Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/016

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 86-93).

Les vacances de 1833 furent pour Ozanam les plus belles que puisse rêver un jeune homme de vingt ans : toute la famille partit pour l’Italie. Pendant que madame Ozanam restait auprès d’une sœur mariée à Florence, le père et ses deux fils aînés visitaient Rome, Naples, Lorette, Milan, etc. La correspondance d’Ozanam n’a gardé que peu de traces de ce voyage, et dans les notes assez courtes qu’il prend, rien ne montre un sentiment bien vif des beautés de la nature qu’il devait sentir plus tard d’une manière si exquise. Les chefs-d’œuvre de l’art le frappent davantage, la poésie l’enchante ; mais la pensée philosophique qui le domine le suit partout. « Lorsque, réalisant un pèlerinage souvent rêvé, écrit-il « plus tard, on est allé visiter Rome, et qu’on a monté avec « le frémissement d’une curiosité pieuse le grand escalier du « Vatican, après avoir parcouru les merveilles de tous les âges « et de tous les pays du monde, réunies dans l’hospitalité de « cette magnifique demeure, on arrive à un lieu qui peut être appelé le sanctuaire de l’art chrétien : ce sont les Chambres de Raphaël. » Là, devant la Dispute du Saint-Sacrement, devant cet immortel chef-d’œuvre, il est saisi d’une admiration enthousiaste ; mais que voit-il tout d’abord, qu’est-ce qui le frappe ? C’est Dante couronné de lauriers. Pourquoi l’image d’un tel homme, se demande-t-il, a-t-elle été placée parmi celles des plus vénérables défenseurs de la foi ? Cette pensée, qui jaillit dans son intelligence, le tourmente, le poursuit, et deviendra le sujet de sa thèse et de son premier livre, qu’il mûrira, qu’il travaillera pendant six

ans, jusqu’à ce qu’il en ait fait : Dante, ou la philosophie catholique au treizième siècle.
XVI
À M. ERNEST FALCONNET.
Paris, 7 janvier 1834.

Mon cher Ernest,

Tu dis qu’il fait sombre dans ton avenir, et tu crois que le soleil le plus pur éclaire le mien : oh que tu te trompes ! J’éprouve en ce moment une des peines peut-être les plus grandes de la vie, l’incertitude de la vocation. Ceci soit secret entre nous ; mais telle est la fois la flexibilité et la mollesse de mon naturel, qu’il n’est pas une étude, pas un genre de travaux qui n’eût pour moi des charmes et dans lequel je ne puisse assez bien réussir, sans toutefois qu’il y en ait un capable d’absorber toutes mes facultés -et de concentrer toutes mes forces. Je ne puis m’occuper d’une chose sans songer à mille autres, et cependant, tu le sais, nulle œuvre ne peut être grande, si elle n’est une. Ignorant que j’étais, j’avais cru autrefois que je pourrais être en même temps savant et avocat, et mener deux vies ensemble. Aujourd’hui que j’approche du terme de mes études de droit, il faudra choisir entre ces deux voies, il faudra mettre la main dans l’urne : en tirerai-je noir ou blanc ? Je suis environné, sous certains rapports, de séductions : de toute part on me sollicite, on me met en avant, on me pousse dans une carrière étrangère à mes études ; parce que Dieu et l’éducation m’ont doué de quelque étendue d’idées, de quelque largeur de tolérance, on veut faire de moi une sorte de chef de la jeunesse catholique de ce pays-ci. Nombre de jeunes gens, pleins de mérite, m’accordent une estime dont je me sens très-indigne, et les hommes d’âge mûr me font des avances. Il faut que je sois à la tête de toutes les démarches, et, lorsqu’il y a quelque chose de difficile à faire, il faut que ce soit moi qui en porte le fardeau. Impossible qu’il y ait une réunion, une conférence de droit ou de littérature, sans que je la préside ; cinq ou six recueils ou journaux me demandent des articles ; en un mot, une foule de circonstances, indépendantes de ma volonté, m’assiègent, me poursuivent, m’entraînent hors de la ligne que je me suis tracée.

Je ne te dis point cela par amour-propre : car, au contraire, je sens si bien ma faiblesse, à moi qui n’ai pas vingt et un ans, que les compliments et les éloges m’humilient plutôt, et me donnent presque envie de rire de ma propre importance ; mais je n’ai pas sujet de rire, et, au contraire, je souffre d’incroyables tourments, quand je sens que toutes ces fumées me montent à la tête, m’enivrent et peuvent me faire manquer ce qui, jusqu’ici, m’a semblé ma carrière, ce à quoi m’appelait le vœu de mes parents, ce à quoi je me sentais assez volontiers disposé moi-même. Cependant ce concours de circonstances extérieures ne peut-il pas être un signe de la volonté de Dieu ? Je l’ignore, et, dans mon incertitude, je ne vais point au devant, je ne cours point après, mais je laisse venir, je résiste, et si l’entraînement est trop fort, je me laisse aller. En attendant, je fais ce que je puis pour mon droit, et quoique peut-être je consacre trop de temps à la science et à la littérature, je ne laisse pas de les considérer comme des occupations secondaires jusqu’à nouvel ordre. Ainsi, une fois passé mon examen de licence, je ne sais plus rien de mon avenir tout est pour moi ténèbres, incertitude mais qu’importe ? pourvu que je sache ce que je dois faire demain, à quoi sert que je connaisse quels seront mes devoirs dans six mois d’ici ? Est-il nécessaire que le voyageur voie le but à découvert, et ne lui suffit-il pas, pour éviter les obstacles, de voir toujours à dix pas devant lui. ? Oh mon ami, j’ai écrit tout ceci pour toi pour toi qui as encore trois grandes années d’études à parcourir avant de prendre position.

Aie un petit cercle d’amis choisis ; lie-toi plutôt avec quelques bons camarades qu’avec des sociétés du monde. Quelques heures passées ensemble autour du feu à deviser à cœur ouvert, font plus de bien et de repos qu’une semaine entière de soirées, où il faut de deux choses : l’une se tenir guindé et enharnaché dans les formes d’une sotte et froide politesse, ou bien s’abandonner à des jouissances. étourdissantes qui ne sont pas sans péril. Tu le sais, le monde est une lime de fer qui use bien des jeunes vies ;ne lui donne pas la tienne ;si tu ne croyais à rien, permis à toi de dire: Courte et bonne et Coronemus nos rosis antequam marescant. Mais chrétien, et croyant à Dieu, à l’humanité, à la patrie, à la famille, souviens-toi qu’à eux et non pas à toi appartient ton existence, et qu’il vaudrait mille fois mieux languir durant un demi-siècle en donnant aux autres l’exemple de la résignation et en faisant un peu de bien, que de s’enivrer pendant quelques mois de brillantes délices et mourir dans son délire.

Mais non, toi tu ne languiras point la fontaine est trop jaillissante pour tarir, ton intelligence trop nerveuse pour rester impuissante. Tu réussiras, tu feras le bien en grand, quelle que soit la carrière qui t’est tracée. Tu ne glisseras point sur le sang du taureau comme Euryale ; si celui que tu appelles Nisus te paraît devant toi, c’est qu’il est parti plus tôt, peut-être aussi plus tôt atteindra-t-il le but mais toi aussi tu l’atteindras un jour. Peut-être aussi, comme ces deux amis, quelque commun sacrifice nous attend-il; mais le sacrifice pour celui qui croit, n’est-ce pas la voie la plus courte pour arriver au véritable terme, l’immortalité ? Mon cher ami, voilà bien des conseils je ne voudrais pourtant pas avoir l’air de te faire la leçon : nous sommes condisciples, nous sommes frères aussi je ne me prévaux pas de mon droit d’aînesse, et si je t’ai parlé de la sorte, c’est simplement pour te dire ce que j’ai sur le cœur, c’est parce qu’entre nous je pense que de vagues digressions sentimentales sont assez inutiles, et qu’il est meilleur de faire quelques applications positives. Je te prie donc de me rendre la pareille et de me dire, en ce renouvellement d’année, quelles réformes tu peux souhaiter dans l’ensemble de mon caractère, de mes travaux, de ma direction morale tes avis ne seront pas sans poids dans la balance, parce que, unis dès le plus jeune âge, tu dois me connaître.

J’ai parlé de toi à ces messieurs de la Revue européenne, qui m’ont dit de t’engager à leur envoyer quelque chose; tu y trouverais l’avantage de te lier à des hommes honorables. Mon article sur la Chine a paru. Je viens d’en faire deux sur l’Inde l’un est imprimé dans le numéro de décembre, l’autre le sera dans le numéro suivant.

Lallier et Chaurand sont là qui bavardent de telle sorte qu’il me faut finir, sous peine d’écrire a bâtons rompus, Ils te font mille amitiés, l’un parce qu’il te connaît, l’autre parce qu’il aimerait à te connaître.

Je t’embrasse de grand cœur.




Au commencement de cette année 1854 les étudiants catholiques avaient un vague espoir que Monseigneur donnerait suite a la demande des conférences, et ils rédigèrent une seconde pétition pour les demander de nouveau. Cette fois elle fut couverte de deux cents signatures. MM. Ozanam, Lallier et Lamache furent délégués pour la porter. Ils eurent leur audience le 15 janvier 1854. Ils exposèrent encore a Monseigneur le désir d’un enseignement qui sortît du ton ordinaire des sermons, où l’on traiterait les questions qui préoccupaient alors la jeunesse, où la religion serait présentée dans ses rapports avec la société, et répondrait au moins indirectement aux principales publications de France et d’Allemagne. Ils insistèrent encore pour avoir l’abbé Lacordaire qui leur était connu par l’Avenir et le procès de l’école libre. Il avait pour lui les vives sympathies de la jeunesse ; c’était sans doute un pressentiment. Monseigneur ne voulut pas s’expliquer, et, sur les instances de ces jeunes gens, il finit par leur dire qu’il espérait les contenter, qu’il allait tenter un essai. En ce moment la porte s’ouvrit et M. de la Mennais parut. Monseigneur courut au-devant de lui, l’embrassa, le prit par la main, et, se tournant vers ces jeunes gens « Voilà, messieurs, l’homme qui vous conviendrait si la faiblesse de sa voix lui permettait de se faire entendre, Il faudrait ouvrir les grandes portes pour laisser entrer la foule, et la cathédrale ne serait pas assez vaste pour contenir tous ceux qui accourraient autour de sa chaire. Oh moi, maintenant, Monseigneur, répondit tristement M. de la Mennais, ma carrière est finie. »

Les trois étudiants se retirèrent après avoir remis à Monseigneur un mémoire rédige par Ozanam. C’était une sorte de programme des questions que la jeunesse catholique désirait voir traiter dans les conférences de Notre-Dame. L'Univers, le lendemain matin, ayant parlé de cette visite et de la pétition, MM. Ozanam et Lallier, désolés de cette indiscrétion, se rendirent à l’instant chez Monseigneur, qui pardonna bien volontiers; et, prenant leurs deux têtes dans ses bras, il les embrassa paternellement, puis il les conduisit à la porte d’un salon en leur disant qu’ils trouveraient là les prédicateurs auxquels il avait confié l’enseignement qu’ils demandaient ;il les engagea à s’entendre avec eux et à leur exposer ce qu’ils désiraient, pendant qu’il allait déjeuner. Ce que désiraient ces jeunes gens, ce n’était pas les sept prédicateurs choisis par Monseigneur. On ne fut pas d’accord sur les questions à traiter, et bientôt la discussion devint si vive, qu’on ne s’entendit plus.

Monseigneur de Quélen ouvrit lui-même, le 16 février 1834, la première conférence de Notre-Dame, qui fut suivie de sept autres. Malgré le talent incontesté des sept prédicateurs, cet enseignement sans unité eut peu de succès, et, pendant ce temps, la foule se pressait dans la chapelle du collège Stanislas, autour de l’abbé Lacordaire. Enfin, le 8 mars 1835, il prit possession de la chaire de Notre-Dame, pour la plus grande gloire de Dieu !

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