Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/066

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 374-375).

LXVI
À M. LE COMTE DE MONTALEMBERT
Lyon, 27 août 1839 et mai 1840.

Monsieur le comte,

Mon départ précipité de Paris m’a laissé le regret de ne pouvoir selon mon désir vous revoir encore, et vous exprimer combien m’a profondément touché votre accueil. Il n’est donné qu’à notre divine cause de rapprocher ainsi les plus inégales destinées, et d’effacer entre elles toutes les distances pour ne former qu’une seule famille où la foi et la charité tiennent lieu de rang. C’est surtout lorsque le doux entourage que la nature nous avait donné vient à tomber, brèche par brèche, sous les coups de la mort, c’est alors, qu’on se sent heureux de pouvoir se réfugier dans cette seconde enceinte que prépare pour nous l’amitié chrétienne. Aussi n’en avais-je jamais plus vivement apprécié les consolations que durant ce passage trop court au milieu des nôtres j’en sors délassé, retrempé, ranimé, comprenant mieux qu’autrefois cette parole du Sauveur qui s’accomplit quelquefois par le ministère de ses vrais disciples : Ego reficiam vos Selon l’énergie de cette expression vulgaire, je me crois vraiment refait, et pour longtemps affranchi des hésitations de mon caractère, et des influences décourageantes de la vie provinciale. .Je suivrai des yeux le mouvement scientifique dont le terme déjà proche doit être la restauration complète du catholicisme dans les convictions, tandis que des tendances morales, chaque jour plus puissantes, ramèneront son influence dans les mœurs. Ainsi, quand une plume qui nous est connue, fera revivre saint Bernard, quand une voix aimée rappellera, parmi nous, les jours de saint Dominique, je serai des premiers pour entendre et pour bénir Dieu d’avoir réservé à notre âge si souvent décrié tant d’honneur et tant de joie. Au reste, la réconciliation du passé et de l’avenir, la séparation du principe religieux d’avec les idées politiques au milieu desquelles il était engagé, l’œuvre enfin à laquelle vous avez consacré de si généreux efforts, commence à s’accomplir jusque dans notre ville, où elle rencontrait plus que nulle part ailleurs une opiniâtre résistance. Je suis heureux d’avoir cette occasion de vous exprimer mon attachement profond pour votre personne, et les espérances que mes jeunes amis catholiques mettent, comme moi, dans l’élévation d’un caractère couronné de si rares talents.

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