Études sur le XVIIIe siècle/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Études sur le XVIIIe siècle
Revue des Deux Mondes3e période, tome 45 (p. 924-945).
◄  II
IV  ►

L’abbé Galiani [1]


I. Lettere di Ferdinando Galiani al marchese Bemardo Tanucci, pubblicate per cura di Auguste Bazzoni ; Florence, 1880 ; P. Vieusseux. — II. Correspondance de l’abbé F. Galiani avec Mme d’Epinay, Mme Necker, Mme Geoffrin, etc., avec une Étude sur la vie et les œuvres de Galiani, par MM. Lucien Perey et Gaston Maugras ; Paris, 1881 ; Calmann Lévy.


Est-il bien vrai que le temps soit un si galant homme ? Est-il bien vrai que nous puissions nous en remettre à lui, les yeux fermés, du soin de rendre à chacun bonne justice ? Et, pour le faire court, est-il bien vrai que la réputation du célèbre abbé Galiani ne soit pas une réputation surfaite ? J’ai toujours pensé, pour ma part, que la troupe encyclopédique, ou, comme Rousseau l’appelait, la tourbe philosophesque, nous en avait, sur plus d’un point et sur plus d’un homme, singulièrement imposé. Tel, encore aujourd’hui, croit juger par lui-même qui ne fait, sans le savoir, que jurer sur la parole de Grimm ou de Diderot. Mais ne serait-il pas temps de se reprendre ? Sommes-nous si naïfs que de nous être émancipés de la tutelle de Boileau pour nous aller soumettre à l’autorité de Marmontel ? Et quelqu’un enfin ne révisera-t-il pas une bonne fois toutes les minces réputations de société nées à la table du baron d’Holbach ou grandies dans le salon de Mme Geoffrin ? Voici deux publications, justement, qui viennent de rappeler l’attention sur l’abbé Galiani. La première est la Correspondance officieuse de Galiani, secrétaire d’ambassade ou chargé d’affaires, avec le marquis Tanucci, son ministre. Elle était jusqu’à ce jour entièrement inédite. C’est sans doute pourquoi M. Bazzoni l’a si mal éditée. Les noms propres français, et même les étrangers, y sont estropiés avec une cruauté qui fait peine [2]. On trouve peu de notes au bas des pages, trop peu de notes, mais des notes, par compensation, bien faites pour surprendre, comme celle où l’éditeur nous apprend qu’en 1760, l’archevêque de Paris s’appelait M. de Péréfixe. M. Bazzoni ne s’est trompé que d’un siècle tout juste. Au surplus, de tous les défauts de la publication de M. Bazzoni, le plus grave, c’est qu’elle est incomplète. Il a choisi les lettres qu’il a crues le plus propres, nous dit-il, à solliciter la curiosité du lecteur. Mais je ne connais que deux moyens de se servir d’une correspondance inédite. Ou bien vous en usez librement pour illustrer la biographie du personnage et vous n’en donnez que des extraits qui viennent à l’appui de la vérité du portrait que vous essayez d’en tracer, et vous faites alors œuvre d’art ; ou bien vous faites œuvre d’érudition pure, et, vous effaçant vous-même de la publication, vous donnez alors la correspondance tout entière. Or il suffit de jeter un coup d’œil sur la courte préface de M. Bazzoni pour soupçonner qu’en s’y prenant de sa manière, intermédiaire et arbitraire, il nous a privés de quelques-unes des lettres qui nous auraient le plus intéressés.

La publication de MM. Lucien Perey et Gaston Maugras est si supérieure de tous points à la publication de M. Bazzoni que je me reprocherais comme une injustice de les mettre en comparaison. C’est ici la correspondance — dirai-je bien connue ? mais au moins bien souvent citée, — de Galiani, redevenu Napolitain, avec ses amis de Paris, Diderot, Grimm, d’Alembert, d’Holbach, et, au premier rang, Mme d’Epinay. Un grand nombre de lettres inédites, un texte revu pour la première fois sur les originaux, des notes instructives, bien choisies, amusantes, et qui font passer l’un après l’autre sous nos yeux tous les personnages de ce monde où vécut Galiani, c’est plus qu’il n’en fallait pour renouveler le sujet. Il n’y a désormais que cette édition de la correspondance de Galiani qui compte. On pourrait bien faire quelques chicanes : on peut toujours, grâce à Dieu, faire quelques chicanes. Je signalerai, par exemple, aux savans éditeurs une notule qui s’est évidemment trompée de page. Ce n’est certainement pas à la page 173, où Galiani parle de Pangloss, qu’ils ont voulu nous apprendre que Pangloss est un personnage du roman de Candide, c’est à la page 365, où l’àbbé nous parle de Pococurante, et lorsqu’ils écrivent « poco curante » le nom de ce sénateur de la façon de Voltaire, c’est par mégarde, assurément. Ils citent quelque part (au t. I, p. 503) une lettre à Diderot, où Voltaire aurait dit qu’il fallait que Platon et Molière se fussent joints ensemble pour écrire les Dialogues sur le commerce des blés. J’ai le regret de n’avoir pu retrouver cette lettre ni dans l’édition de Kehl, ni dans l’édition Beuchot. Ils disent encore (au t. II, p. 229) qu’à l’occasion des mêmes Dialogues, Frédéric aurait écrit à l’auteur une lettre des plus élogieuses. J’ai vainement cherché cette lettre dans la grande édition de Berlin. Pourquoi ne pas nous avoir donné, comme il est d’usage, l’indication de l’édition, de la tomaison et de la page ? Mais nous employons à ces critiques plus de mots qu’elles n’ont d’importance. Satis de hoc. La locution est familière à notre abbé. La publication de MM. Lucien Perey et Gaston Maugras n’en demeure pas moins l’une des publications intéressantes qu’on nous eût données, depuis longtemps, sur le XVIIIe siècle.

Essayons donc, d’après eux, et souvent contre eux, de replacer ce bout d’homme dans son vrai cadre, un cadre modeste, et dans les vastes dimensions duquel ne s’évanouisse pas l’exiguïté légendaire de sa taille.


I

Ferdinand Galiani naquit à Chieti, dans l’Abruzze citérieure, le 2 décembre 1728. Comme nous ne connaissons rien de sa première enfance, — heureusement ! — nous supposerons qu’elle dut ressembler à la première enfance de tout le monde. Il fit ses études à Naples, dans le couvent de Saint-Pierre-des-Célestins, et son entrée dans le monde sous les auspices de son oncle » archevêque de Tarente, premier aumônier du roi. Ce lui fut une occasion naturelle de voir et d’entendre tout ce que Naples, vers 1745, comptait d’hommes distingués. Ce serait un beau sujet, dit à ce propos M. Bazzoni, qu’une étude sur la société napolitaine d’alors et sur le mouvement des esprits dans le petit royaume que gouvernait déjà presque souverainement Tanucci. Nous sommes bien de son avis : que ne l’a-t-il donc traité, ce bell’argomento ? Les économistes, surtout, abondaient à Naples en ce temps-là ; — Intieri, le marquis Rinuccini, Genovesi ; — précurseurs incontestables des Quesnay et des Adam Smith. L’un des hommes qui paraîtraient avoir exercé sur Galiani le plus d’influence, directement ou indirectement, et quoique sa voix, mal écoutée de ses compatriotes, ne dût prendre quelque autorité que de nos jours seulement, c’est l’auteur de la Scienza nuova, l’illustre Jean-Baptiste Vico. Longtemps après, lorsque chez le baron d’Holbach, on entendra Galiani soutenir que l’histoire n’est qu’un perpétuel recommencement, « une répétition périodique des mêmes faits, sous d’autres formules et d’autres manières de parler, » visiblement il ne fera que se souvenir des leçons, des conversations peut-être ou des théories de Vico.

Les Italiens sont précoces. Galiani débuta, vers l’âge de dix-sept ans, par deux mémoires académiques, l’un sur l’Amour platonique et l’autre sur l’État de la monnaie à l’époque de la guerre de Troie. Trois ans plus tard, il donnait un Traité de la monnaie. Le succès de ce livre, — dont j’ai lu quelque part qu’encore aujourd’hui les Italiens faisaient presque autant de cas que du livre fameux de Beccaria, — lui valut une mitre, un bénéfice de 500 ducats et le droit de porter des bas violets. Il ne fut jamais, toutefois, qu’un ecclésiastique médiocre. Un jour, on essaya, paraît-il, de retourner son titre d’abbé contre lui pour le perdre auprès de Tanucci. Son indignation s’éleva presque à l’éloquence. « Io ecdesiastico ? écrit-il à Tanucci, proh deormn hominumque fidem ! » Il continua toutefois de cumuler des bénéfices. « Les feux de l’aurore, a dit Vauvenargues, ne sont pas plus doux que les premiers regards de la gloire. » L’auteur du Traité de la monnaie l’éprouva. C’est une promenade triomphale qu’au mois de décembre 1751 il commence à travers l’Italie. On le voit à Rome, où le pape Benoît XIV le reçoit admirablement ; on le voit à Florence, où les académies se l’associent ; on le voit à Venise, à Pacioue, à Turin, loué partout et partout fêté. Evviva ! evviva ! evviva ! comme il s’écrie lui-même en ses heures de gaîté. Vaniteux quand il partit de Naples, il y revint suffisant. Heureusement que ce qu’il y a d’invinciblement déplaisant dans la suffisance était tempéré chez lui par un goût naturel pour la bouffonnerie.

On sait sa dissertation sur les pierres du Vésuve. Il s’avise un beau jour de les ramasser, il les étiquette, il les décrit, il les classe, il les emballe et les adresse au pape avec ce mot de lettre : Beatissime Pater, fac ut isti lapides panes fiant. Benoît XIV entendait la plaisanterie, tout pape qu’il fût ; il s’empressa de conférer au donateur un second bénéfice, de 400 ducats. Ce que j’aime de Galiani, c’est qu’il est bien libre, bien net, et bien dépouillé de toute espèce de scrupule. Ses bénéfices sont en Italie, mais du fond du salon de Mme Geoffrin il ne s’en moquera pas moins agréablement des bénéficiers français, « qui ne résident pas. » D’autres honneurs, plus laïques et non moins lucratifs, n’allaient pas tarder à venir le trouver ; le 10 janvier 1759, il était nommé secrétaire de l’ambassade de Naples à Paris.

Je ne sais si, comme le disent MM. Lucien Perey et Gaston Maugras, « cette nomination comblait tous les vœux de l’abbé, » M. Bazzoni prétend que ce lui fut un crève-cœur, mais, à coup sûr, son arrivée fut un désenchantement. C’est à peine s’il a mis le pied sur la terre de France qu’il se trahit déjà comme un observateur malveillant. Sur la route d’Antibes à Aix, il a compté les passans et n’en a pas trouvé, sur une longueur de 130 milles, plus de soixante-dix ou quatre-vingts. La Provence est inculte. Serait-ce dans les Calabres, par hasard, qu’une agriculture prospère et des populations nombreuses auraient émerveillé ses yeux d’économiste ? Une fois à Paris, c’est bien une autre affaire. « L’air malsain et pesant, l’eau mauvaise, d’incroyables variations de climat, pas de glaces, pas de fruits, pas de fromage, pas de coquillages, » que de supplices pour un homme qui vient de Naples en droiture, et son tempérament napolitain avec lui ! Les habitans ne valent pas mieux que leur climat. « Autant vaudrait compter les vagues de la mer que de chercher à connaître toutes les niaiseries d’un peuple aussi plein de légèreté que de fougue. » Et pour les ministres : « Mardi passé, on me fit voir au duc de Choiseul, qui pendant une courte seconde voulut bien me regarder. Je ne veux pas croire, en vérité, qu’il examine les affaires comme il m’a examiné. Ce serait trop de légèreté. » Il veut rire, mais la plaisanterie manque de trait : la pointe en sera restée dans la blessure. Ce qui l’attristait, en effet, je veux bien que ce fussent les outrages auxquels était chaque jour exposé son « pauvre sens commun ; » mais c’était surtout le peu de cas que l’on semblait faire de sa personne, tant adulée, tant caressée, tant choyée là-bas, dans les environs du môle, au café Nicolino ! A Paris, disait-il piteusement, « ils ne regardent pas les secrétaires d’ambassade. » Il faut donc qu’on le rappelle, ou c’est un homme mort. On ne le rappela point, et il vécut, et il s’acclimata.

Les circonstances lui vinrent en aide. Une absence de son ambassadeur, le comte de Cantillana, marquis de Castromonte, lui valut le titre de chargé d’affaires. Il entra par là, naturellement, en rapports plus directs avec le duc de Choiseul. Il faut voir la joie déborder de ses lettres : « Non, je ne crois pas, écrit-il à Tanucci, que Votre Excellence s’imagine tout le bien qu’elle m’a fait… Je marche maintenant de par avec les ministres de Portugal, de Suède, de Russie… J’ai ma place dans la chapelle du roi et, pour tout dire, je suis l’égal du prince Galitzin. » Le voilà désormais plus d’à moitié sauvé.

Nous commençons à connaître le personnage. Le prendrons-nous plus au sérieux dans ses fonctions de chargé d’affaires que dans son rôle d’abbé mitré ? Ce serait nous laisser entraîner un peu loin que d’essayer de répondre. Disons toutefois qu’alors les intérêts de la cour de Naples étaient comme enchevêtrés dans les intérêts de la cour d’Espagne, quoiqu’ils en fussent publiquement, officiellement détachés. C’était en octobre 1759 seulement que Charles VII, devenu roi d’Espagne sous le nom de Charles III, avait abdiqué le trône de Naples en faveur de son troisième fils, Ferdinand, âgé de huit ans. Et ce qui nouait encore plus étroitement les liens entre Madrid et Naples, c’est que Choiseul négociait avec l’Espagne ce fameux pacte de famille qui devait unir dans une action politique commune toutes les maisons de Bourbon. Les grandes affaires donc se traitaient entre la France et l’Espagne et passaient en quelque sorte par-dessus la tête de notre abbé. Son vrai département, c’était la chronique diplomatique. Il était bien le secrétaire de l’ambassade de Naples, mais il était surtout la gazette officieuse de Tanucci. Ce dut être plus d’une fois, j’imagine, de quoi gêner son ambassadeur, ainsi placé sous l’œil malin d’un subalterne, mais peut-être n’est-ce pas de quoi prendre rang dans la grande histoire. Au surplus, nous laisserons à ses éditeurs, — qui nous promettent la traduction de toute cette correspondance officieuse, et qui sans doute y voudront insérer quelques parties au moins de correspondance officielle, — le soin d’examiner et de résoudre la question.

Fort de ces premiers succès, Galiani se reprit à la vie. Quelques malédictions contre la France et les Français lui échappaient bien encore de loin en loin, mais, insensiblement, et quoi qu’il en eût, le charme opérait. Il opérait même si bien qu’un jour Tanucci s’étonna comment ce grand amour avait succédé si vite à tant de haine. L’abbé était devenu Parisien.


II

Ce fut ce brave homme d’abbé Morellet qui le présenta chez Mme Geoffrin. « Songez, lui écrivait Galiani, en mai 1770, songez que vous êtes ma première connaissance de Paris ; vous êtes pour moi, je ne saurais me le rappeler sans verser des larmes, primogenitus mortuorum, l’aîné de ceux que j’y ai perdus. C’est à vous que je dois la connaissance de Mme Geoffrin, de d’Alembert et de tant d’autres. » L’accès chez Mme Geoffrin, c’était comme qui dirait l’entrée, par la porte officielle, « au corps des philosophes ; » connaître d’Alembert, c’était connaître Mlle de Lespinasse ; ici là, et ailleurs, l’abbé n’eut qu’à paraître pour vaincre. Sa petite taille même le servit : « Je n’oublierai jamais, écrivait-il à Mme d’Epinay, l’attendrissement maternel, : uni au rire le plus fou, qui vous prit à votre maison de campagne en voyant étendue sur mon lit une de mes chemises. Il vous paraissait impossible qu’il y eût quelqu’un assez présomptueux pour oser s’appeler un homme avec une chemise aussi courte et aussi ridicule. » L’histoire de ses succès, je n’ai point à l’écrire : vous la trouverez dans la plupart des Mémoires et Correspondances du temps.

J’ai dit dans la plupart, et non pas sans intention. Voici quelque chose, en effet, qui m’inquiète sur la qualité de son esprit. Je ne vois pas que Galiani, tout diplomate qu’il soit, et des bons amis du baron de Gleichen, ministre de Danemarck, l’un des habitués de Mme du Deffand, fréquente beaucoup chez la marquise.

Aujourd’hui, nous confondons toutes ces coteries ensemble, et c’est à peine, en vérité, si nous distinguons le monde de la maréchale de Luxembourg de la société de Mme d’Épinay. Ce qui est vrai, c’est qu’alors, comme aujourd’hui, quelques hommes de lettres, — je nommerai Duclos, par exemple, et quelques diplomates, j’ai nommé le baron de Gleichen, — formaient un trait d’union entre ces sociétés, et que par eux elles se touchaient. Mais elles ne se mêlaient pas. Rien de plus naturel. Prenez la Correspondance de Mme du Deffand d’une part, et de l’autre les Mémoires de Mme d’Épinay ; lisez les Lettres de la duchesse de Choiseul à Mme du Deffand, c’est l’une des plus jolies correspondances du XVIIIe siècle, et lisez la Correspondance de Diderot avec Mme Volland, c’en est l’une des plus vivantes, ou précisément la Correspondance de Galiani avec Mme d’Epinay : ce n’est pas seulement de volume ou de lecture que vous aurez changé, c’est de monde. Mme du Deffand n’est pas prude, à ce que je pense, mais elle conserve exactement le ton de la bonne compagnie. Le libertinage de la pensée ne se traduit, ni dans les lettres qu’elle écrit, ni dans les lettres qu’elle reçoit, par la grossièreté du langage. Il y a des mots qu’elle n’emploie pas et qu’on n’emploierait pas impunément avec elle. Voltaire lui-même, ce Voltaire à qui sa vieille amitié pardonne tant de choses, il a de la tenue, pour ainsi dire, dans les lettres qu’il lui adresse, Cette discrétion est le fond même de l’esprit français, cette mesure, cette élégance. On prête à la duchesse de Choiseul un mot sur notre abbé : « En France, disait-elle, nous avons de l’esprit en petite monnaie ; en Italie, ils l’ont en lingot. » C’est cela même, de l’esprit en lingot, de l’esprit qui n’est pas affiné, de l’esprit qui n’est pas au titre et qu’un utile alliage n’a pas lesté, si je puis dire, de ce qu’il faudrait de bon sens et de raison pour qu’il fût le véritable esprit français.

Relisons- là-dessus le dialogue du cardinal et de son espion : « Il faut supposer, disait-il, un de ces cardinaux à son bureau, écrivant, et l’espion debout devant lui :

LE CARDINAL. — Eh bien ! qu’est-ce qu’on dit ?

L’ESPION, hésitant. — Seigneur, on dit… on dit…

LE CARDINAL. — Vous plairaît-il d’achever ?

L’ESPION. — On dit que vous avez pour page une fille charmante, qui est malade pour neuf mois… et par votre faute.

LE CARDINAL, continuant d’écrire, sans se déranger. — Cela n’est pas vrai, c’est de la sienne.

L’ESPION. — On ajoute que le cardinal un tel a voulu vous enlever ce page charmant… et que vous l’avez fait assassiner.

LE CARDINAL, continuant d’écrire. — Ce n’est pas du tout pour cela.

L’ESPION. — On parle de votre dernier ouvrage et l’on dit que c’est un autre qui l’a fait.

LE CARDINAL, se levant avec fureur. — Eh ! pourriez-vous, monsieur le maroufle, me nommer l’impudent qui a dit cela ?

Au fond, c’est l’histoire de Gil Blas et de l’archevêque de Grenade. Elle a l’air d’être ici plus courte et plus serrée ; mais, au vrai, comme elle est plus longue et plus diffuse ! Et tandis que, dans le récit du conteur français tout marche d’un tel air de facilité, de naturel, d’aisance ; que d’affaires ici pour mettre l’anecdote en scène, que d’exagérations dans chaque trait du dialogue, et que de préparations pour amener le mot de la fin ! Une exclamation de Mme du Deffand me revient tout à point en mémoire : « Ah ! mon Dieu, quel auteur ! qu’il a de peine ! et qu’il se donne de tourmens pour avoir de l’esprit ! » En effet, il faut qu’il se trémousse, et qu’il mime son conte, et qu’il lance au plafond sa perruque. Si bien, que Diderot, Diderot lui-même, qui ne se pique pourtant pas de bon goût, encore moins de délicatesse, est obligé d’en convenir, et qu’après avoir comme refroidi je ne sais plus quel conte en le fixant sur le papier, il ajoute : « Tout cela n’est pas trop bon, mais l’à-propos, la gaîté y donnent un sel volatil qui ne se retrouve plus quand le moment est passé. »

Mais, voyons, allons au fond des choses. Entre tous les bons contes que Diderot transcrit au long pour l’usage de sa Sophie, Sainte-Beuve nous a signalé le conte du Porco sacro. Lisons le conte du Porco sacro :

Il y a à Naples des moines à qui il est permis de nourrir aux dépens du public un troupeau de cochons, sans compter la communauté. Ces cochons privilégiés sont appelés par les saints personnages auxquels ils appartiennent des cochons sacrés… Celui qui frapperait un porco sacro ferait un sacrilège. Cependant des soldats peu scrupuleux en tuèrent un ; cet assassinat fit grand bruit ; la ville et le sénat ordonnèrent les perquisitions les plus sévères. Les malfaiteurs, craignant d’être découverts, achetèrent deux cierges, les placèrent allumés aux deux côtés du porco sacro sur lequel ils étendirent une grande couverture, mirent un bénitier avec le goupillon à sa tête et le crucifix à ses pieds, et ceux qui faisaient la visite les trouvèrent à genoux et priant autour du mort. Un d’eux présenta le goupillon au commissaire ; le commissaire aspersa, se mit à genoux, fit sa prière et demanda : « Qui est-ce qui est mort ? » On lui répondit : « Un de nos camarades, honnête homme. C’est une perte. Voilà le train des choses dans ce monde : les bons s’en vont, les méchans restent. »

Sans doute, je vois bien là-dedans deux ou trois grossièretés, que je m’excuse d’avoir ici reproduites ; mais je le demande à tout lecteur de bonne foi, qu’y a-t-il d’amusant ? qu’y a-t-il surtout de spirituel dans cette historiette ? En copierai-je d’autres ? A quoi bon ? D’abord elles se ressemblent trop dans l’indécence ou dans la grossièreté. Et puis, en général, elles enfermeraient toutes aussi peu de sens et de a substantifique moelle » que celle que l’on vient de lire. On a voulu faire à l’abbé je ne sais quelle réputation de profondeur. Mais tout ce que nous pouvons accorder, et nous l’accordons volontiers, c’est qu’il se distingue du gros des encyclopédistes par une certaine connaissance de l’homme. Le propre en effet d’un véritable encyclopédiste, — le propre de Diderot, de d’Alembert, de Grimm, de Marmontel, de Morellet, — c’est d’ignorer l’homme, et de l’ignorer complètement. Je pose en fait qu’entre eux tous ils n’ont pas augmenté d’une seule connaissance la somme des vérités psychologiques et morales que leur avait léguées le siècle précédent. On peut apprendre toutes sortes de choses en feuilletant leur Encyclopédie, — jusqu’à l’art de confectionner les confitures d’abricots, — mais on aurait usé ses yeux sur leurs dix-sept in-folio de texte avant d’y rien découvrir sur soi-même. Galiani connaît les hommes, et c’est sa supériorité sur nos encyclopédistes. Mais pour sa métaphysique, elle est aussi superficielle que la leur, et je n’en veux d’autre témoignage que l’apologue, célèbre pourtant, aussi lui, des dés pipés.

Je suppose, messieurs, que celui d’entre vous qui est le plus convaincu que le monde est l’ouvrage du hasard, jouant aux trois dés, je ne dis pas dans un tripot, mais dans la meilleure maison de Paris, son antagoniste amène une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, enfin constamment, rafle de six. Pour peu que le jeu dure, mon ami Diderot, qui perdrait ainsi son argent, dira sans hésiter, sans douter un seul moment : « Les dés sont pipés, je suis dans un coupe-gorge ! » Ah ! philosophe ! parce que dix à douze coups de dés sont sortis du cornet de manière à vous faire perdre six francs, vous croyez fermement que c’est en conséquence d’une manœuvre adroite, artificieuse, et d’une friponnerie bien tissue, et en voyant dans cet univers un nombre si prodigieux de combinaisons mille et mille fois plus difficiles, et plus compliquées, et plus soutenues, et plus utiles, vous ne soupçonnez pas que les dés de la nature sont pipés et qu’il y a là haut un grand fripon qui se fait un jeu de vous attraper.

Avouons que, si Diderot demeura muet à cet apologue, il fallait en vérité peu de chose pour mettre sa dialectique en défaut. Mais je voudrais bien savoir pourquoi cet argument, et, comme on dit dans l’école, cette preuve de l’existence de Dieu par les causes finales, que l’on trouve si faible, pour ne pas dire si puérile, sous la plume de Fénelon, par exemple, est redevenue forte, neuve, et péremptoire dans la bouche de Galiani ? Ce que vaut la preuve en elle-même, c’est aux philosophes de le décider. Mais prenant la question telle quelle, peut-on dire que Galiani en ait éclairé d’une lumière nouvelle un seul côté ? qu’il l’ait présentée sous un aspect nouveau ? qu’enfin il l’ait approfondie en quelque sens que ce soit ? Non, sans doute. Seulement, il l’a mise à la portée des hanteurs de brelans et des dissertateurs de tavernes. Le neveu de Rameau l’eût compris.

Que maintenant toutes ces plaisanteries aient fait rire en leur temps, je n’y contredis pas. Essaierai-je de prouver, — par raison démonstrative, — qu’elles n’auraient pas dû faire rire ? Je dis seulement que le vrai milieu de l’abbé, le salon dans lequel ses bons mots ont tout leur sel et sa petite personne d’Arlequin tout son prix, ce n’est même pas le salon de Mrae Geoffrin, c’est le salon du Grandval et c’est le salon de la Chevrette ou de la Briche, le salon de M. d’Holbach et le salon de Mme d’Epinay.

A-t-on assez bien remarqué que ce sont des Allemands qui règnent dans l’un et dans l’autre ? M. d’Holbach en personne au Grandval, et M. de Grimm, baron de Thundert-ten-tronckh, comme rappelle familièrement l’impératrice Catherine, chez Mme d’Epinay ? Je veux dire que, dans les magnifiques appartemens du Grandval ou de la Chevrette, sous la figure de l’abatino, c’est un rayon de soleil qui entre, un rayon du soleil d’Italie. Ce n’est pas le conte qui les amuse, mais bien la pétulance méridionale du conteur. Ils ne sourient pas à ses bons mots : c’est à l’imprévu de ses grimaces qu’ils éclatent de rire. Hauts qu’ils sont de cinq ou six pieds, dignes d’allure, graves, froids, compassés, maniérés, à leur ordinaire, ce Napolitain les émoustille. Ils se découvrent avec surprise une réserve de gaîté qu’ils ne se connaissaient pas. Ce petit homme les secoue si bien, si ferme et si fort qu’il les arrache à leur fonds de tristesse et d’ennui. Car ils s’ennuient tous tant qu’ils sont, ne vous y trompez pas, ils s’ennuient même mortellement. Ce siècle a l’air de s’amuser, mais il s’ennuie. Galiani les distrait d’eux-mêmes. Et ils lui sont reconnaissans de ce qu’il les fait rire, et après tout il n’ont pas si grand tort, car enfin c’est toujours quelque chose de faire rire les gens. Reste à savoir, il est vrai, de quels moyens on se sert ; et quoique de notre temps il importe peu comment l’on s’amuse, pourvu que l’on s’amuse, la qualité du divertissement, cependant c’est bien quelque chose aussi ! Je crains qu’au Grandval on ne fût pas bien difficile, Si le lecteur était curieux des faits sur lesquels j’appuie ce jugement sommaire, il m’est impossible de citer, et je suis obligé de le renvoyer à la Correspondance de Diderot.


III

Les mêmes causes qui avaient fait la réputation de l’abbé firent le succès de ses Dialogues sur le commerce des blés.

« L’immense succès » des Dialogues de l’abbé Galiani ; « la vogue prodigieuse » des Dialogues de l’abbé Galiani, « le triomphe par-dessus les nues » des Dialogues de l’abbé Galiaini, telles sont, ou à peu près, les expressions consacrées des historiens de la littérature quand ils arrivent au moment de la publication des Dialogues de l’abbé Galiani. Mais où sont les preuves de cet « immense succès ? » et, de cette « vogue prodigieuse, » où sont les témoignages ? On cite Voltaire, on cite d’Alembert, on cite Grimm, on cite Diderot. Comment donc le livre ne put-il pas atteindre sa deuxième édition ? Vous allez répondre par la difficulté de la matière et le peu d’intérêt que le grand public pouvait prendre à ces discussions entre économistes. La difficulté de la matière n’avait pas empêché l’Ami des hommes de monter au chiffre de cinq éditions en cinq ans. Aussi bien, la prétention de Galiani comme la louange qu’on lui décerne, quelle est-elle, sinon d’avoir vaincu la difficulté de la matière ? Le succès ne fut donc pas si vif ? Je puis même ajouter que l’ouvrage fut en quelque sorte repoussé ou tenu du moins à distance par cette fraction de la société parisienne qui n’avait pas pu goûter l’esprit de l’abbé. Au commencement de 1770, Mme du Deffand écrivait à Voltaire : « Quel est donc l’ouvrage qui est actuellement sur le tapis ? Il doit m’amuser beaucoup. C’est donc quelque chose de gai et de frivole ? Et ce ne sera pas sur une certaine matière, sur laquelle il ne reste rien à dire ? et ce ne sera pas non plus un traité économique, ni des préceptes sur l’agriculture ? Vous sentez bien que, quand on habite un tonneau dans le coin de son feu, on s’intéresse fort peu à ces matières d’administration. » Et-vous entendez bien, lecteur, que nos Dialogues sont venus à sa connaissance. Elle les a lus peut-être. En tout cas, peu lui importe qu’ils soient à la mode, et c’est en vain que Voltaire les lui recommande : ni la mode ni Voltaire même, pour cette fois., n’y feront rien ? certainement elle ne les relira pas, et si tant est qu’elle ne les a pas lus, elle ne les lira point, certainement. Le succès des Dialogues, selon toute vraisemblance, ne dépassa pas le cercle accoutumé des anciens amis de Galiani, d’une part, et des économistes, de l’autre.

Mais alors, d’où vient la légende ? et quelle est l’histoire vraie de cet « immense succès ? » La légende, c’est Voltaire, c’est Diderot, c’est Grimm qui l’ont faite. L’histoire vraie, la voici.

Vers 1770 et depuis déjà plusieurs années, il y avait guerre entre les encyclopédistes et les économistes. Ce n’était pas, à la vérité, que Grimm ou Diderot, comme on pense, ni même Marmontel ou Thomas, fussent hommes à s’échauffer sur la question du produit net, de la classe productive, et du prix proportionnel. Mais les économistes avaient osé former secte et se poser en rivaux de popularité des encyclopédistes. Chacun, n’est-ce pas, comme disait cette bonne Allemande, « se fait son petit religion à part soi ? » Les encyclopédistes avaient leur « petit religion » et les économistes avaient la leur ; Il faut entendre Grimm s’indigner de l’audace de ces « cultivateurs » et railler à plaisir « leur culte, leurs cérémonies, leur jargon et leurs mystères. » On ne les aimait guère, à ce qu’il raconte : cependant on les écoutait tout de même. J’ai dit que l’Ami des hommes avait eu cinq éditions en cinq ans ; la Théorie de l’impôt venait d’en avoir dix-huit en neuf ans. Le nom de l’auteur avait franchi les Alpes et traversé la Manche. On le goûtait en Angleterre, on le traduisait en Italie. L’attention enfin menaçait de se détourner des encyclopédistes, et même, si l’on n’y prenait garde, de les abandonner tout à fait.

Grimm en était d’autant plus irrité qu’il faut bien dire que, comme toujours en pareil cas et pour l’honneur de l’humanité, il y avait autre chose entre les deux sectes ennemies qu’une mesquine rivalité d’amour-propre. Il y avait vraiment divergence, opposition, hostilité de principes. Les économistes avaient, en général, — ce sont les paroles de Grimm, — « une pente à la dévotion et à la platitude bien contraire à l’esprit philosophique. » Leur morale utilitaire constituait bien la société sur la base de l’intérêt personnel, mais ils prétendaient que l’intérêt personnel, s’il n’était éclairé, ne pouvait être entre les hommes qu’un principe de discorde, et ils ajoutaient qu’il ne pouvait être éclairé que d’en haut. De plus, en politique, il paraît qu’ils ne voulaient pas entendre ce qu’ils appelaient le système des « contre-forces » et qu’ils n’affectaient pour la constitution d’Angleterre qu’une admiration modérée. Quelques-uns même « poussaient l’absurdité jusqu’au point d’avancer que toute constitution de gouvernement, hors la monarchique, est essentiellement vicieuse. » Les bras en tombaient à Grimm de douleur et d’étonnement. Enfin, tout entichés qu’ils fussent de leur « despotisme légal, » ils n’en réclamaient pas moins, avec une apparente contradiction de termes, la liberté sous toutes ses formes et saisissaient toutes les occasions d’affirmer la célèbre doctrine du Laissez faire, laissez passer. Comment ils ajustaient toutes ces théories ensemble, je n’en sais rien, et ce n’est pas notre affaire que de le rechercher. Mais peut-être que la tâche ne serait pas beaucoup plus longue ni plus ardue que de vouloir concilier les contradictions de Grimm ou de Diderot.

Les Dialogues de Galiani parurent, sur ces entrefaites, comme l’instrument d’une victoire décisive de l’encyclopédisme sur l’économie politique. C’étaient, en effet, les propres armes de la secte retournées contre elle-même ; c’était la bataille hardiment portée, par un habile manœuvrier, sur le terrain même qu’il avait plu aux économistes de choisir et de circonscrire. Les économistes avaient obtenu du gouvernement, en 1764, un édit permettant la libre exportation des grains. Je dois noter qu’à ce propos Galiani s’était empressé d’écrire à Tanucci : « La libre exportation des grains de France ne manquera pas de causer à notre commerce un grand dommage, si nous ne nous empressons d’imiter l’exemple qu’on nous donne. Les Français ont enfin compris cette grande vérité que l’unique préservatif des disettes, c’est l’entière liberté du commerce des grains. » Est-ce à dire pourtant que les Dialogues sur le commerce des blés fussent un plaidoyer, comme Galiani n’a pas cessé de le prétendre, en faveur de la liberté d’exportation ? Il faut alors qu’il ait joué de malheur. Car, ni du côté des économistes, ni du côté des encyclopédistes, les Dialogues ne furent pris pour ce qu’il voulait. Le seul Grimm, dont il est permis de récuser la compétence, aurait entendu notre abbé ; — mais Diderot, qui corrigea le manuscrit et qui revit les épreuves, écrit à Mlle Volland : « Enfin l’abbé Galiani s’est expliqué net. Ou il n’y a rien de démontré en politique, ou il l’est que l’exportation est une folie. Je vous jure, mon amie, que personne jusqu’à présent n’a dit le premier mot de cette question ; » — mais Turgot, partisan convaincu de la libre exportation, et que nous croyons très capable d’avoir bien entendu le machiavélique abbé, ne. comprit pas, ou, si l’on veut, ne prit pas les Dialogues autrement que Diderot ; — mais les économistes, Baudeau, Mercier de la Rivière, Dupont de Nemours, y virent une attaque directe et manifeste, au principe doctrinal de la libre exportation des grains ; — et si l’abbé Morellet, tout encyclopédiste qu’il fût, crut de voir entreprendre, malgré les adjurations de la secte et malgré les supplications de Galiani lui-même, une réfutation suivie des Dialogues, c’est qu’il y lut, très clairement écrite, en noir et en blanc, dans les lignes et entre les lignes, la dérision de toutes les idées à la défense desquelles il s’était voué.

Dérision spirituelle, d’ailleurs, et digne d’émouvoir la bile des économistes ! Le dialogue est faible en lui-même, et deux au moins des interlocuteurs, sur trois, quoique copiés d’après nature, manquent de caractère, à moins que c’en soit un que de n’en pas avoir. Il n’y a que le chevalier Zanobi qui garde quelque souvenir de la pétulance et de la vivacité de Galiani. Mais on y rencontre de fort jolies choses, de fines distinctions, des comparaisons ingénieuses. Ce que j’y trouve de plus remarquable, c’est la méthode, une méthode de circonduction, pour ainsi dire, qui, de détour en détour, et de traverse en traverse, amène insensiblement le lecteur à la conclusion. Je dis une méthode et non pas un procédé. C’est qu’en effet Galiani ne se contente pas de l’application, mais il tient le principe. Le voici tel qu’il le donne lui-même : « Une vérité que le pur hasard fait naître comme un champignon dans un pré n’est bonne à rien. On ne la sait pas employer, si on ne sait d’où elle vient, comment et de quelle chaîne de raisonnemens elle dérive. Une vérité hors de sa ligne est aussi nuisible que l’erreur. » On pourrait mieux dire, et ce style, encore que retouché par Grimm, par Diderot, et jusque par Mme d’Epinay, ne laisse pas de sentir l’étranger, mais l’observation n’en conserve pas moins tout son prix. Elle va plus profondément qu’on ne pense. C’est le parti que l’auteur en tire à l’application, avec une rare dextérité, qui permet de lire encore aujourd’hui les Dialogues sur le commerce des blés, de les lire avec plaisir, et non pas même sans profit.

On comprend maintenant pourquoi les encyclopédistes accueillirent d’un cri de triomphe l’apparition du livre, ou plutôt on peut croire qu’ils avaient eux-mêmes provoqué l’auteur à l’écrire.

Il ne serait pas difficile de reconstituer la scène. Un jour de 1768, chez le baron d’Holbach, en causant de choses et d’autres, la conversation sera tombée sur la disette. Habitués que nous sommes de notre temps, par un long usage, à la sécurité du lendemain, nous ne nous rendons pas compte assez exactement des inquiétudes que, sous l’ancien régime, les menaces de disettes ramenaient presque périodiquement. Rien de plus naturel donc chez le baron d’Holbach, ou ailleurs, qu’une telle conversation. Morellet, homme à principes, en dépit de la disette, continue de soutenir, au nom des droits de la propriété, que le commerce des grains doit être libre, le baron là-dessus déraisonne, Diderot bat la campagne, et Galiani prend la parole. Il commence par déclarer que personne jusqu’ici n’a connu le premier mot de la question, il démonte ses adversaires par quelques-unes de ces « idées toutes neuves, étranges, inouïes » dont il excelle à trouver la formule, et le voilà parti. Cependant Diderot frémit d’enthousiasme, et l’abbé n’a pas plus tôt fini « qu’il se prosterne à ses pieds » en le suppliant de publier ses idées. Grimm, qui voit le parti qu’on peut tirer de l’abbé contre les économistes, vient au secours de Diderot, il pique habilement d’honneur le petit Italien ; c’est ainsi que jadis il a lui-même, en se jetant dans la controverse du jour, avec son Petit Prophète de Böhmischbroda, conquis son droit de cité française et reçu, de Voltaire ses lettres de naturalisation ; d’ailleurs on est là pour aider, s’il en est besoin, — lui, Diderot, toute la secte enfin, — pour soutenir, pour prôner l’abbé ; ce sera le désarroi dans le camp des Baudeau, des Mercier de la Rivière, des Dupont des Nemours, ou, s’ils persistent à faire cause commune, tous ensemble, ce sera leur succès même de 1764 retourné contre eux, leur popularité perdue, sans compter leur infériorité d’écrivains clairement mise dans tout son jour, et l’abbé n’a qu’à laisser courir sa plume !

Ce qui prouve bien que les choses durent ainsi se passer et que nous ne mêlons pas, à notre tour, trop de légende à l’histoire, ce ne sont pas seulement les éloges dont les encyclopédistes accablèrent les Dialogues sur le commerce des blés, c’est la façon aussi dont ils prirent les critiques que l’on en fit. Mme d’Épinay, plus difficile que Galiani lui-même, se montra presque blessée d’une restriction légèrement railleuse que Voltaire mit à la louange, en parlant des Dialogues, à l’article Blé de ses Questions sur l’Encyclopédie. On croyait le patriarche enrôlé contre l’économistique depuis qu’il avait publié l’Homme aux quarante écus. Grimm aussi se sentit comme touché d’une attaque personnelle par les réfutations dirigées contre le chevalier Zanobi. Mais Diderot fit mieux. Le philosophe accepta de M. de Sartine, alors lieutenant de police, la mission confidentielle d’examiner la Réfutation du pauvre abbé Morellet. Il faut lire son rapport. La confiance que met en lui M. de Sartine suffit à nous renseigner sur « les persécutions » dont on a prétendu que le grand ouvrier de l’Encyclopédie fut victime. Et sa lettre nous permet d’affirmer que, si la Réfutation de l’abbé Morellet s’imprima, ce n’est pas qu’il n’eût fait valoir contre elle tous les motifs qui pouvaient inviter un lieutenant de police à en suspendre l’impression. « L’ouvrage lui a paru dur, sec, plein d’humeur et pauvre d’idées. L’auteur n’est ni assez pourvu d’expérience, ni assez fort de raisons pour briser son adversaire comme il se l’est promis. Il le calomnie en plusieurs endroits, il affecte de ne pas l’entendre ou il ne l’entend pas en quelques autres… Le seul parti que le critique pourrait tirer de son travail est d’en faire une bonne lettre qu’il enverrait à celui qu’il appelait à Paris son ami… Cette Réfutation nuira beaucoup à l’abbé Morellet, qui ne doit s’attendre ni à l’indulgence du public, ni à celle de ses amis… Toute réflexion faite, je me persuade que l’abbé Morellet ne publiera pas ses guenillons recousus… Quoi qu’il en soit, comme censeur, je n’y vois rien qui doive en empêcher l’impression. » Que dites-vous de ce « quoi qu’il en soit ? » Et ne vient-il pas bien ajouter le dernier trait à la tartuferie de Diderot ?

Mais de tout cela ne résulte-t-il pas clairement que le succès des Dialogues sur le commerce des blés fut ce qui s’appelle en bon français un succès de coterie ? Ni seconde édition, ni contrefaçon de Hollande, ce n’est pas ce qu’on peut appeler au XVIIIe siècle un immense succès.

On avait cru jusqu’à ce jour que, sinon les Dialogues eux-mêmes, du moins le bruit qu’ils firent, avant même que de paraître ou seulement d’être écrits, avait été la cause du rappel de Galiani. L’édit de 1764 était l’œuvre en partie de M. de Choiseul, partisan déclaré, nous apprend Morellet, de la liberté du commerce des grains : le dessein de Galiani, divulgué trop ouvertement et, de là, quelque plaisanterie qu’il se serait permise, dans la liberté de la conversation, contre le ministre encore tout-puissant, telle aurait été la raison de sa disgrâce. Les documens que les nouveaux biographes de Galiani ont tirés des archivés de Naples permettront désormais de rétablir, encore sur ce point, la vérité tout entière. Ce serait pour avoir été le trop fidèle interprète des sentimens secrets de Tanucci sur le pacte de famille que le secrétaire de l’ambassade de Naples aurait été rappelé. Naples n’accéda jamais au pacte de famille. Mais, comme d’autre part, le témoignage de Morellet nous est un sûr garant de l’irritation qu’éveillèrent les Dialogues chez M. de Choiseul quand ils parurent, on peut joindre les deux causes ensemble. Quand on aime trop à parler, il est rare qu’on ne parle pas trop, et quand on a la démangeaison de faire de l’esprit, il est fréquent que l’on en fasse aux dépens même de ceux que la prudence interdisait de toucher, à plus forte raison, d’égratigner.


IV

C’est au mois de mai 1769 que Galiani fut rappelé. Son désespoir fut aussi profond de quitter Paris que son désenchantement, jadis, avait été vif d’y débarquer. Sa lettre à Tanucci, du 29 mai 1769, est bien amusante. « Je dois dire à Votre Excellence que le jour où je reçus la lettre du roi, je ne pus ni dîner ni souper. La nuit j’eus la fièvre avec de fortes convulsions… Depuis l’appétit n’est pas revenu, ni les forces, ni le sommeil, et voici le quatrième jour qu’il m’est impossible de manger. Hier encore, j’ai eu la fièvre, avec de nouvelles convulsions… » On aimera mieux sa lettre à d’Alembert, où le désordre de son esprit et la sincérité de son chagrin sont visiblement tracés dans l’incorrection de son style. Il aimait beaucoup d’Alembert « parce qu’il ne ressemblait à aucun Français, qu’il avait plutôt les défauts et les qualités d’un Italien, et qu’il ne faisait de ses compatriotes qu’une médiocre estime. » C’était encore un bon « bouffon » nous apprend-il quelque part ailleurs, « pantomime et polisson. »

Je vous fais, mon cher d’Alembert, mes adieux. Je n’ai pas eu le courage de prendre congé de vous ; ce sont des momens terribles pour un cœur sensible de se séparer pour toujours de ses amis et des personnes qu’on aime et qu’on estime et honore, et qui ont fait le bonheur de ma vie pendant mon séjour dans ce pays-ci. Adieu, mon ami, je vous écrirai, et j’espère que vous me donnerez quelquefois des nouvelles de votre santé et me direz quelque chose du courant des sciences. Au moyen de quoi je pourrai encore croire de n’être pas encore sorti de ce monde. Adieu, mon cher ami, souvenez-vous de moi dans vos charmantes sociétés ; j’aurai toujours dans mon cœur le souvenir d’un ami si digne et si respectable. Vale.

Cette lettre fait honneur à l’abbé. Dirai-je que je donnerais bon nombre de ses lettres, « sublimes » ou « caustiques, » c’est ainsi qu’il les qualifie lui-même, pour quelques billets de ce l’on et de ce style, au prix de cette incorrection, que dis-je, pour ce qu’il y a de franc et de touchant dans cette incorrection même ?

MM. Lucien Perey et Gaston Maugras nous ont ici tracé, dans leur introduction, un joli crayon de la société napolitaine à l’époque où y retomba Galiani. Ils l’ont fait avec quelques traits, fort heureusement choisis, empruntés en partie d’un journal de voyage inédit de Mme de Saussure et en partie des dépêches de M. de Bérenger, chargé d’affaires de France à Naples. Nous y renvoyons le lecteur. Je crois volontiers, d’après eux, que Galiani dut avoir quelque peine à se refaire aux habitudes, aux mœurs, aux usages de ses compatriotes. Il essaya, pour tromper ses regrets, d’entretenir une vaste correspondance avec ses amis de Paris. Mais quoi ! Mme Necker ne parut pas goûter beaucoup le badinage un peu grossier de l’abbé ; Mme Geoffrin était tout occupée de son roi de Pologne, Stanislas Poniatowski, dont la situation, comme on sait, aux environs de 1770, ne laissait pas d’être assez embarrassante ; les grands hommes, — d’Alembert, Diderot, Grimm, d’Holbach même, et Suard, — n’avaient pas sans doute le temps de lui répondre, et s’il est une chose au monde qui lasse promptement, c’est d’envoyer de Naples à Paris des lettres qui demeurent sans réponse : au bout d’un an, de moins d’un an, la seule Mme d’Épinay restait vraiment fidèle au souvenir de Galiani.

Une chose surtout m’étonne dans cette Correspondance, et que je signale d’abord pour n’avoir plus à y revenir : c’est le ton que Mme d’Épinay laisse prendre à Galiani. Ce n’est pas de la liberté seulement, c’est de la licence, « des indécences incroyables, a dit Sainte-Beuve, même dans le siècle de Voltaire et de Diderot, et qui n’ont de précédent que chez Rabelais. » Mais Rabelais n’écrivait pas pour les femmes ; surtout il n’écrivait pas aux femmes. L’abbé semble croire, en vérité, qu’une indécence est toujours spirituelle, et qu’à défaut d’autre moyen d’égayer ses anciens amis, une grossièreté doit toujours être admirablement reçue. Serait-ce là, par hasard, ce que quelques-uns de ses admirateurs, MM. de Goncourt, par exemple, ont appelé dans le temps « simplicité de bien dire, » naturel, « absence de prétention et d’effort ? » Je n’ai garde, assurément, de le croire. Mais il faut convenir alors que l’erreur est singulière. Si jamais Galiani passe pour naturel, c’est que nous aurons perdu les vrais noms des choses, et les mots de « prétention » ou de « préciosité, » de ce jour, auront cessé d’avoir un sens.

Ce que je constate, c’est que, s’il a de l’esprit, il le sait, et qu’il écrit pour le montrer : mauvais moyen d’être naturel, mais moyen sûr d’être guindé. « Voilà de l’esprit, et des saillies, et des bons mots, et du caustique pour l’assaisonner comme de coutume. » Eh non ! l’abbé, vraiment non ! ni tant d’esprit, ni tant de caustique. Moins de bons mots que d’envie d’en dire ; et moins de saillies que de vilains calembours, ou médiocres à tout le moins : « Il y a bien plus de pierres et de pierrailles qu’on ne pense dans ce monde ; nous tenons cela de famille, car nous descendons, ne vous en déplaise, de ces pierres que Deucalion et Pyrrha se jetaient derrière les épaules. Et c’est peut-être depuis cette époque que se jeter la pierre est devenu un acte humain. » On ne fait pas plus pédantesquement l’agréable. Et encore :

Venons à présent à vos plaintes sur les amitiés liées avec les étrangers. Vous avez tort de vous en plaindre. Tout est étranger en ce mon de, car tous s’en vont avec la mort. Les étrangers ont cela de commode qu’ils partagent en deux le regret. On en sent la moitié lorsqu’ils s’en vont, et, quoique absens, ils ne sont pas entièrement perdus ; .. s’ils viennent à mourir, la douleur tombe sur ce reste d’existence perdue, et qui est bien moindre que le total. Vous n’aimeriez sûrement pas plus de tomber à plomb, que de glisser sur des malheurs. Les malheurs sont la sauce de cette vilaine viande qu’on appelle la vie : on en est environné. Ne vaut-il pas mieux détremper cette sauce par les absences, les éloignemens, l’habitude aux détachemens ? Voilà des raisons bien fortes pour que vous continuiez à aimer les étrangers.

Ah ! si c’était chez ce malheureux Voiture, ou chez Balzac, encore, le grand épistolier, que l’on rencontrât « cette simplicité de bien dire, » entendez-vous d’ici les exclamations et voyez-vous les mines méprisantes ! Cela s’appelait du pathos au XVIe siècle, veut-on nous faire croire qu’au XVIIIe on doive l’appeler de l’esprit ? C’est comme quand on rit de si bon cœur des samedis de cette bonne Madeleine de Scudéri : mais, en quoi, je vous en prie, prêtent-ils plus à rire que les mercredis de Mme Geoffrin ? « Pour me consoler encore mieux de la perte de mes dents, j’ai trouvé le moyen d’appeler mon râtelier mon parlement. Lorsqu’on m’en demande des nouvelles, je dis que j’ai renvoyé tous ces messieurs, que j’ai supprimé les charges de mes présidens molaires et que je n’en mange pas moins. » Ce qu’il aime, décidément c’est le calembour et c’est là qu’il met sa gloire. Car il ne doute pas que ses lettres ne soient dignes d’être léguées à la postérité. Mme d’Epinay est chargée de les collectionner, de prendre copie de toutes celles qui ne lui sont pas personnellement adressées et d’intercaler quelques-unes des siennes dans la série de la Correspondance ; — crainte sans doute que le lecteur, ébloui de tant d’esprit, ne puisse pas autrement soutenir une lecture trop forte pour les intelligences vulgaires.

Car il a de grandes prétentions à la profondeur. Il croit sincèrement « qu’il connaît le monde et les hommes, le cœur humain, la nature de la société, la force de l’intérêt, la pente des esprits, la nature des passions » que sais-je encore ? Ce n’est pas lui qui parle, c’est son ami Diderot ; mais voilà les flatteries qu’on lui a jetées pendant près de dix ans au visage, et quel homme peut être tenu de penser de soi moins de bien que les discours de ses contemporains n’en répandent ? Il n’est pas douteux, à vrai dire, que sa pénétration soit vive et « on observation souvent profonde. Il a cette supériorité sur les économistes, — sans en excepter Turgot, — de savoir que des feuilles ou des brochures ne changent pas la face du monde, et que ce ne sont pas des principes, mais des intérêts qui gouvernent les hommes. Il a cette supériorité sur les encyclopédistes, — sans en excepter Diderot, — de savoir que la nature humaine livrée à elle-même n’est pas belle, et que l’histoire des civilisations ne raconte pas les efforts de l’homme pour se conformer à la nature, mais au contraire les épreuves que l’homme a volontairement traversées pour s’affranchir de la nature et dominer sur elle. C’est dommage seulement que toute sa sagesse ne procède que de son égoïsme.

Je suis bien obligé de le discuter comme on ferait un demi-grand homme et de le serrer de près, puisqu’il s’agit justement d’empêcher qu’on nous le transforme ainsi. On a vanté sa perspicacité. Le fait est qu’elle est singulièrement en défaut quelquefois. On a cité souvent et souvent encore on citera ce pas sage : « Dans cent ans (la lettre est datée de 1771) le pape ne sera plus qu’un illustre évoque, et point prince ; on aura rogné son état petit à petit. » Mais il faut ajouter ce qui suit : « Il n’y aura pas beaucoup de troupes sur pied, et presque point de guerres. Les troupes manœuvreront à plaisir pour la parade, mais ni soldats ni officiers ne seront ni féroces ni braves. Lès forteresses tomberont « en ruines. » Les remparts deviendront partout de belles promenades en quinconces… » Voici sans doute une autre prophétie qui ne paraîtra pas moins heureuse

Catherine fera fort bien d’écraser les évoques si cela lui réussit. Moi, je n’en crois rien ; je crois que les Russes écraseront les Turcs par contre-coup, et ne feront qu’agrandir et réveiller le Polonais, comme Philippe II et la maison ! d’Autriche écrasèrent l’Allemagne et l’Italie en voulant troubler la France et ne firent qu’ennoblir votre nations voilà mes prophéties.

C’est au mois de juin 1771, à la veille des fameux partages de la Pologne, que Galiani lit si clairement dans l’avenir. Son ministre a bien fait, dans le temps que l’abbé exerçait, de ne pas lui confier de trop grandes affaires.

En quelques endroits seulement de la Correspondance je trouve l’abbé naturel ; c’est en matière d’affaires, comme il dit, merliniques et castromontiques. Il avait vendu le manuscrit de ses Dialogues au libraire Merlin, cent louis, et il devait à son ancien ambassadeur, le marquis de Castromonte, une part de cette somme. On n’a jamais poursuivi plus âprement une rentrée de fonds, ni jamais plus délibérément on n’a décidé d’acquitter une dette sur cette rentrée, non sur aucune autre. Les revenus de ses deux places et de ses trois ou quatre abbayes ne laissaient pourtant pas de faire une-somme respectable. Les cent louis de Merlin, pendant un an, sont, avec les Dialogues, le fond de sa correspondance.

« Ce Merlin serait-il un économiste caché, comme il y a des jésuites cachés ? » — « Vous m’annoncez qu’on ne peut pas négocier mes billets sans perte… Vous m’aviez pourtant écrit le contraire… Vous m’aviez écrit que, Merlin étant condamné à payer les intérêts, frais, etc., on trouverait quelqu’un qui se contenterait de gagner les intérêts en m’indémnisant du capital. » — « Ma belle dame, le nom fatal de Merlin vous corne les oreilles : Hyla, Hyla, nemus omne sonabat. A moi il me navre le cœur. » — « Si vous voyiez M. de Sartine ? si vous lui parliez de ma cruelle aventure avec Merlin ? si vous ? ., que sais-je, moi ? Enfin j’adore M. de Sartine, je lui ai mille obligations, et je voudrais lui en avoir encore davantage. »

Ah ! que Merlin ne lui a-t-il payé ses cent louis ! Il est regrettable aussi que le timbre-poste n’ait pas été connu de son temps. Ses lamentations sur le prix que coûte un port de lettre reviendraient moins souvent dans sa correspondance.

Comme il s’était acclimaté naguère à Paris, il finit pourtant par s’accommoder de Naples. Vers 1777 la correspondance commença de se ralentir. Ses fonctions de conseiller du commerce et, plus tard, de ministre des domaines, — on voit qu’il devint un personnage considérable ; — un frère à pousser, trois nièces à pourvoir et qu’il maria toutes trois, ce qui le rendit, à ce qu’il conte, étonnamment populaire, « formidable et illustre » dans Naples ; un long travail d’érudition qu’il avait entrepris sur Horace (il était bon latiniste) ; le soin de ses collections enfin, médailles, camées, bronzes antiques, vases, tableaux, pouvaient suffire à remplir sa vie. Un grand chagrin, dont ses habiles éditeurs n’ont pas pu jusqu’ici retrouver le motif, vint assombrir ses dernières années. La mort de Mme d’Épinay, qui survint en 1783, mit un terme, pour ainsi dire, aux relations de Galiani avec ses anciens amis et avec la France. Il mourut le 30 octobre 1787.


V

Tel fut ce singulier personnage, plus digne de curiosité que de sympathie, mais vivant, et le premier de cette lignée que nous aurons vue s’éteindre, ou plutôt s’interrompre en la personne de l’ami de Mérimée, Panizzi, conservateur du British Museum et sénateur du royaume d’Italie. Je les compare à ces virtuoses qui tantôt déjà célèbres, ou tantôt encore inconnus dans leur patrie, venaient chercher sur les théâtres de Londres ou de Paris une consécration de popularité européenne, avec le prestige de laquelle ils reparaissaient et revenaient finir sous leur soleil natal. Ce fut le cas de Galiani. C’est à ses qualités italiennes et, selon nous, à ses qualités italiennes uniquement, qu’il dut la réputation équivoque, — d’Arlequin et de Machiavel, — qu’il se fit parmi nos Français du XVIIIe siècle. Sa gentillesse et sa vivacité, sa franchise ou plutôt son cynisme, tranchèrent sur ce que lui-même a quelque part appelé la morgue française, cette raideur d’échine et cette hauteur de ton, plus voisine souvent du manque d’éducation que de la véritable fierté, qui caractérisa nos encyclopédistes. Celui d’entre tous que Galiani préférait, nous l’avons dit, ce fut d’Alembert, et pour cette raison qu’il était moins pédant que les autres, — je ne veux pas dire parce qu’il mettait ses bas à l’envers et que le peigne visitait rarement ses cheveux.

C’est ce qu’il ne faut pas oublier si l’on veut remettre le petit abbé dans sa vraie place et le voir sous son vrai jour. En 1773, une troupe de comédiens français qui courait l’étranger vint donner des représentations à Naples. Je note au passage que l’Eugénie de Beaumarchais, le Père de famille de Diderot, et les Deux Amis de Beaumarchais encore, eurent les honneurs de cette campagne. Galiani suivit ces représentations, et nous en avons le feuilleton rédigé pour Mme d’Épinay. « Les Italiens, dit-il à ce propos, pourront composer des tragédies, mais ils ne pourront jamais les jouer… Ils manquent de beaux hommes et de femmes qui aient le maintien noble… Si l’Italien veut être sérieux et grand, il est gauche et maussade ; s’il bouffonne, alors il est pantomime et charmant. » Gauche et maussade, c’est trop dire, mettons un peu déclamatoire. La belle prose italienne moderne est montée d’un ton plus haut que la belle prose française. Pareillement la bouffonnerie italienne est d’un degré plus voisine du cynisme que la bouffonnerie française. Plus de force et moins de délicatesse, moins de distinction et plus de nerf. Ce fut parmi nos Français du XVIIIe siècle l’originalité de Galiani : sa personne, sa personne elle-même, sa personne tout entière était plus spirituelle que ses mots, que ses Dialogues et que ses Lettres. C’est pourquoi, comme nous avons essayé de le montrer, il devait surtout réussir dans cette société parisienne de nos encyclopédistes, où déjà l’on commençait à perdre le goût de toutes les élégances et le sens de la mesure.

On dira sur ce dernier mot que je l’ai peut-être enveloppé dans un procès qui n’était pas le sien. C’est précisément la question. Il s’agit de savoir si nous accepterons le jugement des hommes du XVIIIe siècle sur les hommes du XVIII" siècle. Et quoi de plus naturel que de se servir du nom, de l’exemple et des œuvres de celui qu’ils ont unanimement célébré comme le plus homme d’esprit d’entre eux, pour faire voir ce qui leur a manqué du côté de l’esprit ?


FERDINAND BRUNETIERE.

  1. Voyez la Revue du 1er janvier et du 1er avril.
  2. Durefort pour Durfort, — Cautades, pour Contactes, — La Charotais pour La Chalotais, — Tenceu pour Tencin, — Pasquinat pour Basquiat, — Bussenbau pour Busenbaum, — Reupin pour Repnin. Faute de lecture ? ou fautes d’impression ? Elles sont à tout le moins bien nombreuses.