Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 6/1.6

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Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 6p. 183-216).

chapitre vi.
Considérations générales sur les institutions, les actes, le régime et la situation de l’Empire. — Faits relatifs à plusieurs individus, par suite de la mission de Ducoudray et de Mentor. — Conseils donnés par ce dernier à l’Empereur. — Révocation de fonctionnaires. — Soupçons de l’Empereur contre le général Geffrard. — Mécontentement de ce dernier. — Vues et conduite du général en chef H. Christophe. — Son influence dans le Nord. — Il envoie Bruno Blanchet auprès de Geffrard et de Pétion. — Leurs dispositions envers l’Empereur. — Retour de B. Blanchet au Cap. — Mauvaises dispositions de l’Empereur envers H. Christophe. — Avis que lui donne A. Dupuy. — Promotions de Guillaume Lafleur, Vaval et Dartiguenave au grade de général de brigade. — G. Lafleur est chargé de faire des remontrances à Geffrard sur son administration. — Voyage de l’Empereur au Port-au-Prince. — Il témoigne à Pétion son désir de l’unir en mariage à sa fille Célimène. — Refus de Pétion et ses motifs. — Désappointement de l’Empereur et son irritation. — Paroles qu’il prononce au Port-au-Prince. — Il retourne à Marchand et apprend la faiblesse de sa fille envers Chancy. — Conseils que lui donnent Saget et Mentor. — Arrestation et emprisonnement de Chancy au Port-au-Prince. — Il se donne la mort. — Pétion fait procéder à ses funérailles. — Despotisme du colonel Germain Frère. — Mort du général Gabart, à Saint-Marc.


Après la déclaration de l’indépendance, tous les Haïtiens sans distinction n’avaient plus qu’un vœu à former : c’était qu’un gouvernement, sage et bienveillant à l’intérieur, fort et énergique à l’égard de l’étranger, assurât à tous la liberté et l’égalité, et procurât à chacun la somme de bonheur dont ils n’avaient pas joui, antérieurement aux troubles révolutionnaires et depuis. Le chef qui avait guidé les efforts des indigènes pour conquérir l’indépendance, donnait sans doute toute garantie pour défendre ce droit, et contre la France et contre n’importe quelle autre puissance qui eût voulu l’attaquer ; mais ses antécédens connus avant la lutte glorieuse de 1802 à 1803, laissaient des craintes dans l’esprit de toutes les classes pour son administration à l’intérieur. Cependant, en reportant à Toussaint Louverture la responsabilité des actes qu’il avait commis sous le régime de fer établi par ce chef, on pouvait espérer, jusqu’à un certain point, que Dessalines, éclairé par l’expérience de sa chute, eût pu modifier ses allures pour gouverner avec sagesse.

Peu importait, même aux hommes les plus éclairés, le pouvoir dictatorial qu’il exerçait ; peu importait qu’il y eût une constitution et des lois organiques pour le régler ; peu importait enfin le titre sous lequel il gouvernait : on savait qu’il n’avait pas beaucoup de lumières, mais on pouvait désirer et attendre de lui que son cœur surtout eût la plus grande part dans l’administration des affaires publiques ; car c’est la chose essentielle pour un pays. À défaut des lumières qu’il n’avait pas, il pouvait suppléer par le concours des conseils de ceux de ses compagnons d’armes qui étaient aptes à lui en donner. À tous ses généraux, il avait reconnu la qualité de conseillers d’État, dès le mois de janvier 1804 ; c’était leur reconnaître le droit de l’assister dans le gouvernement et l’administration. Mais le fit-il ? Leur donna-t-il la moindre part dans la direction des affaires de l’État ? Les procédés dont il a usé envers eux répondent à cette question.

En ne s’entourant que d’hommes capables de rédiger des actes avec plus ou moins de passions, dont plusieurs flattaient les siennes (car, dans son état-major, il y avait des hommes honorables qui en gémissaient), il ne pouvait pas arriver à d’heureux résultats. Ceux de ses secrétaires qui faisaient les actes du gouvernement, ne jouissaient d’aucun crédit dans l’opinion honnête du pays ; ces actes étaient donc frappés de défaveur par cela seul. Et lorsqu’on voyait ces hommes profiter de leur position, pour écarter systématiquement du conseil du chef de l’État, ceux qui pouvaient lui inspirer de meilleures idées, des sentimens plus conformes au vœu général, il en résultait nécessairement que ce chef, qui cédait à ces manœuvres, supportait la responsabilité attachée à l’imperfection ou à la mauvaise conception des actes qu’il publiait. On attribuait à son caractère personnel, incorrigible de sa nature, à son despotisme brutal, ce besoin de dominer qui le portait à s’affranchir de conseils éclairés : de là des préventions bien légitimes contre celui que les circonstances et ses anciens services avaient appelé à la tête du gouvernement. Que fut-ce maintenant, quand, du dédain qu’il avait eu pour ses compagnons d’armes, il passa lui-même à des préventions personnelles contre les plus méritans !

Toutefois, si les généraux de l’empire eurent à se plaindre dumanque de procédés et de convenances à leur égard, influens et tout-puissans eux-mêmes dans le cercle de leurs attributions, ils ne fuient pas les premiers à sentir le poids du despotisme qui pesait depuis dix-huit mois sur le pays.

Dans les chapitres précédens, on a vu que l’armée, ce nerf vigoureux de la puissance nationale, n’avait pas tardé à être replacée sous le régime militaire de 1801 ; mais avec cela, elle n’avait pas le dédommagement dont elle jouissait alors, — d’être habillée régulièrement et de recevoir une ration suffisante et une solde[1]. Elle était casernée comme à cette époque, soumise à un service actif pour la construction des fortifications dans les montagnes et la garde des villes ; et un code pénal militaire vint ajouter, par son extrême sévérité, aux rigueurs de sa position !

On a vu également que les cultivateurs des campagnes, ces vrais producteurs dans un pays tout agricole, étaient rentrés sous le joug détestable du régime de 1801, exploitant la terre pour les chefs, en butte aux brutalités des inspecteurs de culture qui les contraignaient au travail par le bâton et les verges, sans être jamais certains, à la fin d’une récolte, de jouir de la portion de denrées qui leur était adjugée, chassés enfin des villes lorsqu’ils essayaient d’y trouver un refuge contre le despotisme qui les tourmentait.

Les habitans des villes étaient-ils à l’abri de ce despotisme ? Un fait qui a rapport au refuge des cultivateurs dont il vient d’être parlé, suffira, peut-être, pour prouver le contraire.

En vertu de l’article 4 de l’ordonnance du 25 octobre 1804 sur le recensement des villes et bourgs, un habitant de ces lieux ne pouvait garder à son service que le nombre de domestiques nécessaire à ses besoins ; et d’après celle du 7 décembre sur les cartes de sûreté, l’habitant contrevenant ou qui aurait donné asile à un cultivateur, était soumis à une amende de douze gourdes. Or, il arriva que la police découvrit une cultivatrice chez une demoiselle Miss Chapotin, d’une famille honnête du Port-au-Prince : elles furent toutes deux amenées pardevant Bédouet, commandant de la place. Il fit passer aux verges la pauvre cultivatrice, avant de la renvoyer à la culture, et exigea que Miss Chapotin payât immédiatement les douze gourdes d’amende. Cette malheureuse, ne possédant pas cette modique somme, fut condamnée à subir aussi la peine des verges. En vain Millet, officier de la 12me, offrit de la cautionner ; Bédouet fit exécuter sa sentence. Cette peine n’était prescrite par aucune ordonnance, tant à l’égard de Miss qu’à celui de la cultivatrice : elle résultait de l’arbitraire de Bédouet, placé sous les ordres immédiats du colonel Germain Frère, qui agissait avec autant de despotisme[2].

Ces faits disent assez si les officiers supérieurs s’en tenaient, à l’égard des militaires de l’armée, aux quatre cas de verges prévus au code pénal. Tout dépendait de leur volonté. Qu’on ajoute à ce défaut de sécurité pour les personnes, les injustices dont furent victimes bien des propriétaires, fondés en titres valables, lors de la nouvelle vérification ordonnée par la loi sur les enfans nés hors mariage, et l’on reconnaîtra que les habitans des villes et bourgs, ne jouissaient pas de plus de garantie que les militaires de l’armée et les cultivateurs des campagnes.

Après le titre d’Empereur pris par Dessalines, d’une manière si méprisante pour les généraux qui parurent le lui déférer de leur propre gré, la constitution impériale, imposée à ces représentans vrais et uniques alors de la souveraineté nationale, vint ajouter â leurs justes griefs en faisant consacrer, en leurs noms, des dispositions subversives de leurs droits acquis en qualité de militaires gradués, comme s’il était possible qu’un seul d’entre eux eût pu consentir à être cassé, dégradé par la seule volonté de l’empereur. À ce manque de garantie résultant de l’article 30 des dispositions préliminaires, fut encore joint le droit, pour l’empereur, de présider tout conseil spécial chargé de juger ministres et généraux accusés de crimes de haute trahison, ainsi que le disait l’article 3 des dispositions générales. De tels principes pouvaient-ils raisonnablement obtenir l’assentiment, l’acquiescement de ces hommes qui avaient aidé Dessalines avec tant de courage dans l’œuvre de l’indépendance ? Ils avaient pu consentir à l’investir de la dictature, à lui reconnaître l’exercice de ce pouvoir extraordinaire ; mais dans quel but, à quelle condition ? Dans le but de sauvegarder l’indépendance qu’on venait de conquérir, et de conserver et maintenir la liberté et l’égalité de tous les citoyens sans distinction ; — à la condition d’obéir aux lois qu’il ferait pour atteindre ce résultat, mais qu’il ferait avec leur concours. Nous insistons beaucoup sur ces principes dérivant des actes du 1er janvier 1804, afin d’établir aussi le droit de résistance à l’oppression auquel il fallut enfin recourir, avec regret sans doute, mais par une impérieuse nécessité.

Si les personnes ne jouissaient d’aucune sécurité, d’après les actes du gouvernement dont il s’agit, d’autres actes n’en laissaient pas davantage aux propriétés des familles, surtout de la manière dont les agents du gouvernement opéraient la vérification de leurs titres. Les finances de l’État étaient livrées au désordre, à la corruption, à l’infidélité de bien des fonctionnaires qui, il faut le dite, suivaient l’exemple tracé par l’empereur. Quand il autorisait ses concubines à demander des fonds aux administrateurs, quand il faisait de la caisse publique son patrimoine privé, il était impossible qu’il ne fût pas imité. Le concubinage impérial servait aussi d’exemple à la généralité des fonctionnaires et des citoyens, déjà trop enclins à continuer ces traditions déplorables des anciennes mœurs coloniales[3].

Dans un si triste état de choses, était-il possible qu’on songeât à fonder sérieusement des établissemens d’instruction publique pour l’enseignement de la jeunesse ? Privé lui-même des premiers élémens des connaissances qu’on y acquiert, l’empereur n’en sentait pas le besoin pour son peuple : à ses yeux, le sabre, le fusil, le canon étaient tout ce qu’il fallait au pays. C’était l’Empire de la force matérielle qu’il fondait, sans souci du concours que cette force peut trouver dans la puissance de l’intelligence, développée, nourrie par l’instruction.

La constitution venait de déclarer que six écoles publiques seraient établies dans les six divisions militaires ; mais y en eut-il une seule de fondée, ni alors, ni après ? Un chef qui ne s’appuyait que sur son armée et qui ne voulait ni l’habiller, ni la payer, ni la nourrir, aurait-il pensé à faire des dépenses pour les écoles ? Celles qui étaient établies par des particuliers dans diverses villes, sur une échelle restreinte, ne recevaient non plus aucun encouragement : les livres manquaient au pays, et d’autant mieux, que, pendant les vengeances exercées sur les colons, des chefs militaires firent déchirer tous les ouvrages qu’on trouvait dans leurs maisons[4].


Après ces considérations générales sur les institutions, les lois, les actes du gouvernement, passons à ce qui est relatif aux individus.

Le décret du 14 janvier 1804, qui favorisait la rentrée dans le pays des indigènes expatriés, avait porté son fruit : Juste Chanlatte, Lys, Chancy, Delpech, étaient revenus dans le courant de la même année. Vers la fin, David-Troy, Dartiguenave et Bigot arrivèrent aussi : après eux vinrent successivement, au commencement de 1805, Faubert, Poutu, Panayoty, Borno Déléard, Poisson Pâris, Bruno Blanchet aîné, Blanchet jeune, Martial Besse. Presque tous étaient d’anciens officiers sous Rigaud, et venaient de France, d’où ils avaient pu s’échapper par des navires des Etats-Unis[5].

Quoiqu’ils eussent été tous bien accueillis par Dessalines, la mission confiée à Ducoudray et à Mentor était de nature à le porter à réfléchir sur ce que s’était proposé le gouvernement français, sachant surtout l’invariable attachement que Rigaud avait toujours eu pour la France. Il pouvait se demander comment tous ces hommes avaient pu en sortir aussi facilement pour retourner à Haïti, et il était assez raisonnable qu’il eût une telle pensée. Dans une pareille situation d’esprit, qu’on peut lui supposer, un fait survint qui était propre à l’influencer, à lui suggérer des préventions contre l’ancien parti de Rigaud ; et nous disons même que tout autre chef plus éclairé que lui eût pu en concevoir.

Poutu, ancien secrétaire et aide de camp de Rigaud, savait l’exiguité de ses ressources en France, où il avait une famille assez nombreuse. Aussitôt son arrivée aux Cayes, il s’était empressé d’en parler au général Geffrard et à tous ses anciens officiers ou amis, dans le but de se cotiser pour former une somme quelconque qu’il ferait passer à Rigaud, par la voie des Etats-Unis. Geffrard consentit à contribuer à cet acte de secours pour cent portugaises, ou 800 piastres ; d’autres aussi, selon leurs moyens. Cette collecte se faisant publiquement, le général Moreau, qui avait déjà dénoncé Geffrard à Dessalines, pour son humanité envers quelques blancs et des femmes qu’il sauva des vengeances, le dénonça de nouveau comme autorisant, par son exemple, ces dons volontaires en faveur de Rigaud : de là l’idée conçue par Dessalines, que c’était pour faciliter son retour dans le pays. Il envoya l’ordre à Moreau d’arrêter Poutu et de l’expédier à Marchand. Cet ordre fut exécuté avec zèle, et Moreau saisit ses papiers qui furent adressés sous scellé : parmi eux, se trouvait une liste des souscripteurs avec annotation des sommes qu’ils consentaient à donner à Rigaud[6]. En en prenant reconnaissance, Dessalines fut convaincu de ces dons volontaires : non-seulement Geffrard, mais tous les autres souscripteurs furent ainsi suspectés de mauvaise intention. Quant à Poutu, il fut assez heureux de n’être que contraint à résider à Marchand.

La cause de son arrestation et de son changement de domicile ne put être ignorée de Geffrard : il manifesta publiquement son mécontentement ; car il était trop courageux et trop dévoué à son pays, il avait donné à Dessalines trop de gages de son obéissance, pour ne pas s’irriter en se voyant l’objet de soupçons de trahison. Moreau s’empressa d’en informer l’empereur. Cette affaire fit du bruit : Christophe en eut connaissance, et l’on va bientôt voir comment il exploita cette situation.

Mais en même temps, un autre homme l’exploita aussi : c’était Mentor. Afin de détruire toute prévention contre sa personne dans l’esprit de Dessalines, non-seulement il s’étudiait à s’attirer toute sa bienveillance ; mais il excitait ses passions en approuvant tous ses actes. Il saisit l’occasion de l’affaire de Poutu, pour représenter à l’empereur tous les généraux qui avaient fait la guerre de l’indépendance, comme des hommes qui croyaient avoir autant de droits que lui aux égards et à l’amour du peuple, qui étaient jaloux du haut rang auquel il était parvenu, et qui lui seraient toujours secrètement hostiles : d’où il concluait que la politique de l’empereur devait consister à se faire des créatures par de jeunes généraux, pour les opposer à Christophe, à Pétion, à Geffrard, à ceux-ci surtout qui étaient les plus influens sur l’armée et sur le peuple. Voyant Dessalines prévenu contre Geffrard, à propos de Rigaud, il put facilement lui rappeler que ce général, ainsi que Pétion, l’avaient trop soutenu dans la guerre civile du Sud, pour ne pas lui rester encore dévoués. Mentor fortifia les préventions de Dessalines, en lui faisant remarquer que tous ces anciens officiers de Rigaud, revenus depuis l’indépendance, avaient tous débarqué dans le Sud ou dans l’Ouest : c’était insinuer à l’empereur, qu’ils pouvaient bien être les précurseurs de Rigaud lui-même, que le gouvernement français renverrait à Haïti pour essayer d’y recouvrer sa domination. De pareilles insinuations ne pouvaient qu’être agréées par Dessalines, dans la situation d’esprit où il se trouvait.

Dieu seul sait, alors, si Mentor n’était pas dévoué aux vues du gouvernement français, puis qu’il remplissait si bien le but de la mission qui lui avait été confiée. Sa conduite fut si astucieuse, qu’on lui prêta même le projet audacieux de se frayer la route du pouvoir suprême, en faisant éliminer, pur la mort, tous les généraux les plus capables ; et dans ce cas, à quelles fins ? Car, si Rigaud s’était toujours montré attaché à la France, Mentor lui avait aussi prouvé son dévouement : ce qu’il supposait possible de la part de Rigaud, a pu être également conçu par lui-même[7].

D’autres faits concouraient à compliquer la position de Geffrard envers Dessalines. Soit que ce dernier voulût réellement employer quelques capacités, soit qu’il n’eût que l’intention d’éloigner du Sud des hommes qu’il savait être les amis de Geffrard, il avait retiré de Jérémie l’adjudant-général Blanchet jeune, pour le placer aux Gonaïves, dans les bureaux du ministre des finances, et Daumec, qui y faisait le commerce en société avec Geffrard, pour le nommer commissaire impérial à Saint-Marc. Peu après son arrivée dans le pays, B. Blanchet aîné avait été nommé trésorier à Jérémie, où il avait jadis rempli la même charge : dans ces circonstances, il fut révoqué de ses fonctions « pour avoir été accusé d’intrigues contre l’autorité » [8] impériale, sans doute. Soit par ordre de l’empereur, soit spontanément, il quitta Jérémie aussi et fut résider au Cap où il se mit dans le commerce et devint l’associé du général en chef H. Christophe. Il y eut encore diverses autres révocations dans le Sud. Geffrard eu fit naturellement la remarque, de même que de la translation en d’autres lieux, de ceux qui étaient ses amis ; il en prit de l’ombrage à son tour, à raison des faits précédens. Toutes ces choses ne purent être ignorées, et tendaient à aggraver les rapports de Dessalines avec ce général.

De son côté, Christophe s’était fait une tactique politique, se rapprocher de tous ceux qui avaient ou croyaient avoir sujet de se plaindre de Dessaîines. Au Cap, il s’entourait des hommes les plus marquans, les plus intelligens, les accueillant toujours avec une grande distinction, vivant avec eux dans une étroite familiarité : c’étaient Rouanez jeune, les deux Roumage, Ferrier, Villon, Leconte, Juste Hugonin, César Thélémaque, Larose, etc. Son commerce était tout-à-faît agréable par ce bon ton, ces manières distinguées qu’il savait y mettre. Il captait ainsi tous ceux qui avaient des idées d’avenir pour le pays, par la situation présente des chose. À fa fête récente de Dessalines, pendant son séjour au Cap, au bal qui fut donné au palais impérial, l’empereur, danseur infatigable et passionné, s’était conduit sans aucune gravité, en faisant des gambades qui excitèrent un rire général parmi les assistans ; et Christophe qui en affectait beaucoup, qui en avait réellement, avait osé manifester son dégoût pour un tel sauteur, en disant même qu’il était honteux d’obéir à un chef semblable[9]. Nous avons déjà dit qu’au siège de Jacmel, en 1800, Toussaint Louverture avait dû intervenir entre le colonel Christophe et le général Dessalines, à cause de l’arrogance du premier envers son supérieur.

Christophe avait trop le sentiment de la dignité dans le commandement, et de l’orgueil qu’il fait naître dans un caractère comme le sien, pour ne pas être impatient du joug de l’obéissance envers l’homme qu’il estimait au-dessous de lui, parce qu’il se croyait plus d’aptitude au gouvernement, et qu’en effet il avait plus de capacité que lui. Quoique élevé an rang supérieur de général en chef de l’armée, et en quelque sorte désigné pour être le successeur de l’empereur, il n’oubliait pas la déclaration faite par ce dernier relativement au choix qu’il ferait de celui qui devrait gouverner le pays après lui. Les dispositions de la constitution à ce sujet avaient confirmé ce qu’il y avait d’imprudent dans cette déclaration, et celles concernant le droit de révocation pour l’empereur, de toutes les fonctions civiles et militaires, avaient encore ajouté de l’insécurité pour la haute position de Christophe. Tout tendait donc à lui inspirer le désir de voir arriver la fin prochaine de Dessalines : c’était à travailler à cette œuvre qu’il devait méditer, et pour cela, il lui fallait le concours des généraux les plus influens.

Parmi ceux du Nord, Romain était celui qui marquait le plus de déférence au général en chef ; il avait été chef de bataillon à la 1re demi-brigade quand Christophe en était le colonel ; il lui était dévoué.

Capois, au contraire, avait pour lui une haine implacable. On n’en connaît pas l’origine ; mais étant d’une nature brutale, et orgueilleux de ses hauts faits dans la guerre de l’indépendance, il se peut qu’il ait été froissé, dans quelque circonstance, par les manières hautaines de Christophe. Celui-ci, sachant cela et redoutant la bravoure de Capois dont le dévouement à Dessalines était encore un obstacle à ses vues ultérieures, avait fait surveiller sa conduite et ses moindres propos, pendant qu’il était encore commandant de l’arrondissement du Port-de-Paix. Dans ce commandement, Capois montrait un caractère despotique, sauvage ; il avait excité le mécontentement des habitans de ces localités par des persécutions injustes ; il fut même assez barbare pour faire passer aux verges une femme enceinte qui n’avait pas salué la sienne. Des plaintes furent portées à l’empereur, en même temps que Christophe lui transmettait les rapports confidentiels qu’il se faisait faire, par l’administrateur Jacques Simon qui gérait les finances au Port-de-Paix, par Pourcely, colonel de la 9me demi-brigade, et d’autres officiers ou fonctionnaires. C’est ce qui paraît avoir motivé la nomination de Capois à la 2e division du Nord, à la résidence du Cap, et dit-on, sur les conseils de Christophe. Ce dernier espérait qu’il gagnerait Capois à ses vues par des procédés bien veillans ; mais Capois devint plus furieux en quittant le Port-de-Paix, son lieu natal, et se trouvant placé au Cap sous les yeux du général en chef, pour lequel étaient tous les hommages des citoyens et des troupes. Il n’avait plus sous sa main cette vaillante 9me qui l’aimait ; elle était désormais sous l’influence de Romain, dont Capois n’ignorait pas l’intimité avec Christophe. Sans instruction, sans affabilité, mécontent de toutes sortes de manières, il fut annulé politiquement dans sa division : il sentait qu’il était absolument sous la dépendance du général en chef qui, au Limbé ou au Port-de-Paix, avait en Romain un lieutenant.

Quant au général Toussaint Brave, homme de bien, militaire obéissant, il n’offusquait pas Christophe ; il en était de même de Raphaël et de Charles Lalondrie, généraux de récente création. Et d’ailleurs, l’élévation de Christophe à la tête de l’armée, après la mutation de Yayou, de la Grande-Rivière à Léogane, — et de Capois, du Port-de-Paix au Cap, disait à tous qu’il ne fallait pas lutter avec cet esprit dominant, qui avait tant aidé à la fin tragique de Moïse après les boucheries de 1799, qui avait débarrassé l’empereur de Sans-Souci, d’une manière si impitoyable.

Christophe se voyait donc à peu près assuré de l’avenir dans le Nord ; car Capois, effacé aux yeux des troupes, était néanmoins redoutable par sa bravoure audacieuse ; mais le général en chef savait par quel moyen il pourrait neutraliser, détruire cet obstacle.

Dans l’Artibonite, ou la 1re division de l’Ouest, il ne pouvait exercer aucune influence, parce que tous ces lieux étaient commandés par des hommes tout-à-fait dévoués à Dessalines qui y dominait réellement.

Et comment gagner à ses vues les départemens de l’Ouest et du Sud où commandaient des généraux tels que Pétion, Geffrard, Jean-Louis François et Férou ? C’est envers eux que Christophe dut user de toute sa dextérité ; mais, il faut dire aussi que les circonstances s’y prêtaient admirablement. Il n’ignorait pas que les citoyens, en général, y étaient peu affectionnés à l’empereur, à cause de ses antécédens et par les motifs déjà déduits pour sa mauvaise administration ; il savait les différentes raisons que Geffrard, personnellement, avait de se plaindre. C’était donc à exploiter cette situation des choses, que le général en chef dut s’employer.

On avait toujours remarqué la distinction qu’il faisait, surtout de Pétion et de Geffrard, dans les diverses réunions des généraux, soit au 1er janvier 1804, aux Gonaïves, soit au 1er janvier 1805 à Marchand, soit au siège de Santo-Domingo. Son mérite personnel le portait à apprécier celui de ces deux hommes dont le caractère avait brillé par tant défaits éclatans. D’ailleurs, Christophe ne pouvait pas oublier le service que Pétion lui avait rendu à la Grande-Rivière, à l’égard de Sans-Souçi : Geffrard s’y trouvait et s’était montré disposé, comme Pétion, à soutenir l’autorité dans la personne de Christophe contre cet Africain : de là, naturellement, la propension du général en chef à se rapprocher de ces deux généraux.

Mais, pour leur communiquer, sinon ses vues personnelles, du moins ses observations sur l’état des choses, sur les tendances de Dessalines, Christophe était trop habile pour employer la voie de la correspondance. Il fallait trouver un homme capable d’apprécier la situation par lui-même, en position d’inspirer de la confiance à Pétion et à Geffrard, et qui fût dans ses intérêts propres. Cet homme était au Cap : lié à Christophe par des intérêts pécuniaires, il était mécontent de l’empereur. Ce fut Bruno Blanchet aîné, révoqué récemment de sa charge de trésorier à Jérémie, — Blanchet aîné qui, cinq ans plus tard, fut l’auteur principal de la scission du Sud, pour avoir été révoqué par Pétion, de sa charge de secrétaire d’Etat de la République d’Haïti.

Afin de cacher cette mission secrète, Christophe fît partir Blanchet aîné sur une goẽlette qui servait à son commerce et que commandait Bastien Jean-Baptiste[10] ; on y mit de la farine et d’autres marchandises du commerce que faisait Blanchet au Cap. Le but apparent de cette expédition était d’aller dans tous les ports pour les vendre et acheter du sucre et autres denrées en retour. La goẽlette passa aux Gonaïves où les deux frères Blanchet se virent et s’entendirent ; elle se rendit à Jérémie où Blanchet aîné transmit à Férou l’expression de la haute estime du général en chef, le prônant d’ailleurs à ses amis. De là, la goẽlette fut aux Cayes où le négociateur intelligent, rancuneux, fit des ouvertures plus positives à Geffrard.

Mais Geffrard n’était que mécontent de l’accueil que l’empereur faisait aux dénonciations du général Moreau, des soupçons injustes conçus à son égard par rapport à Rigaud ; il ne voyait pas dans ces faits des motifs suffisans pour concevoir le projet de conspirer contre le pouvoir impérial. Il était trop éclairé pour ne pas faire la part de l’ignorance de Dessalines, trop dévoué à son pays pour vouloir, alors, le renversement du chef autour duquel il s’était franchement rallié et avait rallié l’ancien parti de Rigaud dans le Sud, afin de parvenir à l’indépendance du pays. Il n’accueillit donc pas les insinuations de Blanchet aîné ; mais, en lui témoignant son estime pour Christophe, il lui promit de garder un secret absolu à ce sujet.

Une telle conduite, on ne peut le nier, était celle d’un bon citoyen : Geffrard ne pouvait être un délateur comme Moreau, son subordonné. La réconciliation avait été sincère de la part des hommes de l’ancien parti de Rigaud avec celui de Toussaint Louverture : ils en avaient donné trop de preuves dans la fusion qui décida des destinées de Saint-Domingue, pour qu’on doute des bonnes intentions de Geffrard, à cette époque.

À son retour dans le Nord, Blanchet aîné se fît porter au Port-au-Prince pour y voir Pétion. Comme à Geffrard, il lui parla aussi positivement ; mais comme son collègue, Pétion repoussa l’idée du renversement de l’empereur, et par les mêmes motifs, en promettant le même secret par rapport à Christophe[11].

Pétion, auteur de la fusion éminemment nationale qui triompha de la France, qui vengea toute la race noire, dans son ancienne colonie, des injustices commises à son égard, ne pouvait pas vouloir détruire son œuvre patriotique, alors qu’on pouvait encore espérer de Dessalines, qu’il n’irait pas au-delà de ce qu’on avait déjà à lui reprocher. Mieux que qui que ce soit, ce grand citoyen savait être indulgent pour sa nature brute et son caractère emporté. Il voyait avec douleur que ses passions ardentes le rendaient le jouet de quelques hommes de son entourage, les Mentor, les B. Tonnerre, les Juste Chanlatte ; mais il n’y avait pas encore lieu de se prémunir contre lui, ni de lui préférer le général en chef. S’il fallait juger de celui-ci par ses anciens antécédens, avant la guerre de l’indépendance, quelle garantie pouvait-il offrir de plus que l’empereur ? Son caractère dominant perçait malgré lui ; Pétion l’avait assez étudié quand il était dans le Nord.

De retour au Cap, Blanchet aîné rapporta à Christophe, que si Geffrard et Pétion ne prêtaient pas la main à une conspiration, du moins ils étaient loin d’approuver le gouvernement despotique de l’empereur ; et que, dans tous les cas, il pouvait compter sur leur discrétion. Pour le moment, il n’en fallait pas davantage à Christophe.

Les traditions du Sud rapportent que Blanchet aîné vint aux Cayes dans le mois d’août 1805 : ce serait donc pendant que l’empereur était au Cap, où il arriva le 15 juillet et d’où il retourna à Marchand, en septembre. Et d’un autre côté, l’auteur de l’Histoire d’Haïti affirme que, dès son arrivée dans cette ville, « il était parvenu à découvrir la vaste conspiration qui se formait déjà contre lui ; que n’en pouvant saisir les fils, ses instincts lui désignaient Christophe et Geffrard qu’il n’osait cependant ouvertement frapper. » Cet auteur rapporte encore des paroles de l’empereur contre Christophe, à l’occasion du propos que celui-ci avait tenu dans le bal du palais, paroles empreintes de menaces ; qu’il avait exhorté Capois à abattre Christophe, ce que ce général avait refusé de faire. Le même auteur ajoute enfin que : « Dessalines, reconnaissant combien était puissante l’influence dont jouissait au Cap le général Christophe, se résolut à flatter son ambition et à l’intéresser à son gouvernement en le comblant de ses plus hautes faveurs[12]. » De ces dernières idées serait alors sortie sa nomination au rang de général en chef de l’armée.

Si toutes ces assertions de la tradition ne sont pas exactement vraies en tous points, du moins on peut croire qu’il y a quelque chose de fondé. Il en résulte que Christophe devenait personnellement intéressé au renversement de Dessalines, indépendamment de son ambition de parvenir au pouvoir suprême. Nous connaissons un fait qui ajoute à la vraisemblance de ces assertions, et qui devait encore exciter l’intérêt de Christophe à tout ménager pour arriver à son but : il se passa peu de temps après que Dessalines fût de retour à Marchand, de son voyage au Cap.

Un rapport lui étant parvenu contre un de ces actes de despotisme auxquels Christophe était si enclin, il résolut de le mander immédiatement à Marchand, en disant hautement qu’il le ferait tuer de suite. Dupuy reçut l’ordre d’écrire une lettre à Christophe à ce sujet : l’empereur l’ayant signée, lui dit de l’envoyer par un dragon de ses guides. En cachetant cette lettre, Dupuy, qui se distinguait dans l’état-major impérial par ses sentimens et sa conduite, y ajouta un petit morceau de papier sur lequel il écrivit ces mots : « Répondez que vous êtes malade. » En remettant la lettre au dragon, il lui dit : « Mon ami, apportez cette lettre au général en chef, au Cap. Remettez-la à lui-même, et dites-lui que c’est le capitaine Dupuy qui vous l’a donnée, d’après l’ordre de l’empereur. Avez-vous de l’argent pour faire le voyage ? — Non, capitaine, répondit le dragon. — Prenez cela (4 gourdes), et allez vite. »

C’était jouer sa tête, si une réflexion était venue à Dessalines de révoquer son ordre et de reprendre cette lettre. Mais on comprend aussi la cause de la haute estime et des faveurs dont jouit Alexis Dupuy sous le règne de Christophe.

Le général en chef répondit à l’empereur, qu’il était désolé de ne pouvoir se rendre à Marchand, étant malade en ce moment. Dessalines, dont le caractère offrait tous les constrastes, n’y pensa plus ; mais Christophe médita plus que jamais : le conseil de Dupuy l’avait averti qu’il s’agissait de sa vie[13].

On dira peut-être de ce dernier, que c’était une trahison envers l’empereur. Si l’on pensait ainsi, ce serait mal apprécier le devoir moral de tout homme qui sert auprès d’un chef d’Etat, dont la violence peut le porter aux crimes les plus affreux. Son devoir consiste à lui épargner l’occasion d’en commettre, lorsqu’il ne peut hasarder un conseil direct ; car, en facilitant ses instincts, ce serait se rendre criminel envers la société ; il ne serait plus possible de l’arrêter dans cette voie, périlleuse pour lui autant que pour elle.

Comme si la fatalité poussait Dessalines vers sa chute, presque au même temps où Christophe venait d’être averti de se tenir sur ses gardes, où Geffrard venait de se refuser à tramer contre lui, l’empereur donnait à ce dernier de nouveaux motifs de mécontentement et de défiance.

Dans le mois de septembre, le colonel Guillaume Lefleur, commandant la cavalerie du Sud, le chef de bataillon Vaval, de la 15e demi-brigade, et le colonel Dartiguenave, furent mandés à Marchand où ils furent tous trois promus au grade de général de brigade : c’étaient des anciens officiers sous Rigaud[14].

L’empereur eût prouvé par là qu’il ne conservait point de rancune contre ce vieux parti réuni au sien, si la politique inspirée par Mentor, — de se faire des créatures par de nouveaux généraux, — ne perçait pas, du moins dans l’une de ces promotions : celle de Vaval, car les deux autres pouvaient parvenir à ce grade sans occasionner des ohservations. Vaval y passait ainsi, à l’exclusion de son colonel Francisque, qui ne plaisait pas à l’empereur. Ce chef de bataillon, ainsi que Guillaume Lafleur, lui paraissaient très-dévoués ; et probablement Dartiguenave était un officier sur qui il croyait pouvoir compter contre Christophe, au Cap, où Capois se trouvait déjà. Au retour de Guillaume Lafleur dans le Sud, l’empereur le chargea de rapporter au général Geffrard, de vives paroles de remontrances sur l’administration de sa division.

Ces remontrances, ces reproches, étaient de vraies taquineries ; car, sous le rapport militaire, Geffrard était d’une sévérité qui devait plaire à l’empereur. Dans une circonstance récente, un soldat avait été condamné par le conseil spécial, à subir la peine des verges : les troupes de la garnison des Cayes dont il faisait partie, manifestèrent l’intention de s’y opposer. Geffrard les assembla sur la place d’armes, et ordonna cette exécution avec une rigueur exemplaire. Il veillait d’ailleurs au maintien de la discipline parmi les corps sous ses ordres. Sous le rapport de la culture, les travaux étaient aussi surveillés que partout ailleurs. Geffrard n’avait point à se mêler de l’administration de la justice qui est du ressort des tribunaux, ni de celle des finances dont les agents recevaient les ordres du ministre à qui ils rendaient compte de leurs opérations. En quoi pouvait-il donc mériter des reproches ?

Mais les choses étaient arrivées à ce point, qu’il sentit la nécessité d’avoir un entretien avec Dessalines, afin de se justifier de toutes les imputations lancées contre lui : en conséquence, il sollicita de l’empereur la permission de se rendre à Marchand. Dessalines, qui présumait sans doute le motif de ce voyage, lui répondit de le différer jusqu’au premier janvier 1806, où il devait y venir en même temps que tous les autres généraux.


En attendant cette réunion, Dessalines vint au Port-au-Prince. Il s’agissait dans ce voyage d’une affaire toute personnelle à lui, comme père de famille, et toute politique par le résultat qu’il espérait obtenir. Ayant une charmante demoiselle, nommée Célimène, sa fille naturelle née avant son mariage avec l’impératrice, il conçut le projet de la marier au général Pétion. En sa qualité de père il ne pouvait pas choisir un mari plus méritant que ce général ; comme chef de l’État, il croyait obtenir par cette alliance plus de dévouement de la part de celui qui lui en avait donné des preuves, depuis trois ans. Il pensait encore, dit-on, à en faire un symbole vivant de l’union étroite du noir et du mulâtre, dont les deux époux seraient la personnification la plus haute.

Certes, les divers motifs qui portaient Dessalines à désirer ce mariage, sont louables ; mais, malheureusement, il s’adressait à l’homme le moins enclin à la sainteté d’un tel lien ; qui avait des idées fort regrettables sur l’institution qui crée réellement la famille dans la société civile ; et qui, devenu à son tour chef de l’Etat, eut le tort, impardonnable aux yeux de la religion, de la morale et même de la politique, de n’en pas tracer l’exemple a ses concitoyens pour les porter à cet acte. En outre, à cette époque, Pétion avait une femme chez lui ; jeune ; belle, gracieuse, elle était déjà mère d’une enfant qu’elle eut pour lui dans cette même année[15].

Pétion n’était pas le seul qui fût dans ce cas, vivant maritalement avec une femme qui n’était pas son épouse, par suite des anciennes mœurs coloniales : l’existence de sa fille l’attachait à elle et on ne lui en connaissait point d’autres. L’empereur qui traçait le fâcheux exemple d’entretenir des concubines dans toutes les villes, malgré ses liens avec sa vertueuse épouse, né pouvait donc pas exiger raisonnablement, de Pétion, qu’il abandonnât sa femme et son enfant pour contracter cette union légitime avec sa fille Célimène. De plus, Pétion tenait sur cette jeune personne du sang impérial, un secret ignoré jusqu’alors de son père : elle avait failli dans ses relations avec Chancy, neveu de Toussaint Louverture, et cet aide de camp de Pétion lui avait tout avoué.

Plein de l’idée qui lui souriait, Dessalines arriva au Port-au-Prince, le cœur réjoui d’avance du succès qu’il croyait obtenir dans sa démarche. Il accueillit avec une bienveillance particulière le général Pétion venu au-devant de lui à son entrée dans la ville ; dans la soirée, il donna un bal au palais, durant lequel il était joyeux, affable avec tous ses invités. Le lendemain, en présence de tous les fonctionnaires publics, de tous les officiers de son nombreux état-major, il amena Pétion avec ses plus intimes dans sa chambre ; et là, il parla de la convenance politique, de la nécessité d’une franche union entre les noirs et les mulâtres, qui devait être cimentée surtout par les liens de famille : enfin, il dit à Pétion que dans ces vues, il avait le désir de lui donner sa fille en mariage. Ce dut être sans doute un grand regret pour Pétion ; mais il répondit qu’il n’aimait pas le mariage. Il lui exprimait en cela un sentiment dont il a donné les fâcheuses preuves toute sa vie, mais sans faire valoir les autres raisons que nous venons de déduire, et qui certainement étaient visibles aux yeux de Dessalines. Néanmoins, l’empereur, qui se faisait une idée exagérée de son autorité, laquelle ne peut jamais aller jusqu’à forcer les inclinations, lui dit de réfléchir à sa proposition, parce que le bonheur dtf pays en dépendait[16]. Mais il avait affaire à l’homme le plus résolu, le plus déterminé à tout oser quand ïl était parfaitement convaincu. Ses réflexions ne le portèrent point à céder[17].

Le désappointement du père et du chef d’Etat produisit en Dessalines un regrettable effet : ses idées s’assombrirent. Prévenu contre Christophe et Geffrard, il se laissa aller à des préventions aussi contre Pétion. Et qui sait si, dans son esprit, déçu de toutes ses espérances, il ne conçut pas le soupçon injuste, que Pétion refusait la main de sa fille, parce qu’elle était noire ? Cet abominable système colonial n’a laissé que trop d’idées et de sentimens puériles à cet égard, et plus d’une fois on les a vus se faire jour dans de semblables circonstances, comme si hommes et femmes doivent sacrifier leurs inclinations personnelles pour contracter des unions contre leur goût.

Ce qui donne lieu à penser ainsi de Dessalines, c’est qu’il prit occasion ensuite de se plaindre que les families, les hommes de couleur en général, réclamaient les propriétés du domaine public à cause de leur filiation européenne, du nom des colons qu’ils portaient. Il s’exprima à cet égard publiquement, il paraît, en présence de plusieurs officiers supérieurs et fonctionnaires.

« Nous avons fait la guerre pour les autres dit-il. Avant la prise d’armes contre Leclerc, les hommes de couleur, fils de blancs, ne recueillaient point les saccessions de leurs pères : comment se fait-il, depuis que nous avons chassé les colons, que leurs enfans réclament leurs biens ? Les noirs, dont les pères sont en Afrique, n’auront donc rien ? J’ai su qu’il n’y a pas dans tout le Sud, cent habitations ou maisons séquestrées, et cependant j’en ai fait disparaître toutes les famiiles des colons. Ah ! Messieurs, si cela doit continuer ainsi, les affaires iront fort mal. On ne se contente pas de dilapider l’État, on conspire, on veut se soulever contre moi ; mais, qu’on prenne les armes, et on le paiera cher. Est-ce qu’on aurait déjà oublié la guerre civile sous Toussaint et Rigaud ? J’ai, dans chaque localité, des gens sur lesquels je puis compter ; tant pis pour les insensés qui s’agiteront ! »

Et s’adressant ensuite à Inginac, directeur des domaines, il lui dit : « Sans doute, il n’y a plus de biens domaniaux dans la 2e division de l’Ouest ; d’après vos rapports de complaisance, les Vastey, les Blanchet, auront mis en possession des biens de l’Etat, les fils des colons au préjudice de mes pauvres noirs. Prenez garde à vous ! Nègres et Mulâtres, nous avons tous combattu contre les blancs ; les biens que nous avons conquis en versant notre sang, appartiennent à nous tous ; j’entends quils soient partagés avec équité. Inginac voulut répondre, mais Dessalines lui imposa silence[18]. »

Ces dernières paroles avaient le mérite de diminuer l’aigreur des premières ; mais cependant, il resterait prouvé que le refus de Pétion lui avait suggéré des sentimens fort blâmables à l’égard des mulâtres. D’abord, il n’était pas juste de faire entendre, de prétendre que les noirs avaient fait la guerre pour eux, pour les autres ; car sans eux, sans ces hommes de l’ancien parti de Rigaud, dont Dessalines rappelait si malencontreusement la querelle avec Toussaint Louverture, comme une menace, il n’eût pas eu la gloire d’être le principal fondateur de l’indépendance d’Haïti : c’est à leur concours dévoué qu’il dut, même la soumission des noirs de l’Ouest, du Sud et du Nord aussi.

À cet égard, il suffit de rappeler la haine que lui portaient Sans-Souci, Petit Noël et les Congos du Nord, Lamour Dérance et autres dans l’Ouest et dans le Sud. Dans ces trois provinces du pays, les noirs, à la prise d’armes contre les Français, se ressouvenaient que lui, Dessalines, n’avait été qu’un instrument aveugle dans les mains de Toussaint Louverture, pour les contraindre, avec barbarie, à un travail forcé au profit des colons ; et il a fallu l’exemple tracé du concours, de la soumission à ses ordres, par les anciens partisans de Rigaud, pour les y entraîner. Pétion, Geffrard, Jean-Louis-François, Francisque, Papalier, etc., s’étaient faits brigands quelques jours avant lui. Eux et toute cette vaillante 13e demi-brigade, n’étaient-ils pas tous d’anciens soldats de Rigaud, entraînant Clervaux et H. Christophe dans leur héroïque résolution ? Pourquoi donc Dessalines rappelait-il cette funeste guerre civile ? Pour menacer d’en renouveler les horreurs ?… Il citait le Sud plus particulièrement, dans son irritation contre ceux qui fraudaient sur les droits du domaine public : il y avait donc en lui des idées préconçues ?

Sans doute, on ne saurait le nier, à cette époque des mises en possession, il y eut des particuliers de la classe des mulâtres qui tentèrent de réclamer les biens de colons, qui réussirent même à se faire envoyer en possession ; par la suite, sous le gouvernement de Pétion, il y en eut encore ; et deux lois du sénat, en 1807, s’appuyèrent sur l’arrêté du 7 février 1804, pour maintenir les droits du domaine public contre les fraudes des réclamans non fondés. Mais Dessalines, s’il avait été plus modéré, aurait pu comprendre cette convoitise de la part de ces individus, leur en faire le reproche à eux seuls et non pas généraliser contre toute une classe. Lorsqu’un chef arrive à de pareilles idées, il est impossible qu’il ne commette pas des injustices envers ceux dont les droits sont certains et fondés sur des titres valables, et alors il est précipité dans l’abîme !

L’empereur quitta le Port-au-Prince, mécontent du général Pétion qui n’avait pas adhéré à ses désirs. De retour à Marchand, il ne tarda pas à apprendre ce que tout le monde savait dans l’Artibonite, au sujet de sa fille ; et ce fut pour lui une poignante douleur, une cause d’irritation bien juste contre son séducteur. À part sa haute position comme chef de l’Etat, sa qualité de père doit commander la sympathie de quiconque a des principes de moralité. Chancy avait eu tort d’abuser de la faiblesse de cette jeune personne qu’il aimait, et dont il était aimé, dit-on, depuis l’époque où son oncle gouvernait le pays. Il n’y avait qu’un moyen de réparer cet outrage fait au père et au chef : c’était que celui-ci les unît en mariage ; le neveu de Toussaint Louverture valait bien la fille de Dessalines ! Mais ce dernier était d’une nature trop violente pour concevoir une telle idée, surtout après le désappointement qu’il venait d’éprouver au Port-au-Prince. Le conseil lui en fut donné, notamment par Saget, homme de couleur, qui l’avait averti en 1802 du projet conçu par les Français de l’arrêter à la Petite-Rivière. Il le repoussa pour admettre celui que lui donna Mentor, dit-on en ces termes : « Sire, je ressens toute votre douleur ! Cet affront ne peut être lavé que dans le sang ; un mulâtre seul pouvait concevoir l’affreuse idée de jeter le déshonneur dans la famille de Votre Majesté. Jamais un de vos sujets noirs n’eût commis un tel crime ! [19] »

Mentor était bien capable de tenir un tel langage ; et en cela, il aurait rempli le but de la mission qui le porta en Haïti. Quoiqu’il en ait été, un officier de l’état-major de l’empereur, le colonel Daran, fut envoyé avec une compagnie de guides au Port-au-Prince, avec ordre au colonel Germain Frère, commandant de l’arrondissement, d’arrêter Chancy et de l’envoyer à Marchand sous cette escorte. Mis en prison d’abord, Chancy dut comprendre quel serait son sort. Le général Pétion lui envoya des pistolets ; il se fit sauter la cervelle. Ses restes reçurent les derniers honneurs par les soins de Pétion.

L’empereur pouvait comprendre alors les motifs du refus de ce dernier ; mais, au fait, Pétion avait enlevé une proie à sa vengeance, en envoyant des pistolets à Chancy ; il avait osé faire procéder à ses funérailles[20]. Dans l’esprit de Dessalines, il supporta la responsabilité de ces actes de vrai courage, surtout à cette époque, car Germain Frère ne dut pas manquer de couvrir la sienne, en faisant son rapport sur toutes ces circonstances.

Voilà donc Pétion, ainsi que Christophe et Geffrard, les trois généraux les plus influens de l’empire, en butte aux préventions, au mécontentement de l’empereur.


Si, au Cap, le général Capois ni aucun autre agent n’osaient contrarier Christophe, qu’ils savaient capable des plus grandes violences en dépit de l’autorité impériale, il n’en fut pas de même au Port-au-Prince et aux Cayes, à l’égard de Pétion et de Geffrard. Le colonel Germain et le général Moreau, sachant qu’ils étaient appuyés de cette autorité, s’attachèrent à contrecarrer ces deux derniers autant que possible, parce qu’ils étaient modérés.

Comme l’empereur, toutes les autorités donnaient des bals fréquens ; il avait communiqué à tous les citoyens sa passion pour la danse, car on se plaît toujours à imiter le chef de l’Etat. C’était une époque de plaisirs, d’amusemens de toutes sortes ; on jouissait de la vie comme si l’on devait la dépenser follement, en vue d’un présent qui offrait, peu de garanties aux personnes, ou d’un avenir qui pouvait être troublé d’un instant à l’autre, par une nouvelle lutte avec la France en cas de paix générale en Europe. La jeune nation haïtienne était pour ainsi dire campée sur son territoire. On ne voyait pas restaurer les maisons des villes et bourgs qui tombaient en ruines, encore moins en bâtir de nouvelles, puisque villes et bourgs devaient disparaître au premier coup de canon d’alarme, afin que la nation fût debout comme un seul homme. Les chefs, les fonctionnaires publics, les particuliers, propriétaires ou fermiers de biens domaniaux, ne relevaient les usines dans les campagnes que juste au point de pouvoir fabriquer les denrées selon le genre de culture qu’on faisait ; et cet état de choses dura encore plusieurs années, par les mêmes causes. Une autre cause contribuait à cette négligence envers les propriétés : c’est que les meilleures, appartenant au domaine, n’étaient entre les mains des fermiers qu’à titre éventuel ; ils n’avaient point un intérêt de famille à les conserver. Un général, un colonel, un fonctionnaire public mourant, sa ferme passait à un autre individu.

On aura une idée du despotisme du colonel Germain Frère, dans ce que nous allons raconter.

Dans un bal donné chez Pétion, qui était, pour ainsi dire, le rendez-vous de tous les jeunes hommes habitant le Port-au-Prince à cette époque, le chef de bataillon d’artillerie Lys, ami particulier de Pétion dont il avait été le lieutenant quand ce dernier commandait une compagnie de cette arme, ayant dit à l’orchestre de jouer la valse qu’il aimait beaucoup, cette danse fut jouée aussitôt. Lys et d’autres cavaliers commençaient déjà, lorsque Germain ordonna de jouer le menuet qu’il aimait aussi avec passion. Fort de sa priorité, Lys insista pour que la valse fût continuée, tandis que le commandant de l’arrondissement, colonel, exigeait le menuet. Un vacarme épouvantable s’ensuivit, durant lequel Pétion se borna à sourire malicieusement, bien certain que son ancien lieutenant ne céderait pas. Le bal se termina ainsi, presque à son début.

Il en était à peu près de même dans la salle de spectacle du Port-au-Prince, où des amateurs avaient fait revivre la scène : ils y jouaient des comédies, des drames, même des tragédies, notamment celle de la mort de César, par Voltaire. C’étaient Bonnet, Lys, Lavelanet et d’autres qui s’amusaient ainsi pour récréer la population de cette ville[21]. Pétion n’y manquait jamais, de même que les autres autorités, le colonel Germain surtout qui y allait, coiffé d’un bonnet à poil d’ours sur lequel était tracée cette légende : Haïti, tombeau des Français[22], sans doute par opposition avec le nom que le colon Wiet avait donné à sa position retranchée où il perdit la vie. Eh bien ! on remarquait souvent, que lorsque les spectateurs applaudissaient un acteur qui ne lui plaisait pas, Lys surtout, le colonel Germain leur ordonnait de cesser, afin, disait-il, de ne pas troubler le spectacle.

Dans un voyage que fît le général Vernet, ministre des finances, au Port-au-Prince, ce colonel l’invita à aller passer une nuit sur l’ancienne sucrerie du baron de Santo-Domingo qu’il tenait à ferme de l’Etat. Il lui fit voir les belles plantations de cannes qui y existaient comme dans l’ancien régime, et lui dit : « Demain matin, ministre, vous boirez votre café avec du sucre de ces cannes. — C’est impossible, colonel, on n’en aurait pas le temps. — Ministre, remarquez les cannes de cette pièce ; c’est de là que sortira le sucre que je vous ferai présenter demain matin avec votre café, et on les coupera à une heure après minuit. » La gageure fut acceptée et gagnée par le commandant de l’arrondissement du Port-au-Prince. Il avait peut-être obtenu un résultat plus grand que celui de l’empereur, qui fonda une sucrerie à Marchand-Laville en moins d’une année.

Par ses soins, les plantations de cannes sur l’ancienne sucrerie de Caradeux le cruel, devenue l’une des fermes de l’empereur, avaient été effectuées en deux mois. Les cultivateurs avaient dû travailler nuit et jour. Il est vrai qu’à l’arrivée des Français, en 1802, ils s’étaient mutinés contre Dessalines à son passage dans la plaine du Cul-de-Sac : sous Toussaint Louverture, il tenait aussi cette habitation à ferme.


Peu après le voyage de Dessalines au Port-au-Prince, la mort de Gabart survint à Saint-Marc, où il était malade. Né au Dondon le 28 octobre 1776, il mourut le 30 octobre 1805, à l’âge de 29 ans. Il avait commencé sa carrière militaire dès les premiers momens de la révolution, et il gagna tous ses grades par sa bravoure sur le champ de bataille. Sans instruction, aveuglément soumis aux ordres de ses chefs, il ne pouvait être, à l’école politique où il passa, un homme modéré dans l’exercice de son autorité : ce n’était qu’un soldat, mais un soldat intrépide, aussi estimé et plus aimé de Dessalines que de Toussaint Louverture, sous lesquels il avait servi constamment. L’empereur le regretta sincèrement, car il lui était dévoué corps et âme : il lui fit rendre les honneurs funèbres dus à son rang, à ses services et à sa fidélité. Son cœur fut inhumé au fort Culbuté, de Marchand, et son corps à l’église de Saint-Marc où on lit l’épitaphe gravée sur le marbre qui recouvre ses restes.

Ainsi, le pays perdit dans l’année 1805, deux de ses vaillans généraux, Augustin Clervaux et Louis Gabart. Ils eurent l’honneur de signer l’acte de son indépendance politique, après avoir glorieusement combattu pour cette cause et pour la liberté de leurs frères. Par leurs services, ils méritèrent les regrets de la patrie.

  1. Dans un voyage de Dessalines au Port-au-Prince, il passa au Mirebalais où il vit la 10e demi-brigade dans un tel état de nudité, qu’en arrivant au Portau-Prince, il dit avec gaîté : « Je viens du Mirebalais : la 10e parie avec les « bouteilles. » Dites en créole, ces paroles ont une expression plus énergique : cela signifiait que les soldats de ce corps n’avaient pas plus de vêtemens qu’une bouteille. Cette plaisanterie n’était pas digne du chef de l’Etat ; elle prouvait son insensibilité pour les militaires qui avaient droit cependant à toute sa sollicitude.
  2. Chez ce colonel, comme dans les bureaux de place, il y avait toujours provision de verges épineuses. Quant à Bédouet, il est vrai qu’il venait lui-même de subir une détention d’un mois dans les cachots de Marchand ; on en verra les motifs plus loin.
  3. « Dans le court espace du règne de Jean-Jacques Dessalines, il y eut un relàchement général dans les différentes branches du gouvernement ; tout se démoralisa, et l’esprit de débauche et d’indiscipline que nous avions pris dans les camps des Français, acheva de corrompre totalement nos mœurs ; l’inhumanité, le pillage, le jeu, la débauche, le libertinage, les passions les plus effrénées nous agitaient et se montraient à découvert. » — Extrait d’une brochure publiée à la cour de H. Christophe, en 1816.
  4. J’ai vu commettre au Port-au-Prince ces actes de vandalisme, qui furent probablement ordonnés par le colonel Germain Frère. Quoique jeune enfant alors, je me ressouviens encore d’avoir vu un cadavre jeté au milieu de la rue, devant le tribunal civil, avec une foule de livres que des soldats déchiraient : j’ai vu pareille chose dans la rue des Casernes.
  5. Delpech, Chancy, Martial Besse, étaient d’anciens officiers sous Toussaint Louverture.
  6. En 1808, Rigaud lui-même envoya de France son fils, Louis Rigaud ( Cyrille), réclamer des secours de ses compatriotes. Ce jeune homme fit une collecte dans le Sud et dans l’Ouest, et Pétion y contribua personnellement. Cyrille l’envoya par les Etats-Unis, pour faire parvenir cet argent à son père. Je dis à ce sujet ce dont je suis certain.
  7. Voyez ce que dit de Mentor, l’auteur de l’Hist. d’Haïti, t. 3, p. 213, 237, 249, 256. Comme lui, nous rapportons ce que les traditions nous ont transmis.
  8. Hist. d’Haïti, t. 3, p. 226.
  9. Hist. d’Haïti, t. 3, p. 234.
  10. Homme de couleur qui devint contre-amiral dans la flotte de Christophe, quand il fut Roi.
  11. M. Madiou prétend que Pétion accueillit Blanchet avec froideur, et qu’il lui déclara qu’il se défiait du cœur de Christophe, tout en promettant le secret sur ses ouvertures. Quoiqu’il paraisse avoir tenu ces particularités, de Bonnet qui y aurait été présent, nous croyons difficilement que la prudence habituelle de Pétion eût failli ainsi, en présence d’un agent qu’il aurait accuelli avec froideur et dont la passion était visible, par rapport á sa révocation de la charge de trésorier : c’eût été s’exposer à ce que ses paroles fussent transmises à Christophe. Pétion n’était pas susceptible de commettre une telle faute politique : il était naturellement froid.
  12. Hist. d’Haïti, t. 3, p. 228, 235 et 237.
  13. Déjà, dans une autre circonstance, le général Vernet avait envoyé un avis semblable à Christophe, mandé à Marchand : il lui avait fait dire de ne pas passer par la Coupe-à-l’Inde pour y venir, — une embuscade y ayant été posée pour le tuer, — mais d’aller aux Gonaïves où se trouvait l’Impératrice, et de la prier de l’accompagner à Marchand : ce qui eut lieu. Madame Dessalines, au cœur si généreux, désarma son mari.
  14. G. Lafleur alla commander l’arrondissement d’Aquin ; Vaval, celui de l’Anse-à-Veau ; et Dartiguenave, celui de la Grande-Rivière.
  15. Célie, cette enfant bien-aimée, adorée de Pétion, naquit en 1805. À ce sujet, il nous faut relever ce qui est un injuste reproche de la part du M. Madiou : il dit de Pétion « qu’il mourut sans même avoir reconnu une enfant conçue sous son toit avant ses derniers momens. » Cet auteur vent sans doute parler d’Hersitié qui naquit en novembre 1818, huit mois apres la mort de Pétion. Comment celui-ci aurait-il pu savoir cette conception et prevoir sa propre mort, pour déclarer sienne, une enfant posthume ? Quant à Célie, elle fut reconnue par Pétion, comme sa fille naturelle ; et c’est à ce titre qu’elle hérita de ses biens.
  16. Hist. d’Haïti, t. 3, p. 245, 246, 247.
  17. M. Madiou prétend que Pétion fut profondément déconcerté, consterné de la proposition de Dessalines. C’est parler de Pétion sans avoir étudié son caractère par ses actes.
  18. Hist. d’Haïti, t. 3 p. 247 et 248. M. Madiou paraît avoir appris ces particularités d’Inginac même.
  19. Hist. d’Haïti, t. 3, p. 249.
  20. Un général qui put faire de telles choses, était-il susceptible d’être déconcerté, consterné en présence de Dessalines ? Ne jugeons pas de ces hommes d’après nous.
  21. Dans la tragédie de la mort de César, Bonnet remplissait le rôle de Cassius, et Lys, celui de Brutus. Cette observation servira à expliquer une anecdote qui sera produite plus tard.
  22. Hist. d’Haïti, t. 3, p. 182.