour les appuyer, en exposant toujours la malheureuse situation du pays.

Nous dirons bientôt ce qui eut lieu entre les deux gouvernemens, par suite de l’accord entre celui d’Haïti et le consul général.

Dans les premiers mois de 1828, le bruit avait couru à l’étranger, que l’Espagne faisait préparer à la Havane une expédition militaire pour venir s’emparer de la partie de l’Est d’Haïti. On disait qu’un amiral Laborde aurait le commandement de la flotte qui transporterait les troupes. Ce bruit, répandu dans l’Est, y avait occasionné une certaine émotion ; et bien que Boyer ne le crût pas fondé, il avait jugé prudent d’y faire passer plusieurs régimens de l’Ouest et du Nord. La garnison de Santo-Domingo fut renforcée ; Un de ces régimens fut placé à Azua, et d’autres à Saint-Jean, à Saint-Yague et à Puerto-Plate. Cette mesure de précaution ramena le calme dans les esprits, et ces corps de troupes furent rappelés au commencement de 1829.

Le 7 mars, une proclamation du Président prorogea la session législative au 10 août suivant. La seule cause de cette mesure fut la préoccupation occasionnée au gouvernement par l’arrivée du consul général de France, chargé de négocier la convention mentionnée ci-dessus. Au reste, la législation du pays ne réclamait pas grand’chose dans cette année. La session fut ouverte le 17 août ; et dans son discours d’usage, le Président fit allusion à l’accord existant entre les gouvernemens de France et d’Haïti pour la cessation du demi-droit accordé au commerce français.

Il annonça positivement à la Chambre des communes, « que cette faveur ne subsisterait plus au 1er janvier 1831, attendu qu’elle n’avait été concédée, dans sa pensée, que pour le laps de cinq années entières à partir du versement opéré du premier cinquième de l’indemnité, le 31 décembre 1825[17]. » Il n’y eut que deux lois votées dans cette session : celle qui prorogea, pour 1830, une autre rendue en 1828 sur l’imposition personnelle et mobilière, qui n’allait plus être renouvelée, et celle annuellement rendue sur les patentes.

Parmi les quelques autres actes d’administration qui s’offrent dans cette année, on peut citer une nouvelle circulaire de Boyer aux commandans d’arrondissement, pour leur dire de veiller à la culture des terres ; à la plantation des vivres feu grande quantité afin d’assurer la subsistance des populations ; à la bonne préparation des denrées d’exportation pour leur garantir une vente avantageuse sur les marchés étrangers ; à là répression du vagabondage dans les campagnes afin de procurer une entière sécurité aux propriétaires et aux cultivateurs laborieux, été. Lé Président leur rappela les diverses autres circulaires qu’il leur avait adressées à différentes époques, et notamment ses instructions du 17 avril 1820 sur les mêmes objets, et il fit imprimer deux de ces circulaires, du 11 décembre 1821 et du 29 août 1828, avec celle du 12 novembre de la présente année. Tous ces actes prouvent certainement la sollicitude de Boyer en faveur de l’agriculture de son pays, comme une infinité d’autres relatifs à la protection due au commerce. Mais il faut reconnaître que la contrainte n’étant pas possible, ne devant pas même être exercée à l’égard des cultivateurs producteurs dé vivres et autres denrées, la tâche des commandans militaires devenait difficile : aussi combien d’entre eux ne disaient pas souvent, que le Président semblait les blâmer, les accuser de négligence, lorsque les mêmes choses se passaient sous ses yeux dans l’arrondissement du Port-au-Prince, sans qu’il pût obtenir de meilleurs résultats.


Nous voici à 1830. Le 16 janvier une frégate espagnole arriva au Port-au-Prince, ayant à son bord Don Felipe Fernandez de Castro, intendant de l’île de Cuba, venant directement de la Havane. Il était revêtu de la qualité de plénipotentiaire de Sa Majesté Ferdinand VII, roi d’Espagne, et il s’empressa d’en informer le Président d’Haïti, en lui disant qu’il était chargé d’une mission auprès du gouvernement de la République. Le 17, le Président remit ses pleins-pouvoirs au général Inginac, secrétaire-général, au sénateur J.-F. Lespinasse, et au colonel Frémont, son aide de camp, afin de recevoir les communications de cet envoyé et d’entrer en conférences avec lui sur tous les points qu’il proposerait de mettre en discussion, promettant de ratifier ce qu’ils auraient fait et arrêté dans l’intérêt d’Haïti. Dès le même jour, ils reçurent l’envoyé de S. M. C. qui leur exhiba ses pleins pouvoirs, en même temps qu’ils lui exhibèrent les leurs ; et ils convinrent ensemble d’une deuxième réunion pour le 18, où l’échange en aurait lieu. À cette séance, Don F. de Castro, après cette formalité remplie, exposa l’objet de sa mission, indiqué d’ailleurs par ses pleins-pouvoirs, et qui était : « d’obtenir la remise au roi d’Espagne, du territoire de l’Est d’Haïti formant anciennement une des colonies de ce royaume. » Mais, sur les objections faites par les plénipotentiaires haïtiens et la discussion qui s’en suivit, Don F. de Castro, ne s’exprimant pas très-facilement en français, ni eux en espagnol, il leur demanda à traiter de la question par notes diplomatiques basées sur ses instructions : ce à quoi ils consentirent, et la séance fut levée.

Le 19, Don F. de Castro leur adressa une première note écrite en espagnol, où il déclara que les vues de son souverain étaient : « d’employer les moyens concilians et convenables aux sentimens qui l’ont toujours animé envers le gouvernement de l’État d’Haïti, pour faire rentrer sous sa domination paternelle, ceux de ses sujets qui résident » dans la partie espagnole de cette île ; et il fit l’historique des événemens qui s’y passèrent depuis, la cession faite à la France par le traité de Bâle, en 1795, jusqu’en 1821 où « le soulèvement de quelques factieux avait expulsé » les autorités locales, en substituant au pavillon royal de leur souverain légitime, celui qui n’était pas dans le rang de ceux des nations[18]. » Argumentant contre les dispositions de la constitution d’Haïti qui comprenaient toute l’île dans le territoire de la République, il dit qu’elles ne pouvaient détruire les droits de l’Espagne qui, en dernier lieu et par l’ordonnance de Charles X, du 17 avril 1825, se trouvaient confirmés conformément à la rétrocession de 1814, puisque cette ordonnance qui a constitué légalement la République, n’a disposé qu’en faveur de l’ancienne partie française. Il admit cependant qu’en 1821, la République a pu, pour sa propre sécurité, occuper momentanément le territoire de la colonie espagnole, pour se préserver de la contagion de l’anarchie ou pour éviter qu’il ne devînt celui d’un ennemi, par suite de l’insurrection ; mais qu’aujourd’hui, n’ayant jamais eu ni guerre ni hostilités avec la nation espagnole, son occupation étant temporaire, elle devait restituer ce territoire au roi d’Espagne.

Les plénipotentiaires haïtiens répondirent le 21 à cette note, en disant à leur adversaire : que l’ancienne colonie de l’Espagne, ayant été cédée à la France qui en prit possession en 1801 (par Toussaint Louverture) et qui l’occupait encore le 1er janvier 1804, jour où les Haïtiens se déclarèrent nation libre et indépendante de cette puissance et de toutes autres, ce territoire s’est trouvé « indispensablement compris, » par eux et pour leur sûreté et leur conservation, dans le nouvel État qu’ils fondèrent ; qu’ainsi l’ont toujours entendu les diverses constitutions politiques du pays, notamment celle du 27 décembre 1806 qui l’érigea en République ; qu’en vain on objectait que ces actes n’avaient point été signifiés à l’Espagne, que « les constitutions se proclament et ne se signifient point ; » que si, à cause de la guerre civile, le gouvernement ne s’était pas opposé à ce qu’en 1809 le pavillon espagnol fût arboré dans la partie de l’Est d’Haïti, après que Pétion eut fourni aux indigènes des armes et des munitions pour combattre les Français, les droits des Haïtiens sur ce territoire n’avaient pu, par cette circonstance, recevoir aucun affaiblissement ; que les objections faites par le plénipotentiaire du roi d’Espagne n’étaient puisées que dans des droits perdus ; » que les habitans de l’Est eux-mêmes l’avaient si bien compris ainsi, qu’aussitôt la cessation de la guerre civile par la mort de H. Christophe, ils déclarèrent leur incorporation à la République à laquelle ils jurèrent fidélité ; qu’il est vrai que quelques individus de Santo-Domingo avaient voulu ériger un État distinct pour s’allier à la République de Colombie ; mais que les citoyens de l’Est, en général, s’en indignèrent et appelèrent immédiatement le Président d’Haïti pour les faire jouir définitivement des bienfaits de la constitution de la République, et que le 9 février 1822 il effectua la prise de possession, en entrant à Santo-Domingo où le pavillon haïtien flottait depuis quelques jours, tandis qu’il avait été arboré sur les autres points il y avait un mois, ce qui prouvait la volonté unanime des citoyens ; que l’ordonnance du roi de France, du 17 avril 1825, n’avait pu atténuer les droits de la République, ni fortifier ceux que le roi d’Espagne pensait avoir conservés sur l’ancienne partie espagnole de l’île, parce que la prise de possession était antérieure à cet acte[19] ; enfin, que le gouvernement d’Haïti n’ayant rien envahi de ce qui appartenait à l’Espagne, n’avait non plus rien à lui restituer et ne lui restituerait rien de son territoire ; qu’il n’abandonnerait jamais les hommes qui se sont réunis à lui dans la ferme espérance d’être protégés. Du reste, la note haïtienne se termina par l’assurance donnée au plénipotentiaire de S. M. C, que le gouvernement de la République continuerail à désirer ardemment de voir s’établir entre les peuples d’Haïti et de l’Espagne, les rapports qui doivent exister entre les nations civilisées, et qu’il serait toujours prêt à entrer dans toutes négociations qui auraient ce but.

Don F. de Castro aurait bien pu s’en, tenir à sa note et à celle des plénipotentiaires haïtiens, car cette dernière terminait toute discussion entre eux ; mais il s’y trouvait deux mots, — droits perdus, — qui semblaient être une humiliation pour le beau royaume d’Espagne, pour son monarque qui espérait encore, à cette époque, rétablir son autorité absolue dans toutes ses colonies d’Amérique devenues des États indépendans. Il y répliqua le 24 par une très-longue note diffuse, dans laquelle il releva trois fois cette expression, en disant même à ses adversaires que c’était une injure faite aux droits parfaits de Ferdinand VII sur la partie de l’Est ; que de même que la République avait obtenu, à force de « sacrifices louables, » la sanction par le Roi Très-Chrétien de son état actuel, avec bien plus de raison elle pouvait obtenir « la même sanction » de S. M. Catholique, pour la possession de sa colonie. « Aussi, dit-il, le soussigné demande une satisfaction en forme à l’injure ci-dessus mentionnée, — à moins que le gouvernement d’Haïti, convaincu de la justice et de la modération qui guident S. M. C., en ce cas et en tous les au très, ne convienne à restituer le territoire de la partie espagnole qui lui appartient si imprescriptiblement, en faisant pour cela une transaction dont la base sera cette restitution, et dans laquelle les désirs du gouvernement de S. M. C. pourront très-bien s’accorder avec celui de la République pour établir des relations en faveur des intérêts des deux États. » Et dans le cas contraire, don F. de Castro demandait que le Président de la République s’expliquât définitivement sur sa juste réclamation de la partie espagnole de l’île, et sur l’injure qui a été faite à son souverain, en le dépouillant d’un de ses domaines et en donnant accueil « à ses vassaux soulevés. » Il termina sa note en faisant entrevoir que Ferdinand VII pourrait recourir à la force pour exercer son droit, et disant qu’il ne ferait plus d’autre communication.

Les plénipotentiaires haïtiens n’y répondirent que le 29. Ils s’exprimèrent avec autant de modération que leur adversaire avait mis de vivacité dans son langage ; et justifiant de nouveau la prise de possession de l’ancienne colonie par le vœu de la très-grande majorité du peuple qui l’habitait, ils lui dirent qu’ils considéraient leur tâche comme terminée, que la République ne peut remettre ce territoire à l’Espagne, et que ce refus ne peut être considéré comme une injure.

Le lendemain, Don F. de Castro accusa réception de cette dernière note, en déclarant que sa mission était également terminée par le refus qu’il y trouvait encore de restituer à son souverain cette partie de ses États, et qu’il allait partir le 31 janvier : ce qu’il fit effectivement.

Ainsi finit la seule démarche que fit le gouvernement espagnol, par rapport aux départemens de l’Est d’Haïti. Dans la diplomatie entortillée de son plénipotentiaire, on croit voir qu’il n’aurait pas été éloigné d’accepter de la République une proposition « d’indemnité » à accorder à son pays. Mais il n’y aurait eu aucune raison d’en faire à l’Espagne, comme à la France, par le respect qui fut porté aux propriétés particulières dans l’Est d’Haïti, par l’admission, en 1822, comme Haïtiens, de tous les blancs qui s’y trouvaient propriétaires et qui jurèrent fidélité à la République. Quant au domaine public, il lui échut par cela seul que le peuple de cette partie voulut irrévocablement se soustraire à la domination de l’Espagne pour s’incorporer à elle.

Le 6 février, le Président d’Haïti adressa une proclamation à ses concitoyens ; elle leur rendit compte de l’issue de la mission envoyée par le roi d’Espagne. Cet acte récapitula les événemens antérieurs à la réunion de l’Est à la République, cita le texte de la constitution et les motifs qui déterminèrent les fondateurs de l’indépendance nationale à comprendre toute l’île dans le territoire haïtien. Il rappela aux citoyens de l’Est comment ils s’étaient adressés au chef de l’État, pour opérer cette réunion que les malheurs des temps de désordre avaient seuls ajournée jusqu’en 1822, et les engagea à toujours rester unis au giron du gouvernement qui faisait tout pour leur procurer bonheur et prospérité[20]. Il dit en terminant : « Nous avons déclaré à l’univers que notre désir est de vivre en paix avec toutes les nations ; nous nous en sommes imposé la loi par notre constitution ; nous sommes toujours dans la détermination de respecter la sécurité des États qui ne troubleront pas la nôtre. Mais si jamais notre territoire était violé, nous serions dégagés envers nos agresseurs, et nous remettrions les destinées d’Haïti entre les mains du souverain arbitre des peuples et des rois. »

Et le 28 du même mois, le secrétaire général Inginac publia un avis au commerce haïtien, par ordre du Président, qui prouvait au monde que la Grande-Bretagne avait foi en nos promesses, de ne pas troubler le régime des colonies européennes qui entourent Haïti : elle ouvrait les ports des îles Bahama au pavillon de la République.

Dès le 22, une autre proclamation du chef de l’État prorogea la session législative au 10 septembre suivant. Il faut en dire le motif.

Le gouvernement français avait gardé le silence sur la convention et le traité signés au mois d’avril 1829, entre M. Molien, son consul général, et les grands fonctionnaires de la République ; mais on venait d’apprendre qu’un nouvel agent arriverait incessamment de France : ce fut la cause de la prorogation de la session du corps législatif.

En effet, M. le baron Pichon, parti de Brest à la fin de janvier, arriva bientôt au Port-au-Prince[21]. Il était porteur des deux actes de 1829 que Charles X n’avait pas voulu ratifier, à moins de nouvelles explications sur le sens attaché à l’expression « au pair de la gourde haïtienne, » à propos des rescriptions que le gouvernement d’Haïti donnerait pour payer les intérêts des 120 millions restans de l’indemnité, soit 3,600,000 fr. par an, sur les droits perçus dans les douanes de la République, ces droits étant payés en monnaie nationale. Au fait, la mission de M. Pichon consistait à refaire cette convention spéciale, à porter le gouvernement à consentir au payement de cette somme en France même et en monnaie française, parce que la convention dérogeait à la clause y relative de l’ordonnance de 1825 qui exigeait les payemens à la caisse des dépôts et consignations. Au moyen de ce consentement, le traité de commerce et de navigation pourrait être ratifié. — Disons une fois que ce refus de ratification, de la part du gouvernement français, fut une chose heureuse pour Haïti qui se serait engagée ainsi à payer indéfiniment des sommes exorbitantes, en sus du capital de l’indemnité. La Providence lui réservait mieux que cela, par suite d’événemens dont elle avait seule le secret.

MM. Imbert, Voltaire et Inginac furent encore chargés d’entrer en négociation avec M. Pichon, qui avait ordre de s’adjoindre M. Molien. Les grands fonctionnaires expliquèrent la convention, en lui déclarant que l’expression au pair s’entendait nécessairement ainsi : « que la gourde haïtienne serait acceptée pour la valeur de cinq francs. » Or, la monnaie nationale, soit métallique ou billets de caisse, perdait 75 pour cent, au change de la monnaie d’Espagne, le café, sur le prix duquel se règle toujours ce change en Haïti, ne valant en Europe, en 1830, que huit piastres et un huitième[22].

À cette déclaration, M. Pichon se récria et opposa ce fait notoire qui ne permettait pas, selon lui, au gouvernement français de souscrire une telle convention, qui serait onéreuse aux intérêts des ayants-droit à l’indemnité. Mais les grands fonctionnaires lui objectèrent qu’en acceptant l’ordonnance de 1825, sur là foi de la note explicative de M. de Mackau, sur sa promesse verbale d’appuyer les réclamations du Président d’Haïti pour une réduction de la quotité de l’indemnité, la République, n’ayant pas obtenu cette réduction, ne pouvant évidemment payer l’indemnité aux termes assignés, et consentant à payer des intérêts pour la somme restante, le gouvernement français devait consentir aussi à lui donner des facilités à cet égard, en acceptant les rescriptions sur ses douanes, telles que son gouvernement l’entendait. La négociation ne put aboutir sur ce point, chaque partie tenant à sa manière de voir. C’est alors que M. Pichon eut recours à Boyer pour le porter à lever la difficulté, en l’attribuant surtout à Inginac qui lui paraissait personnellement opposé aux prétentions du gouvernement français, parce qu’il faut le dire, des trois grands fonctionnaires, Inginac était le plus capable de soutenir la discussion, et il l’avait soutenue avec chaleur ; et parce que, de plus, tous les agents français s’obstinaient à voir en lui un homme plus disposé en faveur de la Grande-Bretagne que de la France[23].

Sur ce recours de M. Pichon, Boyer invita les grands fonctionnaires à chercher une autre combinaison. M. Pichon, reconnaissant lui-même les embarras d’Haïti, conseilla en ce moment au Président de publier une loi qui ordonnerait de payer désormais les droits de douanes, sur marchandises importées de l’étranger, « en monnaie d’Espagne, » ce qui donnerait à la République les moyens de s’acquitter facilement envers la France[24]. Il lui dit que le commerce étranger, même celui de son pays, ne pourrait se plaindre de cette mesure administrative, attendu qu’un fait analogue se passait depuis longtemps à l’égard des Haïtiens eux-mêmes qui, en achetant des propriétés du domaine national, versaient au trésor la moitié du prix de vente « en monnaie d’Espagne, » et l’autre moitié en monnaie d’Haïti[25].

Il résulta donc de la reprise des conférences, que deux projets furent arrêtés conjointement : une convention financière en sept articles, et un traité de commerce et de navigation en vingt autres articles. Mais les plénipotentiaires haïtiens proposèrent un article additionnel à chacun de ces actes, que les négociateurs français ne voulurent point admettre, en vertu de leurs instructions. Il n’y eut par conséquent rien de définitif, et M. le baron Pichon partit pour la France à la mi-avril.

Boyer, désirant éviter une rupture qui eût pu être la suite du rapport qu’il ferait à son gouvernement, se résolut à y envoyer de nouveau M. Saint-Macary, avec des instructions nouvelles et des pleins-pouvoirs pour essayer de traiter définitivement en France même. Mais auparavant, le 18 avril, il adressa un message au Sénat en lui annonçant que les trois grands fonctionnaires se présenteraient dans son sein, pour lui soumettre, à huis-clos, les deux projets dont s’agit avec les articles additionnels. Le Président demanda au Sénat son opinion sur ces actes. Le 20, ce corps les approuva par un message en réponse au sien, ce qui fortifia Boyer dans sa résolution de faire poursuivre la négociation à Paris.

En conséquence, le 24 il signa ses pouvoirs et ses instructions qui furent remis à M. Saint-Macary, et cet envoyé partit sur un navire marchand qui arriva au Havre, en même temps que M. Pichon arrivait à Brest sur la frégate la Junon. Ils négociaient à Paris, lorsque les journées de juillet décidèrent la grande révolution de cette année. Ce serait ici le lieu de faire connaître les instructions de Boyer ; mais comme son envoyé fut amené à signer des traités, le 2 avril 1831, auxquels il ne donna point sa ratification, nous renvoyons à en parler dans cet ordre chronologique.

Cependant, nous pouvons placer ici le message que le Président adressa au Sénat, le 4 octobre 1830, lorsqu’il apprit les événemens survenus, en France.

« Citoyens sénateurs,

» L’article 121 de la constitution fait un devoir au Sénat de correspondre directement avec le Président d’Haïti pour tout ce qui intéresse l’administration des affaires publiques en général, et de mon côté, je n’ai jamais manqué d’appeler les membres qui le composent à délibérer avec moi sur les grands intérêts de l’État, chaque fois que les circonstances l’ont nécessité. C’est ce motif puissant qui me porte à vous inviter à méditer sur les événemens qui ont eu lieu en France vers la fin du mois de juillet denier, et qui ont amené le changement de la dynastie régnante. Plus ces événemens sont graves, plus vous devez mettre de sagesse et de maturité dans la résolution que vous allez prendre. Il s’agit principalement de considérer le changement de gouvernement sous le point de vue des avantages qui peuvent en résulter en faveur de la conclusion de nos rapports, politiques et commerciaux avec la France, et de me faire connaître votre opinion sur la marche qu’il conviendra le mieux d’adapter et de suivre pour parvenir à cet heureux résultat. Je me repose, citoyens sénateurs, sur vos lumières autant que sur votre patriotisme, et je ne doute pas que votre résolution aura pour base la dignité, la gloires et la prospérité de République.

 » J’ai la faveur dp vous saluer, etc.
 » Signé : Boyer. »

Le lecteur pressent déjà la réponse que le Sénat fit à ce message : elle fut en harmonie avec les espérances qu’il exprimait, par le changement de gouvernement en France. Néanmoins, le Sénat conseilla au Président une attitude expectante, afin de savoir quel parti on pourrait mieux tirer de cet événement. Nécessairement, on devait attendre des communications de la part de M. Saint-Macary : il en fit au Président qui partagea l’espoir qu’il avait, d’obtenir des concessions plus favorables que celles qu’il devait demander. Toujours est-il constant, qu’accrédité auprès du gouvernement de Charles X, en droit international ses pouvoirs devenaient caducs, et qu’en fait ils ne furent pas renouvelés par le Président d’Haïti. Cet agent ne fut pas non plus rappelé ; on le laissa poursuivre de lui-même une négociation dont on espérait des résultats avantageux pour la République.

Le Président avait cet espoir, et cependant il ne fit pas ce qui pouvait le réaliser. Il eût été convenable, ou qu’il envoyât en France un nouvel agent dans l’unique but de complimenter Louis-Philippe sur son avènement au trône, ou pour s’adjoindre dans ce but à M. Saint-Macary, ou qu’il eût écrit ou fait écrire pour transmettre ses félicitations au nouveau Roi ; mais Boyer s’abstint de ces actes de haute convenance dans la situation où se trouvait Haïti à l’égard de la France. Il a été même dit, à cette époque, qu’à la première nouvelle des événemens de Paris, Charles X étant encore en France, Boyer avait manifesté publiquement un vif regret pour ce succès de l’opposition dans cette capitale, et que le général Inginac surtout avait prononcé des paroles acerbes. Comme homme d’État, Inginac aurait eu tort de parler ainsi ; et quant à Boyer, ce n’aura été qu’une prudence gouvernementale, car on était incertain sur le résultat final de la résistance du peuple. Mais quand on eut reçu d’autres informations annonçant l’expulsion de la branche aînée des Bourbons, il ne devait plus y avoir d’hésitation.

M. Molien, en sa qualité de consul général, était dans la même situation d’esprit, et cela se conçoit[26]. Les Français présens au Port-au-Prince ne s’abstinrent pas comme lui ; ils applaudirent avec tout l’enthousiasme ordinaire de leur caractère distinctif ; ils organisèrent un banquet auquel il assista cependant avec de nombreux Haïtiens ; ils arborèrent un immense drapeau tricolore à la maison où ce banquet eut lien ; et après cette fête, ils allèrent offrir ce nouvel emblème de la nationalité française au consul général, pour qu’il le fit hisser en place du drapeau blanc de la légitimité qui flottait au mât de pavillon du consulat. M. Molien le garda et ne déféra à ce désir que lorsque de nouvelles informations ne laissèrent plus de doute sur le succès complet de la révolution.

Quant aux Haïtiens, en général ils furent satisfaits du renversement de Charles X, et par rapport à son ordonnance de 1825 qui avait déplu à la nation, et parce que ses ordonnances de la fin de juillet, qui soulevèrent la population de Paris, leur parurent aussi une flagrante violation de la charte française qui avait été octroyée par son frère, son prédécesseur. Le sentiment populaire, en Haïti, était que, puisque ce monarque avait pu violer la charte octroyée, il aurait pu tout aussi bien violer l’ordonnance concédée, et d’autant mieux qu’elle avait été rédigée en termes ambigus qui décelaient une arriére-pensée, et que jusqu’alors son gouvernement ne voulait pas donner des explications, par un traité qui aurait satisfait l’honneur et la dignité de la nation, ni réduire la quotité de l’indemnité. D’ailleurs, il existe entre tous les peuples une solidarité d’intérêts moraux qui excite toujours une vive sympathie en faveur de celui dont on méconnaît les droits, et ce sentiment ne pouvait manquer d’éclater en Haïti pour le peuple français, auquel elle se rattache par ses idées et par une foule de considérations toutes morales, bien que les Haïtiens entendent rester complètement indépendans de la France sous le rapport politique.

Mais si, généralement, ils éprouvèrent de la satisfaction, ceux d’entre eux qui formaient l’Opposition dans le pays, se rejouirent bien davantage de la chute de la Restauration, que l’opposition française avait constamment harcelée. Cette chute leur parut un avertissement utile à Boyer, ou un avant-coureur de la sienne. Et quand on eut dit que le Président avait témoigné hautement un vif regret de cet événement, loin de voir en cela un acte de prudence de sa part comme chef du gouvernement, ils n’y trouvèrent que l’instinct de sa propre conservation au pouvoir qui le portait à s’abstenir de toute approbation anticipée. Ce fut pis par rapport au secrétaire général Inginac, à qui l’on avait imputé des paroles qui furent colportées et envenimées. Quelques mois après, on vit éclater ces sentimens hostiles ; mais n’anticipons pas sur le temps où il faudra en parler.

La session législative, ajournée par le Président d’Haïti, s’ouvrit le 20 septembre. Dans son discours à cette occasion, Boyer parla de la parfaite tranquillité du pays, de l’étrange réclamation faite au commencement de l’année par le gouvernement d’Espagne, de la partie de l’Est de la République, qui n’avait servi qu’à prouver l’attachement de ses habitans aux institutions nationales et leur ferme volonté de rester unis à leurs concitoyens de la partie occidentale. Puis il dit :

« Je regrette de ne pouvoir encore annoncer la conclusion du traité entre Haïti et la France. À cet égard, on a fait ici, personne ne l’ignore, tout ce que la raison et l’honneur prescrivaient. Ainsi, invariable dans mes principes et dans les déclarations que j’ai déjà proclamées, il est de toute évidence que cet acte important ne sera conclu que sur des bases réciproquement avantageuses aux deux pays, etc. »

Le président de la Chambre des communes répondit à ce discours : « que les représentans étaient heureux de témoigner au chef de l’État, au nom de la nation entière, leur reconnaissance pour les nobles efforts qu’il ne cessait de faire, pour assurer le bonheur du peuple et garantir la stabilité de ses institutions, pour l’encouragement de l’agriculture et du commerce, pour les progrès de l’instruction publique.

« La nation, pleine de confiance dans le chef qui la dirige, attend sans anxiété le moment où ses négociations avec la France seront terminées. La marche lente des choses n’est point d’une prévention défavorable pour elle. Le temps déroule tout avec lenteur ; mais, quelle que soit l’époque à laquelle les traités seront conclus, la nation reste convaincue qu’ils seront basés sur des principes réciproquement avantageux ; qu’il en découlera de nou velles garanties pour la conservation de ses institutions, de son indépendance et de sa prospérité. Tel est le vœu du peuple ; en le manifestant, il sent aussi la nécessité de répondre avec loyauté, et autant qu’il dépendra de lui, aux engagemens contractés pour asseoir sa prospérité et assurer sa tranquillité : aucun sacrifice ne sera trop grand pour remplir des promesses devenues inviolables pour une nation jalouse de son honneur, etc. »

Ces paroles furent aussi remarquables que le bon accord existant entre les deux pouvoirs et que les louanges données à Boyer pour son administration. Trois lois seulement furent votées dans cette session : une qui amenda le code de commerce, en créant un tribunal dès cette juridiction dans les villes de Jacmel, de Jérémie, des Gonaïves et de Saint-Yague où le tribunal civil de ces lieux faisait jusque-là ces fonctions ; la deuxième, sur quelque allégement porté à l’impôt foncier établi sur les maisons des villes et bourgs ; la troisième, sur les patentes.

Il y eut de la part de la haute administration plusieurs actes également remarquables. Le 1er juillet, le secrétaire d’État Imbert avait publié un règlement sur l’emploi du matériel dans les hôpitaux militaires et sur le service de ces établissemens. Le 23 septembre, il publia un avis sur là résolution prise par le gouvernement, de faire construire des magasins en maçonnerie sur un terrain de l’État situé à la Coupe, à une forte lieue du Port-au-Prince, au pied des montagnes, afin de servir au dépôt d’objets de guerre, d’approvisionnement, etc., là même où l’année suivante commença rétablissement de la ville Pétion. Le 8 octobre, un autre avis eut pour objet d’affermer au public des embarcations que le gouvernement avait fait construire sur les lacs d’Azuai et de Xaragua, vulgairement appelés étangs Saumâtre et Salé, afin de faciliter les communications entre la capitale et le département du Sud-Est, lès deux routes qui conduisent à Neyba étant tracées, l’une sur la montagne de Himany, l’autre parmi d’énormes rochers, du côté opposé. Mais cette conception échoua, soit par la mauvaise construction de ces embarcations, soit par la difficulté de la navigation sur ces lacs.

Enfin, le 27 décembre, le secrétaire d’État adressa une circulaire aux administrateurs des finances de tous les ports ouverts au commerce étranger, pour les prévenir qu’à partir du 1er janvier 1831, la faveur accordée aux navires français et aux marchandises importées par eux, de ne payer que le demi-droit, aux termes de l’ordonnance de Charles X, cesserait à leur arrivée à Haïti. Déjà, ils n’en jouissaient plus à l’exportation des denrées du pays, puisque ces denrées ne payaient plus de droits de cette nature. Cette circulaire n’était que le résultat de l’accord existant entre les deux gouvernemens de France et d’Haïti, suivant les projets faits au Port-au-Prince et qui n’étaient pas encore ratifiés. C’était trancher la question souverainement.

Vers le mois de juin de cette année, l’archevêque Pedro Valera, obsédé de scrupules religieux et politiques après la réclamation faite par Ferdinand VII du territoire de l’Est, prit la résolution de quitter Santo-Domingo pour se réfugier à la Havane, d’abandonner son siège, son diocèse, pour aller s’enfermer dans un couvent de cette ville. Le gouvernement ne pouvait faire violence à ce respectable vieillard ; par ses ordres et de lui-même, le général Borgella lui avait vainement fait des représentations à cet égard. Depuis quelque temps, le grand vicaire Aybar était mort, et l’archevêque avait nommé à sa place le chanoine Portez. Décidé à le suivre à la Havane, le chanoine Correa y Cidron s’était démis de son vicariat général de l’Artibonite. En partant, l’archevêque revêtit le vicaire général Portez de ses pouvoirs spirituels, en cas de mort, et jusqu’à décision nouvelle de la Cour de Rome : il confirma ceux que possédaient le vicaire général Pichardo pour le département du Nord, et le vicaire général J. Salgado pour les départemens du Sud et de l’Ouest, en les étendant sur l’Artibonite. L’administration religieuse continua donc d’être dans un état assez régulier.

  1. Dans un discours que prononça le baron de Las Cases a la chambre des députés, en 1840, après être convenu que le privilège du demi-droit diminuait les revenus d’Haïti, obligée cependant à payer « une indemnité énorme, » il dit ; « La conséquence fut que, tout en protestant de sa bonne foi,.. Haïti ne paya plus rien. Elle alla plus loin : elle trouva moyen d’escamoter, pour ainsi dire, le bénéfice du demi-droit que la France s’était réservé par l’ordonnance de 1825 »

    Il fallait bien qu’Haïti usât des armes mêmes qu’on lui avait fournies dans cette singulière ordonnance méditée si longtemps, et en cela, elle suivait les bons conseils de M. le baron Maler.

  2. En 1827, il y eut une émission de 777,400 gourdes de billets de caisse de toutes valeurs.
  3. À qui la faute ? Aux ministres français qui ne suivent ou ne voulurent pas être équitables envers Haïti, qui espérerent l’enchaîner par la rédaction ambiguë de leur ordonnance. M. de Villele était natif du Languedoc ; mais il parait qu’à Haïti il se trouvait des descendans des anciens Normands qui fondèrent Saint-Domingue.
  4. L’hôtel des monnaies, qui avait chômé depuis 1819, fut remis en activité de 1827 à 1834. Il est entendu que les pièces d’un et de deux centimes sont des fractions de la piastre forte d’Espagne, divisée en 100 centimes. Une petite monnaie semblable circulait déjà à Santo-Domingo où le peuple l’appelait cobre (cuivre) : ce nom populaire passa à celle frappée à l’hôtel.
  5. Durant seize ans, le grand juge exerça ses fonctions à titre provisoire. Revocable à la volonté du Président d’Haïti, il ne devait pas être designé ainsi dans l’acte de sa nomination ; mais que d’autres fonctionnaires étaient dans le même cas ! C’était une sorte de manie de la part de Boyer
  6. Conçoit-on, en effet, le mouvement qui se serait produit dans la capitale, pendant que les généraux étaient assemblés et que probablement plusieurs d’entre eux étaient dans le secret de Quayer Larivière ? J’en ai vu plus d’un venir chez moi, où Borgella était logé, pour le visiter ; et leur attitude envers lui, les égards qu’ils avaient pour lui, m’ont donné à penser qu’ils n’ignoraient pas ce projet.
  7. Certainement, il était du devoir d’Inginac, secrétaire général, ministre du gouvernement, de s’efforcer de decouvrir toute la vérité dans cette affaire. Mais ces particularités le firent accuser de chercher à perdre Borgella, afin d’écarter un concurrent éventuel dans le cas où la présidence viendrait à vaquer. Le colonel Lerebours fut aussi accusé de s’entendre avec lui à ce sujet. Il est certain qu’ils tinrent bien des propos alors contre Borgella, et nous ferons connaître des faits subséquens qui légitimérent les imputations du public.
  8. Tous ces braves militaires montrèrent le courage le plus calme au moment de recevoir la mort. Il fut vraiment regrettable qu’ils entrèrent dans un tel complot.
  9. Le général Benjamin Noël décéda au Port-au-Prince, en 1831.
  10. Je n’ai jamais vu Boyer aussi éloquent que ce jour-la. Il dit au colonel Adam, du 11e régiment : « Vous, mon cher colonel, vous qui avez été l’ami de ma mère, cette négresse africaine dont je m’honore d’être le fils, ne savez-vous pas quel amour et quel respect je lui portais ? Ignorez-vous, colonel, que les Français ont failli me noyer dans la rade du Cap, en même temps que Maurepas ? Comment donc peut-on m’accuser d’avoir voulu sacrifier mon pays à la France, mes concitoyens, mes frères, aux Français ? »

    Cette apostrophe produisit une sensation indicible dans cet immense auditoire.

  11. Mon assertion à ce sujet repose sur la confidence que voulut bien me faire un aide de camp du Président, qui servit de secrétaire au général Lerebours lorsqu’il alla interroger Bellegarde en prison. Cet aide de camp avait remarqué l’intérêt que le général semblait prendre à ce que le condamné accusât le général Borgella, d’avoir été le chef du complot de 1827, tandis qu’il niait toujours ; et comme ce jeune officier estimait et aimait Borgella, qui avait été l’ami de son père, il crut devoir faire part de son observation au Président qui lui répondit ce que je viens d’avancer. — Peu après, au mois de mai, le général Lerebours fut envoyé en mission à Santo-Domingo, avec ordre de s’enquérir de la situation de toutes les parties du service public dans cette ville et dans les bourgs par lesquels il passa pour s’y rendre. À son retour, il présenta au Président un rapport écut dont j’ai la copie sous les yeux, en se réservant, disait-il, de communiquer d’autres informations verbalement. Il avait réuni au palais de justice tous les fonctionnaires publics en presence du general Borgella, pour les interpeler sur leurs services respectifs. Il dit que leurs reponses ne furent pas catégoriques, « ce qu’il faut attribuer à la crainte produite par la présence du chef d’arrondissement dont l’autoute et l’influence paraissent tenir tout le monde courbé sous sa volonté, même sors celle des personnes qui l’entourent (ses aides de camp). » Il ajouta « que la justice n’etait administrée que sous le bon plaisir de ce général, que les juges consultaient préalablement sa volonté, etc. » Bien d’autres accusations furent articulées dans ce rapport confie le général Borgella. Le Président se borna a lui demander quelques explications sur certains points du service militaire, auxquelles il repondit d’une manière satisfaisante ; et le général Lerebours dut s’en tenu à ses injustes reproches.
  12. L’absence du colonel Vian, directeur de l’arsenal, fut peut-être ce qui sauva Boyer en cette circonstance. Ordinairement, il y passait plus de temps quand le directeur y était.
  13. Le Télégraphe du 9 septembre 1827 parla de cette grave maladie de Boyer ; et celui du 30 annonça la mort du général Thomas Jean, arrivée le 26, par une apoplexie. Le colonel Lerebours le remplaça dans le commandement provisoire de l’arrondissement du Port-au-Prince, et fut promu général de brigade peu après.
  14. En 1828, en mai ou juin, la République perdit le même jour, presque à la même heure, deux de ses vaillans défenseurs : les généraux Magny et Gédeon. Ces deux hommes honorables avaient fourni une carrière brillante par leur courage, calme en Magny, audacieux en Gédéon. Ils ne furent pas moins estimables sous le rapport du patriotisme. Nous avons parlé d’eux assez souvent dans le cours de cet ouvrage, pour nous dispenser ici de nous étendre sur leur vie, abrégée trop tôt pour leur pays qu’ils servaient avec zèle dans les arrondissemens du Cap-Haïtien et de Léogane.
  15. Pour opérer ces envois de denrées au Havre, le gouvernement en faisait acheter sur les places d’Haïti : ce qui entravait les opérations des commerçans.
  16. M. Maler quitta Haïti en juin 1827, au moment de l’arrivée de M. F. Cerffber qui fut envoyé comme vice-consul, pour remplacer M. Ragueneau de la Chenaie, aux Cayes. Ce dernier vint alors au Port-au-Prince où il occupa le consulat général par intérim. En 1828, il se rendit en France d’où il ne revint plus. M. Molien y avait été dans la même année.
  17. Lorsque Boyer annonça la cessation du demi-droit, avant la ratification de la convention souscrite par M. Molien, on trouva que c’était prémature de sa part, le gouvernement français pouvant encore refuser sa ratification.
  18. Le pavillon colombien arboré à Santo-Domingo seulement, par Nunez de Cacérès.
  19. En reconnaissant l’indépendance des Haïtiens de l’ancienne partie française, même sons la forme d’une concession loyale, le Roi de France admettait in petto qu’ils avaient eu le droit de briser le joug de la domination de cette puissance. Donc, le même droit competait aux Haïtiens de l’Est a l’egard de l’Espagne.
  20. Au mois de février suivant, le gouvernement fit publier, en brochure, toutes les pièces qui lui avaient été adressées par le peuple de la partie de l’Est, pour le conjurer de venir en prendre possession, précédées de l’historique des événemens antérieurs ; et en juin, il fit publier aussi le texte des notes échangées entre Don F. de Castro et les plénipotentiaires haïtiens, les pleins-pouvoirs respectifs, etc.
  21. Dans une note de la page 281 du 4e tome, j’ai commis une erreur en disant que M. le baron Pichon fut envoyé auprès de Boyer par le gouvernement de Louis-Philippe : ce fut par celui de Charles X.
  22. Je tiens de la complaisance de M. F. Mirambeau, ci-devant négociant au Port-au-Prince, une note où sont portés le prix du café et du coton, en Haïti et en Europe, de 1825 a 1839, et le cours du change, dans la même période, entre la piastre (d’Espagne) et la gourde d’Haïti.
  23. Voyez ce qu’Inginac dit à ce sujet, dans ses Mémoires, page 79.
  24. On verra à quelle occasion cette mesure fut prise en 1835.
  25. Cette mesure avait été prise pour avoir les matières servant à la fabrication de la monnaie nationale.
  26. M. Molien présidait à la fête du mariage d’un Français, le jour où arriva du Havre le navire l’Heureuse Union, qui apporta des journaux de Paris annonçant l’événement et qui avait le pavillon tricolore. Pendant que ses compatriotes s’exaltarent à la lecture des journaux, le consul général observait le décorum auquel il était naturellement tenu par sa charge. Je dis ici ce que j’ai vu.