Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/067

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 376-379).
LXVII
À M.L...
Lyon, dimanche 21 juin 1840.

Mon cher ami,

Les bonnes fêtes, en même temps qu’elles nous font songer plus sérieusement à Dieu, nous font aussi souvenir plus efficacement des hommes. En approchant du saint autel il est naturel de mettre à profit cette heure privilégiée pour soi et ceux qu’on aime. A l’ami dont on a fait mémoire dans ses prières du matin d’une façon spéciale, on ne se tient pas de lui écrire le soir. Aussi, encore qu’il soit fort tard, n’irai-je pas me coucher sans avoir tracé quelques lignes qui iront vous dire qu’on ne vous oublie pas, et vous en demander autant en retour. Car cette bienheureuse entrevue de Sens et de Paris est déjà pour moi comme un rêve : votre charmante hospitalité de vingt-quatre heures, dont j’aurais bien voulu faire vingt-quatre jours à votre préjudice, votre aimable visite venue si à propos avant mon départ, tout cela n’est plus qu’une histoire déjà vieille à mon gré. Le temps me dure infiniment de savoir ce qu’il est advenu de votre personne depuis ces deux mois d’où date notre dernière séparation. Puisque malheureusement la Providence ne nous permet pas de marcher dans le même chemin, au moins, à la distance où nous sommes, suivons-nous de l’œil et mettons-nous au pas.

Pour moi, je manquerais à ce devoir, si je ne vous communiquais un heureux événement qui ne sera pas sans influence sur ma position sociale, ni par conséquent sans intérêt pour votre amitié. Un moment ! ne croyez pas qu’il s’agisse de noces ; à cet égard, je jouis encore de la plus entière liberté, liberté quelquefois incommode, en ce sens qu’on est exposé aux spéculations matrimoniales d’autrui, et qu’on se trouve compromis sans le savoir par les plus embarrassantes avances. Telle n’est donc pas la question toutefois on peut dire qu’il s’agit d’un point qui n’y est pas étranger, et un point subsidiaire ; car c’est affaire de subsides. La chambre de commerce de Lyon, sur la demande de M. le recteur, vient en effet de me voter un supplément d’honoraires : je reçois quatre mille francs en tout, traitement de professeur de faculté. Cette décision, intéressante au point de vue du pot-au-feu, ne laisse pas d’avoir son prix au point de vue de la considération publique, dans une ville où le mérite des fonctions et des hommes se mesure surtout au profit pécuniaire. Le cours de droit commercial y trouve une sorte de sanction solennelle, non sans besoin au milieu d’une désertion assez considérable d’auditeurs qui m’afflige depuis quelques semaines, et que j’ai la modestie d’attribuer aux chaleurs extrêmes, aux campagnes, aux voyages, etc. Au reste, voulant assurer double planche sous mes pieds, et d’ailleurs pour me conformer aux nouvelles instances de M. Cousin, dont j’ai reçu une lettre ici, je continue de me préparer pour le concours de littérature, avec la perspective de cumuler (le mot ne vous scandalise-t-il déjà point ?) de cumuler, dis-je, deux chaires, si la poitrine et la tête y peuvent tenir. De graves personnages m’y poussent, et je dévore une quantité notable de grec et de latin, sans préjudicier aux rations habituelles de code de commerce et de commentateurs. C’est assez vous dire combien mes heures sont disputées, et combien je cours risque de perdre le sens commun, si Dieu ne vient à mon aide. En même temps, il n’a pas fallu négliger la Propagation de la foi, et dans le numéro de juillet prochain des Annales, vous trouverez un long travail, souvent détestable par la forme, mais important au fond, que j’ai dû faire pour établir autant qu’il était possible, d’après des renseignements sûrs, une Statistique générale des Missions. Je vous le signale comme document. Et puisque nous voici revenus aux matières religieuses, vous saurez que Lyon est tout en odeur de sainteté ces jours-ci. Nous venons de faire nos processions, qui ont été magnifiques et surtout très-bien accueillies du peuple. Nous recommencerons à huitaine. Dans l’intervalle, arrivera notre nouvel archevêque M. de Bonald. Il est temps car on ne saurait dire avec quelle impatience il est attendu. On espère beaucoup de lui pour les institutions nouvelles, et nous en particulier pour la Société de Saint-Vincent de Paul. Jusque-là nous continuons obscurément nos œuvres à travers bien des obstacles. La propagation des bons livres parmi les militaires et le patronage préventif des jeunes apprentis prospèrent, tout à fait. Du reste, à l’exception de Rieussec et de Frenet que Dieu a appelés à lui, le noyau de la Société se compose de ceux qui vous sont connus vous n’avez pas cessé de leur être cher. J’ai eu peine à suffire aux questions de la Perrière, d’Arthaud, de Chaurand, tous eussent bien voulu être du voyage. On s’amuse beaucoup de votre fils, on se le représente déjà tout revêtu de la gravité paternelle, on vous en fait compliment par mon organe. Veuillez joindre mes vœux de bonheur à tous ceux dont je suis chargé pour vous, et en excusant la brusquerie de la finale que presse l’heure déjà avancée de la nuit, présenter mes respects à madame L. et recevoir, une fois de plus, l’assurance d’une amitié dont vous ne doutez pas.


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