Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol1/Pensées/Article 18

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Hachette (Œuvres complètes tome Ip. 336-341).


ARTICLE XVIII.[1]


1.

La plus grande des preuves de Jésus-Christ sont les prophéties. C’est aussi à quoi Dieu a le plus pourvu ; car l’événement qui les a remplies est un miracle subsistant depuis la naissance de l’Église jusques à la fin. Aussi Dieu a suscité des prophètes durant seize cents ans ; et, pendant quatre cents ans après, il a dispersé toutes ces prophéties, avec tous les juifs qui les portoient, dans tous les lieux du monde. Voilà quelle a été la préparation à la naissance de Jésus-Christ, dont l’Évangile devant être cru de tout le monde, il a fallu non-seulement qu’il y ait eu des prophéties pour le faire croire, mais que ces prophéties fussent par tout le monde, pour le faire embrasser par tout le monde.

Prophéties. — Quand un seul homme auroit fait un livre des prédictions de Jésus-Christ[2], pour le temps et pour la manière, et que Jésus-Christ seroit venu conformément à ces prophéties, ce seroit une force infinie. Mais il y a bien plus ici. C’est une suite d’hommes, durant quatre mille ans, qui, constamment et sans variation, viennent l’un ensuite de l’autre prédire ce même avènement. C’est un peuple tout entier qui l’annonce, et qui subsiste pendant quatre mille années, pour rendre en corps témoignage des assurances qu’ils en ont, et dont ils ne peuvent être détournés par quelques menaces et persécutions qu’on leur fasse : ceci est tout autrement considérable.


2.

Prophéties. — Le temps, prédit par l’état du peuple juif, par l’état du peuple païen, par l’état du temple, par le nombre des années. Il faut être hardi pour prédire une même chose en tant de manières.

Il falloit que les quatre monarchies idolâtres ou païennes, la fin du règne de Juda et les soixante-dix semaines arrivassent en même temps, et le tout avant que le deuxième temple fût détruit.

Prédictions. — Qu’en la quatrième monarchie, avant la destruction du second temple, avant que la domination des juifs fût ôtée, en la septantième semaine de Daniel, pendant la durée du second temple, les païens seroient instruits, et amenés à la connoissance du Dieu adoré par les juifs ; que ceux qui l’aiment seroient délivrés de leurs ennemis, et remplis de sa crainte et de son amour.

Et il est arrivé qu’en la quatrième monarchie, avant la destruction du second temple, etc., les païens en foule adorent Dieu, et mènent une vie angélique ; les filles consacrent à Dieu leur virginité et leur vie ; les hommes renoncent à tous plaisirs. Ce que Platon n’a pu persuader à quelque peu d’hommes choisis et si instruits, une force secrète le persuade à cent milliers d’hommes ignorans, par la vertu de peu de paroles.

Les riches quittent leur bien, les enfans quittent la maison délicate de leurs pères pour aller dans l’austérité d’un désert, etc. (Voyez Philon, juif). Qu’est-ce que tout cela ? C’est ce qui a été prédit si longtemps auparavant. Depuis deux mille ans[3], aucun païen n’avoit adoré le Dieu des juifs ; et dans le temple prédit, la foule des païens adore cet unique Dieu. Les temples sont détruits, les rois se soumettent à la croix. Qu’est-ce que tout cela ? C’est l’esprit de Dieu qui est répandu sur la terre.

Sainteté.Effundam spiritum meum[4]. Tous les peuples étoient dans l’infidélité et dans la concupiscence ; toute la terre fut ardente de charité. Les princes quittent leurs grandeurs ; les filles souffrent le martyre. D’où vient cette force ? C’est que le Messie est arrivé. Voilà l’effet et les marques de sa venue.

Prédictions. — Il est prédit qu’aux temps du Messie, il viendroit établir une nouvelle alliance, qui feroit oublier la sortie d’Égypte, Jérém., xxiii, 5 ; Is., xliii, 16 ; qui mettrait sa loi, non dans l’extérieur, mais dans les cœurs ; que Jésus-Christ mettroit sa crainte, qu n’avoit été qu’au dehors, dans le milieu du cœur. Qui ne voit la lo chrétienne en tout cela ?

Prophéties. — ... Que les juifs réprouveraient Jésus-Christ, et qu’ils seraient réprouvés de Dieu, par cette raison que la vigne élue ne donneroit que du verjus. Que le peuple choisi seroit infidèle, ingrat et incrédule, populum non credentem et contradicentem[5]. Que Dieu les frapperoit d’aveuglement, et qu’ils tâtonneraient en plein midi comme les aveugles, Deut., xxviii, 28.

... Que Jésus-Christ seroit petit en son commencement, et croîtroit ensuite. La petite pierre de Daniel.

... Qu’alors l’idolâtrie seroit renversée ; que ce Messie abattroit toutes les idoles, et ferait entrer les hommes dans le culte du vrai Dieu.

Que les temples des idoles seroient abattus, et que parmi toutes les nations et en tous les lieux du monde, on lui offrirait une hostie pure pas des animaux.

... Qu’il enseignerait aux hommes la voie parfaite.

Et jamais il n’est venu, ni devant, ni après, aucun homme qui ait enseigné rien de divin approchant cela.

... Qu’il seroit roi des juifs et des gentils. Et voilà ce roi des juifs et des gentils, opprimé par les uns et les autres qui conspirent à sa mort dominant des uns et des autres, et détruisant, et le culte de Moïse dans Jérusalem, qui en étoit le centre, dont il fait sa première Église, et le culte des idoles dans Rome, qui en étoit le centre, et dont il fait sa principale Église.

... Alors Jésus-Christ vient dire aux hommes qu’ils n’ont point d’autres ennemis qu’eux-mêmes ; que ce sont leurs passions qui les séparent de Dieu ; qu’il vient pour les détruire, et pour leur donner sa grâce, afin de faire d’eux tous une Église sainte ; qu’il vient ramenei dans cette Église les païens et les juifs ; qu’il vient détruire les idoles des uns, et la superstition des autres.

A cela s’opposent tous les hommes, non-seulement par l’opposition naturelle de la concupiscence ; mais, par-dessus tous, les rois de la terre s’unissent pour abolir cette religion naissante, comme cela avoit été prédit (Quare fremuerunt gentes[6]. Reges terræ adversus Christum). Tout ce qu’il y a de grand sur la terre s’unit, les savans, les sages, les rois.

Les uns écrivent, les autres condamnent, les autres tuent. Et, nonobstant toutes ces oppositions, ces gens simples et sans force résistent à toutes ces puissances, et se soumettent même ces rois, ces savans, ces sages, et ôtent l’idolâtrie de toute la terre. Et tout cela se fait par la force qui l’avoit prédit.

... Les juifs, en le tuant pour ne le pas recevoir pour Messie, lui ont donné la dernière marque de Messie. Et en continuant à le méconnoître, ils se sont rendus témoins irréprochables : et en le tuant, et continuant à le renier, ils ont accompli les prophéties. Is., lv, 5 ; lx, 4, etc. ; Ps. lxxi, 11, 18, etc.

(Pendant la durée du Messie[7]). — Ænigmatis[8]. Ézéch., xvii, 2.

Son précurseur. Malach., iii, 1.

Il naîtra enfant. Is., ix, 6.

Il naîtra de la ville de Bethléem. Mich., v, 2. Il paroîtra principalement en Jérusalem et naîtra de la famille de Juda et de David.

Il doit aveugler les sages et les savans, Is., vi, 10 : viii, 14, 15 ; XXIX, 10, etc., et annoncer l’Évangile aux pauvres et aux petits, Is., xxix, 18, 19, ouvrir les yeux des aveugles, et rendre la santé aux infirmes, et mener à la lumière ceux qui languissent dans les ténèbres. Is., lxi, 1.

Il doit enseigner la voie parfaite, et être le précepteur des gentils. Is., lv, 4 ; xlii, 1-7.

... Qu’il doit être la victime pour les péchés du monde. Is., xxxix ; liii, 5, etc.

Il doit être la pierre fondamentale et précieuse. Is., xxviii, 16.

Il doit être la pierre d’achoppement et de scandale. Is., viii, 14. Jérusalem doit heurter contre cette pierre.

Les édifians doivent réprouver cette pierre. Ps. cxvii, 22.

Dieu doit faire de cette pierre le chef du coin[9].

Et cette pierre doit croître en une montagne, et doit remplir toute la terre. Dan., ii, 35.

Qu’ainsi il doit être rejeté, Ps. cviii, 8, méconnu, trahi, vendu, Zach., xi, 12 ; craché, souffleté, moqué, affligé en une infinité de manières, abreuvé de fiel, Ps. lxviii, 22, transpercé. Zach., xii, 10, les pieds et les mains percés, tué, et ses habits jetés au sort.

Qu’il ressusciteroit, Ps. xv, 10, le troisième jour, Osée, vi, 3.

Qu’il monteroit au ciel pour s’asseoir à la droite. Ps. cix, 1.

Que les rois s’armeroient contre lui. Ps. ii, 2.

Qu’étant à la droite du Père, il sera victorieux de ses ennemis.

Que les rois de la terre et tous les peuples l’adoreroient. Is., lx, 14.

Que les Juifs subsisteront en nation. Jérémie.

Qu’ils seront errans, sans rois, etc., Osée, iii, 4, sans prophètes Amos ; attendant le salut, et ne le trouvant point. Is., lix, 9.

Vocation des gentils par Jésus-Christ. Is., lii, 15 ; lv, 5 ; lx, 4, etc., Ps. lxxxi, 11, 18, etc.


3.

Figures. — ... Sauveur, père, sacrificateur, hostie, nourriture, roi, sage, législateur, affligé, pauvre, devant produire un peuple, qu’il devoit conduire, et nourrir, et introduire dans la terre...

Jésus-Christ. Offices. — Il devoit lui seul produire un grand peuple, élu, saint et choisi ; le conduire, le nourrir, l’introduire dans le lieu de repos et de sainteté ; le rendre saint à Dieu ; en faire le temple de Dieu, le réconcilier à Dieu, le sauver de la colère de Dieu, le délivrer de la servitude du péché, qui règne visiblement dans l’homme ; donner des lois à ce peuple, graver ces lois dans leur cœur, s’offrir à Dieu pour eux, se sacrifier pour eux, être une hostie sans tache, et lui-même sacrificateur : devant s’offrir lui-même, son corps et son sang, et néanmoins offrir pain et vin à Dieu…

… Qu’il devoit venir un libérateur, qui écraseroit la tête au démon, qui devoit délivrer son peuple de ses péchés, ex omnibus iniquitatibus ; qu’il devoit y avoir un Nouveau Testament, qui seroit éternel ; qu’il devoit y avoir une autre prêtrise selon l’ordre de Melchisédech ; que celle-là seroit éternelle ; que le Christ devoit être glorieux, puissant, fort, et néanmoins si misérable qu’il ne seroit pas reconnu ; qu’on ne le prendroit pas pour ce qu’il est ; qu’on le rebuteroit, qu’on le tueroit ; que son peuple, qui l’auroit renié, ne seroit plus son peuple ; que les idolâtres le recevroient, et auroient recours à lui ; qu’il quitterait Sion pour régner au centre de l’idolâtrie ; que néanmoins les juifs subsisteroient toujours ; qu’il devoit être de Juda, et quand il n’y auroit plus de roi.


4.

Perpétuité. — Qu’on considère que, depuis le commencement du monde, l’attente ou l’adoration du Messie subsiste sans interruption ; qu’il s’est trouvé des hommes qui ont dit que Dieu leur avoit révélé qu’il devoit naître un Rédempteur qui sauveroit son peuple ; qu’Abraham est venu ensuite dire qu’il avoit eu révélation qu’il naîtrait de lui par un fils qu’il auroit ; que Jacob a déclaré que, de ses douze enfans, il naîtrait de Juda ; que Moïse et les prophètes sont venus ensuite déclarer le temps et la manière de sa venue ; qu’ils ont dit que la loi qu’ils avoient n’étoit qu’en attendant celle du Messie ; que jusque-là elle seroit perpétuelle, mais que l’autre dureroit éternellement ; qu’ainsi leur loi, ou celle du Messie, dont elle étoit la promesse, seroit toujours sur la terre ; qu’en effet elle a toujours duré ; qu’enfin Jésus-Christ est venu dans toutes les circonstances prédites. Cela est admirable.

Si cela est clairement prédit aux juifs, comment ne l’ont-ils pas cru ? où comment n’ont-ils pas été exterminés, de résister à une chose si claire ?

Je réponds : premièrement, cela a été prédit, et qu’ils ne croiroient point une chose si claire, et qu’ils ne seraient point exterminés. Et rien n’est plus glorieux au Messie ; car il ne suffisoit pas qu’il y eût des prophètes ; il falloit que leurs prophéties fussent conservées sans soupçon. Or, etc.


5.

Les prophètes mêlés de choses particulières, et de celles du Messie, afin que les prophéties du Messie ne fussent pas sans preuves, et que les prophéties particulières ne fussent pas sans fruit.

Non habemus regem nisi Cæsarem[10]. Donc Jésus-Christ étoit le Messie, puisqu’ils n’avoient plus de roi qu’un étranger, et qu’ils n’en vouloient point d’autre.

Prophéties. — Les soixante-dix semaines de Daniel sont équivoques pour le terme du commencement, à cause des termes de la prophétie ; et pour le terme de la fin, à cause des diversités des chronologistes. Mais toute cette différence ne va qu’à deux cents ans.

Les prophéties doivent être inintelligibles aux impies, Dan., xii, 10 : Osée, ult., 10 ; mais intelligibles à ceux qui sont bien instruits.

… Les prophéties qui le représentent pauvre[11], le représentent maître des nations. Is., lii, 14, etc. ; liii. Zach., ix, 9.

… Les prophéties qui prédisent le temps, ne le prédisent que maître des gentils, et souffrant, et non dans les nuées, ni juge. Et celles qui le représentent ainsi jugeant et glorieux, ne marquent point le temps.



  1. Article XI de la seconde partie, dans Bossut.
  2. « Sur Jésus-Christ. »
  3. Pascal a écrit en marge : « Nul païen depuis Moïse jusqu’à Jésus-Christ, selon les rabbins mêmes. La foule des païens, après Jésus-Christ, croit les livres de Moïse, et en observe l’essence et l’esprit, et n’en rejette que l’inutile. »
  4. Joel, ii. 28.
  5. Isaïe, lxv, 2.
  6. Ps. II, 1.
  7. « De l’attente du Messie. »
  8. « En énigme. »
  9. Caput anguli.
  10. « Nous n’avons point de roi, si ce n’est César. » Jean, xix, 15.
  11. Jésus-Christ.