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Œuvres complètes de Béranger/Les Dix Mille francs

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LES DIX MILLE FRANCS


LA FORCE, 1829


Air : T’en souviens-tu, etc.,
ou vaudeville de Taconnet (Air noté )


Dix mille francs, dix mille francs d’amende l !
Dieu ! quel loyer pour neuf mois de prison !
Le pain est cher et la misère est grande,
Et pour longtemps je dîne à la maison.
Cher président, n’en peut-on rien rabattre ?
« Non ! non ! jeûnez et vous et vos parents.
« Pour fait d’outrage aux enfants d’Henri-Quatre m,
« De par le Roi, payez dix mille francs. »

Je paierai donc ; mais, las ! que va-t-on faire
De cet argent que si bien j’emploierais ?
D’un substitut sera-t-il le salaire ?
D’un conseiller paiera-t-il les arrêts ?
Déjà s’avance une main longue et sale :
C’est la police et ses comptes courants.
Quand sur ma muse on venge la morale n,
Pour les mouchards comptons deux mille francs.

Moi-même ainsi partageant ma dépouille,
Sur mon budget portons les affamés.
Au pied du trône une harpe se rouille :

Bardes du sacre, êtes-vous enrhumés o ?
Chantez, messieurs, faites pondre la poule ;
Envahissez croix, titres, biens et rangs.
Dût-on encor briser la sainte Ampoule,
Pour les flatteurs comptons deux mille francs.

Que de géants là bas je vois paraître p !
Vieux ou nouveaux, tous nobles à cordons.
Fiers de servir, ils font au gré du maître
Signes de croix, saluts ou rigodons.
À tout gâteau leur main fait large entaille :
Car ils sont grands, même infiniment grands.
Ils nous feront une France à leur taille.
Pour ces laquais comptons trois mille francs.

Je vois briller chapes, mitres et crosses,
Chapeaux pourprés, vases d’argent et d’or ;
Couvents, hôtels, valets, blasons, carrosses.
Ah ! saint Ignace a pillé le trésor.
De mes refrains l’un des siens qui le venge,
Promet mon âme aux gouffres dévorants q.
Déjà le diable a plumé mon bon ange r.
Pour le clergé comptons trois mille francs.

Vérifions, la somme en vaut la peine :
Deux et deux quatre ; et trois, sept ; et trois, dix.
C’est bien leur compte. Ah ! du moins La Fontaine,
Sans rien payer fut exilé jadis s.
Le fier Louis eût biffé la sentence
Qui m’appauvrit pour quelques vers trop francs.
Monsieur Loyal, délivrez-moi quittance t ;
Vive le Roi ! voilà dix mille francs u.




l. Dix mille francs, dix mille francs d’amende !

Le 10 décembre 1828, je fus condamné à neuf mois de prison et à 10,000 francs d’amende.

m. « Pour fait d’outrage aux enfants d’Henri-Quatre.

Je fus condamné pour outrage à la personne du Roi et à la famille royale.

n. Quand sur ma muse on venge la morale.

Je fus aussi condamné pour atteinte à la morale publique.

o. Bardes du sacre, êtes-vous enrhumés ?

La chanson du sacre de Charles-le-Simple fut la cause première de ma condamnation.

La sainte Ampoule brisée en 93, sur la place publique de Reims, fut retrouvée miraculeusement pour le sacre de Charles X. Je ne sais qui a eu l’honneur de cette invention.

p. Que de géants là bas je vois paraître !

Allusion à la chanson des Infiniment petits, seconde cause de ma condamnation.

q. Promet mon âme aux gouffres dévorants.

Un prédicateur, dans une des principales églises de Paris, fit une sortie contre moi, après ma condamnation, et dit que la peine qu’on m’infligeait ici bas n’était rien auprès de celle qui m’attendait en enfer.

r. Déjà le diable a plumé mon bon ange.

L’Ange gardien, prétexte de ma condamnation pour atteinte à la morale publique : on ne voulut pas ne faire porter le jugement que sur des chansons politiques, et on n’osa pas incriminer les chansons contre les jésuites : il fallut bon gré mal gré que l’Ange gardien payât pour toutes.

s. Sans rien payer fut exilé jadis.

Le dévouement de La Fontaine pour Fouquet le fit exiler en Touraine, avec son cousin Jeannard ; on doit à cet exil les lettres de La Fontaine à sa femme. On y voit que le lieutenant-criminel leur fournit de l’argent pour le voyage. Les temps sont bien changés.

t. Monsieur Loyal, délivrez-moi quittance.

M. Loyal, l’huissier de Tartufe.

u. Vive le Roi ! voilà dix mille francs.

Il y a ici une inexactitude. Ce n’est point 10,000, mais 11,250 francs qu’on m’a fait payer, grâce au dixième de guerre et aux frais judiciaires.



Air noté dans Musique des chansons de Béranger :


LES DIX MILLE FRANCS.

Air : T’en souviens-tu ?
No 266.


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MÊME CHANSON,
Air du vaudeville de Préville et Taconnet.
No 266 bis.


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