Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/045

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 247-248).
XLV
À M. HENRI PESSONNEAUX.
Paris, 19 juin 1837.

Mon cher ami, Pardonne si je suis demeuré si longtemps sans s répondre vos bonnes lettres , et particulièrement à celle de ton père. Vous m’avez fait cependant un nouveau devoir de vous aimer par l’intérêt que vous avez pris à mon malheur. Les témoignages de sympathie sont d’autant plus précieux que la douleur est plus grande, et, à mesure que Dieu nous retire nos parents les plus proches, nous sentons le besoin de nous rapprocher davantage des parents plus éloignés. Ma bonne mère est toujours bien souffrante la tristesse lui dévore le cœur, et un mal intérieur n’abandonne jamais sa tête. Cependant son intelligence est parfaitement saine, et sa vertu, pieusement résignée, fait l’admiration de tous ceux qui l’environnent. Heureux l’homme à qui Dieu donne une sainte mère ! Mais pourquoi faut-il qu’à mesure que l’-. auréole de sainteté entoure plus brillante cette tête chérie, l’ombre de la mort semble s’en approcher ? Pourquoi dans les langues des hommes la perfection est-elle synonyme de la fin ? Pourquoi Dieu ne donne-t-il rien ici-bas et ne fait-il seulement que. prêter ? Mon cher ami, prie avec moi pour que ma mère me soit conservée, qu’elle soit conservée à mes frères, qui ont aussi tant besoin d’elle pour que cette maison que tu as connue heureuse et pleine, d’amour ne soit pas désolée, remplie de’deuil, vide de toute jouissance, donnée en spectacle comme un exemple des vicissitudes humaines, devenue un scandale pour les impies, qui en voyant si durement traitées les familles chrétiennes, se demandent insolemment où est le Dieu en qui elles avaient espéré : Ubi est Deus eorum ?

Pour moi, c’est toujours en lui que j’espère, et jusqu’à présent je suis résolu de suivre les-indications qu’il me donne dans les circonstances inégales de la vie.

Je continue par lettres les démarches qu’à Paris je faisais par moi-même. En attendant, je n’abandonne point les travaux littéraires, qui sont pour moi une des plus salutaires consolations terrestres. Je m’occupe toujours un peu de Dante. Adieu. Je t’embrasse tendrement.