1914-1916/Le Père

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1914-1916 : poésies
Mercure de France (p. 15-16).


LE PÈRE


Tes pas sont lourds. L’âge te courbe. Tu es vieux
Et cependant je vois une flamme en tes yeux…
Quels sont les mots confus que murmure ta bouche ?
Dis-moi, pourquoi cet air joyeusement farouche ?
Ah ! j’ai compris. Pardonne-moi. Ne réponds pas.
Ton deuil me dit assez que ton fils est là-bas
Tombé, la face au ciel, sous la balle allemande,
Noblement, ainsi que le devoir le commande.


Pardonne, je comprends ta douleur, inconnu !
Tu pourrais, à grands cris, pleurer l’enfant perdu,
Serrer tes poings, haïr la guerre et la maudire,
Et tu passes, stoïque et grave, et je t’admire
Pour cette sombre joie et pour cette fierté
Farouche que je lis dans ton œil irrité,
Ô père qui, sans pleurs, sur ta joue amaigrie,
As reçu le baiser sanglant de la Patrie.


15 août 1914.