Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/063

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 356-360).
LXIII
FRÉDÉRIC OZANAM A M. HENRI PESSONNEAUX.
Lyon, 15 janvier 1840.

Mon cher-ami,

Il est bien tard pour une visite de bonne année, mais l’étiquette parisienne, si je ne trompe, accorde le mois tout entier, et tu me permettras, de m’en prévaloir. Cependant sois persuadé que je n’aurais point fait attendre si longtemps une réponse à ton aimable lettre, si mes débuts professoraux n’avaient jusqu’ici exigé tous mes soins, me laissant à peine assez de loisir pour les devoirs officiels qu’il faut remplir à l’époque du nouvel an. Excuse-moi donc, et ... embrassons-nous. Quant à moi, je marche au jour le jour par les chemins que la Providence m’indique sans m’en laisser apercevoir le terme. Le cours de droit commercial semble réussir. Une foule immense assistait au discours d’ouverture : on a brisé portes et vitres ; et ton cher cousin Louis, pour le dire en passant, est un de ceux qui ont commis le méfait. Depuis lors, la salle n’a pas cessé d’être remplie elle contient pourtant plus de deux cent cinquante personnes : Cependant je me suis permis toutes les digressions philosophiques, historiques, que les matières pouvaient comporter. Je n’ai même pas reculé devant des vérités sévères ; mais je ne refuse pas non plus l’occasion d’appeler un sourire sur les lèvres des auditeurs ; et, comme dit de Maistre, l’aiguille fait passer le fil. Le recteur, enchanté du succès, pousse fortement a ma nomination pour la place de Quinet ; mais Fortoul me fait une d’autant plus redoutable concurrence, qu’il y a maintenant un commencement d’hostilités entre l’archevêché et la faculté des lettres. L’éclat est venu du professeur de qui a pris une position fort inconvenante ; heureusement il n’a pas le don du prosélytisme, et sa parole, sourde comme le verre, est incolore et froide comme lui. Le mariage de M. est un fait accompli. Il a passé la ligne, « ce grand jeune homme qui ferait un si bon mari, » selon ton heureuse expression. Du reste les fêtes ont été magnifiques. Cette joie solennelle et douce qui préside à l’union de deux familles chrétiennes a quelque chose de singulièrement touchant. Pas de danses des vers, de la musique, des conversations animées des larmes d’émotion dans les yeux des deux papas, et les héros de la cérémonie parfaitement convenables. Seulement la nouvelle mariée a l’air d’être un peu savante, et, qui pis est, de le savoir l’expression de son visage est celle d’une volonté quelque peu virile, mais elle trouvera à qui parler, n’en soyons point en peine. La veille de ces noces si brillantes, nous avions vu mourir le pauvre Alfred Rieussec. Quels contrastes et quelles réflexions sur la vanité des prévisions humaines !

Et toi, mon cher ami, que fais-tu ? Les jours nouveaux qui se lèvent te seront-ils meilleurs ? Tes projets paraissent-ils se réaliser, et la nouvelle connaissance d’Ampère continue-t-elle de t’être utile ? Écris-moi, écris-moi longuement : c’est une consolation qui va m’être plus nécessaire que jamais. Mon frère, que son mal de larynx n’a pas encore quitté, part après-demain pour l’Italie, où la sentence des médecins l’exile pour trois mois. Beaucoup envieraient la faveur d’un pareil bannissement; pour lui il s’attriste de me laisser seul. Mais je ne le serai pas : l’affection de tant de jeunes hommes excellents a formé autour de moi comme une famille nouvelle. L’absence même n’en rompt pas les liens, elle ne fait que rendre plus doux le souvenir des moments passés ensemble. Il en est ainsi pour moi de ces vacances où nous nous sommes vus moins encore que je ne l’aurais désiré ! Puisse un rapprochement nouveau s’opérer sous de meilleurs auspices !

Adieu, en attendant, mon cher ami, et souvienstoi dans ton cœur et dans tes prières de ton pauvre cousin qui t’aime bien fraternellement.

                     ____________ 

Le cours de droit commercial que venait de commencer Ozanam et dont il parle dans cette lettre ne dura que l’année scolaire, il eut le plus grand succès. Les notes qui en sont restées ont été publiées par les soins de M. Foisset, conseiller à la cour d’appel de Dijon. Voici comment ce jurisconsulte éminent juge les notes d’Ozanam et ses travaux sur le droit

« On ne connaîtrait pas Ozanam tout entier si on ne le connaissait comme juriste. En effet, sa première pensée de jeune homme avait été de consacrer sa vie au barreau d’abord, puis à l’enseignement de la science des Lois.Il donna donc à l’étude du Droit une part notable, j’ai presque dit les meilleures années de sa jeunesse.

« Mais le Droit, pour lui, ce n’était pas seulement ce qui fait au palais le praticien, ce n’était pas seulement l’application des textes juridiques aux affaires de chaque jour. Le droit, c’était, avant tout, une branche de la philosophie c’était une portion de l’histoire c’était même un côté de la littérature.

« Lorsqu’on’1859 une chaire municipale, de droit commercial fut créée en faveur d’Ozanam dans sa ville natale, il monta dans cette chaire, à vingt-six ans, armé de toutes pièces sur la philosophie comme sur l’histoire et sur la théorie positive de la portion de la science qu’il était chargé d’enseigner.

« Profondément pénétré de la vraie mission de professeur, il ne s’était point efforcé d’accumuler dans son cours des problèmes juridiques. Il ne s’y perdit point en d’intarissables discussions d’espèces controversées.Il aimait mieux enseigner des principes que des doutes, inculquer les règles du Droit et en faire comme toucher du doigt la sagesse que d’initier ses auditeurs, ce sont ses termes, « au double « scandale de l’obscurité des lois et de la contrariété des jugements. »

« Mais il était prêt sur la jurisprudence des arrêts comme sur tout le reste. On peut en juger par les notes qu’il avait préparées pour la première moitié de ce cours trop tôt interrompu.

« Nous les publions avec confiance. Ce ne sont que des notes, sauf de courts et rares fragments, qui s’en détachent, a dit si bien M. Ampère, comme des figures terminées avant le reste dans t’esquisse d’un maître. Ce ne sont que des notes, et pourtant quelle étendue ! quelle élévation ! quelle lumière ! Il n’y a là que les grandes lignes du sujet ; mais elles y sont toutes. Et plus elles sont nues, mieux elles découvrent l’ensemble et les principales divisions du vaste horizon qu’elles embrassent. Ainsi dégagées de tout accessoire, elles en dessinent, elles en font ressortir les contours avec une pureté de trait pleine de relief et de vigueur.

« Quel dommage qu’un travail semblable eût été perdu Certes, parmi les notes extraites des papiers de Klimrath, on en a publié (et je ne m’en, plains pas) qui sont bien au-dessous de la valeur de celles-ci ; j’ose dire qu’on y retrouvera tout Ozanam, son érudition si sûre, son esprit si largement ouvert et si pénétrant, son cœur si droit, et même quelques éclairs de son éloquence. Tout y est, comme le fruit est dans la fleur. » (Foisset, Préface aux Notes d'un Cours de droit commercial. Œuvres complètes d’Ozanam, t. VIII, p. 299.)