Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 11/014

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 11, 1873p. 70-73).

XV
A M.L.
Paris, le 27 août 1844.

Mon cher ami,

Dieu visite donc toujours ceux qu’il aime. Je ne viens pas vous dire toute la douleur que m’a causée votre chère lettre, vous savez assez par combien de côtés mon cœur touche au vôtre, et la nouvelle de votre malheur m’a ému jusqu’aux larmes. Je ne viens pas non plus vous consoler d’un chagrin dont je n’ai pas encore l’expérience, et qui est sans doute l’un des plus cuisants qu’on puisse ressentir sur la terre. Laissez-moi plutôt vous féliciter de la foi qui vous soutient dans une si grande épreuve. Car enfin, mon cher ami, il est certain de foi que les familles chrétiennes, que le mariage, la paternité, toutes ces choses saintes ne sont faites après tout que pour peupler le ciel. Il est également sûr qu’au milieu de ces dangers et de cette terrible incertitude du salut qui menace toutes les âmes, celle de votre chère enfant est entrée en possession du bonheur éternel.

Ainsi votre tâche est déjà remplie en un point, ce n’est pas inutilement que la bénédiction nuptiale est descendue sur vous, et la rosée d’en haut a porté son fruit. Vous aviez déjà en paradis une sainte qui est votre mère, vous y aurez maintenant un ange qui est votre fille entre elles deux, elles vous garderont votre place ; et si vous trouvez que vous ayez trop à attendre pour les aller rejoindre, pensez que trente ans sont bientôt passés nous savons maintenant vous et moi ce qu’il en est. Mon cher ami, combien des miens ont déjà pris cette route. A la suite de mes pauvres parents, voici deux ans que plusieurs personnes de ma famille disparaissent, et s’en vont l’une après l’autre, et il me semble quelquefois qu’elles me font signe de venir. C’est là-bas qu’est la réalité de la vie : ici qu’aurions-nous sans les oeuvres qui nous suivent, et Dieu qui nous visite ?

Dieu, qui veut vous attacher à lui, vous prend par tous les liens les plus forts qu’il ait mis au cœur humain. Il ne vous est plus possible d’oubliercette patrie où vous avez envoyé de si chers otages. Votre regard tourné vers le ciel y trouvera la lumière et la fermeté qu’il lui faut pour les devoirs et pour les besoins de la terre. Le meilleur moyen de bien juger des affaires de la vie, c’est d’y porter le calme et le désintéressement, c’est de les considérer de haut, et comme des intérêts étrangers. Voilà pourquoi les grandes afflictions affermissent l’âme, quand elles sont chrétiennement, portées. C’est ce qui se vérifiera pour vous, , mon cher ami. Vous pensiez élever cette enfant bien-aimée, faire son éducation, et la mettre dans la voie du salut c’est elle au contraire qui aura pris les devants, qui avec cette sagesse infinie que le bon Dieu donne, sans doute à ses, plus petits anges, achèvera de former votre vertu, continuera votre éducation de chrétien, et vous élèvera bien plus haut que vous ne pensiez faire pour elle. Ah ! qui sait si son frère, qui vous, sera conservé, n’aura pas bien besoin quelque jour. au milieu des périls de ce monde, d’avoir ce petit ange gardien qui intercède pour lui.

J’ai vu bien des gens envier à ma mère le bonheur d’avoir trois fils, demeurés fidèles à la foi catholique–-quoique j’en connaisse un bien infidèle dans les œuvres c’est.qu’elle avait au ciel onze autres enfants qui priaient pour eux. Pour moi, je crois fermement que si nous arrivons heureusement au terme suprême, nous le devrons beaucoup à nos petits frères et petites sœurs arrivés avant nous. Et c’est pourquoi je crois que ces jeunes élus portent bonheur aux familles ou ils sont nés.

Ainsi, mon cher ami, vous voyez déjà se former cette couronne d’épines, qu’il faut que chaque chrétien porte au ciel pour l’y changer contre la couronne de gloire. Ainsi Dieu prend soin de nous ménager les épreuves, et il les multiplie pour ceux qui deviennent forts. Nous sommes tous deux jeunes et tous deux comblés de bienfaits providentiels et tous deux cependant nous avons assez appris que la vie n’est pas un lieu de repos dans vingt ans d’ici nous le saurons bien mieux encore. Mais dans quarante ans au plus, nous saurons aussi ce que valaient ces peines et ce que pouvaient nous mériter ces farigues.

Ne croyez pas pourtant, mon cher ami, que j’écrive ceci pour me dispenser des prières que vous me demandez. Je comprends combien vous devez souffrir de vos propres peines, de ce déchirement de la nature, et de la juste désolation de madame L. Nous demanderons que vous ayez la résignation, que vous ayez la santé nécessaire pour soutenir un coup si rude. Vous nous donnerez part dans vos souffrances qui doivent être bien méritoires. Ainsi se fera cet échange d’amitié dont j’ai tant besoin pour devenir meilleur. Adieu, donnez-moi bientôt de vos nouvelles, ne fût-ce que par trois lignes jetées à la poste. Croyez du moins que, depuis votre lettre, mes pensées et celles d’Amélie ont été bien souvent vers vous.