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Abrégé de l’histoire de Port-Royal/Appendice

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Texte établi par Augustin GazierSociété française d’imprimerie et de librairie (p. 207-227).
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APPENDICE


ABRÉGÉ CHRONOLOGIQUE
(1665-1710)
d’après un opuscule anonyme imprimé en 1760[1].


1665. — Au mois de juillet, on réunit toutes les religieuses fidèles dans la maison des Champs. Cela s’exécute le 3 et 4 de ce mois. Dans le même temps, on fait sortir les exilées de leurs prisons particulières pour les réunir avec leurs sœurs…

Après leur réunion, elles se trouvent au nombre de 73, dont 61 de chœur et 12 converses. La Mère abbesse, exilée à Meaux, avec la sœur Anne-Cécile, n’arriva que le 25.

À peine les religieuses furent-elles réunies qu’un exempt nommé Saint-Laurent, l’homme du monde le plus soupçonneux, le plus défiant et le plus terrible, y arriva (le 3 à six heures du soir) avec quatre gardes, pour se saisir de toutes les portes, de toutes les clefs, et empêcher toute communication ; en sorte que ces pauvres filles furent réduites dans une captivité aussi étroite que si elles avaient été renfermées à la Bastille ; jusque-là même qu’elles n’avaient pas la liberté de prendre l’air dans leur jardin. Le 4, M. le lieutenant civil y vint de la part du roi faire la visite de la clôture. Outre cela, M. l’archevêque de son côté leur fit souffrir les traitements les plus rigoureux. Il leur donne des tourières pour les observer, des confesseurs pour les tourmenter. Il leur refuse impitoyablement les sacrements à la mort, et même la sépulture ecclésiastique…

Ce prélat, non content de tous ces traitements si barbares et de les réduire dans un état où elles manquaient de tous les secours spirituels et temporels, se porta à un nouvel excès, inouï jusqu’alors, qui fut de les priver de l’unique consolation qui leur restait, en leur faisant défense de chanter l’office divin à haute voix, sous peine d’encourir l’excommunication ipso facto. Il alla encore plus loin, et leur défendit de psalmodier au chœur et d’y réciter l’office. Mais celui qui choisit ce qu’il y a de plus faible pour confondre ce qu’il y a de plus fort selon le monde soutint ces vierges chrétiennes dans des épreuves si terribles, qu’elles soutinrent avec un courage admirable, sans se laisser abattre ni affaiblir, jusqu’à l’an 1669, qu’elles furent rétablies dans tous leurs droits sans avoir fait autre chose que ce qu’elles avaient toujours offert. Le 26 novembre, M. de Péréfixe fait élire une abbesse par les dix religieuses auxquelles il avait livré la maison de Paris. La sœur Dorothée Perdreau est élue. Le prélat fait ôter la tombe de M. de Saint-Cyran[2].

1666. — M. de Paris charge son abbesse intruse de l’administration de tous les biens, par sentence du 8 février.

Le saint évêque d’Aleth charge un ami d’assurer ses saintes mères et sœurs (c’est ainsi qu’il appelait les religieuses de Port-Royal) qu’il répand tous les jours son âme au saint autel en actions de grâces à J.-C. de la fermeté inébranlable qu’il leur a donnée. Cette lettre fut écrite à l’occasion de la mort de la sœur Gertrude du Pré, à qui M. de Paris avait fait refuser les sacrements et la sépulture ecclésiastique. Le même traitement fut fait à plusieurs autres : la sœur Françoise de Sainte-Lutgarde, la sœur Antoinette de Saint-Augustin Le Gros, la sœur Catherine de Saint-Paul, la sœur Anne-Eugénie de Boulogne de Saint-Ange.

1667. — Les gardes du roi sont relevés par un exempt du grand prévôt et par quatre archers qui forcent les portes de clôture et se rendent maîtres du jardin.

1668. — L’abbaye de Port-Royal est remise dans son état de perpétuité sur deux fausses suppositions, savoir : la vacance du siège abbatial, et la prétendue incapacité de la Mère Agnès. C’est sur ces deux suppositions que M. de Paris fait nommer la sœur Dorothée par le roi, et qu’elle obtient des bulles de provision du 7 juin 1668. Les religieuses de Port-Royal des Champs y forment opposition par un acte du 24 septembre. Mais l’intruse alla son train, et usurpa l’abbaye lorsque les bulles furent arrivées. Il y eut cette année un projet de transférer les religieuses de Port-Royal dans le diocèse de Sens, mais il ne s’exécuta point.

Le pape (Clément IX) rend la paix à l’Église de France, et remédie en partie aux maux qu’Alexandre VII, son prédécesseur, avait causés par ses bulles contre Jansénius. Le roi donne le 23 octobre un bref pour maintenir la paix. M. Arnauld a l’honneur de paraître devant ce grand prince, qui désirait de le voir. La liberté est rendue à M. de Sacy.

1669 — Le 18 février, M. de Paris envoie à Port-Royal des Champs son grand-vicaire (M. de la Brunetière), qui rétablit les religieuses dans la participation des sacrements et de tous leurs droits. C’était reconnaître d’une manière authentique l’innocence de ces saintes filles, puisqu’elles furent rétablies sans abjuration d’aucune erreur, sans faire d’autre profession de foi que celle qu’elles avaient toujours faite. Le lendemain, M. de Boisbuisson chante la grand’messe, qui fut de la Trinité, en actions de grâces. Tous les gens de bien, de tout état et de toute condition, prennent part à cet événement, et en témoignent leur joie. Les religieuses reçurent à ce sujet des visites et des lettres d’une infinité de personnes de la première distinction. M. le curé de Magny alla à Port-Royal en procession, rendre à Dieu ses actions de grâces de leur rétablissement.

Quoique les religieuses fussent ainsi solennellement rétablies, et que leur innocence fût reconnue, on ne les fit point rentrer dans la maison de Paris. Au contraire, les dyscoles, au nombre de dix, protégées par M. de Péréfixe, s’y maintiennent, en ferment la porte à leurs sœurs, et font même séparer les deux maisons par un arrêt du Conseil rendu le 13 mai 1669.

La maison des Champs se repeuple. Les solitaires qui en avaient été chassés s’y réunissent avec de nouvelles conquêtes, qu’ils avaient faites dans leur dispersion. La plupart des victimes que l’on avait arrachées y reviennent consommer leur sacrifice ; la bonne odeur de ce saint désert, qu’elles avaient répandue dans le monde pendant leur exil, y en attire un grand nombre d’autres.

Le 14 juillet, M. Grenet, curé de Saint-Benoît, est nommé supérieur des religieuses. Ce fut un vrai père pour ces saintes filles.

Le 23, la Mère Marie-Madeleine Du Fargis est élue abbesse. La communauté était alors composée de 64 religieuses de chœur. Le 2 octobre, on donne l’habit à cinq novices, dont trois l’étaient avant la persécution.

1671. — Le premier janvier, M. de Péréfixe meurt dans des transports et des regrets cuisants de tout ce qu’il avait fait contre des religieuses qu’il avait toujours reconnues dans le fond de son cœur pour innocentes.

La mort, qui avait enlevé la Mère Angélique au commencement de la persécution, enlève le 19 février, dans le calme de la paix rendue à l’Église, sa sainte et incomparable sœur la Mère Agnès.

1672. — Le 30 juillet, la Mère Du Fargis est continuée abbesse.

Clément X confirme la séparation des deux maisons de Port-Royal par une bulle du 13 septembre 1672.

Madame la duchesse de Longueville, qui avait été le principal instrument dont Dieu s’était servi pour rendre la paix à son Église, se retire à Port-Royaldes-Champs.

1673. — M. d’Andilly, que la tempête avait tant de fois obligé de quitter Port-Royal, qui était pour lui un paradis terrestre, revint dans ce saint désert le 13 septembre, et y mourut aussi saintement qu’il avait vécu, le 24 septembre de l’année suivante.

1675. — La Mère Madeleine Du Fargis est continuée abbesse le 30 juillet.

1677. — Conversion de M. Racine, et sa réconciliation avec Port-Royal.

1678. — La Mère Angélique de Saint-Jean est élue abbesse le 3 août.

1679. — Mort de Madame de Longueville le 15 avril ; son cœur est porté à Port-Royal.

Le 26, les ennemis de cette sainte maison, auxquels la paix de l’Église n’avait pas ôté du cœur le mauvais levain qu’ils nourrissaient depuis longtemps, voyant que cette princesse, qui était comme la sauvegarde de Port-Royal contre leur mauvaise volonté, était morte, prennent aussitôt la résolution de satisfaire leur passion. Ils font entrer dans leurs vues M. de Harlay, archevêque de Paris, qui va lui-même à Port-Royal, le 17 mai, pour y répandre le trouble et la désolation. Après s’être annoncé comme ami, il signifie à l’abbesse une défense de recevoir des religieuses jusqu’à ce que le nombre fût réduit à 50, et un ordre de renvoyer les novices et même les pensionnaires. Le même ordre est signifié à M. de Sacy, dont le prélat avait loué la conduite, et aux ecclésiastiques, MM. de Tillemont, Ruth-Dans, Borel, Bourgeois, de Sainte-Marthe. C’est ainsi que recommença la tempête contre Port-Royal, après une paix de dix ans. Cette persécution n’a pas été violente comme la précédente ; mais elle n’allait pas moins efficacement à la ruine totale de Port-Royal…

1680. — La Mère Angélique [de Saint-Jean] prépare les religieuses à la persécution et leur fait des conférences sur les avis que la Mère Agnès avait donnés autrefois sur ce sujet.

Les religieuses présentent requête pour obtenir permission de se conformer, dans la récitation de l’office, à la règle de Saint Benoît, qui veut qu’on dise le psautier en entier dans la semaine. Le prélat y consent.

1681. — Le 8 août, la Mère Angélique de Saint-Jean est continuée abbesse.

M. Le Tourneux vient à Port-Royal le 19 octobre Il y prêche et confesse.

1682. — M. de Sacy vient à Port-Royal le 4 mars pour Mlle de Vertus, qui en avait demandé la permission à M. de Paris. Trois religieuses de Liesse viennent à Port-Royal avec M. Le Tourneux. Le 19 août, on apporte la cucule de Saint Bernard.

1684. — Le corps de M. de Sacy est transporté de Pomponne à Port-Royal la nuit du 8 au 9 janvier. Il était mort le 4. La Mère Angélique [de Saint-Jean] meurt le 29 du même mois. Le 2 février, la mère Du Fargis est élue abbesse.

Le 10 février, le corps de M. de Luzancy est apporté à Port-Royal. La sœur Eustoquie meurt le 31 mars. Le corps de M. Grenet est apporté le 16 mai, et inhumé le 17 au pied de la croix du cimetière du dedans.

1685. — …La sœur Perdreau, abbesse intruse, meurt le 4 janvier. M. de Harlay fait nommer sa sœur abbesse de Port-Royal. M. Boquillot commence à exercer le ministère à Port-Royal-des-Champs.

1686. — Le 7 mai on apporte à Port-Royal le cœur de M. Couturier, et ceux de son épouse et de son fils. Le 28 novembre, celui de M. Le Tourneux.

1687. — La Mère Du Fargisest continuée abbesse…

1690. — La Mère Du Fargis s’étant démise, la Mère Agnès de Sainte-Thècle-Racine est élue pour lui succéder, le 2 février. Le 28 juin, le corps de M. de Pontchâteau est porté à Port-Royal, et celui de M. de Sainte-Marthe le 13 d’octobre.

1693. — La Mère Agnès Racine est continuée abbesse le 2 février. Elle vend un très beau calice de vermeil, de l’avis de la communauté, et en envoie le prix aux Bénédictines anglaises, qui étaient dans la disette.

1694. — Le 9 novembre, le cœur de M. Arnauld est apporté de Hollande[3], où il était mort le 12 d’août, à Port-Royal-des-Champs.

1695. — M. de Harlay est frappé d’une apoplexie foudroyante qui l’emporte le 6 août. M. de Noailles, évêque de Châlons-sur-Marne, est nommé le 20 pour lui succéder. Les religieuses de Port-Royal lui écrivent, et il leur fait une réponse très obligeante. Heureux s’il eût toujours conservé les mêmes dispositions à l’égard de ces saintes filles qui en étaient si dignes.

1696. — Le 5 février, la Mère de Sainte-Thècle-Racine est continuée abbesse.

M. de Roynette est fait supérieur de Port-Royal. Il fait sa visite le 21 mai, et la termine le 25 par un glorieux témoignage qu’il rend à la communauté.

1697. — M. de Noailles fait lui-même la visite à Port-Royal le 20 octobre, et en est très satisfait. Autre visite par des confesseurs extraordinaires, qui attestent l’innocence de ces vierges chrétiennes.

1698. — Le 11 janvier, le corps de M. de Tillemont est transporté à Port-Royal où il avait désiré d’être enterré. Le cœur de M. Du Fossé, mort le 4 novembre, est transféré à Port-Royal.

1699. — Le 5 février, la Mère Elisabeth de Sainte-Anne Boulard de Nainvillers est élue abbesse. Le corps du chevalier de Coislin, mort le 13 février, est apporté à Port-Royal et inhumé aux pieds de son saint oncle M. de Pontchâteau, comme il l’avait désiré. Le corps de M. Racine est enterré aux pieds de M. Hamon, comme il l’avait ordonné par son testament.

1700. — M. Gilbert est nommé supérieur de Port-Royal à la place de M. de Roynette, mort le 21 mai.

1701. — Le cœur de Mme Angran de Bélisi est apporté à Port-Royal.

1702. — Les religieuses de Port-Royal de Paris, qui avaient déjà fait diverses tentatives contre les religieuses des Champs, en font une nouvelle le 9 décembre, et sont déboutées de leur demande. M. de Noailles blâme la conduite des premières, et paraît disposé à favoriser les autres. Celles des Champs lui ayant demandé sa protection, Son Éminence, qui avait été informée que, quelques jours auparavant, l’abbesse de Port-Royal de Paris avait donné un bal à son parloir, fit cette réponse : Il n’est pas juste que Port-Royal de Paris donne le bal et que Port-Royal-des-Champs paye les violons.

1703. — M. de Noailles publie, le 5 mars, une ordonnance contre le Cas de conscience.

1705. — Le 15 juillet, Clément XI donne la bulle Vineam Domini contre le Cas de conscience, dans laquelle ce pape, par une politique raffinée, décide ce qu’on ne lui demandait point, et ne décide pas ce qu’on lui demande. C’est là l’époque du commencement d’une foule de maux qui ont accablé la France, et l’origine de la dernière persécution de Port-Royal, qui a enfin abouti au renversement de cette sainte maison.

1706. — La bulle est présentée aux religieuses de Port-Royal quoique ni le pape, ni les évêques, ni le roi n’en eussent ordonné la signature ; et on exige d’elles un certificat qu’elle a été lue en présence de la communauté, avec une lettre de l’abbesse. La bulle fut lue le 21 mars, M. Marignier l’attesta ; et l’abbesse écrivit en ces termes à M. de Noailles. « M. Marignier nous la vient de lire à la grille, et nous l’avons reçue avec le respect dû à Sa Sainteté et à Son Éminence, sans déroger à ce qui s’est fait à l’égard de ce monastère à la paix de l’Église sous Clément IX. Cette clause, que les religieuses n’avaient ajoutée que par délicatesse de conscience, clause qui était la preuve de leur innocence et de leur persévérance dans les sentiments et les dispositions qui avaient été approuvés en 1669, et en conséquence desquels elles avaient été rétablies dans la participation des sacrements à la paix de l’Église ; cette clause, dis-je, a été l’unique prétexte de la cruelle persécution qu’on a faite à ces saintes filles, de leur dispersion, et enfin du renversement du sanctuaire qu’elles habitaient. Sur le refus qu’elles font de retrancher cette clause, qu’elles jugent nécessaire pour mettre la vérité à couvert et leur conscience en repos, M. de Noailles s’indispose contre elles et se joint à leurs ennemis ; ce qui fut pour elles le sujet de la plus vive douleur. Dans ces circonstances, elles perdent plusieurs de leurs sœurs, entre autres la Mère prieure, Julie Baudran, et la Mère abbesse, qui, avant de mourir, nomme prieure la Mère Anastasie Dumesnil… La nouvelle prieure informe M. de Noailles de la mort de l’abbesse, et demande la permission de faire une élection ; mais Son Éminence est sourde et ne répond point.

Les religieuses, informées qu’on faisait à Rome des poursuites contre elles, écrivent au pape Clément XI le 4 août. Ce pape paraît d’abord disposé à faire juger l’affaire selon les règles ; mais les ennemis de Port-Royal le firent changer de dispositions. Les religieuses de Paris agissaient de leur côté. En conséquence d’une requête qu’elles présentèrent au roi, dans laquelle elles concluaient à la suppression et extinction du titre de Port-Royal-des-Champs, et à la réunion de ses biens à leur abbaye, en donnant seulement une pension viagère aux religieuses des Champs, elles obtinrent d’abord un arrêt du Conseil qui ordonnait au sieur Voisin, conseiller d’État (depuis chancelier), de faire la visite des deux maisons.

1707. — Le 3 janvier, M. Voisin commence sa visite dans la maison de Paris ; le 19 il se transporte à Port-Royal-des-Champs et dresse son procès-verbal. Les religieuses de Port-Royal-des-Champs prennent toutes les mesures que la prudence chrétienne peut suggérer pour justifier leur innocence et se défendre contre l’oppression ; elles présentent requêtes sur requêtes, on n’y a aucun égard ; elles écrivent lettres sur lettres à M. de Noailles, Son Éminence ne daigne pas même faire réponse à une seule ; elles font protestations sur protestations, oppositions sur oppositions, et on va son train. Le parti était pris, et leur perte résolue. Toutes les voies de la justice leur sont fermées et toutes les lois foulées aux pieds. Et ce qu’il y a de plus affligeant, c’est que leur propre pasteur, qui devait être leur protecteur et donner sa vie pour ses brebis, loin de défendre ces saintes filles, que saint Cyprien aurait appelées la plus illustre portion du troupeau de J.-C., les abandonne. Non seulement il les abandonne, il les livre lui-même aux loups pour les dévorer, et se joint à eux…

Le 11 d’août, M. Vivant va à Port-Royal-des-Champs pour y faire, par ordre de M. de Noailles, une visite prétendue pastorale. Son Éminence ôte aux religieuses le seul confesseur, M. Havart, qui leur restait, et leur envoie un fanatique nommé Pollet, qui leur signifie verbalement une interdiction des sacrements que M. de Noailles confirme par écrit le 3 octobre dans une lettre adressée au même. Les religieuses dressent le 20 une belle requête à ce prélat, dans laquelle elles démontrent leur innocence ; mais il ferme les yeux, et leur fait signifier le 22 novembre une ordonnance par laquelle il les prive des sacrements…

Le 20 novembre, M. Le Noir, dit de Saint-Claude, est arrêté à Port-Royal-des-Champs, et conduit à la Bastille (où il reste jusqu’en 1715). En sortant, il s’attendrit et répand quelques larmes ; un archer, voulant le consoler, lui dit qu’il sera bien traité : sur quoi ce saint homme lui répond : Je ne pleure point de ce que vous pensez, mais de joie et de reconnaissance de la grâce que Dieu me fait aujourd’hui de souffrir pour une si bonne cause.

1708. — Les religieuses de Port-Royal-des-Champs, qui avaient appelé, le 1er décembre 1707, à la primatie de Lyon, de la sentence par laquelle M. de Noailles les avait privées des sacrements, font diverses sommations à l’Official ; elles présentent une nouvelle requête pour obtenir la communion pascale. Mais l’Official laisse passer la fête sans relever leur appel. La communion pascale leur est refusée par les ecclésiastiques envoyés par M. de Noailles, et même à leurs domestiques, parce qu’ils témoignaient de l’attachement pour de si saintes maîtresses. Le 29 avril, elles signent un excellent mémoire apologétique pour instruire l’Official de Lyon, qui devait juger leur appel de l’ordonnance de M. de Paris.

Les ennemis de Port Royal, impatients de voir cette sainte maison détruite, ont recours à Rome pour exécuter plus promptement leurs mauvais desseins. Les religieuses l’ayant appris, elles écrivent le 18 mars une très belle lettre à Sa Sainteté, dans laquelle elles lui demandaient de n’être point condamnées sans être entendues… Le pape donne une bulle contre elles, et dit à leur agent qu’il n’avait pu la refuser aux sollicitations d’un aussi grand prince que le roi de France…

Cette bulle, adressée à M. de Noailles, quoique datée du 27 mars (par une fausseté manifeste), ne fut expédiée qu’au mois de septembre, devint publique en France au mois de novembre. La fausseté de la date est le moindre des défauts. Les religieuses de Port-Royal y sont traitées avec la dernière indignité, et livrées à la discrétion de leurs ennemis, à qui elle donne tout pouvoir de satisfaire leur passion contre ces saintes filles.

Le 8 décembre, on demande les sacrements pour la sœur Michelle Le Vavasseur ; M. de Noailles répond qu’il faut la laisser mourir sans sacrements, à moins qu’elle ne signe.

La bulle qui supprimait l’abbaye de Port-Royal-des-Champs est envoyée au Parlement avec des lettres patentes, et enregistrée le 19 décembre, sur les conclusions de M. Daguesseau, procureur général, quoiqu’elle renfermât les abus et les attentats les plus criants contre les libertés de l’Église gallicane, jusqu’à déroger aux conciles œcuméniques.

1709. — Malgré les appels portés à Lyon, M. de Noailles accepte la commission que lui donne la bulle, de détruire Port-Royal-des-Champs…

Le 10 juillet, M. le cardinal de Noailles, ayant les mains liées, rend, sur une enquête si vicieuse, de l’autorité du pape et de la sienne, son décret portant extinction du titre de l’abbaye de Port-Royal-des-Champs, et réunion de ses biens à celle de Paris…

Le 7 août, le décret de Son Éminence est signifié aux religieuses de Port-Royal-des-Champs. Celles de Paris leur firent signifier le même jour un arrêt par défaut, qu’elles avaient obtenu le 3 août, par lequel ces pauvres filles n’étaient pas mieux traitées que par le décret de M. de Noailles…

Le 28 septembre, Madame de Château-Renaud, abbesse de Port-Royal de Paris, va prendre possession de Port-Royal-des-Champs, en vertu de l’ordonnance de M. de Noailles, dont il y avait appel, et de l’arrêt par défaut du Parlement, auquel on avait formé opposition. Elle prend possession le 1er octobre. Le 8, elle obtient un arrêt du Conseil, qui ordonne aux religieuses de Port-Royal-des-Champs de la reconnaître pour abbesse. Ces saintes filles, voyant que la résolution de les perdre était irrévocablement prise, ne font plus aucune procédure, et attendent en paix et en patience ce que la divine Providence voudra faire d’elles…

Le roi, pressé par le fameux Père Tellier, le plus fougueux jésuite qui ait jamais été, donne le 26 octobre un arrêt contre le plus saint monastère qu’il y eût dans l’univers, par lequel il donne commission à M. d’Argenson de se transporter à Port-Royal-des-Champs, d’y entrer de gré ou de force, de se saisir des archives, et de faire sortir dans le jour même les religieuses, pour être conduites en différents diocèses, et y être mises seule à seule dans des couvents séparés.

Le 29 octobre, qui était un mercredi, M. d’Argenson arrive à Port-Royal avec des carrosses et environ trois cents hommes, pour enlever et disperser une vingtaine de pauvres filles, qui n’avaient pas plus de défense qu’en auraient eu vingt brebis contre trois cents loups…

Le moment étant arrivé auquel Dieu avait permis que le lieu saint fût profané, et que les vierges saintes qui l’habitaient fussent sacrifiées à leurs ennemis, M. d’Argenson se présente à sept heures du matin à la porte du monastère, comme les religieuses sortaient du chapitre. Il donne le signal, fait entrer ses troupes, et exécute exactement les ordres qu’il avait reçus.

À l’heure de tierce, les religieuses vont au chœur sans savoir que ce serait pour la dernière fois qu’elles les chanteraient ensemble. Mais elles ne tardent pas à l’apprendre. M. d’Argenson, les ayant fait assembler, leur signifia l’arrêt de dispersion, qui est exécuté le même jour. On n’entendit de la part de ces saintes filles ni murmures, ni gémissements, on ne vit pas même couler de larmes. Mais tout le vallon retentissait du cri des pauvres, qui étant venus pour recevoir les aumônes ordinaires, et voyant par ce qui se passait que bientôt ils en seraient privés, criaient : Miséricorde, il faut donc que nous mourions de faim !

1. La Mère Louise de Sainte-Anastasie Dumesnil, prieure, fut exilée chez les Ursulines de Blois, où elle mourut privée des sacrements.

2. La sœur Françoise de Sainte-Marthe, chez les Véroniques de Blois.

3. La sœur Anne-Julie de Sainte-Synclétique de Remicourt, chez les Bénédictines de Bellefonds à Rouen.

4. Marie de Sainte-Gertrude du Valois, chez les Ursulines de Chartres.

5. La sœur Françoise de Sainte-Agathe Le Juge, à la Visitation de Chartres.

6. Marie de Sainte-Euphrasie Robert, aux Ursulines de Mantes.

7. Marie de Sainte-Catherine Issaly, aux Ursulines de Meaux.

8. Marie-Catherine de Sainte-Célinie Benoise, à Sainte-Marie de Meaux.

9. Anne de Sainte-Cécile de Boicervoise, à Saint-Julien d’Amiens.

10. Marie-Madeleine de Sainte-Cécile Bertrand, aux Filles de Sainte-Marie d’Amiens.

11. Jeanne de Sainte-Apolline Le Bègue, aux Filles de Sainte-Marie de Compiègne.

12. Marguerite de Sainte-Lucie Pépin, aux Filles de la Visitation d’Autun.

13. Marie-Madeleine de Sainte-Sophie Flescelles, à Moncenis.

14. Madeleine de Sainte-Ide Le Vavasseur, aux Ursulines de Nevers.

15. Anne Couturier, aux Ursulines du faubourg de Nevers.

Il y eut aussi sept converses d’exilées, savoir :

1. Anne de Sainte-Marie Laimé.

2. Anne de Sainte-Blandine Forget.

3. Catherine de Sainte-Tarsille Dafflon.

4. Louise de Sainte-Basilisse Noiseaux.

5. Madeleine de Sainte-Aurélie, sa sœur.

6. Marie de Sainte-Opportune Mouchot.

7. Louise de Sainte-Justine Barat.

Ces pauvres filles furent tourmentées cruellement, non seulement par les religieuses chez lesquelles elles furent exilées, mais encore par les évêques des diocèses, qui se faisaient une gloire et un mérite de persécuter et de séduire ces innocentes victimes de la sincérité chrétienne ; par les grands-vicaires, les confesseurs, qui croyaient que c’était pour eux un moyen de faire fortune…

Telle fut la situation des religieuses de Port-Royal pendant plus de six ans ; après lesquels, Louis XIV étant mort, elles eurent la liberté de revenir dans des monastères du diocèse de Paris, où elles édifièrent beaucoup, et y furent traitées avec douceur et charité. Toutes ne revinrent point : il en était mort quelques-unes, d’autres ne profitèrent point de la liberté qu’on leur offrait.

1710. — Arrêt du Conseil d’État du 22 janvier, pour démolir Port-Royal-des-Champs. Les ennemis de cette sainte maison n’étant pas encore satisfaits, ils sollicitent et obtiennent, la même année, un autre arrêt du Conseil pour exhumer tous les corps, ce qu’ils exécutent avec une barbarie qui n’a point d’exemple, si ce n’est dans le royaume du Maroc. Enfin l’église même ne fut pas épargnée…


  1. Il existe plusieurs abrégés de l’Histoire de Port-Royal ; le premier d’entre eux a paru en 1710. Celui que l’on a choisi pour servir de complément au récit de Racine est intitulé : Abrégé chronologique de l’histoire de Port-Royal des Champs. Office et pèlerinage en l’honneur des saints et saintes qui ont habité ce saint désert ; pour l’utilité de ceux qui ont la dévotion de visiter les ruines de ce célèbre monastère, et les lieux où reposent les corps qui en ont été exhumés. MDCCLX. (Petit in-12 de xliv-48 pages.) Les extraits qu’on trouve ici sont empruntés aux pages xiv-xxxiv.
  2. La tombe de Saint-Cyran était et est encore à Saint-Jacques du Haut-Pas. Il s’agit évidemment d’une dalle qui recouvrait son cœur et qui portait une inscription.
  3. Arnauld est mort à Bruxelles, et non pas en Hollande.