Œuvres complètes (Beaumarchais)/Mémoires/Supplément au Mémoire à consulter 1

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Supplément au Mémoire à consulter
Œuvres complètes, Texte établi par Édouard Fournier, Laplace (p. 237-260).
SUPPLÉMENT
AU
MÉMOIRE À CONSULTER

Pressé d’établir mon innocence par l’exposé des faits, j’ai hasardé mon premier mémoire. Mais avoir dit la vérité dans un commencement d’affaire est un engagement pris envers les juges et le public de continuer à la leur offrir sans relâche et sans déguisement jusqu’à sa conclusion.

J’ai trop appris, aux dépens de mon repos, combien il est dangereux d’avoir un ennemi qualifié ; j’ai pensé payer d’une partie de ma fortune le malheur de combattre un adversaire en crédit. Aujourd’hui ce qui devait me faire trembler me rassure.

Moins obligé d’avoir du talent, parce que j’ai du courage, la nécessité d’écrire contre un homme puissant est mon passe-port auprès des lecteurs. Je ne m’abuse point : il s’agit moins pour le public de ma justification, que de voir comment un homme isolé s’y prend pour soutenir une aussi grande attaque et la repousser tout seul.

Quant à mes juges, être bien persuadé que je n’aurai pas moins de faveur à leurs pieds que mon adversaire assis au milieu d’eux ; m’y présenter avec la plus grande confiance, est rendre au parlement ce que je lui dois. Ce principe adopté, l’on sent que tout ménagement qui m’eût empêché de me défendre contre un juge ne m’eût paru qu’une insulte au corps entier des magistrats.

Et tel était mon argument auprès des gens de loi, quand j’y cherchais un défenseur. Mais je parlais à des sourds ; ils fuyaient tous, en me criant de loin : C’est un de Messieurs, ne m’approchez pas ! D’où vient donc tant d’effroi ? je ne demande que justice. Dieu et mon droit n’est-il plus le cri de réclamation qui rend tous les sujets d’un roi juste également recommandables aux yeux de la loi ? ou mon adversaire est-il l’arche du Seigneur, et sacré au point qu’on ne puisse y toucher sans être frappé de mort ? Mes ennemis sont nombreux, et je suis seul ; mais, au tribunal de l’équité, le plus ferme appui de l’innocence est de n’en avoir aucun. Vos terreurs ne m’arrêteront donc point ; je me défendrai moi-même. Vous ne voyez que des hommes où je parle à des juges. Vous craignez leurs ressentiments ; moi, j’espère en leur intégrité. Qui de nous deux les honore mieux, à votre avis ? Mais y eût-il du danger pour moi, je préférerais de m’y exposer par un excès de confiance, à la bassesse de les outrager par une défiance malhonnête ; et s’il faut me montrer enfin tel que je suis, j’aimerais mieux trébucher même en ce combat avec leur estime et celle des honnêtes gens, que de chercher, en le fuyant, ma sûreté dans un mépris universel[1].

Mon premier mémoire a laissé le procès seulement réglé à l’extraordinaire. C’était poser la plume à l’instant où il devenait intéressant de la prendre. Ce nouvel aspect des choses, annonçant que le parlement voulait traiter l’affaire au plus grave, abattait le courage de mes amis ; il a relevé le mien. Si l’on avait voulu juger légèrement, disais-je, étouffer le fond en étranglant la forme, et ne pas peser chaque chose au poids de la plus exacte équité, tout n’est-il pas connu sur ce qui me regarde ? Ce qui ne l’est pas de même est la branche du procès qui touche monsieur et madame Goëzman. Le règlement à l’extraordinaire peut seul éclaircir cette importante partie de ma justification : il est donc beaucoup plus en ma faveur que contre moi.

Si j’ai bien ou mal raisonné, c’est ce que la suite va nous apprendre. Je supplie le lecteur de m’accorder autant d’attention que d’indulgence. Quand je n’avais à raconter qu’une suite de faits non disputés, j’ai pu soutenir un moment sa curiosité par mon empressement à la satisfaire, et sauver l’aridité du sujet par la rapidité de la marche ; mais aujourd’hui qu’il me faut discuter lentement les moyens de mes adversaires, les éplucher phrase à phrase, et me traîner après eux dans le caveau de la mine où ils ont cru m’ensevelir, on sent que ma marche en deviendra pesante, et qu’il me faut ici plus de méthode que d’esprit, plus de sagacité que d’éloquence.

Ce n’est pas le fond du procès que je vais examiner : il est connu par mon premier mémoire. J’examinerai seulement la manière dont mes adversaires ont engagé l’affaire et l’ont soutenue contre moi jusqu’à ce jour. C’est une espèce de second procès dans le premier, comme l’épisode du sieur Marin et toutes ses nouvelles menées en donneront bientôt un troisième dans le second.

Surtout appliquons-nous à bien effacer la tache de corruption qu’on a voulu m’imprimer : forçons madame Goëzman à se rétracter. Car, si M. Goëzman est mon véritable adversaire, il ne faut pas oublier que sa femme est mon unique contradicteur. C’est sur la foi de ce seul témoin qu’il m’a dénoncé comme ayant voulu le corrompre et gagner son suffrage.

Quant à ce dernier nœud, le plus difficile de tous, madame Goëzman l’a coupé au moment qu’on s’y attendait le moins, en dictant, dans son récolement, auquel elle s’est toujours tenue depuis, cette phrase remarquable et qui juge le procès : Je déclare que jamais le Jay ne m’a présenté d’argent pour gagner le suffrage de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible ; mais qu’il sollicitait seulement des audiences pour le sieur de Beaumarchais.

On en connaît assez déjà pour être certain que mes ennemis ne s’étaient pressés de s’emparer de l’attaque que par la frayeur d’être chargés du poids de la défense : mais ils ont beau faire, il faudra toujours y revenir, parce qu’en acceptant le défi j’ai pris pour devise : Courage et vérité.

Se plaindront-ils que je me sois trop pressé de parler ? Leurs déclarations étaient fabriquées : la lettre de d’Arnaud les appuyait ; les soins de Marin en promettaient le succès ; j’étais dénoncé au Parlement ; les témoins entendus ; les chambres assemblées ; l’arrêt intervenu ; le Jay emprisonné ; moi décrété ; les interrogatoires accumulés ; les bruits les plus funestes répandus ; les diffamations les plus indécentes admises : et moi j’étais muet et tranquille. Qu’ils s’agitent, qu’ils cabalent, qu’ils me dénigrent sans relâche, ils ont tort, disais-je, c’est à eux de se tourmenter : si la vigilance est utile à la vertu, elle est bien plus nécessaire au vice ; un moment viendra où j’éclaircirai tout. Il est arrivé. Parler plus tôt eût été fomenter un débat inutile ; attendre plus tard aurait compromis mon droit : je le fais, et continuerai à le faire, avec le respect et la confiance dus à mes juges. Heureux si mes défenses obtiennent la sanction du suffrage public !

Je passe sous silence mes confrontations avec les témoins, avec le sieur Baculard d’Arnaud, conseiller d’ambassade ; avec le sieur Marin, gazetier de France ; en un mot, ce qu’on pourrait appeler la petite guerre, que je réserve pour un mémoire particulier ; pour arriver bien vite aux objets intéressants, qui sont mes confrontations avec madame Goëzman, l’examen des déclarations attribuées à le Jay, et la dénonciation de M. Goëzman au parlement[2].

La première partie de ce mémoire, en montrant de quel ridicule le conseil de madame Goëzman l’a forcée de se couvrir dans ses défenses, va porter ma justification au plus haut degré d’évidence.

La seconde, en éclairant le fond de la scène, nous met sur la trace du principal acteur, et découvre enfin la main qui fait jouer tous les ressorts de cette noire intrigue.

PREMIÈRE PARTIE.
madame goëzman.

Avant d’entamer les confrontations de madame avec moi, il est bon de dire un mot de son plan de défense, le meilleur de tous, s’il était aussi sûr qu’il est commode.

À mesure qu’il se présentait un témoin, madame Goëzman commençait par le reprocher, le récuser, l’injurier avant même qu’il eût parlé ; puis le laissait dire.

C’est ainsi que le sieur Santerre, chargé de m’accompagner partout, en fut très-maltraité, parce qu’il s’était trouvé présent à l’audience que j’avais obtenue de son mari, et m’avait vu remettre à son laquais la lettre qui me l’avait procurée. Il eut beau représenter que, s’il n’eût pas été avec moi, il ne pourrait certifier ce qu’il n’aurait pas vu ; et qu’en aucune affaire il n’y aurait pas de témoins écoutés, si on les récusait en vertu même de l’action qui les admet à témoigner ; la dame assura qu’il était de la clique infâme qui voulait flétrir sa réputation et celle du magistrat le plus vertueux, et s’en tint à sa récusation : c’était son thème, il lui était défendu de s’en écarter ; rien ne put l’en faire sortir.

Me Falconnet vint ensuite, et fut traité comme le sieur Santerre. « Mais, madame, entendez donc que je suis l’avocat, et que j’ai dû accompagner mon client chez son juge. Assigné depuis pour déposer ce que j’ai vu, puis-je refuser à la vérité le témoignage qu’on me force de lui rendre ? » C’était un parti pris ; il fut récusé comme les autres : enfin tout autant qu’il s’en présenta se virent reprochés, récusés, injuriés sans pitié ; chacun disait en sortant : Quelle femme ! je plains Beaumarchais ; s’il n’est que souffleté dans sa confrontation, il pourra se vanter d’en être quitte à bon marché.

Un seul témoin parut redoutable à madame Goëzman : autant elle avait été fière avec tous les hommes, autant elle fut modeste avec la dame le Jay, soit qu’elle comptât moins sur les égards d’une personne de son sexe, ou que leur ancienne liaison lui donnât quelque inquiétude ; et cette différence est d’autant plus remarquable, que la dame le Jay la charge expressément, dans sa déposition, d’avoir reçu cent louis pour une audience, d’en avoir exigé et retenu quinze autres, d’avoir sollicité le Jay, en sa présence, de nier tout ce qui s’était fait entre eux et de l’avoir voulu faire passer chez l’étranger pendant qu’on accommoderait l’affaire à Paris ; d’avoir dit, en parlant de M. Goëzman, devant plusieurs personnes : Il serait impossible de se soutenir honnêtement avec ce qu’on nous donne ; mais nous avons l’art de plumer la poule sans la faire crier. La dame le Jay même ajoutait verbalement que madame Goëzman leur avait dit, au sujet des quinze louis qu’elle se promettait bien de ne pas rendre : Tout ce que je regrette, c’est de n’avoir pas aussi gardé la montre et les cent louis ; il n’en serait aujourd’hui ni plus ni moins ; mais que, ne pouvant engager le Jay à vaincre son horreur pour un faux serment, elle lui avait dit enfin : Je trouve un remède à vos répugnances : nous nierons hardiment ; puis le lendemain nous ferons dire une messe au Saint-Esprit, et tout sera réparé.

Un pareil témoin méritait bien le démenti, la récusation, l’injure et le reproche. Au lieu de l’apostrophe ordinaire, madame Goëzman rougit, se tait, rêve longtemps, se fait lire une seconde fois la déposition ; on croit qu’elle veut la mieux comprendre, afin de la mieux combattre : elle rougit de nouveau, se trouble, demande un verre d’eau, et finit par dire en tremblant : Madame, nous sommes ici pour avouer la vérité ; dites si je me suis jamais comportée indécemment dans votre boutique, en badinant avec les gens qui y étaient, lorsque je vous ai visitée ? — Non, madame ; aussi n’ai-je pas dit un mot de cela dans ma déposition. — Dites, je vous prie, madame, si j’ai jamais monté seule avec M. le Jay dans sa chambre, et si j’y suis restée enfermée avec lui de manière à donner à rire et faire jaser sur mon compte ? — Eh ! mon Dieu ! madame, vous m’étonnez beaucoup avec vos étranges questions ; tout ce que vous demandez a-t-il aucun rapport à l’affaire qui nous rassemble ? Il s’agit de cent louis que vous avez reçus, de quinze louis que vous avez dans vos mains, et non de vos tête-à-tête avec mon mari, dont personne ne se plaint. — Madame, je proteste devant qui il appartiendra que j’ai rendu les cent louis et la montre. À l’égard des quinze louis, cela ne regarde personne ; c’est une affaire entre M. le Jay et moi. — Et cette étonnante explication est entièrement consignée au procès.

Remarquez bien que l’accusée ne nie pas au témoin les quinze louis, et qu’elle se contente d’écarter avec soin tout ce qui peut en amener la discussion : À l’égard des quinze louis, c’est une affaire entre M. le Jay et moi. Pas un mot sur les faits de la déposition, nulle autre interpellation : des larmes furtives seulement qui font présumer que le témoignage qu’elle invoque sur sa conduite avec le sieur le Jay se rapporte à quelques chagrins domestiques, dont elle ne juge pas à propos de rendre compte à la cour. Le greffier attend ses interpellations sur le fond de l’affaire ; mais madame Goëzman, au grand étonnement des spectateurs, borne là toutes ses questions, proteste qu’elle n’a rien de plus à dire, et ferme la séance.

Je me reserve à faire mes observations sur cette conduite, quand j’aurai montré madame Goëzman dans toute sa force avec moi. On va la voir en me parlant prendre un ton bien différent ; mais ce rapprochement, loin de nuire à la vérité que nous cherchons, la montrera peut-être mieux à des yeux non prévenus, que tous les arguments que j’emploierais pour la mettre au grand jour.


confrontation de moi à madame goëzman.


On n’imaginerait pas combien nous avons eu de peine à nous rencontrer, madame Goëzman et moi : soit qu’elle fût réellement incommodée autant de fois qu’elle l’a fait dire au greffe, soit qu’elle eût plus besoin d’être préparée pour soutenir le choc d’une confrontation aussi sérieuse que la mienne. Enfin nous sommes en présence.

Après les serments reçus et les préambules ordinaires sur nos noms et qualités, on nous demanda si nous nous connaissions. Pour cela non, dit madame Goëzman ; je ne le connais ni ne veux jamais le connaître. Et l’on écrivit. — « Je n’ai pas l’honneur non plus de connaître madame ; mais en la voyant je ne puis m’empêcher de former un vœu tout différent du sien. » Et l’on écrivit.

Madame Goëzman, sommée ensuite d’articuler ses reproches, si elle en avait à fournir contre moi, répondit : Écrivez que je reproche et récuse monsieur, parce qu’il est mon ennemi capital, et parce qu’il a une âme atroce, connue pour telle dans tout Paris, etc

Je trouvai la phrase un peu masculine pour une dame : mais en la voyant s’affermir sur son siége, sortir d’elle-même, enfler sa voix pour me dire ces premières injures, je jugeai qu’elle avait senti le besoin de commencer l’attaque par une période vigoureuse, pour se mettre en force ; et je ne lui en sus pas mauvais gré.

Sa réponse écrite en entier, on m’interroge à mon tour. Voici la mienne : « Je n’ai aucun reproche à faire à madame, pas même sur la petite humeur qui la domine en ce moment ; mais bien des regrets à lui montrer de ne devoir qu’à un procès criminel l’occasion de lui offrir mes premiers hommages. Quant à l’atrocité de mon âme, j’espère lui prouver par la modération de mes réponses, et par ma conduite respectueuse, que son conseil l’a mal informée sur mon compte. » Et l’on écrivit. Tel est en général le ton qui a régné entre cette dame et moi pendant huit heures que nous avons passées ensemble en deux fois.

Le greffier lit mes interrogatoires et récolements, après lesquels on demande à madame Goëzman si elle a quelques observations à faire sur ce qu’elle vient d’entendre. « Ma foi non, monsieur, répond-elle en souriant au magistrat : que voulez-vous que je dise à tout ce fatras de bêtises ? Il faut que monsieur ait bien du temps à perdre pour avoir fait écrire autant de platitudes. » Je ne fus pas fâché de la voir un peu adoucie sur mon compte, car enfin des bêtises ne sont pas des atrocités.

Faites vos interpellations, madame, lui dit le conseiller-commissaire. Je suis obligé de vous prévenir qu’après ce moment il ne sera plus temps. Eh ! mais, sur quoi, monsieur ? Je ne vois pas, moi… Ah !… écrivez qu’en général toutes les réponses de monsieur sont fausses et suggérées.

Je souriais. Elle voulut en savoir la raison : « C’est, madame, qu’à votre exclamation j’ai bien jugé que vous vous rappeliez subitement cette partie de votre leçon ; mais vous auriez pu l’appliquer plus heureusement. Sur une foule d’objets qui vous sont étrangers dans mes interrogatoires, vous ne pouvez savoir si mes réponses sont fausses ou vraies. À l’égard de la suggestion, vous avez certainement confondu, parce qu’étant regardé par votre conseil comme le chef d’une clique (pour user de vos termes), on vous aura dit que je suggérais les réponses aux autres, et non que les miennes m’étaient suggérées. Mais n’auriez-vous rien à dire de particulier sur la lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire, et qui m’a procuré l’audience de M. Goëzman ? » — Certainement, monsieur… Attendez… écrivez… Quant à l’égard de la soi-disant audience… de la soi-disant… audience…

Tandis qu’elle cherche ce qu’elle veut dire, j’ai le temps d’observer au lecteur que le tableau de ces confrontations n’est point un vain amusement que je lui présente : il m’est très-important qu’on y voie l’embarras de la dame pour lier à des idées très-communes les grands mots de palais, dont son conseil avait eu la gaucherie de les habiller. La soi-disant audience… envers et contre tous… ainsi qu’elle avisera… un commencement de preuve par écrit…, et autres phrases où l’on sent la présence du dieu qui inspire la prêtresse, et lui fait rendre ses oracles en une langue étrangère qu’elle-même n’entend point.

Enfin madame Goëzman fut si longtemps à chercher, répétant toujours la soi-disant audience…, le greffier la plume en l’air, et nos six yeux fixés sur elle, que M. de Chazal, commissaire, lui dit avec douceur : Eh bien ! madame, qu’entendez-vous par la soi-disant audience ? Laissons les mots, assurez vos idées : expliquez-vous, et je rédigerai fidèlement votre interpellation. — Je veux dire, monsieur, que je ne me mêle point des affaires ni des audiences de mon mari, mais seulement de mon ménage ; et que si monsieur a remis une lettre à mon laquais, ce n’a été que par excès de méchanceté : ce que je soutiendrai envers et contre tous. — Le greffier écrivait. — Daignez nous expliquer, madame, quelle méchanceté vous entendez trouver dans l’action toute simple de remettre une lettre à un valet ? Nouvel embarras sur ma méchanceté ; cela devenait long… et si long… que nous laissâmes là ma méchanceté ; mais en revanche elle nous dit : S’il est vrai que monsieur ait apporté chez moi une lettre, auquel de nos gens l’a-t-il remise ? — À un jeune laquais blondin, qui nous dit être à vous, madame. — Ah ! Voilà une bonne contradiction ! Écrivez que monsieur a remis la lettre à un blondin ; mon laquais n’est pas blond, mais châtain clair (je fus atterré de cette réplique). Et si c’était mon laquais, comment est ma livrée ? — Me voilà pris. Cependant, me remettant un peu, je répondis de mon mieux : Je ne savais pas que madame eût une livrée particulière. — Écrivez, écrivez, je vous prie, que monsieur, qui a parlé à mon laquais, ne sait pas que j’ai une livrée particulière ; moi qui en ai deux, celle d’hiver et celle d’été ! — Madame, j’entends si peu vous contester les deux livrées d’hiver et d’été, qu’il me semble même que ce laquais était en veste de printemps du matin, parce que nous étions au 3 avril. Pardon si je me suis mal expliqué. Comme en vous mariant il est naturel que vos gens aient quitté votre livrée pour ne plus porter que celle de la maison Goëzman, je n’aurais pu distinguer à l’habit si le laquais était à monsieur ou à madame. Il a donc bien fallu sur ce point délicat m’en rapporter à sa périlleuse parole : au reste, qu’il soit blond ou châtain clair, qu’il portât la livrée Goëzman ou la livrée Jamar [3], toujours est-il vrai que devant deux témoins irréprochables, Me Falconnet et le sieur Santerre, un laquais soi-disant à vous a été chargé par moi, sur le perron de votre escalier, d’une lettre qu’il ne voulait pas porter alors, parce que monsieur, disait-il, était avec madame ; qu’il porta cependant quand je l’eus rassuré, et dont il nous rendit bientôt cette réponse verbale : Vous pouvez monter au cabinet de monsieur ; il va s’y rendre à l’instant par un escalier intérieur. En effet, M. Goëzman nous y joignit peu de temps après.

« Tout ce bavardage ne fait rien, reprit madame Goëzman. Vous n’avez pas suivi mon laquais sur l’escalier, par-devant témoins ; ainsi vous ne pouvez attester qu’il m’ait remis la lettre en mains propres : et moi, je déclare que je n’ai jamais reçu aucune lettre de monsieur, ni de sa part ; et que je ne me suis mêlée nullement de lui faire avoir cette audience. Écrivez exactement. »

— Eh ! dieux ! madame, à quel soupçon nous livrez-vous ? C’est bien pis, si vous n’avez pas reçu la lettre des mains du laquais : comme il est prouvé au procès que cet homme l’a prise des miennes, et que l’apparition de M. Goëzman s’accorde en tout avec la réponse verbale du châtain clair, il en faudrait conclure que ce perfide laquais de femme aurait remis la lettre à votre mari (cette lettre, madame, par laquelle vous étiez sommée, suivant votre accord avec le Jay, de me procurer l’audience) ; il en faudrait conclure que cet époux, non moins honnête que curieux, se serait cru, en galant homme, obligé de tenir les engagements de sa femme, et… Achevez la phrase, madame ; en honneur, je n’ai pas le courage de la pousser plus loin : décidez lequel des deux époux ouvrit la lettre qui produisit l’audience ; mais si vous persistez à soutenir que ce n’est pas vous, ne dites plus au moins que je compromets M. Goëzman dans cette affaire : il est bien prouvé pour le coup que c’est vous-même qui le compromettez.

« Laissez-moi tranquille, monsieur, reprit-elle avec colère : s’il fallait répondre à tant d’impertinences, on resterait sur cette sotte lettre jusqu’à demain matin. Je m’en tiens à ce que j’ai dit, et n’y veux pas ajouter un mot davantage. »

Comme c’était sur mon interrogatoire qu’on argumentait, et que madame Goëzman ne poussa pas plus loin ses observations, ma confrontation avec elle fut close à l’instant. Alors il fut question de la sienne avec moi : car, pour l’instruction de ceux qui sont assez heureux pour n’avoir pas encore été dénoncés par M. Goëzman sur des audiences payées à sa femme, il est bon d’observer que, quand deux accusés sont confrontés l’un à l’autre, celui dont on a lu l’interrogatoire n’a pas le droit d’interpeller ; il ne fait que répliquer, observer ; mais il prend sa revanche, il interpelle à son tour, à la lecture des pièces de son coaccusé.

Il en résulte que, lorsqu’un accusé a fait le tour entier des confrontations actives et passives, il connaît le procès à peu près aussi bien que ceux qui doivent le juger.

Je puis donc attester de nouveau que tout ce que j’ai avancé dans mon premier mémoire, sur la seule conviction de mon innocence, est exactement conforme aux pièces du procès : je m’en suis convaincu à leur lecture ; et ce n’est pas sans raison que je pèse là-dessus. Il se répand dans le public que la seule réponse due à mon mémoire est d’assurer que c’est un tissu de faussetés naïvement débitées.

Laissons cette faible ressource à l’iniquité : ne lui disputons pas ce triomphe d’un moment, elle n’en aura point d’autre.

Ô mes juges ! c’est à vous que j’ai l’honneur d’adresser ce que j’écris. Vous lirez, vous comparerez tout, et vous me vengerez de ces nouvelles calomnies ; c’est votre jugement qui m’en fera raison. Voudrais-je en imposer sous vos yeux au public ? On entend partout mes ennemis crier contre moi, s’agiter, menacer : en me ménageant plus, ils me serviraient moins. Aux yeux de l’équité, le mal qu’on veut à l’innocence est la mesure du bien qu’on lui fait. Ils voudraient m’effrayer sur le procès et sur les juges ; m’amener à redouter l’injustice de ceux à qui je viens demander raison de la leur, et me faire puiser la terreur dans le sein même où je viens chercher la paix. Ô mes juges ! ma confiance en vous se ranime, et s’accroît par les efforts accumulés pour l’éteindre. Échauffés sur la sainteté de votre ministère, vous saisirez cette occasion de vous honorer aux yeux de la nation qui vous entend : elle se souviendra surtout qu’en vengeant un faible citoyen vous n’avez pas oublié que son adversaire était conseiller au parlement.


confrontation de madame goëzman à moi.


Il était tard ; à peine eut-on le temps ce jour-là de lire les interrogatoires et récolements de madame Goëzman. Ah ! grands dieux, quels écrits ! figurez-vous un chef-d’œuvre de contradictions, de maladresse et de turpitude, et vous n’en aurez pas encore une véritable idée. Je ne pus m’empêcher de m’écrier : « Quoi ! madame, il y a quelqu’un au monde assez ennemi de lui-même pour vous confier son honneur et le secret d’une intrigue aussi sérieuse à défendre ! Pardon ; mon étonnement ici porte moins sur vous que sur le conseil qui vous met en œuvre. — Eh ! qu’y a-t-il donc, monsieur, s’il vous plaît, dans tout ce qu’on vient de lire ? — Que vous êtes, madame, une femme très-aimable, mais que vous manquez absolument de mémoire :

et c’est ce que j’aurai l’honneur de vous prouver demain matin. »

Je demande pardon au lecteur si mon ton est un peu moins grave ici qu’un tel procès ne semble le comporter. Je ne sais comment il arrive qu’aussitôt qu’une femme est mêlée dans une affaire, l’âme la plus farouche s’amollit et devient moins austère : un vernis d’égards et de procédés se répand sur les discussions les plus épineuses ; le ton devient moins tranchant, l’aigreur s’atténue, les démentis s’effacent ; et tel est l’attrait de ce sexe qu’il semblerait qu’on dispute moins avec lui pour éclaircir des faits, que pour avoir occasion de s’en rapprocher.

Eh ! quel homme assez dur se défendrait de la douce compassion qu’inspire un trop faible ennemi poussé dans l’arène par la cruauté de ceux qui n’ont pas le courage de s’y présenter eux-mêmes ? Qui peut voir sans s’adoucir une jeune femme jetée entre des hommes, et forcée par l’acharnement des uns de se mettre aux prises avec la fermeté des autres ; s’égarer dans ses fuites, s’embarrasser dans ses réponses, sentir qu’elle en rougit, et rougir encore plus de dépit de ne pouvoir s’en empêcher ?

Ces greffes, ces confrontations, tous ces débats virils ne sont point faits pour les femmes : on sent qu’elles y sont déplacées, le terrain anguleux et dur de la chicane blesse leurs pieds délicats : appuyées sur la vérité même, elles auraient peine à s’y porter ; jugez quand on les force à y soutenir le mensonge ! Aussi malheur à qui les y poussa ! Celui qui s’appuie sur un faible roseau ne doit pas s’étonner qu’il se brise et lui perce la main.

Que dans le principe on ait fait nier à madame Goëzman qu’elle a mis à profit son influence sur le cabinet de son mari, il n’y avait pas encore un grand mal ; mais lorsque les décrets lancés ont suspendu l’état et coupé la fortune des citoyens, lorsque les cachots sont remplis et que des malheureux y gémissent, qu’on ait le honteux courage d’exposer une femme, aussi troublée par le cri de sa conscience qu’effrayée sur les suites de sa marche, à se défendre en champ clos contre la force et la vérité réunies…, c’est presque moins une atrocité qu’une maladresse insoutenable.

Aussi madame Goëzman, au lieu de se trouver au greffe le lendemain à dix heures du matin, comme elle l’avait promis, eut-elle bien de la peine à s’y rendre sur les quatre heures après midi. Je m’aperçus néanmoins que de nouveaux confortatifs avaient remonté don âme à peu près au même point de jactance et d’aigreur où je l’avais vue en commençant la veille avec moi. Mais j’avais lu ses défenses. Les rires, les propos forcés, les éclairs de fureur, les tonnerres d’injures, étaient devenus sans effet.

Pour prévenir un nouvel orage, je pris la liberté de lui dire : « Aujourd’hui, madame, c’est moi qui tiens l’attaque, et voici mon plan. Nous allons repasser vos interrogatoires et récolements : je ferai mes observations ; mais chaque injure que vous me direz, permettez que je m’en venge à l’instant, en vous faisant tomber dans de nouvelles contradictions. — De nouvelles, monsieur ? Est-ce qu’il y en a dans tout ce que j’ai dit ? — Ah ! bon Dieu ! madame, elles y fourmillent ; mais j’avoue qu’il est encore plus étonnant de ne pas les apercevoir en relisant, que de les avoir faites en dictant. »

Je pris les papiers pour les parcourir. « Comment donc ! est-ce que monsieur a la liberté de lire ainsi tout ce qu’on m’a fait écrire ? — C’est un droit, madame, dont je ne veux user qu’avec toutes sortes d’égards. Dans votre premier interrogatoire, par exemple, à seize questions de suite sur un même objet, c’est à savoir si vous avez reçu cent louis de le Jay pour procurer une audience au sieur de Beaumarchais, je vois, au grand honneur de votre discrétion, que les seize réponses ne sont chargées d’aucun ornement superflu.

« Interrogée si elle a reçu cent louis en deux rouleaux ? a répondu : Cela est faux. Si elle les a serrés dans un carton de fleurs ? Cela n’est pas vrai. Si elle les a gardés jusqu’après le procès ? Mensonge atroce. Si elle n’a pas promis une audience à le Jay pour le soir même ? Calomnie abominable. Si elle n’a pas dit à le Jay : L’or n’était pas nécessaire, et votre parole m’eût suffi ? Invention diabolique, etc., etc. Seize négations de suite au sujet des cent louis. »

Et cependant, au second interrogatoire, pressée sur le même objet, on voit que madame Goëzman a répondu librement : « Qu’il est vrai que le Jay lui a présenté cent louis ; qu’il est vrai qu’elle les a serrés et gardés dans son armoire un jour et une nuit : mais uniquement par complaisance pour ce pauvre le Jay, parce que c’est un bon homme, qui n’en sentait pas la conséquence, qui d’ailleurs lui est utile pour la vente des livres de mon mari, et parce que cet argent pouvait le fatiguer dans les courses qu’il allait faire. » (Quelle bonté ! la somme était en or.)

« Comme ces réponses sont absolument contraires aux premières, je vous supplie, madame, de vouloir bien nous dire auquel des deux interrogatoires vous entendez vous tenir sur cet objet important. À l’un ni à l’autre, monsieur ; tout ce que j’ai dit là ne signifie rien ; et je m’en tiens à mon récolement, qui est la seule pièce contenant vérité. » Tout cela s’écrivait.

« Il faut convenir, lui dis-je, madame, que la méthode de récuser ainsi son propre témoignage, après avoir récusé celui de tout le monde, serait la plus commode de toutes, si elle pouvait réussir. En attendant que le parlement l’adopte, examinons ce qui est dit sur ces cent louis dans votre récolement. Madame Goëzman y assure « qu’elle était à sa toilette lorsque le Jay lui a présenté les cent louis ; elle assure qu’elle l’a prié de les remporter (mais sans indignation pourtant), et que lorsqu’il a été parti, elle a été tout étonnée de les retrouver dans un carton de fleurs au coin de sa cheminée ; et qu’elle a envoyé trois fois dans la journée dire à ce pauvre le Jay de venir reprendre son argent ; ce qu’il n’a fait que le lendemain. »

« Observez, madame, que d’un côté vous avez rejeté les cent louis avec indignation ; que de l’autre vous les avez serrés avec complaisance ; et que de l’autre enfin, c’est à votre insu que l’or est resté chez vous. Voilà trois narrations du même fait, assez dissemblables : quelle est la bonne, je vous prie ? — Je vous l’ai dit, monsieur, je m’en tiens à mon récolement. — Oserais-je vous demander, madame, pourquoi vous rejetez les réponses de votre second interrogatoire, qui me paraît s’approcher davantage de la véritable vérité ? — Je n’ai rien à répondre : mes raisons sont dans mon récolement : vous pouvez les y lire. »

En effet, j’y lus, non sans étonnement : Madame Goëzman, interpellée de nous déclarer si son second interrogatoire contient vérité, si elle entend s’y tenir, et si elle n’y veut rien changer, ajouter ni retrancher, a répondu que son second interrogatoire contient vérité ; qu’elle entend s’y tenir, et n’y veut rien changer, ajouter ni retrancher, fors seulement que tout ce qu’elle y a dit est faux d’un bout à l’autre. On y lit ensuite ces propres mots : Parce que, ce jour-là, madame Goëzman prétend qu’elle ne savait ce qu’elle disait, et n’avait pas sa tête à elle, étant dans un temps critique. « Critique à part, madame, lui dis-je en baissant les yeux pour elle, cette raison de vous démentir me paraît un peu bien singulière, et… [4] — Vous me croirez si vous voulez, monsieur ; mais en vérité il y a des temps où je ne sais ce que je dis, où je ne me souviens de rien. Encore l’autre jour… » Et elle nous enfila une de ces petites histoires dont tout le mérite est de rassurer la contenance de celui qui les fait.

Pour l’honneur de la vérité, il faut avouer qu’en parlant ainsi l’éclair des yeux ne brillait plus ; la physionomie était modeste, le ton doux : plus de jactance, plus d’injures ; pour le coup je reconnus le langage aimable d’une jeune femme.

« Eh bien, madame, je n’insisterai pas sur ce point, qui paraît vous mettre à la gêne et vous oppresser. Ce que vous ne débattrez pas aigrement vous sera toujours accordé par moi. La plus forte arme de votre sexe, madame, est la douceur ; et son plus beau triomphe est d’avouer sa défaite. Mais daignez au moins nous expliquer pourquoi vous avez nié dans votre premier interrogatoire, seize fois de suite, le séjour que les cent louis ont fait chez vous, et dont vous convenez dans votre récolement. Pardon si j’entre ici dans des détails un peu libres pour un adversaire ; mais les intimes confidences que vous venez de faire au parlement semblent m’y autoriser : à en juger par la date de ce premier interrogatoire, il ne paraît pas que vous eussiez alors la tête troublée par des embarras d’un aussi pénible aveu que le jour du second ; et cependant vous n’y êtes pas moins contraire en tout à votre récolement. — Si j’ai nié, monsieur, ce jour-là, que j’eusse reçu et gardé l’argent, c’est qu’apparemment je l’ai voulu ainsi ; mais, comme je l’ai déjà dit et le répète pour la dernière fois, je n’entends m’en tenir sur ce fait qu’à mon récolement ; je suis fâchée que cela vous déplaise. — À moi, madame ? Au contraire ; on ne peut pas mieux répondre, et je vous jure que cela me plaît à tel point, qu’en l’écrivant je serais désolé qu’on y changeât un mot. »

Le ton, comme on voit, était déjà remonté d’un degré. « Puisque votre dernier mot, madame, est de vous en tenir sur ces cent louis à votre récolement, me permettez-vous de proposer encore une observation ? — Ah ! pardi, monsieur, avec vos questions, vous m’impatientez ; vous êtes bavard comme une femme. — Sans adopter les qualités pour les dames ni pour moi, ne vous offensez pas si j’insiste, madame, à vous prier de nous dire quelle personne vous avez envoyée trois fois dans la journée chez ce pauvre le Jay, pour qu’il vînt reprendre les cent louis, ces perfides cent louis qu’il avait furtivement glissés parmi vos fleurs d’Italie, pendant que vous aviez le dos tourné, et que vous ne pouviez au plus voir ce qu’il faisait que dans votre miroir de toilette. — Je n’ai pas de compte à vous rendre : écrivez que je n’ai pas de compte à rendre à monsieur, et qu’il ne me pousse ainsi de questions que pour me faire tomber dans quelques contradictions. — Écrivez, monsieur, dis-je au greffier : la réponse de madame est trop ingénue pour qu’on doive la passer sous silence. »

Cependant, pressée de nouveau par le conseiller commissaire de répondre plus catégoriquement sur l’homme qui avait fait les trois commissions, elle lui dit, avec un petit dépit concentré : Eh bien, monsieur, puisqu’il faut absolument le nommer, c’est mon laquais que j’y ai envoyé : il n’y a qu’à le faire entrer.

Pendant qu’on écrivait sa réponse, M. de Chazal reprit très-sérieusement : « Observez, madame, que si votre laquais, interrogé sur ce fait, allait dire qu’il n’a pas été chez le Jay, cela tirerait à conséquence pour vous : voyez, rappelez-vous bien. — Monsieur, je n’en sais rien ; écrivez, si vous voulez, que ce n’est pas mon laquais, mais un Savoyard. Il y a cent crocheteurs sur le quai Saint-Paul, où je demeure ; monsieur peut y aller aux enquêtes, si le jeu l’amuse. (Ce qui fut écrit aussi.) — Je n’irai point, madame, et je vous rends grâces de la manière dont vous avez éclairci les cent louis : j’espère que la cour ne sera pas plus embarrassée que moi pour décider si vous les avez rejetés hautement et avec indignation, ou si vous les avez serrés discrètement et avec satisfaction.

« Passons à un autre article non moins intéressant, celui des quinze louis. — N’allez-vous pas dire encore, monsieur, que je conviens de les avoir reçus ? — Pour des aveux formels, madame, je n’ai pas la présomption de m’en flatter : je sais qu’on n’en obtient de vous qu’en certains temps, à certains jours marqués… Mais j’avoue que je compte assez sur de petites contradictions, pour espérer qu’avec l’aide de Dieu et du greffier nous dissiperons le léger brouillard qui offusque encore la vérité. »

Alors je la priai de vouloir bien nous dire nettement et sans équivoque si elle n’avait pas exigé de le Jay quinze louis pour le secrétaire, et si elle ne les avait pas serrés dans son bureau quand le Jay les lui remit en argent. — Je réponds nettement et sans équivoque qui jamais le Jay ne m’a parlé de ces quinze louis, ni ne me les a présentés.

« Observez, madame, qu’il y aurait bien plus de mérite à dire : je les ai refusés, qu’à soutenir que vous n’en avez eu aucune connaissance. — Je soutiens, monsieur, qu’on ne m’en a jamais parlé : y aurait-il eu le sens commun, d’offrir quinze louis à une femme de ma qualité, à moi qui en avais refusé cent la veille ? — De quelle veille parlez-vous donc, madame ? — Eh ! pardi, monsieur, de la veille du jour… (Elle s’arrêta tout court en se mordant la lèvre.) De la veille du jour, lui dis-je, où l’on ne vous a jamais parlé de ces quinze louis, n’est-ce pas ?

« Finissez, dit-elle en se levant furieuse, ou je vous donnerai une paire de soufflets… J’avais bien affaire de ces quinze louis ! Avec toutes vos mauvaises petites phrases détournées, vous ne cherchez qu’à m’embrouiller et me faire couper ; mais je jure, en vérité, que je ne répondrai plus un seul mot. » Et l’éventail apaisait, à coups redoublés, le feu qui lui était monté au visage.

Le greffier voulut dire quelque chose ; il fut rembarré d’importance. Elle était comme un lion, de sentir qu’elle avait manqué d’être prise.

Le sage conseiller, pour apaiser le débat, me dit alors : « Ce que vous demandez là vous paraît-il bien essentiel ? Madame a déjà fait écrire tant de fois qu’elle n’a pas reçu ces quinze louis ! Qu’importe qu’on les lui ait offerts ou non, dès qu’elle s’en offense ?

« Je ne sais, monsieur, pourquoi madame en est blessée ; ces mots, exigés pour le secrétaire, que j’ai eu soin d’ajouter à ma phrase, devraient lui prouver que je n’entends point l’obliger à rougir ici sur une demande de quinze louis, qu’elle n’était pas censée alors faire pour elle-même. À la bonne heure : ne parlons plus des cent louis rejetés la veille du jour… où on ne lui a jamais parlé de ces quinze louis, puisque cela trouble la paix de notre conférence, mais je demande pardon et faveur pour ma question : on ne connaît souvent la valeur des principes que quand les conséquences sont tirées. Je vous prie donc de vouloir bien au moins faire écrire exactement que madame Goëzman assure qu’on ne lui a jamais parlé des quinze louis, ni proposé de les accepter. » (Ce qui fut écrit ; et elle se remit sur son siége.)

Alors, certain de mon affaire, je priai le greffier de représenter à madame Goëzman la copie de la lettre que je lui avais écrite le 21 avril, telle qu’on l’a pu lire pages 25 et 26 de mon premier Mémoire, et qui a été annexée au procès par le Jay, où l’on voit cette phrase entre autres :

Je me garderais de vous importuner, si après la perte de mon procès, lorsque vous avez bien voulu me faire remettre mes deux rouleaux de louis, et la répétition enrichie de diamants qui y était jointe, on m’avait aussi rendu de votre part quinze louis que l’ami commun qui a négocié vous a laissés de surérogation.

« N’est-ce pas là, madame, lui dis-je, la copie de ma lettre qui vous fut apportée par le Jay, le 21 avril, et que vous confrontâtes ensemble avec l’original dont vous étiez si fort irritée ? Madame Goëzman, après l’avoir lue, la rejette avec colère, et dit : Je ne connais point du tout ce chiffon de papier, qu’on ne m’a jamais montré : je soutiens, au contraire, que la lettre que je reçus alors de monsieur n’avait aucun rapport à cette copie, et qu’elle n’était qu’un autre chiffon qui ne signifiait rien, et que j’ai jeté au vent. Ce que je fis écrire très-exactement.)

— Avant d’aller plus loin, j’ai l’honneur d’observer à madame que je lui tiens fidèlement ma parole de ne me venger de ses injures qu’en la forçant à se contredire. Elle convient aujourd’hui qu’elle a reçu une lettre de moi ; et je vois, dans son premier interrogatoire, qu’elle y a nié onze fois de suite qu’elle eût reçu aucune lettre de moi. »

Madame Goëzman, après avoir longtemps rêvé, répond enfin que, si elle a d’abord nié cette lettre, c’est qu’elle ne se souvenait plus alors d’un chiffon de papier qui ne signifiait rien, n’était de nulle importance, et qu’elle a jeté au vent.

Sa réponse écrite, je lui observe qu’il s’en faut de beaucoup que cette lettre lui ait paru d’aussi peu d’importance qu’elle veut le faire entendre, et qu’elle l’ait jetée au vent comme un chiffon inutile, puisque, dans son second interrogatoire, que j’ai sous les yeux, elle s’en explique à peu près en ces termes :

Tout ce dont madame Goëzman se souvient, c’est qu’elle a reçu une lettre du sieur de Beaumarchais, et qu’en la lisant elle s’est mise dans une si grande colère, croyant y voir qu’il répétait les cent louis et la montre, avec les quinze louis, qu’elle a envoyé chercher le Jay sur-le-champ, pour savoir de lui s’il n’avait pas rendu la montre et les cent louis qu’on lui redemandait avec les quinze louis ; que le Jay, de retour chez elle, en lui montrant la copie de la lettre du sieur de Beaumarchais, l’avait assurée qu’elle se trompait à la lecture ; qu’il ne s’agissait dans cette lettre que des quinze louis, et non de tout le reste, qu’il avait rendu devant de bons témoins ; qu’alors en y confrontant la présente copie, qu’elle reconnaît bien pour être celle de la lettre du sieur de Beaumarchais, elle avait vu qu’elle était littérale, et avait déchiré la lettre après[5].

« Sommes-nous quittes, madame ? Comptons, vous et moi : je vois ici deux, trois, quatre bonnes contradictions.

« D’abord vous n’avez jamais reçu de lettres de moi ; ensuite vous en avez reçu une, mais qui n’était de nulle importance, un chiffon qui ne signifiait rien ; puis tout à coup voilà ce chiffon transformé en une lettre fort irritante, et qui produit une scène entre vous et le Jay ; et cette lettre était, selon vous, alors conforme à la copie qu’on en présentait : cependant aujourd’hui vous assurez que vous ne connaissez point cette copie, ce chiffon de papier, et qu’il n’a nul rapport à la lettre que vous avez reçue de moi. Cela vous paraît-il assez clair, assez positif, assez contradictoire ?

« Mais n’en parlons plus ; aussi bien n’était-ce pas de cela qu’il s’agissait quand la querelle s’est élevée entre nous. — Et de quoi donc s’agissait-il, monsieur ? (Me regardant avec inquiétude.) — Vous nous avez bien certifié tout à l’heure, madame, que jamais le Jay ne vous avait parlé de ces quinze louis, ni ne vous les avait présentés le lendemain de cette veille… sur laquelle notre débat a commencé ; ainsi vous ignoriez parfaitement, quand ma lettre vous est parvenue le 21 avril, qu’il y eût eu quinze louis déboursés par moi pour le secrétaire, en sus des cent louis donnés pour l’audience ? — Certainement, monsieur. — Cela va bien, madame. Mais comment arrive-t-il que ces quinze louis ne fussent pas du tout de votre connaissance, et qu’ils en fussent en même temps si bien, qu’on vous les voit rappeler deux ou trois fois, comme chose très-familière, dans l’aveu de tout ce qui se passa le 21 avril, que nous venons de lire, et qui est entièrement de vous ? On y voit que, dans ma lettre, ce n’est pas la demande des quinze louis qui vous étonne et vous met en fureur, mais seulement celle que vous croyez que je vous fait des cent louis et de la montre que vous aviez rendus ; on y voit que le Jay ne dit pas, pour vous calmer : Ce sont des fripons à qui je ferai bien voir qu’ils n’ont jamais donné ces quinze louis qu’ils redemandent, mais qu’il vous apaise en vous disant, au contraire : Vous vous êtes trompée, madame, en lisant cette lettre qui vous irrite si fort : voyez donc qu’on ne vous y demande point les cent louis et la montre, que j’ai bien rendus devant témoins ; mais seulement les quinze louis dont M. de Beaumarchais veut être éclairci, parce qu’il sait que le secrétaire ne les a pas reçus ; qu’alors confrontant la copie avec la lettre, et reconnaissant qu’il n’y est en effet question que des quinze louis, votre fureur s’apaise, et que tout finit là.

« Si ce détail, que je n’aurais pu raccourcir sans le rendre obscur ; si vos réponses, vos fuites, vos aveux, vos contradictions, combinés avec les dires de le Jay, ne prouvent pas clair comme le jour que vous avez les quinze louis, il faut jeter la plume au feu, et renoncer à rien prouver aux hommes.

« J’entends fort bien pourquoi vous niez aujourd’hui que le Jay vous ait jamais parlé de ces quinze louis : c’est afin de couper court, par un seul mot, à toute question embarrassante. Mais la dénégation sèche d’avoir eu connaissance d’un fait sur lequel vous êtes entrée antérieurement dans d’aussi grands détails, madame, n’est qu’une preuve de plus pour moi que ce fait est aussi vrai que son examen vous paraît redoutable : et voilà mon dilemme achevé. Qu’avez-vous à répondre ?

— « Rien de si simple à expliquer que tout cela, monsieur. Ne vous ai-je pas dit que, le jour de mon second interrogatoire, où je suis convenue d’avoir reçu et serré les cent louis, et où j’ai fait étourdiment cette histoire de la lettre et des quinze louis, je n’avais pas ma tête à moi, et que j’étais dans un état… » — Eh ! daignez, madame, en sortir quelquefois ! si ce n’est par égard pour nous, que ce soit au moins par respect pour vous-même ! N’avez-vous pas de moyen plus modeste et moins bizarre de colorer vos défaites ? » Madame Goëzman, un peu confuse, soutint néanmoins que, sa réponse étant dans les règles de la procédure, je n’avais pas droit d’en exiger une autre.

« Détrompez-vous, madame ; avant que le parlement accepte vos confidences et s’arrête à vos étranges déclarations, il faut qu’un nouvel article ajouté au code criminel ait rendu l’examen des matrones un prélude nécessaire à chaque interrogatoire des femmes accusées : jusque-là vous implorez en vain, pour la mauvaise foi, l’indulgence qui n’est due qu’à la mauvaise santé.

« D’ailleurs on sait que ces fumées, ces vapeurs et tous ces petits désordres de tête, qui rendent les jeunes personnes plus malheureuses et non moins intéressantes, ne les affectent qu’en des temps de fermentation et de plénitude, et jamais dans ceux où la nature bienfaisante leur vend, au prix d’une légère indisposition, la beauté, la fraîcheur et tous les agréments qui nous charment en elles : les doctes vous diront que la tête en est plus saine, que les idées en sont plus nettes ; et vous concevez que je ne joins ici ma consultation à la leur, que pour couvrir d’avance d’un ridicule ineffaçable le parti qu’on entend vous faire tirer d’un si puéril motif de rétractation.

« Quoi qu’il en soit, il n’est pas hors de propos d’observer que la seule fois sur quatre où madame Goëzman ait parlé sans savoir ce qu’elle disait, elle a fait par inspiration, sur la lettre et les quinze louis, un historique exactement conforme à celui déjà consigné au procès, dans les dépositions et interrogatoires, dont on se rappellera qu’elle ne pouvait avoir alors connaissance. Ô pouvoir de la vérité sur une belle âme !

« Mais puisque vous prétendez, madame, à l’honneur de perdre assez souvent la tête et la mémoire, ne vaudrait-il pas mieux user de cette innocente ressource pour rentrer dans le sentier de la vérité, que de la rendre criminelle en l’employant à vous en écarter de plus en plus ?

« À sotte demande point de réponse, répliqua sèchement madame Goëzman. (Cela ne fut pas écrit.) Mais, suppliée de nous dire quelque chose de plus conséquent à mes observations, elle répondit que, quand tout ce qu’elle avait avoué dans son second interrogatoire serait vrai, cela ne prouverait pas encore qu’elle eût reçu les quinze louis. (Ce qui fut écrit.)

— Beaucoup plus que vous ne pensez, madame ; car on voit très-bien que vous ne fuyez l’éclaircissement sur la lettre et les quinze louis que pour écarter le soupçon que vous les ayez jamais exigés, reçus et gardés. Mais comme il est plus aisé de nier ces quinze louis que d’échapper à la foule de preuves qui vous convainquent de les avoir reçus, je quitterai le ton léger que vos injures m’avaient fait prendre un moment, pour vous assurer que votre défense, plus déplorable encore que risible sur cet objet, vous met ici dans le jour le plus odieux. Garder quinze louis, madame, est peu de chose mais en verser le blâme sur ce malheureux le Jay, dont vous avez tant à vous louer (car il ne vous a manqué qu’un peu plus d’adresse pour le perdre entièrement), c’est un crime, une atrocité qui n’étonnerait point dans certains hommes, mais qui effrayera toujours sortant de la bouche d’une femme, à qui l’on suppose, avec raison, qu’une méchanceté réfléchie devrait être étrangère.

« Et si par hasard tout ce qu’on vient de lire fournissait la preuve complète que vous avez encore ces quinze louis dans vos mains !… Je vous livre en tremblant, madame, aux plus terribles réflexions : voilà ce qui doit vous troubler ; voilà ce que ne replâtrera point le ciment puéril et déshonnête dont vous avez voulu lier tant de contradictions.

« Mais à quoi bon, je vous prie, ces déclarations de le Jay, ces dénonciations au parlement, ces attaques en corruption de juge, dont on faisait tant de bruit, si votre conseil devait finir par vous faire articuler, dans votre récolement, ces mots sacramentels qu’on ne doit jamais oublier : Je déclare que le Jay ne m’a point présenté d’argent pour gagner le suffrage de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible ; mais seulement qu’il sollicitait auprès de moi, des audiences pour le sieur de Beaumarchais ?

« Voilà comme un mot souvent décide un grand procès. Qu’aurait dit de plus mon défenseur ? Mais dans cet excès de bonté, madame, il y a du luxe ; et je vous aurais tenue quitte à moins. Voyons d’où peut naître un procédé si généreux : Timeo Danaos Quoique je ne sois pas de votre conseil, je sens sa marche à travers vos discours : comme un machiniste, au jeu des décorations, devine les leviers et les contre-poids qui les font mouvoir.

« Quand ils ont su que, livrée à vous-même, vous aviez tout avoué à votre second interrogatoire, et les cent louis reçus, et la lettre aux quinze louis, etc., ils ont bien senti que l’on conclurait de ces aveux tardifs que les déclarations, dénonciations, dépositions, interrogations antérieures, ne contenaient pas vérité. Si nous n’abandonnons pas l’attaque en corruption, le peu d’adresse d’une femme la fera tourner contre nous-mêmes ; il vaut mieux nous relâcher de notre vengeance que d’y être enveloppés, renoncer à prendre l’ennemi que de voir le piége se fermer sur le bras qui le tend. En un mot, il faut s’exécuter et faire avouer à cette femme qu’on ne lui a demandé que des audiences, puisqu’il paraît aujourd’hui prouvé au procès que le prix en a été convenu et reçu par elle.

« Et ceci, madame, n’est pas une conjecture légère : il n’y a personne qui ne juge, au style de vos défenses, à quelques soudures près, que ce sont des pièces étudiées par vous comme les fables de votre enfance, et débitées de même. Par exemple, est-ce bien vous qui avez dicté : il faut voir d’abord s’il est prouvé que l’on ait remis les quinze louis à le Jay, et jusque-là il n’y a point de corps de délit ? (Corps de délit, grands dieux !) Est-ce vous qui avez dicté : nous avons déjà un commencement de preuves par écrit ; et tant d’autres belles choses qu’on n’apprend point au couvent ? N’est-il pas clair que je suis trahi ? L’on m’annonce une femme ingénue, et l’on m’oppose un publiciste allemand[6] ! »

Mais c’est assez combattre des ridicules ; occupons-nous d’objets plus importants. Pendant que l’auteur estime son ouvrage sur la peine qu’il lui coûte, le lecteur sur le plaisir qu’il y prend, le juge impartial ne le prise que sur les preuves et les vérités qu’il contient, et c’est lui surtout qu’il importe de convaincre. Avançons.


SECONDE PARTIE.
monsieur goëzman.

Les gens instruits se rappellent avec plaisir par quel heureux artifice un savant antiquaire de Nîmes a retrouvé l’inscription du monument appelé Maison Carrée, sur la seule indication des trous laissés au frontispice par les pointes qui attachaient jadis les lettres de bronze dont cette inscription fut formée. On conçoit quelle sagacité, quelle connaissance de l’histoire, quel esprit de calcul, quelle méthode, et surtout quelle patience il a fallu pour nous donner le vrai sens de cet obscur hiéroglyphe, qu’un silence de dix-sept siècles avait rendu impénétrable. Telle est la tâche que je m’impose aujourd’hui.

Tout ce que je vois jusqu’à présent, c’est une noire intrigue dont l’auteur m’est inconnu. Forcé de rassembler quelques faits épars, de les lier par des conjectures raisonnables, de comparer ce qui est écrit avec ce qu’on a dit, de m’aider même de ce qu’on a tu, et de débrouiller ainsi peu à peu le chaos de tant de choses incohérentes, en m’aidant de quelque connaissance du cœur humain ; ces faits isolés sont pour moi comme autant de lettres que je dois rassembler avec soin, pour en former, sous les yeux du public et de mes juges, le nom du véritable auteur de cette intrigue. Essayons.

Mais, avant d’entamer ce pénible ouvrage, est-il tellement nécessaire à ma justification d’inculper M. Goëzman, que l’on ne puisse impunément séparer ces deux objets, ni supprimer le second sans nuire au premier ? Je n’en sais rien. Aussi n’est-ce pas cela que je sais et dis seulement, c’est qu’il faut que tout soit connu, pour que tout soit jugé.

Pour que ma justification soit aussi prompte qu’elle est certaine, il faut que les preuves tirées de ma conduite soient renforcées par les preuves que me fournit celle de mon accusateur ou dénonciateur : car les deux mots sont ici justement confondus. Dans les mains de la justice, nous sommes à l’égard l’un de l’autre comme les plateaux de la balance, dont l’un doit remonter doublement vite allégé de son poids, si l’on en surcharge encore son voisin.

Qu’on ne me taxe donc de vengeance ni de haine, si je me vois forcé de scruter M. Goëzman : la nécessité d’une défense légitime, et sa qualité d’accusateur, me donnent le droit d’éclairer sa conduite. Je n’accuse point ; je me défends, et j’examine. Que si mon inquisition venait à verser quelque défaveur sur ce magistrat, il ne faudrait pas me l’imputer : ce serait un mal pour lui, non un tort à moi ; la faute des événements, et non la mienne. Pourquoi descend-il de la tribune, et vient-il se mêler dans l’arène aux athlètes qui combattent, lui que son bonheur avait élevé jusqu’au rang de ceux qui jugent des coups qu’ils se portent ?

Voyons toutefois si sa qualité de juge est un obstacle à ma recherche, et si je dois me taire, et ménager par respect pour son état celui qui me poursuit sans respect pour l’équité. Certes, si la disproportion des grades est de quelque poids dans les querelles, c’est seulement quand le moindre des contendants s’y rend agresseur, mais jamais lorsqu’il se défend. Je me range ici dans la classe inférieure, afin qu’on ne me conteste rien : car si je suis forcé de m’armer contre M. Goëzman, je veux vivre en paix avec le reste du monde. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Supposons donc qu’un homme se trouvât traduit au parlement, comme corrupteur de juge, par le juge même qui déclare n’avoir pas été corrompu : la première chose qu’il y aurait à faire sur cette singulière accusation, ne serait-ce pas d’examiner la pièce qui lui sert de point d’appui ?

Et si cette pièce était une déclaration extrajudiciaire, faite au juge par l’agent de la prétendue corruption, ne devrait-on pas commencer par entendre cet agent sur les vrais motifs de sa déclaration ?

Et si l’agent, effrayé des suites sérieuses d’un acte dont on lui aurait masqué les conséquences en le lui arrachant, se rétractait publiquement, et déposait au greffe que sa déclaration est fausse et suggérée par le magistrat ; dans l’incertitude où l’on serait de savoir laquelle des pièces contient vérité, ne devrait-on pas s’assurer de la personne

de l’agent, surtout si le juge avait joint à la déclaration la lettre d’un tiers non encore suspecté, qui lui servît d’appui ?

Renfermé au secret, bien verrouillé, soustrait à tout conseil, et dans l’effroi d’un avenir funeste, si cet agent, interrogé sous toutes les faces en six temps différents, soutenait constamment que non-seulement sa fausse déclaration a été demandée, sollicitée, suggérée, mais qu’elle a été entièrement minutée de la main du juge, et qu’il n’a fait que la copier telle qu’il avait plu au juge de la fabriquer ; faudrait-il manquer à s’éclaircir de ces faits importants, sous prétexte qu’il serait désagréable qu’un homme honoré d’un grave emploi vînt à se trouver, par l’événement de la recherche, auteur d’un délit mal imputé, d’un scandale public, et surtout de l’accusation et du décret d’un innocent ? et toute la question ne se réduirait-elle pas alors à découvrir si la déclaration est fausse ou véritable, naturelle ou suggérée ; surtout s’il est vrai qu’elle ait été minutée de la main de celui à qui seul il importait qu’elle fût faite ainsi ?

Et si l’attestation du prisonnier ne suffisait pas pour prouver qu’il a emporté la minute du magistrat, et l’a gardée dix-sept jours pour en faire des copies, ne faudrait-il pas assigner en témoignage tous ceux qu’il déclarerait avoir lu, tenu et copié cette précieuse minute ?

Et si trois témoins entendus ne paraissaient pas encore suffisants pour achever de convaincre les magistrats, l’accusé n’aurait-il pas le droit d’en indiquer d’autres, et de demander qu’on les entendît, pour renforcer la preuve du fait par l’amoncellement des témoignages ?

Enfin, si l’on avait bien constaté au procès quel est le véritable auteur de cette déclaration, ne serait-il pas permis à l’accusé, si durement décrété, de raisonner tout haut devant les juges et le public sur les motifs et les conséquences de la fabrication d’un pareil titre ?

Maintenant vous savez l’affaire aussi bien que moi ; tout ce que vous venez de lire est l’histoire du procès. Je fus victime de la déclaration dont le Jay fut le copiste, et M. Goëzman l’auteur. — L’auteur ? — oui, l’auteur. Le mot est lâché ; ce n’est pas sans réflexion que je l’ai dit ; je m’y tiens. Mais lorsque M. Goëzman nie d’avoir fait cette minute, êtes-vous bien certain de pouvoir le prouver ? — Loin que son désaveu nuise à ma preuve, il la rendra plus importante ; et c’est ce que j’ai déjà dit plus haut à madame Goëzman, au sujet des quinze louis : la dénégation sèche d’un fait prouvé d’ailleurs au procès, non-seulement sert à mieux l’établir, mais encore à montrer combien on redoutait de le voir discuter. C’est pourtant ce que je vais faire.

Je pourrais mettre au rang de mes preuves la déposition et les interrogatoires de le Jay, où il affirme que M. Goëzman lui a présenté la déclaration minutée de sa main à copier, et que, pour aller plus vite, madame Goëzman, tenant la minute de son mari, dictait pendant qu’il écrivait. Je veux bien ne m’en pas servir.

Je pourrais y réunir la déposition de Donjon, commis de le Jay, qui déclare avoir copié la déclaration sur une minute d’une écriture que ce dernier lui a dit être celle de M. Goëzman ; ce qu’il reconnaîtra bien, si on lui montre de l’écriture de ce magistrat. Je consens à ne pas l’employer.

Je pourrais tirer encore un grand avantage du mot excellent de la dame le Jay à sa confrontation, quand on lui a montré la déclaration de son mari : C’est bien là l’écriture de mon mari ; mais je suis très-certaine que ce n’est pas son style : mon mari n’a pas assez d’esprit pour faire toutes ces belles phrases-là. Et l’on voit ici que la vérité s’exprime avec l’honnête simplicité des bons vieux temps ; c’est la main d’Ésaü, mais j’entends la voix de Jacob. Et quand nous donnerons la copie littérale de cette déclaration, on en sentira bien mieux la force de l’observation de la dame le Jay. — Mais je laisse encore cela de côté.

Enfin voici mes preuves : elles sont muettes, et en cela plus éloquentes ; elles sont au procès, et c’est M. Goëzman lui-même qui les fournit. Il est vrai que j’ai eu la peine de les y démêler ; mais je ne regretterai pas le soin que j’ai pris, si je prouve à ce magistrat que ce qu’il a de mieux à faire aujourd’hui est de convenir tout uniment qu’il a présenté à le Jay sa propre minute à copier. Prouvons donc.

preuves morales.

M. Goëzman s’est présenté avec un papier au parlement, et a dit : Voici une déclaration que le Jay m’a écrite ; elle n’est pas sortie de mes mains ; je la remets au greffe avec l’original de ma dénonciation, dont elle prouve la véracité. — Rien de plus clair assurément.

Madame Goëzman est venue ensuite avec un autre papier au parlement, et a dit : Voilà une déclaration de le Jay que je remets au greffe. Quoiqu’elle soit de l’écriture d’un commis de le Jay, j’atteste qu’elle est signée de lui, et parfaitement conforme à l’original que le Jay a écrit en ma présence, et que mon mari a déposé ; et j’atteste qu’il n’y a jamais eu d’autre minute écrite de la main de mon mari. — On ne peut pas mieux s’énoncer.

Mais, monsieur et madame, avant de vous répondre, qu’était-il besoin de déposer chacun une déclaration, puisqu’elles disent toutes deux la même chose ? — C’est que nous sommes des gens véridiques, et que nous ne voulons rien d’équivoque : l’original est de la main de le Jay ; la copie est de celle de son commis. Ce qui abonde ne vicie pas. — Peut-être.

Mais s’il n’y a eu qu’une seule déclaration écrite par le Jay chez M. Goëzman, restée entre les mains de M. Goëzman, soigneusement gardée par M. Goëzman, et déposée au greffe par M. Goëzman ; sur quelle minute le commis de le Jay a-t-il donc copié la déclaration que madame Goëzman nous représente aujourd’hui ? car encore faut-il que ce commis ait fait sa copie sur une minute quelconque ; et ce ne peut pas être sur celle de le Jay, puisque, selon vous-même, elle est restée à M. Goëzman, et que ce commis n’a jamais eu l’honneur d’entrer chez vous.

Direz-vous que, de retour, le Jay a eu la mémoire assez bonne pour rendre exactement chez lui ce qu’on lui avait dicté ailleurs ? Ceux qui connaissent l’honnête, le bon sieur Edme-Jean le Jay, savent bien que M. Goëzman ne pourrait donner une aussi pauvre défaite, sans déshonorer entièrement ses défenses.

Et puis quel intérêt aurait eu le Jay de remettre aux mêmes personnes une copie signée de la déclaration qu’il leur avait laissée en original, s’ils ne l’avaient pas expressément exigée ? et s’ils l’ont exigée, ils n’ont pas dû s’en fier à sa mémoire. Lors qu’on veut une copie, on la veut exacte. Ils ont dû lui confier une minute, et cette minute qu’il emporte ne peut pas être en même temps la sienne, qu’il laisse à M. Goëzman : et je demande, encore une fois, sur quoi donc ce commis a-t-il fait la copie que madame Goëzman représente ?

Si l’on m’objecte que M. Goëzman n’avait pas plus besoin d’exiger une copie signée dont il avait l’original, que le Jay n’avait intérêt de la lui envoyer ; je réponds que, du fait à la possibilité, la conséquence est toujours bonne. Madame Goëzman dépose la copie du commis : donc elle existe, donc elle a été envoyée, donc elle a été exigée, donc surtout elle a été faite sur une minute ; et ma première question revient toujours : Sur quelle minute ce commis de le Jay a-t-il donc tiré la copie que madame Goëzman représente ?

Mais madame Goëzman a peut-être subtilement dérobé la minute de le Jay à son mari, et l’a remise à ce libraire en cachette pour qu’il la fît copier, voulant en avoir une expédition ? — Non pas, s’il vous plaît : quand elle n’aurait pas déclaré positivement que la minute de le Jay n’est point sortie des mains de son mari, voici ma réplique : C’est que la copie écrite par le Jay, sous la dictée de madame Goëzman tenant la minute de son mari, est aussi inexacte qu’on devait l’attendre de pareils secrétaires. Que n’ai-je pu la copier ! des mots oubliés qui détruisent le sens ; d’autres mots oubliés qui ne font que gâter le style ; d’autres enfin oubliés qui ne font rien au style ni au sens, mais qui se trouvent parfaitement rétablis dans celle du commis.

Or, si la copie du commis eût été faite sur celle de le Jay, on y verrait les mêmes fautes ; ou si elle ne les portait pas, elle serait au moins libellée de même. La copie de le Jay a une date ; elle en aurait une aussi ; loin de cela, cette copie du commis est claire et suivie ; on voit qu’elle a été faite par un homme exact, sur la minute d’un homme instruit, sur celle de l’auteur enfin, qui ne l’avait pas datée parce que ce n’était pas son affaire ; ce qui fait que le commis n’a pas daté non plus sa copie. Elle n’a donc pas été écrite sur une minute de le Jay. Et quand vous devriez vous mettre en colère, jusqu’à ce que vous m’ayez répondu, je demanderai toujours : Sur quelle minute le commis de le Jay a-t-il donc tiré sa copie ?

D’ailleurs, le libraire et son commis ont déclaré qu’ils avaient gardé cette minute énigmatique dix-sept jours chez eux. Ce nombre de jours, indifférent quand ils l’attestaient, ne l’est pas aujourd’hui que nous discutons. Observez qu’on fit, au dos de la déclaration de le Jay, une seconde déclaration (dont nous parlerons en son lieu) écrite aussi par le Jay dix jours après la première, dans la chambre de madame Goëzman, sous la dictée de son mari. Or, ce papier, qui n’est pas sorti des mains de M. Goëzman, qui se trouvait chez lui dix jours après la première déclaration, lorsqu’on écrivait la seconde sur son verso, ne peut pas être en même temps la minute inconnue qui est restée dix-sept jours chez le Jay, et nous avons beau tourner pour fuir : semblables à Enguerrand, que toutes les routes ramenaient au palais de Strigilline, nous retombons toujours dans ma première question : Sur quelle minute ce commis de le Jay a-t-il donc copié la déclaration que madame Goëzman représente ?

Mais ne serait-ce pas sur une certaine minute emportée par le Jay de chez M. Goëzman ? minute qu’il déclare être de la main de M. Goëzman, minute que son commis déclare être d’une écriture étrangère, qu’on lui a dit être celle de M. Goëzman ; minute enfin qu’ils déclarent tous deux leur avoir été lestement soutirée au bout de dix-sept jours par M. Goëzman. Il y a quelqu’un de pris ici : pour le coup le piége s’est subitement fermé, comme on l’avait craint, sur le bras qui le tendait pour me prendre. Nous y laisserons l’imprudent jusqu’à ce qu’il lui plaise de nous apprendre qui a fait la minute de cette déclaration, ou qu’il nous explique autrement l’énigme de la copie du commis de le Jay.

Mais pendant que je fatigue et mon lecteur et moi pour prouver quel est l’auteur de la déclaration, on prétend que M. Goëzman ne nie point du tout qu’il en ait fait la minute. Je n’en sais rien : qu’il la nie ou l’avoue aujourd’hui, cela est indifférent à la question que je traite : car, s’il nie, sa dénégation même prête une nouvelle force à ma preuve tirée de la copie du commis ; en s’obstinant à nier un fait prouvé au procès, il n’en montre que mieux qu’il était instruit, et sentait toute l’iniquité de la pièce qu’il composait ; et s’il avoue, il devient contraire à lui-même et à madame Goëzman, qui a constamment nié, au nom des deux, que son mari eût jamais fait de minute : il ne peut donc éviter un mal sans tomber dans un pire ; et c’est le juste partage réservé à la mauvaise foi.

J’entends quelqu’un se récrier sur l’amertume de mon plaidoyer, en accuser la forme, à défaut de moyens contre le fond : Le partage réservé à la mauvaise foi ! ce n’est pas ainsi, dit-il, qu’on plaide au barreau, surtout contre un magistrat. — Cela se peut. L’œil, qui voit tout, ne se voit pas lui-même, et je suis trop près de moi pour être frappé de mes défauts ; mais prenez garde aussi de vous placer trop loin pour les bien juger. Considérez que je suis injustement accusé, rigoureusement décrété, sans secours, sans appui, seul, percé à jour, aigri par le malheur, et chargé du pénible emploi de me défendre moi-même.

Il lui est bien aisé de se modérer, à cet orateur paisible qui, ne se forgeant qu’à froid, et compassant ses périodes à loisir, exhale un courroux qui n’est pas le sien, et montre une chaleur empruntée, dont le foyer, loin de lui, réside au cœur de son client. Ses idées s’arrangent froidement dans sa tête, quand mille ressentiments brûlent ma poitrine et voudraient s’échapper à la fois. Il se bat les flancs pour s’échauffer en composant, quand j’applique à mon front un bandeau glacé pour me tempérer en écrivant. Mais vous qui me relevez ainsi, ne seriez-vous pas M. Goëzman ? je crois vous reconnaître à la nature, au ton de ce reproche. Eh ! monsieur, à quoi vous arrêtez-vous ? Un mémoire au criminel se juge-t-il sur les principes d’un discours académique ? À la parade on regarde au vain éclat des armes ; on les prise au combat sur la bonté de leur trempe. Accordez-moi les choses, et j’abandonne les phrases. Il s’agit pour moi de vaincre, et non de briller ; ou plutôt, monsieur, il me suffit de n’être pas vaincu : car, malgré votre acharnement, je confesse avec vérité que je cherche moins à préparer votre perte, qu’à vous empêcher de consommer la mienne.

preuves physiques.

Après avoir porté les preuves de raisonnement jusqu’à l’évidence, acquérons la même certitude sur les preuves de fait ; et que leur ensemble soit la démonstration parfaite que non-seulement la minute était bien de la main de M. Goëzman, mais que ce magistrat a fait la déclaration comme il avait intérêt qu’elle fût, exprès pour me nuire, et sans que le Jay y ait eu la moindre part. C’est le sieur le Jay qui va nous l’apprendre : écoutons parler dans tous ses interrogatoires cet homme honnête et simple.

Enfermé au secret, sans communication, et n’ayant pour conseillers que la mémoire qui rappelle les faits, le bon sens qui les met en ordre, et la candeur qui les produit au jour ; c’est ici que la simplesse d’un homme ordinaire est plus pressante que toute l’habileté du plus subtil rhéteur. Ses réponses sont d’une vérité qui saisit : nulle précaution, nulle prévoyance des suites ; les faits les plus graves y sont articulés aussi naïvement que les choses les plus inutiles. Je préviens qu’il va porter de furieux coups à mes adversaires, et répandre un terrible jour sur leur conduite ; et je les en préviens, afin qu’ils regardent de plus près à ce que je vais dire : car je déclare que j’entends mettre de surprise à rien. Je me défends à force ouverte.

Le Jay, interrogé s’il a été de lui-même chez M. Goëzman pour y faire une déclaration, a répondu qu’on l’avait envoyé chercher de la part de ce magistrat le 30 mai dernier.

Interrogé quelle question lui a faite M. Goëzman, relativement à la déclaration qu’il a écrite, a répondu que M. Goëzman ne lui a pas fait d’autre question que celle-ci : N’est-il pas vrai, Monsieur le Jay, que madame a refusé les cents louis et la montre que lui avez présentés ? Qu’ayant été vivement sollicité par madame Goëzman de répondre affirmativement, il a dit pour toute réponse : Oui, monsieur ; qu’alors le magistrat a écrit à son bureau la déclaration tout d’un trait ; que madame Goëzman l’a prise et dictée à lui répondant, pendant qu’il l’écrivait, pour que cela marchât plus rondement ; qu’il a mis ensuite la minute de M. Goëzman dans sa poche, pour la faire copier par son commis ; et que, sans perdre de temps, madame Goëzman l’a conduit chez M. de Sartines ; qu’en montant en fiacre il a dit à la dame : Nous sommes bien heureux que votre mari ne m’ait pas parlé des quinze louis ; je n’aurais pas pu dire que je les ai rendus, puisque vous les avez encore ; et que la dame a répondu (avec le plus gaillard adjectif) : Vous seriez bien une… tête à perruque, d’aller parler de ces quinze louis : puisqu’il était convenu que je ne devais pas les rendre, on peut bien assurer que je ne les ai pas reçus.

PREMIÈRE DÉCLARATION
attribuée à le jay.

Pourquoi première ? parce qu’on en a fait écrire une seconde au libraire, également curieuse : nous montrerons chacune en son lieu ; ainsi donc :

première déclaration[7].

« Je soussigné, Edme-Jean le Jay, pour rendre hommage à la vérité, déclare que le sieur Caron de Beaumarchais, ayant un procès considérable devant M. Goëzman, conseiller de grand’chambre, m’a fait très-instamment prier par le sieur Bertrand[8], son ami, de parler à madame Goëzman en sa faveur, et même de lui offrir cent louis et une montre garnie en diamants, pour l’engager à intercéder auprès de monsieur son mari pour le sieur de Beaumarchais ; ce que j’ai eu la faiblesse de faire, uniquement pour obliger le sieur Bertrand. Mais je déclare que cette dame a rejeté hautement et avec indignation ma proposition, en disant que non-seulement elle offensait sa délicatesse, mais qu’elle était de nature à lui attirer les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose : en conséquence, j’ai gardé la montre et les rouleaux jusqu’au moment où je les ai rendus. Je déclare en outre qu’après la perte du procès, le sieur de Beaumarchais, piqué de son mauvais succès, m’a écrit une lettre fort impertinente, comme si j’avais négligé ou trahi ses intérêts dans cette affaire ; attestant que tout ce qui pourrait être dit de contraire à la présente déclaration est faux et calomnieux : ce que je soutiendrai envers et contre tous. En foi de quoi j’ai signé, approuvé l’écriture. Le Jay, ce 30 mai 1773. »

Si je pouvais montrer à la suite de cette déclaration la copie que le Jay en a faite sous la dictée de madame Goëzman, tenant la minute de son mari : indépendamment du style et d’une foule de grands mots qui ne sont point à l’usage du sieur le Jay, la manière inexacte dont elle est libellée, et les fautes d’orthographe dont elle fourmille, convaincraient bientôt que celui qui l’a écrite n’a jamais pu la composer. Au défaut de cette première preuve, qui, en frappant les yeux, porterait à l’esprit la conviction irrésistible de ce que j’avance, j’observe :

1o Que si le Jay eût fait cette déclaration, il n’aurait pas manqué d’y parler des quinze louis, parce que c’était ce qui avait engagé la querelle, le seul objet en litige, et parce qu’il avait un grand intérêt d’en parler, car il craignait dès lors qu’on ne le taxât de les avoir réservés pour lui. Mais, comme M. Goëzman avait un plus grand intérêt encore à les taire, la déclaration n’en dit pas un mot.

2o Si le Jay eût composé cette déclaration, il n’y aurait pas dit : Piqué de la perte de son procès, le sieur de Beaumarchais m’a écrit une lettre impertinente, comme si j’avais négligé ou trahi ses intérêts dans cette affaire ; parce que le Jay savait bien que ma lettre, qu’il a déposée au greffe, loin d’être impertinente, est non-seulement polie, mais obligeante ; parce qu’il savait bien qu’elle ne porte nullement sur des reproches de négligence ou d’abandon de mes intérêts dans l’affaire, mais uniquement sur les quinze louis dont M. Goëzman avait tant d’intérêt de ne pas parler. Aussi la déclaration n’en dit-elle pas un mot.

3o Si l’on se rappelle que la seule question que M. Goëzman ait faite à le Jay, avant que d’écrire la minute de la déclaration, est celle-ci : N’est-il pas vrai, monsieur le Jay, que madame a refusé les cent louis et la montre qui vous lui avez présentés ?Oui, monsieur. Et si l’on compare ce texte si simple avec le commentaire insidieux qui en est résulté, l’on sera convaincu que M. Goëzman avait combiné d’avance avec sa femme toutes les phrases de cette déclaration, pour qu’elle pût servir de base à la dénonciation qu’il voulait faire au parlement contre moi, et dont nous allons bientôt parler.

4o Observez que M. Goëzman, en relisant depuis la phrase où il avait fait ainsi parler le Jay dans la déclaration : Cette dame a rejeté hautement et avec indignation ma proposition, en me disant qui non-seulement elle offensait sa délicatesse, mais qu’elle était de nature à lui attirer les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose ; observez, dis-je, que M. Goëzman s’est aperçu qu’il n’avait pas dû faire dire à sa femme que refuser de l’argent était propre à lui attirer sa disgrâce s’il l’apprenait ; parce que c’était se faire son procès à soi-même.

Comment changer cela ? Sa minute était chez le Jay, il n’avait en main que la copie de ce libraire ; il voulait la déposer tout à l’heure au parlement. Mais rien n’embarrasse une bonne tête ; et voici comment il a usé sans façon des droits d’un auteur sur son propre ouvrage.

Il a tout uniment rayé le mot lui, et a fait précéder le mot attirer par la lettre m, intercalée de sa main : de sorte que, par cet innocent artifice, le sens de la phrase, qui présentait d’abord madame Goëzman comme exposée au ressentiment de son mari pour avoir refusé de l’argent, fait porter le ressentiment aujourd’hui sur le Jay pour avoir osé l’offrir.

Voici le sens suivant la première leçon : Madame Goëzman m’a dit que mes propositions rejetées étaient propres à lui attirer la disgrâce de son mari, s’il en apprenait quelque chose, etc. Et voilà le sens, suivant la seconde : Madame Goëzman m’a dit qui mes propositions rejetées étaient propres à m’attirer la disgrâce de son mari, s’il en apprenait quelque chose. Ce qui est bien différent.

Or, si la copie de la main de le Jay eût été la vraie minute de la déclaration, on sent qu’un criminaliste éclairé comme M. Goëzman n’aurait jamais voulu commettre le faux d’y changer le sens, en effaçant un mot, et y substituant une lettre de sa main.

Que si M. Goëzman prétend nier la liberté qu’il s’est donnée sur une déclaration à laquelle il dit n’avoir aucune part, nous lui opposerons une réponse à deux tranchants, que nous le supplions de vouloir bien examiner avant de nous blâmer de l’avoir écrite : c’est que l’addition de la lettre m, substituée au mot lui, est faite avec si peu de précaution, que le Jay, sa femme, le rapporteur, le greffier et moi, nous avons tous facilement reconnu cette correction d’auteur, lorsque j’ai fait l’examen de la pièce, en leur présence, aux confrontations.

Dira-t-il que, s’étant aperçu sur-le-champ de cette imprudence qui le jugulait, il a changé la phrase au moment où elle venait d’être écrite ? Voici le second tranchant de ma réponse : S’il eût fait ce changement à la copie de le Jay tout de suite et en sa présence, il n’eût pas manqué de le faire de même à la minute que le Jay emportait pour que son commis en tirât copie ; mais dans cette copie, aussi authentique que celle déposée par M. Goëzman, puisque c’est madame qui la dépose, la méprise est restée tout entière : on y lit la phrase écrite ainsi, suivant la première leçon : Madame Goëzman m’a dit que ma proposition rejetée était de nature à lui attirer la disgrâce de son mari, etc. Cette correction, qui met une telle différence entre le sens des deux copies, prouve que celle de le Jay est demeurée au magistrat, pendant que la copie du commis se faisait chez le Jay, sur la minute non corrigée de M. Goëzman ; ce qui renforce de plus en plus les preuves que j’ai données, qu’il existait une minute de la main du magistrat.

Et mes remarques sur cette correction d’auteur s’appliquent également à toutes les différences qui se trouvent entre la déclaration dictée à le Jay par madame Goëzman, et celle de la main de M. Goëzman, copiée par le commis de le Jay.

C’est ainsi qu’en les confrontant on voit (dans celle de le Jay) une montre garnie en diamants, (dans celle du commis) une montre à diamants, (dans celle de le Jay) les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose, j’ai gardé la montre, etc., ce qui présente un sens fort niais ; (dans celle du commis) les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose. En conséquence, j’ai gardé la montre, etc. ; en conséquence est une liaison très-nécessaire entre les deux phrases ; (dans celle de le Jay) le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente, comme si négligé ou tri ses intérêts, ce qui n’a nul sens ; mais à quoi M. Goëzman en a donné un, en écrivant de sa main, sans mystère, en interligne, au-dessus des mots si et négligé, le mot j’eus, et en chargeant le mot tri, dont il a fait à peu près trahi ; et la phrase marche ainsi corrigée : Le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente, comme si j’eus négligé ou trahi ses intérêts, etc., ce qui devient au moins intelligible : j’eusse négligé eût été plus correct, mais enfin on l’a corrigé comme cela. La copie du commis porte : Le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente, comme si j’avais négligé ou trahi ses intérêts, etc. Le mot j’eus interligné par M. Goëzman complète la preuve que ce magistrat n’a corrigé la copie de le Jay que pendant l’absence de sa propre minute ; au lieu d’écrire j’eus, il n’aurait pas manqué d’écrire j’avais, comme le porte la copie du commis, fidèlement transcrite sur sa minute : (le Jay) soutenant tout ce qui pourrait être dit… est calomnieux, etc. ; (le commis) soutenant que tout ce qui pourrait être dit… est calomnieux, etc.

Voilà donc sept endroits qui diffèrent essentiellement dans les deux déclarations, dont un mot ajouté, un mot effacé, un mot substitué, un mot interligné et un mot chargé dans celle de le Jay par une main étrangère : et c’est sur une pareille pièce, mendiée, sollicitée, suggérée, minutée, dictée, corrigée, surchargée et niée par ce magistrat, qu’il établit une dénonciation en corruption de juge et en calomnie contre un homme innocent !

Quelle étrange opinion aviez-vous donc de votre pouvoir, monsieur, si vous avez pensé qu’il vous suffît, pour me faire condamner au parlement, de m’y dénoncer sur la foi d’un tel titre ? Avez-vous présumé que ce tribunal m’empêcherait d’opposer à la fausseté de votre attaque la vérité de mes défenses, la force de mes preuves à la ruse de vos moyens ? Détrompez-vous, monsieur : la vivacité de ses recherches prouve l’austérité de ses principes, et non sa complaisance pour vos ressentiments. C’est à vous de vous justifier, homme cruel, qui, après avoir opiné si durement à ce qu’on m’enlevât ma fortune, m’avez ensuite injurieusement dénoncé : car je vous préviens que cet argument ne convaincra personne : Je suis conseiller au parlement, donc j’ai raison.

Mais n’anticipons rien : avant de parler de la dénonciation de M. Goëzman, nous avons une seconde déclaration aussi importante que la première à examiner.

J’écarte en vain une foule de moyens, pour me renfermer dans les principaux : leur abondance m’accable. Ô M. Goëzman, que de mal vous me donnez ! mais je veux m’en venger en vous démasquant si bien aux yeux du public, que désormais vous deviendrez plus réservé dans vos attaques. Avançons.

Le Jay, toujours au secret, interrogé de nouveau, répond qu’environ dix jours après sa première déclaration, M. Goëzman l’a encore envoyé chercher, et lui a dit uniquement : N’est-il pas vrai, Monsieur le Jay, que vous avez rendu la montre et l’argent devant témoins, et qu’on n’avait rien soustrait des deux rouleaux ? — Cela est vrai, monsieur. — Écrivez donc, au dos de votre première déclaration, ce que je vais vous dicter : et il assure que le magistrat lui dicta, sans en faire de minute, la déclaration suivante.

SECONDE DÉCLARATION
attribuée à le jay.

Je déclare en outre que jamais Bertrand ni Beaumarchais ne m’ont accompagné chez madame Goëzman, et qu’ils ne la connaissent point du tout. Je déclare que j’ai rendu la montre et les rouleaux devant (telles et telles personnes, etc., qu’il nomme). Et si Beaumarchais osait dire qu’on a soustrait quelque chose des rouleaux pour des secrétaires ou autrement, je lui soutiendrais qu’il est un menteur et un calomniateur, et que les rouleaux étaient bien entiers : ce que le sieur Bertrand lui soutiendra comme moi, etc., etc. Sans date. Signé, le jay.

Pour l’honneur du sieur le Jay, remarquons d’abord que, dans ses interrogatoires, il dit également ce qui sert et ce qui peut nuire. Nous l’avons vu assurer intrépidement que M. Goëzman lui avait confié la minute de la première déclaration, écrite de sa main. À cette seconde, il avoue ingénument que M. Goëzman n’a point fait de minute, et qu’il a seulement dicté. Prouvons que la seconde n’est pas plus l’ouvrage du sieur le Jay que la première.

Indépendamment des preuves morales et de discussion, la pièce en présente elle-même une de fait (le dirai-je ?) la plus comique. Tout le monde connaît la scène des Plaideurs où le souffleur, lassé de l’ineptie de l’avocat Petit-Jean, lui dit : Ô le butor ! et où Petit-Jean, qui se croit soufflé et non injurié, répète : le butor ! Ici M. Goëzman, finissant de dicter, a dit apparemment : Telle et telle chose, etc. Signé, le Jay. Et le bon le Jay, trop occupé du mot qui est sous sa plume, pour se fatiguer à en lier le sens dans sa tête avec les précédents, a écrit exactement comme on le lui disait, à l’orthographe près : Signé, le jay.

Malgré cette naïveté, qui montre assez que l’écrivain n’est ici que le commis à la plume, voyons, par l’examen impartial et sérieux de la pièce, s’il est possible que le Jay l’ait composée lui-même. Je voudrais bien pouvoir épargner à quelqu’un cette fâcheuse discussion, parce que je sens que ce quelqu’un est ici sur des charbons. Mais, quelque respect que j’aie pour lui, je respecte encore plus la vérité : tout ce que je puis est de le tenir le moins de temps possible dans une aussi cruelle situation.

J’observe d’abord que le Jay, ayant toujours dit, quand il a parlé des quinze louis, qu’il les avait laissés, en argent blanc, dans un sac, à madame Goëzman, s’il eût fait la déclaration, n’aurait jamais imaginé de l’aller alambiquer de sorte qu’on pût en induire que la demande des quinze louis portait sur la fausse supposition que madame Goëzman avait soustrait quelque chose des rouleaux.

L’obscurité de tout cet entortillage prouve déjà qu’il n’appartient point au sieur le Jay : si cet homme simple eût voulu ou mentir ou dire la vérité, en un mot s’expliquer sur les quinze louis, il l’eût fait à sa manière, c’est-à-dire tout simplement, et d’une façon qui se rapportât au moins à ce qui s’était passé devant lui. Dès qu’il ne s’agissait dans cette déclaration que d’y parler des quinze louis, dont la première n’avait rien dit, aurait-il pris la plume une seconde fois exprès sur ces quinze louis, pour finir encore par n’en rien dire du tout ? Cela n’est ni vrai, ni naturel, ni possible.

Mais quel est donc le fin de cette déclaration ? Le voici.

Monsieur et madame Goëzman, qui avaient évité de dire un seul mot des quinze louis dans la première, voyant que les regards du public étaient fixés sur ces quinze louis, seul objet apparent de la querelle, ont calculé qu’il paraîtrait bien étonnant qu’ils eussent une déclaration de le Jay contre moi, et qu’elle ne traitât en aucune façon de ces quinze louis ; ils ont senti que ce silence absolu pourrait à la fin devenir suspect.

Mais l’embarras était de le rompre sans se compromettre, et de parler des quinze louis sans en rien dire. Ce le Jay leur donnait encore une autre sueur froide : il est si simple, si simple, que s’il entend seulement prononcer, en dictant, le mot de quinze louis, il ne manquera pas d’entrer à l’instant dans des explications fort embarrassantes pour le candide magistrat, qui ne veut pas, vis-à-vis du libraire, avoir l’air d’être du secret. Il faut donc courir là-dessus comme chat sur braise ; imaginer une phrase obscure et courte, sur laquelle le public puisse prendre le change. Il faut surtout que cette phrase soit telle, que le mot de quinze louis n’aille pas frapper l’oreille de le Jay. On se rappelle que cet homme, aussi droit que simple, a dit à madame Goëzman, en allant chez M. de Sartines : Il est bien heureux que votre mari n’ait pas parlé des quinze louis ; je n’aurais pas pu dire que je les ai rendus, puisque vous les avez encore ; et la réponse de la dame, et tête à perruque, et l’adjectif, etc., etc.

Toutes ces réflexions rendaient ce point délicat très-difficile à traiter : mais enfin la déclaration, telle qu’on vient de la lire, fut le fruit du conseil auquel je viens de faire assister mon lecteur.

Et croyez-vous que ce soit sans y avoir bien réfléchi, que la déclaration commence par cette phrase : Je déclare que Bertrand ni Beaumarchais… ? En voyant ainsi ces deux noms dénués du plus mince égard, en songeant à cette façon de s’exprimer, Bertrand, Beaumarchais, Lafleur, Larose, je reconnais le style aisé d’un homme supérieur aux gens qu’il veut bien honorer de ses mauvais traitements : je sens que la main du très-familier libraire n’est ici que la patte du chat, et son écrit, que le manteau du conseiller. Jamais le sieur le Jay, le plus modeste des hommes, n’eût traité avec cette légèreté le sieur Bertrand d’Airolles, qui l’a quelquefois aidé de son crédit ; moins encore moi, chétif, qui n’avais point l’honneur d’en être connu.

Mais laissons les grâces du style ; allons au fait. Je déclare que Bertrand ni Beaumarchais ne m’ont jamais accompagné chez madame Goëzman, et qu’ils ne la connaissent point du tout. À quoi tend cette phrase isolée, absolument hors d’œuvre, et sans nul rapport aux quinze louis, ni même à rien de ce qui la suit, sinon à se retourner en cas d’accident et de désaveu de la part de le Jay ? Testis unus, testis nullus, dit la loi : ce qu’on a sans doute expliqué à madame Goëzman, mais qu’elle ne s’est pas souvenue de placer avec : il n’y a pas de corps de délit…, nous avons déjà un commencement de preuve par écrit, etc., etc.

Cette sage précaution prise à tout événement, on a grand soin de faire écrire à le Jay, dans la déclaration, les noms, surnoms, qualités des personnes devant qui les deux rouleaux ont été remis : autant on glissera sur le principal, autant on va s’appesantir sur les accessoires. C’est la dame le Franc, elle est sœur du sieur de Lins, premier échevin ; c’est la demoiselle sa fille ; ce sont des dames de Lyon ; c’est un jeune homme que l’on croit fils du sieur de Lins, etc., etc. Car on se flatte que ces honnêtes gens, assignés, certifieront en temps et lieu que les deux rouleaux étaient bien entiers quand on les a rendus en leur présence.

Cela va bien. Reste toujours la phrase épineuse à composer sur ces quinze louis, dont il faut avoir l’air de parler, quoique bien résolu de n’en pas dire un mot. Enfin la voici du mieux qu’on a pu : Et si Beaumarchais osait dire qu’on a soustrait quelque chose des rouleaux pour des secrétaires ou autrement, je lui soutiendrais qu’il est un menteur et un calomniateur, etc., etc… Nous en voilà tirés, Dieu merci !

Mais que ces mots, soustrait quelque chose des rouleaux, pour ne pas nommer quinze louis en argent blanc, sont bien imaginés ! et ceux-ci, pour des secrétaires ou autrement, pour ne pas dire que madame Goëzman a exigé quinze louis pour le secrétaire, et les a gardés pour elle ; comme cela est ingénieux ! À l’égard des injures, on sent ici qu’elles ne sont que le saut de joie qui termine un ouvrage pénible ; c’est la bravoure de Panurge, qui se met en vigueur quand le danger est passé : ainsi finit la déclaration, sans date, etc. Siné le-Jay, comme nous l’avons dit.

Et c’est ainsi qu’un magistrat se joue de la vérité, pour donner le change ! C’est ainsi qu’il arme un malheureux contre une chimère, et lui fait combattre insidieusement ce que personne n’avait dit, pour éluder de lui faire écrire ce qu’il craignait tant de voir déclarer ! et c’est ainsi que la faiblesse est toujours un instrument souple et dangereux entre les mains de la malignité !

Que de gens faibles elle a su tourner contre moi dans cette affaire ! N’est-ce pas par faiblesse que la flottante madame Goëzman dissimule la vérité, pour se prêter aux vues de son mari, qui voulait m’attaquer en corruption de juge ? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre le Jay copie, sur des minutes du magistrat, des déclarations dont il n’entend ni les mots, ni la force des phrases ? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre conseiller d’ambassade Arnaud Baculard, qui ne dit jamais ce qu’il veut dire et ne fait jamais ce qu’il veut faire, accorde une misérable lettre mendiée, pour appuyer une plus misérable déclaration mendiée ? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre d’Airolles, qui ne veut pas être nommé Bertrand, après avoir dit la vérité, perd tout à coup la mémoire, et donne à son compatriote le gazetier de France une lettre qui ne peut faire aujourd’hui de tort qu’à lui-même ? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre M. Marin… ? Mais non, la chaleur m’emporte, et j’allais faire le tort au sieur Marin de le ranger dans la classe des simples. Il faut être juste[9].

D’autre part, j’entends M. Goëzman qui me dit : Pourquoi me taxez-vous de malignité, si je ne suis coupable que d’ignorance ? Quand j’ai dicté à le Jay, dans la déclaration, qu’on n’avait pas soustrait quelque chose des rouleaux, pour des secrétaires ou autrement, je croyais que ce bruit de quinze louis n’était fondé que sur la simple supposition que ma femme les eût retranchés d’un rouleau, et je voyais que les rouleaux avaient été rendus bien entiers. Je ne pouvais donc dicter à le Jay que ce que je savais moi-même.

— Je vous arrête, monsieur. Avez-vous si peu de mémoire, ou me croyez-vous si mal instruit ? Vous oubliez que, quelques jours avant l’époque de cette déclaration, M. le premier président avait envoyé chercher le Jay, et que devant vous il l’avait interrogé sans ménagement sur ces quinze louis, en lui disant : « Avouez-nous, Monsieur le Jay, tout ce qui s’est passé. Bertrand prétend qu’il vous a remis, dans un fiacre, à la porte de madame Goëzman, quinze louis en argent blanc, qui ont même été comptés dans le chapeau de votre fils, alors présent ; que vous êtes monté chez madame Goëzman avec cet argent dans un sac, et qu’en descendant vous n’aviez plus ni sac ni argent ; et qu’enfin vous avez dit à lui, Bertrand, qu’elle avait pris et serré les quinze louis dans son secrétaire. Tout cela est-il véritable ? »

Vous oubliez, monsieur, que le Jay, tremblant, effrayé par votre fier aspect, n’osa convenir de rien chez M. le premier président, mais qu’à peine il pouvait parler.

Quittons la feinte, elle est inutile ; et convenez enfin que c’est bien sciemment et non par ignorance que, quelques jours après cet interrogat, vous confondez, en dictant à le Jay, quinze louis d’argent blanc gardés, avec les deux rouleaux rendus, auxquels ils n’ont aucun rapport.

C’est encore par une suite d’espoir d’embrouiller les idées de plus en plus sur les quinze louis, et de fixer l’attention du public sur des rouleaux entiers, et non sur de l’argent blanc, qu’on a fait assigner en témoignage les personnes devant qui ces rouleaux ont été rendus : on espérait que leur déposition sur la netteté des deux rouleaux augmenterait la persuasion que toute espèce de demande des quinze louis n’était qu’une histoire controuvée, une infamie ; d’autre part, on comptait que, le sieur Marin nous déterminant à ne rien articuler sur ces misérables quinze louis dans nos dépositions, l’opinion du faux bruit se fortifierait à tel point par notre silence, que nos efforts tardifs ne pourraient plus après la détruire.

Mais on ne peut avoir en tout un égal succès. Les choses allaient assez bien : le Jay avait écrit sans faire d’explication ; Marin travaillait en dessous, et se flattait de réussir ; lorsque tout à coup ces honnêtes gens, sur la déposition de qui l’on avait fait un si grand fond pour embrouiller l’histoire des quinze louis, après avoir déposé que la montre et les rouleaux ont été rendus très-entiers devant eux, s’avisent d’ajouter, sans qu’on les en prie, qu’à l’égard des quinze louis, on a certifié que la dame avait refusé de les rendre, en disant que, les ayant demandés pour le secrétaire, elle n’était pas tenue d’en faire compte au sieur de Beaumarchais.

La soie une fois rompue, toutes les perles se défilent. Marin, qui devait réussir, me rencontre par malheur, à l’instant où il vient endoctriner les faibles ; me parle de ces misérables quinze louis ; veut m’engager devant cinq personnes à ne pas en ouvrir la bouche : je lui prouve que c’est le seul article sur lequel on doit appuyer dans les dépositions ; chacun y appuie ; le Jay, qu’on voulait sacrifier, se rétracte ; et voilà toutes les peines perdues. Il n’en reste d’autre fruit qu’une triste déclaration, qui, par malheur encore, se trouvant attachée au dos de la première, ne peut plus que nuire désormais, surtout si un démon d’accusé parvient un jour à en avoir connaissance, et s’avise de la discuter aux yeux des juges et du public.

J’ai promis de faire le dépouillement de toute cette noire intrigue : il est bien avancé ; les deux déclarations de le Jay sont maintenant connues ; il ne reste plus que la dénonciation de M. Goëzman au parlement à examiner. Encore un moment, ô mes juges ! vous touchez à la fin de votre ennui, et moi à celle de mes peines. Encore un moment, lecteur, et mon adversaire est enfin démasqué.

Que ne puis-je en dire autant de vous tous, ennemis non moins absurdes que méchants, qui me déchirez sans relâche ! Sur la foi de votre inimitié, beaucoup d’honnêtes gens me font injure et ne m’ont jamais vu.

Mais vous, qui comblez la mesure de l’atrocité, vous qui l’avez portée… il faut le dire, jusqu’à faire insérer dans des gazettes étrangères[10] qu’on s’apprête à me rechercher enfin sur la mort un peu précipitée de trois femmes, dont j’ai, dites-vous, successivement hérité ! Lâches ennemis, ne savez-vous qu’injurier bassement, machiner en secret et frapper dans les ténèbres ? Montrez-vous donc une fois, ne fût-ce que pour me dire en face qu’il ne convient à nul homme de faire son apologie. Mais les honnêtes gens savent bien que votre acharnement m’a rangé dans une classe absolument privilégiée : ils m’excuseront d’avoir saisi cette occasion de vous confondre, où, forcé de défendre un instant de ma vie, je vais répandre un jour lumineux sur tout le reste. Osez donc me démentir. Voici ma vie, en peu de mots. Depuis quinze ans je m’honore d’être le père et l’unique appui d’une famille nombreuse ; et, loin que mes parents s’offensent de cet aveu qui m’est arraché, tous se font un plaisir de publier que j’ai toujours partagé ma modique fortune avec eux, sans ostentation et sans reproche. Ô vous qui me calomniez sans me connaître, venez entendre autour de moi le concert de bénédictions d’une foule de bons cœurs ; et vous sortirez détrompés. Quant à mes femmes, j’en ai eu deux, et non trois, comme le dit le perfide gazetier. Faute d’avoir fait insinuer mon contrat de mariage, la mort de ma première femme me laissa nu, dans la rigueur du terme, accablé de dettes, avec des prétentions dont je n’ai voulu suivre aucune, pour éviter de plaider contre ses parents, de qui, jusque-là, je n’avais eu qu’à me louer. Ma seconde femme, en mourant, depuis peu d’années, a emporté plus des trois quarts de sa fortune, consistant en usufruits et viager : de sorte que mon fils, s’il eût vécu, se fût trouvé beaucoup plus riche du bien de son père que de celui de sa mère. Maintenant voulez-vous savoir comment je les perdis ?

Sur la mort de ma première femme, indépendamment des sieurs Bouvart, Pousse et Renard, qui la voyaient en consultation dans la fièvre putride qui l’enleva, interrogez le sieur Bourdelin, son médecin ordinaire, le plus estimable des hommes, et qui (je le dis à son éloge) refusa constamment le légitime honoraire que je lui offrais, en me disant : « Vous êtes ruiné par cette perte : le payement des soins que j’ai rendus à votre femme m’est dû, non par vous, mais par ses héritiers. »

Sur la mort de la seconde, interrogez les sieurs Tronchin et Lorry, médecins ; Péan, son accoucheur ; Goursault, son chirurgien et son ami ; Becqueret, un des plus honnêtes pharmaciens, qui, par zèle, ne la quittait ni jour ni nuit ; tous mes parents et la foule d’amis qui venaient habituellemenl dans ma maison, qui l’ont tous vue s’avancer lentement à la mort des poitrinaires, par une dégradation de santé de plus d’une année de souffrance également douloureuse à l’un et à l’autre.

Interrogez les honnêtes gens que sa mort a fait rentrer en possession de tout le bien qui est sorti de mes mains à cette époque.

Interrogez Mes Momet, le Pot-d’Auteuil, Rouen, notaires ; Chevalier, procureur ; gens de loi, gens d’affaires, et conciliateurs, qui tous m’ont vu procéder en ces occasions avec un désintéressement supérieur à la simple équité.

Et si tant de témoignages ne balancent pas en vous les plus absurdes calomnies, gens honnêtes, interrogez enfin mon intérêt, qui voulait que je conservasse avec soin mes femmes, si l’amour d’une plus grande aisance était le motif qui me les avait fait choisir. Eh ! comment celui-là serait-il un ingrat époux, ou plutôt un monstre, qui fait son bonheur constant d’être le nourricier de son respectable père, et s’honore d’être le bienfaiteur et l’appui de tous ses collatéraux !

Et vous qui m’avez connu, vous qui m’avez suivi sans cesse, ô mes amis, dites si vous avez jamais vu autre chose en moi qu’un homme constamment gai ; aimant avec une égale passion l’étude et le plaisir ; enclin à la raillerie, mais sans amertume ; et l’accueillant dans autrui contre soi quand elle est assaisonnée ; soutenant peut-être avec trop d’ardeur son opinion quand il la croit juste, mais honorant hautement et sans envie tous les gens qu’il reconnaît supérieurs ; confiant sur ses intérêts jusqu’à la négligence ; actif quand il est aiguillonné, paresseux et stagnant après l’orage, insouciant dans le bonheur, mais poussant la constance et la sérénité dans l’infortune jusqu’à l’étonnement de ses plus familiers amis.

Si j’ai jamais barré quelqu’un en son chemin de faveur, de fortune ou de considération, qu’il me le reproche. Si j’ai fait tort à quelqu’un, qu’il se présente et m’accuse hautement, je suis prêt à lui faire justice. Que si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caractère, que celui que j’ai pu offenser sans le vouloir dise de moi que je suis un homme malhonnête, j’y consens ; mais qu’il ne dise pas que je suis un malhonnête homme : car je jure que je le prendrai à partie si je puis le découvrir, et le forcerai, par la voie la plus courte, à prouver son dire, ou à se rétracter publiquement.

Comment donc arrive-t-il qu’avec une vie et des intentions toujours honorables, un citoyen se voie aussi violemment déchiré ? qu’un homme gai, sociable hors de chez lui, solide et bienfaisant dans ses foyers, se trouve en butte à mille traits envenimés ? C’est le problème de ma vie ; je voudrais en vain le résoudre. Je sais que les plus augustes protections m’ont jadis attiré les plus dangereux ennemis, qui me poursuivent encore, et cela est dans l’ordre ; que quelques essais dramatiques et plusieurs querelles d’éclat m’ont trop fait servir d’aliment à la curiosité publique, et c’est souvent un mal ; que mon profond mépris pour les noirceurs a pu acharner les méchants, qui ne veulent pas qu’on les croie ainsi sans conséquence (en effet ils ne le sont pas) ; qu’une vaine réputation de très-petits talents a peut-être offensé de très-petits rivaux, qui sont partis de là pour me contester les qualités solides. Peut-être, un juste ressentiment augmentant ma fierté naturelle, ai-je été dur et tranchant dans la dispute, quand je croyais n’être que nerveux et concis. En société, quand je pensais être libre et disert, peut-être avait-on droit de me croire avantageux. Tout ce qu’il vous plaira, messieurs : mais si j’étais un fat, s’ensuit-il que j’étais un ogre ? Et quand je me serais enrubané de la tête aux pieds ; quand je me serais affublé, bardé de tous les ridicules ensemble, faut-il pour cela me supposer la voracité d’un vampire ? Eh ! mes chers ennemis, vous entendez mal votre affaire ; passez-moi ce léger avis : si vous voulez me nuire absolument, faites au moins qu’on puisse vous croire.

Au reste, il est peut-être moins étonnant que des ennemis cachés poursuivent sourdement un honnête homme, que de voir un grave magistrat lui intenter un procès aussi bizarre que celui-ci, et l’appuyer sur des déclarations comme celles que je viens d’examiner, et sur une dénonciation comme celle dont je vais rendre compte.

Mais, direz-vous, je vois bien des déclarations suggérées, une conduite, en général, fort extraordinaire dans un magistrat : pour ses motifs, ils m’échappent absolument. — Donnez-moi la main, je vais vous y conduire, nous sommes sur la voie : car, en matière criminelle, c’est par les faits qu’on doit remonter aux intentions, et non en devinant les intentions qu’il est permis d’aggraver les faits. Ainsi, l’on raisonnerait fort mal, et l’on ferait la plus vicieuse pétition de principe, en disant, comme mon adversaire : Le sieur de Beaumarchais se croyait une mauvaise cause, il a donné de l’argent à la femme de son juge ; donc il a voulu le corrompre.

Nous tâcherons d’être plus conséquents. Il est bien prouvé, dirai-je, que voilà deux déclarations extorquées à le Jay par M. Goëzman, dont l’une est fausse, l’autre insidieuse, et toutes deux fabriquées en connaissance de cause : quel en est le principe ? le voici.

M. Goëzman savait fort bien avec quelle clef sa femme m’avait ouvert son cabinet ; et sur ce fait, il me croyait auteur de quelques propos fâcheux pour lui, qui couraient le monde. Si je l’étais ou non, ce n’est pas ce que j’examine ici ; mais comme il le croyait, il a voulu s’en venger cruellement ; pour s’en venger, il fallait commencer par s’en plaindre ; pour avoir ce droit, il fallait pouvoir les donner pour calomnieux ; pour y parvenir, il fallait me conduire à nier que j’eusse fait un sacrifice d’argent ; pour m’y amener, il fallait m’effrayer par une plainte en corruption de juge ; pour la former, il fallait me dénoncer au parlement ; pour me dénoncer, il importait d’avoir une déclaration qui m’inculpât ; enfin, pour l’obtenir, il était nécessaire de tromper madame Goëzman sur les conséquences de sa dénégation, et le Jay sur celles de ses déclarations : c’est ce qu’on a fait ; et nous voilà, vous et moi, parvenus au point d’où l’on est parti pour me dénoncer au parlement comme corrupteur de juge et calomniateur.

Et le dilemme dont on espérait que je ne pourrais jamais sortir est celui-ci : S’il nie d’avoir donné de l’argent, on lui dira : Vous avez donc calomnié en répandant qu’on l’a reçu ? S’il avoue les sacrifices : Vous avez donc voulu corrompre en les faisant ? Ainsi enveloppé d’un double filet, il ne pourra s’échapper de la corruption qu’en tombant dans la calomnie, et réciproquement ; et nous le tenons, et nous le ferons punir.

Et puis ils se dépitent, ils piétinent comme des enfants, de ce que je ne me tiens pas pour battu par ce mauvais raisonnement, et de ce que j’ai l’audace d’en faire un meilleur devant mes juges, où, sans nier l’argent ni les propos, je vais droit à ma justification par le chemin le plus court, celui de la vérité.

Vous étiez mon rapporteur, il me fallait absolument des audiences ; on les mettait à prix chez vous. J’ai ouvert ma bourse ; on a tendu les mains. Les audiences ont manqué ; l’argent a été rendu. Quinze louis sont restés égarés, on s’est chamaillé : cela s’est su, parce qu’il n’y a point de mouvement sans un peu de bruit ; on en a ri, parce que la perte de mon procès n’intéressait personne ; et là-dessus vous avez fait tout ce que je viens de prouver que vous avez fait.

Et parce que je discute publiquement une affaire que vous espériez faire juger secrètement, vous me donnez partout pour un homme odieux, turbulent, à qui l’autorité devrait interdire, sinon le feu et l’eau…, du moins l’encre et la presse. Certes, monsieur, nous nous faisons, vous et moi, des reproches bien contraires, à la vérité dans des cas très-différents. L’exemple que je vous donne ici, je l’aurais reçu de vous avec reconnaissance ; et quand vous fûtes mon rapporteur, si vous eussiez étudié mon procès comme vous me reprochez d’éplucher votre conduite, je n’aurais pas perdu cinquante mille écus d’après votre avis, et vous ne seriez pas aujourd’hui dans l’embarras de répondre. Que faire donc ? M’arrêter parce que j’ai raison ? ceci n’est pas une affaire d’autorité ; supprimer mon mémoire parce qu’il est conséquent ? il faudrait toujours en venir à discuter ce qu’il contient, puisque nous sommes en justice réglée ; et, comme dit un grave auteur, brûler n’est pas répondre : quoi donc ? recourir à l’autorité, pour me réduire au silence ? Allez, monsieur, je suis trop votre ennemi pour ne pas vous conseiller de le tenter. Après vous avoir bien démasqué, j’aurais le plaisir d’entendre dire de vous, à tous les honnêtes gens : Il a trouvé l’adversaire meilleur à écarter qu’à combattre, et ses objections plus faciles à étouffer qu’à résoudre.

En attendant, passons à l’examen de votre dénonciation contre moi.

Je ne donnerai la pièce qu’en substance, parce que je n’ai pu que la parcourir, rapidement encore, pendant que le greffier écrivait mes dires sur vos déclarations attachées à la même liasse, que j’avais l’air d’examiner uniquement.

Mais le sens m’en a trop frappé pour que je craigne de l’altérer en la rapportant. La voici :

DÉNONCIATION
de m. goëzman au parlement.

(Après un préambule inutile à mon affaire, il continue ainsi :)… Je me vois forcé de dénoncer à la cour une de ces voies de séduction que la mauvaise foi des plaideurs met en usage pour corrompre les juges ou ceux qui les entourent, etc., etc.

Ayant appris que le sieur Caron de Beaumarchais répandait des bruits calomnieux sur mon compte, et voulant m’en éclaircir par moi-même, j’ai reconnu, en interrogeant ma femme, que ledit Caron, après avoir essayé de la séduire par une offre de présents considérables, pour parvenir à gagner mon suffrage dans le procès dont j’étais rapporteur, et qu’il a perdu d’après mon avis, a empoisonné dans le public le mépris et l’indignation avec lesquels ma femme a rejeté ses offres malhonnêtes. J’ai fait venir ensuite l’agent qui avait eu la faiblesse de se rendre négociateur de ces présents, et qui, peut-être moins armé contre la séduction que ma femme, a tout déclaré devant moi et devant d’autres personnes respectables, etc., etc.

Comme je sais que le pardon des offenses est une des premières vertus des magistrats, je ne me rends point l’accusateur du sieur de Beaumarchais, pour qu’on ne me taxe pas d’avoir fait cette dénonciation par esprit de vengeance ou de ressentiment : mais si la cour se trouvait offensée qu’un plaideur eût tenté de corrompre un de ses membres pour gagner son suffrage et l’eût ensuite calomnié, elle serait la maîtresse, etc., etc.

Signé Goëzman.

Ainsi donc vous ne m’accusez pas, monsieur, vous me dénoncez seulement à la cour, comme corrupteur et calomniateur : c’était bien le moins que pût faire un homme généreux comme vous l’êtes, mais aussi grièvement offensé.

En vous rendant grâces de cet excès d’honnêteté, je vais procéder avec vous d’une façon plus noble encore : car je ne vous dénoncerai ni ne vous accuserai ; et cependant vous allez voir s’il y a lieu à l’un et à l’autre.

Quoi, monsieur, j’ai voulu vous corrompre !

Est-ce bien sérieusement que vous l’avez dit ? Eh mais ! l’intervalle de sept personnes entre vous et moi que j’ai établi dans mon premier mémoire, et le raisonnement qui le suit, ne vous ont donc pas convaincu que je n’ai pu ni dû, d’aussi loin, former l’absurde projet de vous corrompre ?

J’ai voulu gagner votre suffrage ! Moi ?

Ceci vaut la peine d’être examiné. Lorsque vous avez voulu savoir si j’avais cherché à vous corrompre ou non, qui avez-vous interrogé ? Madame Goëzman. Voulant m’en éclaircir par moi-même, j’ai reconnu, en interrogeant ma femme, etc… C’est donc uniquement sur la foi de madame Goëzman que vous m’avez dénoncé pour avoir voulu gagner votre suffrage ? Mais cette même dame, dans son récolement que vous lui avez dicté, auquel elle entend se tenir, comme ayant eu, ce jour-là de prédilection, l’esprit aussi net que le corps, la tête aussi libre que la démarche, a fait écrire cette phrase remarquable : Je déclare que le Jay ne m’a pas présenté d’argent pour gagner le suffrage de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible, mais qu’il sollicitait seulement des audiences pour le sieur de Beaumarchais.

Or, si elle a dit vrai dans le récolement, vous avez donc dit faux dans la dénonciation ? si elle avait sa tête à elle en dictant au greffier que le Jay ne sollicitait que des audiences, elle ne l’avait donc pas en vous assurant qu’il cherchait à vous corrompre en mon nom, par son canal ? Mais vous êtes le mari de cette dame : eh ! qui doit savoir aussi bien que vous quand on peut compter ou non sur ses paroles ? Dans l’hypothèse raisonnable d’un ménage aussi bien uni que le vôtre, un mari peut-il se tromper ? Que n’attendiez-vous quelques jours pour minuter cette fatale dénonciation ? Vous n’auriez pas compromis votre équité devant la cour. Il est dur aujourd’hui de ne pouvoir vous sauver de la mauvaise foi qu’en avouant une imprudence également impardonnable à l’époux et au magistrat !

Vous dites qu’elle a rejeté l’or avec indignation et mépris ?

Il ne vous souvient donc plus qu’il est prouvé au procès que, loin d’avoir montré mépris ni indignation pour le rouleau, elle est convenue les avoir reçus, serrés et gardés au moins un jour et une nuit ? Cette dénonciation-là ne brille pas par l’exactitude et cependant c’est d’après elle que je suis décrété !

Et le Jay vous a, dites-vous, certifié les mêmes choses que madame Goëzman ?

Mais lui en se rétractant, et moi en vous discutant, nous avons assez bien établi, ce me semble, que vous aviez instigué ce malheureux à publier, à son escient et au vôtre, une horrible fausseté verbalement et par écrit. Cependant vous êtes libre, et je suis décrété !

Ensuite vous prétendez que je vous ai calomnié ?

Quand j’aurais dit à tout le monde ce qui s’était passé entre madame Goëzman et le Jay, n’est-il pas prouvé maintenant que je n’aurais calomnié personne. Mais lorsque vous m’avez dénoncé, vous ne pouviez savoir si j’en avais parlé, puisqu’aujourd’hui que l’instruction est finie, ce fait n’a pas même été articulé une seule fois au procès : ainsi, soit que j’en eusse parlé ou non, en me dénonçant comme calomniateur, il est bien prouvé que c’est vous qui m’avez calomnié. Oh ! la misérable dénonciation !

Enfin, avec une ostentation de générosité qui n’en impose à personne, vous faites remarquer à la cour que vous ne voulez pas vous rendre mon accusateur ; lorsque sur-le-champ vous m’accusez devant elle, en disant : Mais si la cour se trouvait offensée qu’un plaideur eût tenté de corrompre un de ses membres pour gagner son suffrage, elle serait maîtresse, etc., etc. Pour le corrompre ! pour gagner son suffrage ! cette phrase a bien de l’attrait pour vous ! je croyais vous en avoir dégoûté. Mais qu’est-ce que je dis ? votre dénonciation était faite avant la procédure, et je vous rends bien la justice de croire que, si elle était à faire aujourd’hui, vous vous en abstiendriez ; vous rougiriez au moins d’y faire parade de cette première vertu des magistrats, le pardon des offenses, vous qui, pour perdre un homme innocent, osez lui supposer des crimes. Avant d’être généreux, monsieur, il faut être juste.

Eh ! depuis quand le droit de juger les autres dispenserait-il d’être juste soi-même ? disait Cicéron, plaidant contre Verrès devant le peuple romain. Si vous ne réprimiez pas de pareils abus, sénateurs, le puissant ne se mettant au-dessus des lois que pour traiter les faibles comme s’ils étaient au-dessous, il n’y aurait plus de loi pour personne. On verrait le pouvoir substitué au droit, l’arbitraire à la règle ; ou, si l’on retenait encore un vain simulacre de justice, ce serait pour en abuser plus sûrement à la faveur des formes. Les procès se termineraient encore ; mais on ne jugerait plus, on déciderait. Ce désordre né de la corruption l’engendrant bientôt à son tour, on verrait l’avidité pressurer la crainte, et l’argent tenir lieu de tous moyens ; on verrait les suffrages vendus au plus offrant, et les raisons de chacun évaluées au poids de son or : on ne compterait plus les voix, mais les sesterces[11] : le péculat effronté siégerait sans pudeur, et la frayeur de perdre, ou l’espoir de dépouiller, y soumettant également les bons et les méchants, on serait enfin parvenu au dernier degré de la corruption universelle, et l’État serait dissous.

Le sénat entendit l’orateur. Il condamna Verrès, et tout le peuple applaudit. Mais Verrès n’attendit pas son jugement. Que manque-t-il à ma cause ? Un défenseur plus éloquent : elle est juste, et semblable à celle des Siciliens. Le parlement écoute mon plaidoyer, et les Français ont des mains pour applaudir comme le peuple de Rome.

Puisque le sénat, le parlement, Cicéron, Verrès, vous et moi, nous convenons tous qu’il faut être juste, nous expliquerez-vous enfin, monsieur, la conduite que le Jay, dans ses interrogatoires, assure que vous avez tenue envers lui, depuis qu’il vous a fait ces deux monstrueuses déclarations ? Écoutons-le encore parler lui-même. Sa naïveté a une grâce qui me charme toujours. Hélas ! c’est elle qui a touché le parlement. Aussi éclairés qu’équitables, les juges ont reconnu, même avant les preuves, au ton simple et vrai qui règne dans ses réponses, qu’elles étaient dépouillées d’artifice, et ils l’ont remis en liberté.

Le Jay interrogé s’il n’a pas été, depuis la seconde déclaration, chez M. Goëzman, a répondu que ce magistrat l’a envoyé chercher une troisième fois ; que, le lendemain matin, il rencontra le magistrat au coin de la rue de l’Étoile, à pied, venant au Palais, suivi d’un seul domestique, et qu’il lui dit : Monsieur, je venais à vos ordres ; qu’à cela M. Goëzman, toujours marchant, répondit, d’un ton amical : Mon cher monsieur, je vous ai envoyé chercher, pour vous dire que vous soyez sans inquiétude ; j’ai arrangé les choses de manière que vous ne serez entendu au procès que comme témoin, et non comme accusé ; que lui, accusé, répliqua : Monsieur, je vous suis obligé ; mais je venais aussi pour vous dire la vérité comme elle est. La vérité est que je n’ai consenti à mentir dans les deux déclarations que par les vives sollicitations de madame, en l’assurant bien que si l’on me faisait aller en justice, je ne soutiendrais jamais le mensonge qu’on me faisait faire ; et qu’elle m’a toujours répondu : N’ayez pas peur ; ce que nous exigeons de vous n’est que pour faire taire cette canaille sur les quinze louis ; cela n’ira pas plus loin : et vous savez bien, monsieur, que quand M. le premier président m’en a parlé l’autre jour devant vous, j’étais tout tremblant, à cause de votre présence qui m’empêchait de lui dire la vérité ; et qu’alors il remit devant les yeux de M. Goëzman les choses telles qu’elles s’étaient passées sur les cent louis, la montre et les quinze louis, et telles qu’il nous les a dites dans le présent interrogatoire ; que M. Goëzman l’écoutait impatiemment, et finit pur lui dire : J’en suis fâché pour vous, mais il n’est plus temps : (il n’est plus temps !) vous avez fait deux déclarations, et ma femme vous en soutiendra le contenu jusqu’à la fin : si vous variez, ce sera tant pis pour vous.

« Qu’en ce moment étant arrivés au Pont-Rouge, M. Goëzman lui dit : Monsieur le Jay, il n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble : quittez-moi ici ; et qu’ils se quittèrent. » Et le bon le Jay ajoute : « Nous parlions si haut, que le domestique a dû tout entendre : il dira bien si je dis vrai, ou non. » Comme ce seul trait peint un homme naïf ! il prend à témoin le valet de M. Goëzman ! Ô bon le Jay !

Ceci me rappelle qu’à sa confrontation avec madame Goëzman, ne trouvant plus de ressources dans son éloquence contre les dénégations obstinées de la dame sur les quinze louis, il lui dit, avec la chaleur ingénue d’un écolier : Si vous ne voulez pas convenir, madame, que vous avez les quinze louis, je suis donc un fripon, moi qui vous les ai remis ? Mais, quoiqu’il répétât cette phrase trois ou quatre fois, jamais madame Goëzman n’eut le courage de lui répondre nuire chose, sinon : Je ne dis pas que vous soyez un fripon : mais vous êtes une grosse bête, une franche tête à perruque : et, grâce à l’équité de M. de Chazal, ce trait important fut couché par écrit. Plus outré encore, il lui disait un moment après, et toujours sur ces quinze louis : Hé bien ! madame, prenons-nous à bras-le-corps et jetons-nous par la fenêtre ; on verra bien en bas qui de nous deux était le menteur. Ou la main dans le feu, madame ; comme il vous plaira : choisissez. Je ne sais si cela fut écrit. Il serait malheureux qu’on y eût manqué. En tout cas, je ne doute point que M. de Chazal, commissaire-rapporteur, qui était présent, ainsi que le greffier, ne rende compte à la cour de l’effet qu’ont dû produire sur lui ces circonstances, qui me paraissent à moi de la plus grande force, pour discerner la vérité du mensonge. On se doute bien que madame Goëzman n’acceptait rien, parce qu’en effet rien n’était acceptable. Mais que le refus ici est loin d’ôter le prix à ces provocations naïves et fougueuses !

Après avoir parlé des naïvetés du sieur le Jay, faut-il en taire une excellente de madame Goëzman, que le rapporteur eut aussi l’équité de faire écrire ? Le Jay, reprochant à la dame qu’elle était cause de tout le mal, lui disait : « Cela ne fût pas arrivé, madame, si vous eussiez voulu croire M. de Sartines lorsque vous lui montrâtes devant moi la première déclaration, et qu’en la parcourant légèrement il vous dit : À votre place, madame, je laisserais tout cela ; ce sont de mauvais propos qui, n’ayant pas de fondement, tomberont d’eux-mêmes. » Madame Goëzman, entraînée par la chaleur de le Jay, répond sans y songer : Et vous, bête que vous êtes, si vous aviez soutenu que cela n’était pas vrai, comme je vous l’avais dit, nous ne serions pas ici. Ce trait ne fut pas plutôt échappé, qu’elle fit tous ses efforts pour empêcher au moins qu’on ne l’écrivît : mais le Jay le demanda avec tant d’instances, que celles de madame Goëzman furent inutiles ; et tout fut écrit exactement. En général, la plus scrupuleuse exactitude a présidé à l’instruction de ce procès bizarre : ce faible hommage que je rends à l’intégrité des rapporteurs est d’autant moins équivoque de ma part, qu’on ne me soupçonnera pas de le prodiguer légèrement et sans choix.

Finissons : la sueur me découle du front, et je suis essoufflé d’avoir parcouru d’un trait une carrière aussi fatigante. Attaqué dans la nuit, usant du droit d’une défense légitime, je viens de m’élancer sur celui qui me frappait, le saisir au collet, m’y cramponner, l’entraîner, malgré sa résistance, au plus prochain fanal, et ne l’abandonner au bras qui veille à la sûreté commune qu’après l’avoir bien reconnu et fait connaître aux autres. Arrêtons-nous donc, et posons la plume, en attendant qu’on nous réponde. Bien remonté pour souffrir, et prêt à recommencer, je ne dirai pas, comme M. Goëzman : Il n’est plus temps. Il sera toujours temps pour moi.

Il n’est plus temps ! cette horrible phrase a ranimé mes forces. Il n’est plus temps ? Quoi ! monsieur, il arrive un moment où il n’est plus temps de dire la vérité ! Un homme a signé, par faiblesse pour vous, une fausse déclaration qui peut perdre à jamais plusieurs honnêtes gens ; et parce que son repentir nuirait à vos ressentiments, il n’est plus temps d’en montrer ! Voilà de ces idées qui font bouillir ma cervelle et me soulèvent le crâne. Il n’est plus temps ! Et vous êtes magistrat ! Où sommes-nous donc, grand Dieu ? Oui, je le dis, et cela est juste ; il faudrait pendre le Jay s’il eût été capable d’inventer à son interrogatoire : Il n’est plus temps. Mais, puisque ces terribles mots ont frappé plusieurs fois l’oreille des juges, et que le Jay, loin de descendre au cachot, a été remis en liberté le même jour, on a donc senti qu’il ne les avait pas inventés. — On a fait plus, on a réglé l’affaire à l’extraordinaire. — Je vous entends, et j’en rends grâce au parlement. Mais voilà, sans mentir, de terribles phrases attribuées à M. Goëzman.

Et celle-ci : Mon cher monsieur le Jay, soyez sans inquiétudes : j’ai arrangé les choses de façon que vous ne serez entendu que comme témoin au procès, et non comme accusé. Vous avez arrangé les choses, monsieur ! Dépositaire de la balance et du glaive, vous avez donc pour l’une deux poids et deux mesures, et vous retenez l’autre ou l’enfoncez, à votre choix : de façon qu’on est témoin si l’on dit comme vous, accusé si l’on s’en écarte : innocent ou coupable ainsi qu’il vous convient ? Pour ce trait-là, par exemple, comme il ne peut tomber dans la tête de personne, je défie à le Jay de l’inventer en cent ans. Vous nous l’avez bien dit, madame le Jay, avec une naïveté digne du temps patriarcal : Mon mari n’a pas assez d’esprit pour faire toutes ces belles phrases-là. Félicitez-vous, certes, de ce qu’il n’a pas l’esprit d’en faire de pareilles.

Et cette autre : Vous avez fait deux déclarations : ma femme vous en soutiendra le contenu jusqu’à la fin. Non, non, le Jay, bon courage ! elle ne les soutiendra pas ; ou, si elle les soutient, elle se coupera, dira noir, dira blanc, avouera tout, se rétractera, n’aura qu’une conduite déplorable ; elle et son conseil perdront la tête ; heureux encore si l’effet pouvait en être nul ! Enfin, ne trouvant plus de ressources dans leur art, ils finiront par mettre la nature au procès, pour se tirer d’affaire.

Et cette autre phrase : Si vous variez, ce sera tant pis pour vous. Ne le croyez pas, bon le Jay. Écoutez l’aigle du barreau : que vous dit Me Gerbier ? Ce que vous avez de mieux à faire, monsieur, est de revenir à la vérité. Si ce célèbre avocat n’a fait que son devoir en conseillant ainsi le Jay, dans quelle classe rangerons-nous donc l’avis du magistrat ? Si vous variez, ce sera tant pis pour vous. Quoi donc ! il sera décrété ? vous l’accablerez de votre crédit ? Marin opinera pour qu’il soit sacrifié ? N’importe : il aura dit la vérité. La Gazette n’est pas l’Évangile ; et, grâces au ciel, M. Goëzman n’est pas le parlement.

Et cette autre phrase enfin qui achève le tableau : Monsieur le Jay, il n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble : quittez-moi ici. On saurait que vous m’avez parlé ; d’après ce que vous m’avouez, si contraire à ma dénonciation, il faudrait que j’agisse de façon ou d’autre ; quittez-moi ici. Si l’on pouvait soupçonner cette nouvelle explication entre nous, cela me donnerait de nouveaux torts ; il n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble : quittez-moi ici. Je vous ai volontiers écouté dans l’île Saint-Louis, où il passe peu de monde ; mais après le Pont-Rouge, sur la route du Palais, cela tire à conséquence pour moi, le pays est trop peuplé : quittez-moi ici. Le Jay le quitta. Je le quitte aussi.

Caron de Beaumarchais.

MM. Doé de Combault, de Chazal, rapporteur.


D’après l’exposé de mon premier mémoire et les preuves annoncées dans le présent supplément, que j’ai acquises par la lecture de la procédure lors des confrontations, je demande si la plainte rendue contre moi est fondée ; si je n’ai pas droit d’espérer une décharge entière ; et quelle voie je dois prendre pour obtenir des dommages-intérêts contre mon dénonciateur.

Signé : Caron de Beaumarchais.
  1. Ma confiance en l’équité de mes juges paraîtra bien plus courageuse encore quand on saura que, par une bizarrerie remarquable dans tous les événements de ma vie, à l’instant même où je suis aux pieds du parlement pour lui demander justice contre M. Goëzman, je suis forcé de solliciter au conseil du roi la cassation de l’arrêt du parlement rendu sur le rapport et d’après l’avis de M. Goëzman, qui m’a fait perdre cinquante mille écus ; quand on saura que ma requête est admise, et que j’ai déjà obtenu au conseil un arrêt de soit communiqué. Mais c’est ainsi que des juges doivent être honorés. Si la loi permet de se pourvoir en cassation d’arrêt, ce n’est pas que les tribunaux soient iniques, c’est que les affaires ont deux faces, et que les juges sont des hommes.
  2. J’attends en ce moment quatre ou cinq mémoires contre moi annoncés dans les papiers publics. Il en a déjà paru deux : l’un du sieur Baculard d’Arnaud, l’autre du gazetier de France. Dans ce dernier, après quelques plaintes sur la fausseté des calomnies et l’indécence des outrages répandus dans un libelle signé, dit-on, Beaumarchais Malbête entreprend de se justifier par un petit manifeste, signé Marin, qui n’est pas Malbête. M. Goëzman les distribue tous deux ; c’est chez lui que j’ai fait prendre les exemplaires que j’en ai.
  3. Madame Goëzman, étant fille, s’appelait mademoiselle Jamar ; mais il n’est pas vrai qu’elle fût comédienne à Strasbourg quand M. Goëzman l’épousa, comme le dit faussement le gazetier de la Haye, qui n’épargne pas plus les juges que les plaideurs.
  4. Sans l’extrême importance de cette citation, j’aurais omis par décence l’étrange moyen de madame Goëzman, et je me garderais bien de peser sur des détails que mon respect pour les dames désavoue.
  5. Toutes ces citations sont des efforts de mémoire, et le fruit des notes que j’ai faites en sortant de chaque confrontation, où toutes les pièces m’ont passé sous les yeux. Peut-être y a-t-il quelques légères différences entre les paroles ; mais je certifie que le sens y est conservé avec la plus grande fidélité.
  6. Il est bon de savoir qu’aussitôt que le décret a été lancé contre madame Goëzman, son mari a cru qu’il ne pouvait plus honnêtement communiquer avec elle (car, comme dit Le sieur Marin, d’après ce magistrat, il ne faut pas que la femme de César soit soupçonnée) : et il a jugé qu’il était de sa délicatesse qu’elle fût reléguée au couvent.

    Quant au repas que la femme de de César va prendre chez son mari trois ou quatre fois la semaine, ces réunions légitimes ne prouvent qu’une tendresse conjugale supérieure aux obstacles, et qui sait tout aplanir. Et quant aux belles phrases du récolement, elles ne sont que le fruit d’un commerce habituel avec un savant homme, sans qu’on doive induire ni des visites de sa femme, ni des apophthegmes du mari, qu’ils aient eu ensemble aucune communication, arrangement, conseil, ni préparation, relativement au procès : car il ne faut pas oublier que la femme de César n’a été enfermée au couvent par son mari, à l’instant de son décret, que pour qu’on ne pût jamais soupçonner César de se concerter avec elle.

    Autre trait de délicatesse, qui ne dépare pas le premier, M. et madame Goëzman, ayant lu dans mon mémoire que j’avais donné 6 livres à un domestique, dans une des vingt-deux stations que j’ai faites à leur porte, ont fait monter le mari de leur portière, et lui ont dit : Si c’est votre femme ou vous qui avez reçu ces 6 livres, nous

    vous ordonnons de les reporter à M. de Beaumarchais, ou d’en aller exiger une attestation que vous n’avez rien reçu. Nous ne voulons pas qu’il se fasse de petites vilenies dans notre maison. Tel est le

    compte fidèle que cet homme est venu me rendre. Touché d’un procédé si noble, et ne voulant pas surtout en ravir l’honneur à qui il appartient, j’ai commencé par exiger de cet homme une déclaration par écrit qu’il venait de la part de ses maîtres. Alors, ne doutant plus que mon attestation ne fût d’une grande utilité à M. Goëzman, en

    ennemi généreux, la voici telle que je l’ai donnée :

    « Je déclare que le nommé le Riche, soi-disant portier de M. et de madame Goëzman, s’est présenté chez moi, avec ordre de ses maîtres de me rendre ce qu’il avait reçu de moi, dans le nombre de fois que j’ai assiégé la porte de M. Goëzman, lorsqu’il était mon rapporteur, ou de me demander l’attestation qu’il n’en a rien reçu. Je la lui remets volontiers, parce que j’ai seulement dit, dans mon mémoire, que j’avais donné 6 francs à un domestique, etc. Comme ce fut M. de… qui les remit, je ne pourrais pas reconnaître celui qui les a reçus, et à qui je les laisse. Observant qu’il est bien singulier que madame Goëzman mette une affectation puérile de délicatesse à me faire rendre six francs par un domestique à qui je ne les demande pas, elle qui en nie trois cent soixante qu’elle a exigés et reçus de le Jay, et que je lui demande sans pouvoir les obtenir.

    À Paris, ce 1er octobre 1773.

    « Signé Caron de Beaumarchais. »

  7. Tous les mots écrits en italiques dans cette déclaration, figurée sur la copie du commis, sont ceux qui manquent à celle de le Jay, ce qui sera discuté dans un moment.
  8. Le sieur Bertrand dont il s’agit ici est le même qui n’a consenti à être désigné dans mon premier mémoire que sous le nom de d’Airolles. En répondant au sieur Marin, nous aurons occasion d’expliquer sur cette fantaisie du sieur Bertrand d’Airolles, qui a précédé de quelques jours le service qu’il a rendu au sieur Marin, de lui accorder une lettre dont celui-ci espère tirer le plus grand avantage contre moi : ce qu’il faudra voir.
  9. La réponse la plus désolante à la déploration du sieur Baculard d’Arnaud, conseiller d’ambassade, est d’y opposer sa confrontation avec moi : j’attends pour le faire que le sieur Marin, gazetier de France, ait publié son mémoire et la lettre qu’il s’est fait écrire par le sieur Bertrand d’Airolles, négociant marseillais, afin qu’ils aient chacun ce qui leur est dû, dans un seul mémoire qui ne se fera pas attendre ; on peut y compter.
  10. Ces horreurs furent envoyées au gazetier de la Haye, pendant le fort des plaidoiries du légataire de M. Duverney contre moi. On dit que toutes ces gazettes sont soumises à l’inspection du sieur Marin, auteur de celle de France. Puisque l’équité même d’un tel censeur ne peut purger ces écrits de pareilles infamies, il ne reste de ressources aux gens outragés que de déférer les méchants à l’indignation publique.
  11. Monnaie romaine.