Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 11/063

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 11, 1873p. 347-352).
LXIH
À M. DUFIEUX.
Paris, 9 avril 1851.


Mon cher ami,

Votre silence m’inquiète et me fait craindre que madame Dufieux ne soit très-souffrante, et vous-même, cher ami, comment vous soutenez-vous au milieu de tant d’épreuves, vos enfants au moins vous laissent-ils quelque repos ? Pour nous, la divine Providence nous traite cette année avec ménagement, comme des chrétiens faibles. J’espère qu’avec le printemps, je pourrai me remettre sérieusement au travail, et j’en ai bien besoin pour échapper par l’étude aux misérables querelles qui nous divisent. Jamais peut-être les dissentiments ne turent plus violents et plus implacables. Quand je vois les partis monarchiques dont la fusion devait, disait-on, restaurer la société française, se déchaîner si cruellement, et les Orléanistes, eux-mêmes, se diviser à ce point que leurs récriminations remplissent depuis quinze jours les colonnes de vingt journaux, je voudrais croire à la durée de la République surtout pour le bien de la religion et pour le salut de l’Église de France qui serait cruellement compromise, si les événements donnaient le pouvoir à un parti prêt a recommencer toutes les erreurs de la Restauration. Je le vois de près, cher ami, je vois se former l’école qui confondit les intérêts du trône et de l’autel, je vois des hommes de bien retourner aux doctrines du Mémorial catholique de 1824, et creuser d’avance celui où le clergé se jetterait comme un torrent, si l’archevêque de Paris ne se fût mis en travers avec son mandement qui fait le désespoir des partis, mais qui sauvera peut-être le christianisme en France l’année prochaine, et qui certainement honorera l’Eglise devant l’histoire. Cher ami, nous n’avons pas assez de foi, nous voulons toujours le rétablissement de la religion par des voies politiques, nous rêvons un Constantin qui tout d’un coup et d’un seul effort ramène les peuples au bercail. C’est que nous savons mal l’histoire de Constantin, comment il se fit chrétien précisément parce que le monde était déjà plus qu’à moitié chrétien, comment la foule des sceptiques, des indifférents, des courtisans, qui le suivirent dans l’Église, ne firent qu’y apporter l’hypocrisie, le scandale, le relâchement. Non, non, les conversions ne se font point par les lois, mais par les mœurs, mais par les consciences qu’il faut assiéger une à une. Voyez deux grands exemples, Paris et Genève, deux villes où de’1850 à 1848, il ne s’est pas fait une toi pour le catholicisme, et où le retour des âmes s’est accompli avec une force, avec une persévérance qui étonne tout t, le monde. Voyez les États-Unis, voyez l’Angleterre. La foi ne prospère que là où elle a trouvé des gouvernements étrangers ou ennemis. Ne demandons pas à Dieu de mauvais gouvernements, mais ne cherchons pas à nous en donner un qui nous décharge de nos devoirs, en se chargeant d’une mission que Dieu ne lui a pas donnée auprès des âmes de nos frères Unicuique mandavit Deus de proximo suo. Continuons, étendons le prosélytisme personnel, mais détestons cette faiblesse cette tentation de paresse et de découragement qui nous fait appeler à notre secours le prosélytisme légal.

Si ces vérités s’obscurcissent depuis quelque temps, si cette funeste école que vous connaissez, fait les derniers efforts, pour pousser l’Église de France au pouvoir et par conséquent à l’abîme qui est sous les pieds du pouvoir, heureusement les protestations ne manquent pas, et constateront devant la postérité que l’erreur de quelques-uns n’a pas été celle de l’Église. Après le mandement de Mgr l’archevêque de Paris, nous avons eu les conférences du Père Lacordaire, et particulièrement celle de dimanche dernier, qui sera un événement dans l’histoire ecclésiastique de notre siècle. A l’opinion gallicane du petit nombre des élus, le Père Làcordaire a opposé la doctrine beaucoup plus consolante du grand nombre probable des élus, et à cette occasion, il a protesté contre ces hommes désespérants qui ne voient autour d’eux que mal et damnation. II a trouvé les plus éloquentes paroles que j’aie jamais entendues de lui pour dire les miséricordes de Dieu en faveur de ceux qui travaillent et qui souffrent, c’est-à-dire en faveur du plus grand nombre. Et quand il a commenté le texte évangélique «  Heureux les pauvres »? la charité débordant sur ses lèvres, et rayonnant dans toute sa personne, il a eu l’un de. ces transports qu’on lit dans les Vies des saints, et les quatre mille personnes qui frémissaient sous les voûtes de Notre-Dame se demandaient si elles entendaient un ange ou un homme.

Ou plutôt, il faut dire la vérité plusieurs ont eu le malheur de sortir indignés de ce sermon d’où nous sortions ravi, touché et remué jusqu’au fond de nos entrailles. Il y a des hommes qui veulent qu’on ferme l’Évangile dans les siècles de révolution, c’est-à-dire quand nous avons plus que jamais besoin de ses leçons divines. Mais des leçons, personne n’en veut recevoir. Voilà tous les hommes d’État qui viennent les uns après les autres déclarer que les événements de 1848 ne leur ont rien appris. Il semble, cependant, que lorsque Dieu lui-mêmeveut bien nous instruire d’une façon si éclatante, il ne serait pas déshonorant de l’écouter. Ah ! cher ami, quelle époque orageuse, mais instructive nous y périrons peut-être, mais ne nous plaignons pas d’y être venus. Apprenons-y beaucoup. Apprenons principalement à défendre nos convictions, sans haïr nos adversaires, à aimer ceux qui pensent autrement que nous ; à reconnaître qu’il y a des chrétiens dans tous les camps et que Dieu peut être servi aujourd’hui comme toujours plaignons-nous moins de notre temps, et plus de nous-mêmes. Soyons moins découragés, mais soyons meilleurs.

Je ne sais vraiment pourquoi j’écris tout ceci, probablement c’est par ce vieux besoin de m’épancher auprès de vous, mon bien cher ami, et de vous tenir au courant de mes pensées dans un temps où l’on risque vraiment de se perdre de vue au milieu de l’obscurité. Ah ! je vous en prie, tendez-moi toujours la main et priez pour votre ami.

P. S. En vous parlant, comme je fais, du Père Lacordaire, je n’entends pas prendre la défense de toutes les hardiesses oratoires qui peuvent lui échapper dans l’improvisation. Ainsi, il a eu deux expressions malheureuses mais je ne puis souffrir qu’on juge sur un mot et non sur tout l’ensemble d’un discours, et cela quand il s’agit d’un homme si saint, si mordue, qui donne avec ses Dominicains, le spectacle d’une vie si instructive pour la mollesse de notre siècle.