Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/025

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 142-147).

XXV
À M. X…
Paris, 25 février 1835.
Mon cher ami,

Dès les premiers jours de mon arrivée ici, j’ai songé au rapport que vous m’aviez demandé. Notre président, M. Bailly, a cherché le rapport dans ses papiers, et, il y a peu de temps, il m’a annoncé l’inutilité de ses recherches. Ainsi ce document est perdu. Ce n’est pas un grand malheur pour nous ; il y avait dans cette histoire abrégée de notre œuvre une pensée qui était peut-être de l’orgueil. Dieu, qui veut que la main gauche ignore ce que la droite a donné, a permis que nous perdissions un titre qui ne servait qu’à nous donner un peu de vanité ridicule. La charité ne doit jamais regarder derrière elle, mais toujours devant, parce que le nombre de ses bienfaits passés est toujours très-petit, et que les misères présentes et futures qu’elle doit soulager sont infinies. Voyez les associations philanthropiques ce ne sont qu’assemblées, rapports, comptes rendus, mémoires elles n’ont pas un an d’existence qu’elles possèdent déjà de gros volumes de procès-verbaux. La philanthropie est une orgueilleuse pour qui les bonnes actions sont une espèce de parure et qui aime se regarder au miroir. La charité est une tendre mère qui tient les yeux fixés sur l’enfant qu’elle porte à la mamelle, qui ne songe plus à elle-même et qui oublie sa beauté pour son amour.

Je ne crois pas non plus que cette perte soit fâcheuse pour vous.II est mieux que vous éleviez votre œuvre par vos propres forces, sous l’inspiration de votre cœur, sous l’influence des circonstances locales, sous la direction du prêtre vénérable qui vous préside avec tout cela, vous vous passerez très-facilement d’un modèle, du reste, fort imparfait vous ne ferez pas comme nous, vous ferez mieux que nous.

Cette prédiction n’est point une flatterie, c’est l’expression de ce que j’ai senti à la lecture de votre lettre si brûlante de charité, si pleine de ce feu apostolique qui a embrasé le monde, et dont votre âme a recueilli de si vives étincelles. J’aurais été égoïste et mauvais si j’avais gardé pour moi seul cette jouissance j’ai dû porter à notre réunion vos belles et généreuses paroles : j’ai lu à mes collègues réunis, en présence du curé de la paroisse qui avait bien voulu venir nous présider ce jour-là, une grande partie de votre lettre. L’impression qu’elle leur a laissée ne peut se traduire que par ces mots de l’un d’eux « Vraiment, c’est la foi, c’est la charité des premiers siècles. » Oh oui, mon ami, la foi, la charité des premiers siècles Ce n’est pas trop pour notre âge. Ne sommes-nous pas. comme les chrétiens des premiers temps, jetés au milieu d’une civilisation corrompue et d’une société croulante ? Jetons les yeux sur le monde qui nous environne. Les riches et les heureux valent-ils beaucoup mieux que ceux qui répondaient à saint Paul ! « Nous vous entendrons une autre fois ? » Et les pauvres et le peuple sont-ils beaucoup plus éclairés et jouissent-ils de plus de bien-être que ceux auxquels prêchaient les apôtres ?

Donc, à des maux égaux, il faut un égal remède la terre s’est refroidie, c’est à nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui s’éteint, c’est à nous de recommencer aussi l’ère des martyrs. Car être martyr, c’est chose possible à tous les chrétiens ; être martyr, c’est donner sa vie pour Dieu et pour ses frères, c’est donner sa vie en sacrifice, que le sacrifice soit consommé tout d’un coup comme l’holocauste, ou qu’il s’accomplisse lentement, et qu’il fume nuit et jour commentes parfums sur l’autel ; être martyr, c’est donner au ciel tout ce qu’on a reçu son or, son sang, son âme tout entière. Cette offrande est entre nos mains ; ce sacrifice, nous pouvons le faire ; c’est à nous de choisir à quels autels il nous plaira de le porter ; à quelle divinité nous irons consacrer notre jeunesse et les temps qui la suivront,-a quel temple nous nous donnerons rendez-vous : au pied de l’idole de l’égoïsmé, ou au sanctuaire de Dieu et de l’humanité.

L’humanité de nos jours me semble comparable au voyageur dont parle l’Evangile elle aussi, tandis qu’elle poursuivait sa route dans les chemins que le Christ lui a traces, elle a été assaillie par des ravisseurs, par les larrons de la pensée, par des hommes méchants qui lui ont ravi ce qu’elle possédait : le trésor de la foi et de l’amour, et ils l’ont laissée nue et gémissante, couchée au bord du sentier. Les prêtres, et les lévites ont passé, et cette fois, comme ils étaient des prêtres et des lévites véritables, ils se sont approchés de cet être souffrant et ils ont voulu le guérir.Mais, dans son délire, il les a méconnus et repousses. A notre tour, faibles Samaritains, profanes et gens de peu de foi que nous sommes, osons cependant aborder ce grand malade.Peut-être ne s’effrayera-t-il point de nous, essayons de sonder ses plaies et d’y verser de l’huile ; faisors retentir à son oreille des paroles de consolation et de paix ; et puis, quand ses yeux se seront dessillés nous le remettrons entre les mains de ceux que Dieu a constitués les gardiens et les médecins des âmes, qui sont aussi, en quelque sorte, nos hôtes dans le pèierinage d’ici-bas, puisqu’ils donnent à nos esprits errants et affamés la parole sainte pour nourriture et l’espérance d’un monde meilleur pour abri.

Voilà ce qui nous est propose, voilà la vocation sublime que la Providence nous a faite. Mais que nous en sommes peu dignes et que nous fléchissons sous le fardeau ! Je parle de nous autres, étudiants de Paris, colonie du peuple de Dieu sur la terre étrangère. Il semble que le spectacle de cette corruption et de cette misère devrait nous rendre ardents et forts. Il semble qu’ayant devant nous de grands vices, et au-dessus de nous de grandes vertus, nous dussions être comme un bataillon serré en face de l’ennemi, rangé sous les drapeaux qu’il aime. Et malheureusement il n’en est point ainsi. Je ne sais quelle langueur semble s’être emparée de nous. Je ne crains pas de dire du plus grand nombre ce qui est vrai de moi en particulier. Cependant j’espère que Dieu ne nous abandonnera pas, surtout si nous avons des frères qui prient et qui méritent pour nous.

Au nom de notre société, je félicite la vôtre de son courage ; je la remercie de l’attachement qu’elle veut bien nous donner. Je la prie de nous en donner témoignage en confondant ses prières et ses bonnes œuvres avec les nôtres. Souvenez-vous de notre faiblesse comme nous nous souviendrons de votre ardeur. Vous voulez bien considérer votre société comme une colonie de la nôtre : demandez donc au ciel la conservation et la prospérité de votre métropole, afin qu’elle ne périsse point. Au premier temps du christianisme, les communautés d’Asie envoyèrent le flambeau de la foi aux peuples de la Gaule, et quand la Gaule fut devenue chrétienne, l’Asie cessa de l’être. Si parva licet componere magnis , faisons qu’il n’en soit pas ainsi de notre œuvre parisienne ; faisons que longtemps encore, et toujours s’il se peut, il ait en cette ville un foyer de religion où les fils des mères chrétiennes puissent se réunir pour conserver ensemble la chaleur et la lumière, pour augmenter l’une et l’autre et tes rapporter dans leurs provinces.

Je ne vous donnerai pas de nouvelles littéraires, il y en a peu d’importantes, mais vous me ferez un grand plaisir en m’envoyant quelque chose de Reboul, un plus grand encore en venant nous voir a Paris.

Adieu, ne m'oubliez pas, mais oubliez mes négligences ; je suis le premier de ces gens lâches et découragés dont je vous parlais naguère.

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