Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/005

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 27-30).
V
FRÉDÉRIC OZANAM À SA MÈRE.
Paris, 7 novembre 1831.

Vous me permettez bien, ma bonne mère, de vous faire payer une somme de quatorze sous, pour vous faire savoir des nouvelles de ce pauvre Frédéric que vous et moi connaissons si bien et qui ne se croit pas oublié à Lyon, bien qu’une distance de cent lieues l’en sépare. Ma gaieté passagère a totalement fait naufrage. A présent que me voilà seul, sans distraction, sans consolation extérieure, je commence à sentir toute la tristesse, tout le vide de ma position. Moi, si habitué aux causeries familières, qui trouvais tant de plaisir et de douceur à revoir chaque jour réunis autour de moi tous ceux qui me sont chers, qui avais tant besoin de conseils et d’encouragements, me voilà jeté sans appui, sans point de ralliement dans cette capitale de l’égoïsme, dans ce tourbillon des passions et des erreurs humaines. Qui se met en peine de moi ? Les jeunes-gens de ma connaissance sont trop éloignés de mon domicile pour que je les puisse voir souvent. Je n’ai pour épancher mon âme que vous, ma mère, que vous et le bon Dieu..... Mais ces deux-là en valent bien d’autres!

J’ai mille choses à vous dire, mais par où commencer Vous dirai-je ce que j’ai vu ? non, vous désirez savoir tout d’abord où et comment je me trouve. Le voici je suis établi depuis samedi soir dans ma pension, dans une petite chambre au midi, sur les jardins, fort près du Jardin des plantes. « Tu te trouves donc bien, allez-vous dire. » Pas du tout, je suis fort mécontent, et mes griefs sont nombreux. Je suis éloigné de l’école de droit, des cabinets de lecture, du centre des études et de mes camarades de Lyon; puis ma maîtresse d’hôtel a l’air d’une rusée commère ses paroles et ses manières m’ont fait présumer qu’elle est fort affectionnée pour la bourse des jeunes gens. Enfin, et c’est ma grande raison, la compagnie n’y est point bonne.Il y a des dames et des demoiselles, aussi pensionnaires, qui mangent à table avec nous, tiennent le haut de la conversation et dont les discours et la tournure sont extrêmement communs ; de ma chambre je les entends pousser degrés éclats de rire, car il faut que vous sachiez qu’il est d’usage ici de se réunir le soir pour jouer aux cartes, et l’on me presse de prendre part à ces jeux. Vous pensez bien comme j’ai refusé. Ces gens-là ne sont ni chrétiens ni turcs, je suis le seul qui fasse maigre et par là même exposé à mille quolibets. Il est fort désagréable de se trouver en pareille société. Vous ne direz ce que vous en pensez et ce qu’en pense mon père, et si vous jugez que je prenne d’autres arrangements. Je commence à connaître un peu Paris, malgré la pluie qui est continuelle. J’ai vu le Panthéon, singulier monument, temple païen au milieu d’une ville dont tous les habitants sont chrétiens ou alliées, coupole magnifique, veuve de la croix qui la couronnait si bien, superbe façade dont la couleur sombre indique une origine bien antérieure à son extravagante destination. Que signifie, en effet, un tombeau sans croix, une sépulture sans pensée religieuse qui y préside ? Si la mort n’est qu’un phénomène matériel qui ne laisse après lui aucune espérance, que veulent di.re ces honneurs rendus à des os desséchés et à, une chair qui tombe en pourriture ? Le culte du Panthéon est une véritable comédie comme celui de la Raison et de la Liberté. Mais le peuple a besoin d’une religion, et, quand on lui a ôté celle de l’Evangile, force est bien de lui en fabriquer une autre, fût-ce au prix de la folie et de la bêtise.

J’ai été amplement dédommagé de ces tristes réflexions par la beauté de l’église Saint-Etienne du Mont, ma paroisse, la pompe des cérémonies et la magnificence du chant et des orgues. Un frémissement général agitait tous mes nerfs en entendant retentir sous la voûte gothique cet instrument aux mille voix, qui toutes s’unissent pour glorifier le Seigneur et chantent ses louanges, comme disait David sur la harpe et la cithare, sur la flûte et les trompettes. Que la puissance de la musique est grande et que le catholicisme qui l’inspira est sublime et beau ! je n’ai jamais rien éprouvé de pareil.