Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/044

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 244-246).
XLIV
À M. AMPÈRE
Lyon, 2 juin 1837.

Monsieur et ami,

L’année dernière a cette époque, vous aviez perdu un excellent père, la France une de ses gloires, et moi un patronage qui honorait, et encourageait ma jeunesse. Mon deuil se confondait avec le deuil général qui devait être une des consolations du vôtre. Toutefois vous voulûtes bien m’admettre d’une manière plus intime à partager vos douleurs. Je me souviens d’un jour où vous vîntes me visiter dans ma petite chambre tous deux nous avions les larmes aux yeux je vous disais combien je me sentais pressé de retourner dans ma famille, de profiter de toutes les heures que le ciel accorderait à mes vieux parents. L’exemple de votre malheur me faisait penser en frémissant à la possibilité d’un malheur semblable. Aujourd’hui, vous le savez, ces tristes pressentiments se sont réalisés, et les sévérités de la Providence se sont aussi appesanties sur moi. Moi aussi,- pendant une courte absence, j’ai reçu une alarmante nouvelle : je suis arrivé, il était-trop tard je suis arrivé pour embrasser ma mère et mes frères seulement mon père les avait quittés ; il n’était plus là; il n’y devait plus être ; je ne lui avais dit qu’un adieu de trois mois, et je m’en trouvais séparé de tout l’intervalle de la vie. Ceux qui ne l’ont pas éprouvé ne peuvent dire quel vide fait la privation d’un seul homme, quand tant de respect et d’amour l’entourait, quand on avait coutume de faire tant de choses à cause de lui, et de se reposer sur lui de tant de choses quand il était -vraiment parmi les siens la présence visible de la Divinité. Mon père n’avait point obtenu dans la science une illustration de premier ordre, son nom n’était point célèbre dans de lointaines contrées mais ses travaux et ses vertus l’avaient fait aimer et estimer de ses collègues, de ses concitoyens et surtout des pauvres au service desquels il est mort. Les regrets publics ne lui ont point manqué. Il ne vous était point connu ; mais vous me connaissiez, moi son fils ; et, si jamais votre bienveillance a trouvé en moi quelque chose qui ne vous déplût point, c’était de lui, de ses conseils, de ses exemples, qu’elle me venait. Ainsi l’affection que vous m’avez toujours témoignée m’assure d’avance que cette année aussi il y aura eu entre nous communauté d’afflictions : on se trouve presque heureux de ne pas souffrir seul. Désormais les devoirs de famille me fixent, à Lyon plus impérieusement, encore que par le passé. Cependant j’espère dans quelques mois passagèrement revoir Paris et y terminer enfin les épreuves auxquelles je me préparais et qui pour la seconde fois se trouvent interrompues. Quant à l’affaire dont je poursuivais la décision, les circonstances où je me trouve m’obligent d’en désirer plus vivement que jamais la réussite. Auprès de ma mère et de mes frères, la chaire de droit commercial qu’on a demandée me donnerait une position sûre, honorable, paisible.


                     ____________