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Abrégé de l’histoire de Port-Royal/Particularités

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Texte établi par Augustin GazierSociété française d’imprimerie et de librairie (p. 196-205).

DIVERSES PARTICULARITÉS CONCERNANT PORT-ROYAL
RECUEILLIES PAR MON PÈRE
DE SES CONVERSATIONS AVEC M. NICOLE[1].

Les Constitutions de Port-Royal sont de la Mère Agnès, excepté l’Institution des novices, qui était de la sœur Gertrude. M. de Pontchâteau les fit imprimer en Flandre.

— Les deux volumes des Traités de piété sont de M. Hamon, excepté le Traité de la charité qui est à la tête du premier volume. M. Fontaine prit soin de l’impression de ce premier volume, et M. Nicole du second, qui est beaucoup plus exact.

La Religieuse parfaite a été recueillie par la sœur Euphémie sous la mère Agnès, lorsque celle-ci était maîtresse des novices. M. Nicole a fait toutes les préfaces des Apologies des religieuses de Port-Royal, et de plus en commun la première et la deuxième partie. M. Arnauld a fait la troisième. c’est-à-dire les lettres de M. d’Angers, et toute la quatrième, hormis les deux chapitres où est l’histoire de Théodoret, etc. [Il faut encore interroger là-dessus M. Nicole.]

M. Nicole a fait les trois volumes de la Perpétuité, hormis un chapitre dans la première partie, qu’y fourra M. Arnauld, et qui donna le plus de peine à défendre. M. Arnauld ne lut pas même le second volume ; il était occupé alors à faire des mémoires pour des évêques.

M. d’Aleth lui demanda un Rituel ; mais M. Arnauld n’étant pas assez préparé sur cette matière, M. Nicole persuada à M. d’Aleth de s’adresser à M. de Saint-Cyran[2], et de lui écrire pour cela une lettre pleine d’estime. M. de Saint-Cyran prit cette lettre pour une vocation, et fit le livre. M. Arnauld le revit avec M. Nicole, et adoucit plusieurs choses qui auraient paru excessives ; entre autres M. de Saint-Cyran avait écrit un peu librement sur l’abstinence de la viande pendant le carême, et prétendait que l’Église ne pouvait pas faire des règles qui obligeaient sous peine de péché mortel.

Le Nouveau Testament de Mons a été l’ouvrage de cinq personnes : M. de Sacy, M. Arnauld, M. Le Maitre, M. Nicole, et M. le duc de Luynes. M. de Sacy faisait le canevas, et ne le reportait presque jamais tel qu’il l’avait fait ; mais il avait lui-même la principale part aux changements, étant assez fertile en expressions. M. Arnauld était celui qui déterminait presque toujours le sens. M. Nicole avait devant lui saint Chrysostome et Bèze, ce dernier afin de l’éviter, ce qu’on a fait tout le plus qu’on a pu. [M. de Sacy a fait les préfaces, aidé par des vues et par des avis que lui avaient donnés M. Arnauld et M. Nicole.]

Depuis peu, quelqu’un a fait des Remarques sur cette traduction, et M. Arnauld en a pris ce qu’il croyait le meilleur, ce qu’il a toujours fait très volontiers. M. de Sacy était moins souple : témoin sa raideur sur les remarques du Père Bouhours, dont il n’a jamais voulu suivre aucune. M. Nicole au contraire a profité dans ses Essais de morale de celles qui lui ont paru bonnes.

Il n’a plus osé écrire contre M. Jurieu, depuis qu’il a vu M. de Meaux[3][aux mains] avec lui, ne voulant pas donner d’ombrage à ce prélat. M. de Sacy n’avait de déférence au monde que pour M. Singlin, homme en effet merveilleux pour le droit sens et le bon esprit. Celui-ci avait de grands égards pour M. de Saint-Cyran-Barcos, qui était son directeur, homme pur dans sa vie, et d’un grand savoir, mais qui avait souvent des opinions très particulières, e toujours très attaché à ses opinions. Un jour entre autres il voulait opiniâtrement que pour défendre Jansénius, on avançât que cet auteur avait suivi pied à pied saint Augustin, et n’étant que l’historien de sa doctrine, il lui avait été impossible de s’en écarter. M. Arnauld fît un écrit où il renversait entièrement cette opinion, c’est-à-dire montrant que cette défense aurait été tournée en ridicule, n’étant pas impossible que Jansénius n’eût pris un sens pour l’autre, et ne se fût trompé, comme le prétendaient le pape et les évêques. M. de Saint-Cyran fit une réponse où il traitait ces démonstrations de simples difficultés qui ne devaient pas empêcher qu’on ne se soumît à son avis. M. Pascal leva l’embarras : il prit le mémoire de M. de Saint-Cyran, alla trouver M. Singlin, et lui dit que jamais il ne rendrait ce mémoire, qu’il traita de ridicule.

— M. Pascal était respecté parce qu’il parlait fortement, et M. Singlin se rendait lorsqu’on lui parlait avec force.

— La Mère Angélique de Saint-Jean faisait en quelque sorte sa cour à M. Pascal, et voulait se servir de lui pour mettre de la division entre M. Arnauld et M. Nicole ; car ni elle, ni beaucoup d’autres, ne pouvaient souffrir cette liaison, ni que M. Nicole gouvernât M. Arnauld.

Ils furent tous deux cachés pendant cinq ans à l’hôtel de Longueville, et, excepté les six premiers mois, y vécurent toujours à leurs dépens. Madame de Longueville était alors occupée de ses restitutions, et peut-être n’eût pas été bien aise de cette nouvelle dépense. Ils l’entretenaient tous les jours des cinq ou six heures. M. Arnauld s’endormait souvent, après avoir roulé ses jarretières devant elle, ce qui la faisait un peu souffrir. M. Nicole était le plus poli des deux, et était plus à son goût. Mme de Longueville se dégoûtait fort aisément, et d’une grande envie de voir les gens passait tout à coup à une fort grande peine de les voir,

M. Nicole fut toujours bien avec elle : elle trouvait qu’il avait raison dans toutes les disputes. Il dit qu’à sa mort il perdit beaucoup de considération : « J’y perdis même, dit-il, mon abbaye ; car on ne m’appelait plus M. l’abbé Nicole, mais M. Nicole tout simplement. »

Elle était quelquefois jalouse de Mlle de Vertus, qui était plus égale et plus attirante.

— Grand différend contre M. Pascal. Il voulait qu’on défendît toujours les propositions par le bon sens qu’elles avaient, et qu’on n’en signât point la condamnation. M. Arnauld et M. Nicole étaient d’avis contraire. M. Arnauld, entre autres, fit un écrit où il terrassait M. Pascal, qui était petit devant lui. C’est ce qui a donné lieu au bruit qui se répandit que M. Pascal avait abjuré le jansénisme. Celui-ci, dans sa dernière maladie, ayant lâché quelques mots de ce différend au curé de Saint-Étienne[4], qui comprit que puisque M. Pascal avait été de contraire avis avec ces messieurs, il avait été d’avis de l’entière soumission au formulaire, feu M. de Paris[5] en tira avantage fît signer cette déposition par le curé qui, ayant été depuis convaincu du contraire, voulut en vain revenir contre sa signature. M. l’archevêque se moqua de lui.

M. Nicole appelle tout cela les guerres civiles de Port-Royal.

— La Mère Angélique de Saint-Jean était entêtée aussi qu’elles ne devaient signer en aucune sorte ; et quand l’accommodement fut fait, elle persistait toujours dans son opinion. M. d’Aleth lui écrivit, M. Arnauld, M. de Sacy : tout cela inutilement. M. Nicole eut ordre de faire un écrit pour la convaincre. Enfin elle se rendit, il ne sait comment, en disant qu’elle n’était nullement convaincue.

Il estime qu’elle avait plus d’esprit même que M. Arnauld ; très exacte à ses devoirs, très sainte mais naturellement un peu scientifique, et qui n’aimait pas à être contredite. Madame de Longueville ne l’aimait pas, et pourtant convenait de toutes ses bonnes qualités. Elle avait plus de goût pour la Mère Du Fargis, qui savait beaucoup mieux vivre.

— Deux partis dans la maison : l’un, la Mère Angélique, la sœur Briquet, et M. de Sacy ; l’autre, la Mère Du Fargis, M. de Sainte-Marthe, et M. Nicole. Ces derniers avaient toujours raison ; mais, pour l’union, M. de Sainte-Marthe cédait toujours.

M. Nicole dit que c’est le plus saint homme qu’il ait vu à Port-Royal. Il sautait par dessus les murs, pour aller porter la communion aux religieuses malades, et cela de l’avis de M. d’Aleth : en sorte qu’il n’en est pas mort une sans sacrements. Cependant la Mère Angélique de Saint-Jean n’avait aucun goût pour lui : et quoiqu’il le sût, il n’en était pas moins prêt à se sacrifier pour la maison.

— M. Arnauld le plus souvent n’avait nulle voix en chapitre. On le croyait trop bon : et c’était assez qu’il dît du bien d’une religieuse pour que l’on n’en fît plus de cas. Ainsi il prônait fort la sœur Gertrude ; et la Mère Angélique de Saint-Jean se retirait d’elle.

Cette Mère Angélique, à force de se confier à la sœur Christine, et de la vouloir former aux grandes choses comme une abbesse future, lui inspira un peu trop de mépris pour les autres Mères, en telle sorte qu’elle était en grande froideur pour la Mère Du Fargis, et mourut sans lui en demander pardon. Madame de Fontpertuis contribuait un peu à tout cela : bonne femme, bonne amie, mais un peu portée à l’intrigue, et ne haïssant pas à se faire de fête, surtout avec les grands seigneurs.

M. de Pomponne demandait un jour à M. Nicole : « Tout de bon, croyez-vous que ma sœur ait autant d’esprit que Mme Duplessis-Guénégaud ? » M. Nicole traita d’un grand mépris une pareille question.

— On subsistait comme on pouvait des livres et des écrits qu’on faisait. Les Apologies des religieuses valurent cinq mille francs ; les Imaginaires, cinq cents écus. Bien des gens croyaient que M. Nicole, en tirant quelque profit de la Perpétuité, s’enrichissait du travail de M. Arnauld, et il souffrait tout cela. On tira des Traités de piété seize cents francs. M. Nicole les fit donner à M. Guelphe ; et celui-ci y ayant joint quelque trois ou quatre mille francs de M. Arnauld, les prêta à un nommé Martin, qui leur a fait banqueroute.

— Lorsque les religieuses étaient renfermées au Port-Royal de Paris, elles trouvaient moyen de faire tenir tous les jours de leurs nouvelles à M. Arnauld, et d’en recevoir[6]. M. Nicole dit que c’étaient des lettres merveilleuses et toutes pleines d’esprit[7]. La sœur Briquet y avait la principale part. La sœur de Brégy voulait aussi s’en mêler : elle avait quelque vivacité, mais son tour d’esprit était faux et n’avait rien de solide.

Elles confièrent deux ou trois coffres de papiers à M. Arnauld lorsqu’elles furent dispersées. C’est par ce moyen qu’on a eu les Constitutions de Port-Royal et d’autres traités qu’on a imprimés.

M. Nicole a travaillé seul aux préfaces de la Logique et à toutes les additions. La première, la deuxième et la troisième partie ont été composées en commun. M. Arnauld a fait toute la quatrième.

  1. Le manuscrit autographe de ces notes est aujourd’hui à la bibliothèque nationale.
  2. Martin de Barcos, neveu de Du Verger de Hauranne.
  3. Bossuet, évèque de Meaux de 1681 à 1704.
  4. Le P. Beurrier.
  5. Péréfixe
  6. L’intermédiaire entre les religieuses et Arnauld était Claude Lancelot, qui fut admirable de dévouement en 1664-1665.
  7. Ces lettres ont été imprimées au xviiie siècle, mais d’une manière très défectueuse. Il en existe des copies manuscrites fidèles, et en effet ces lettres de la sœur Briquet sont charmantes. Celles de la sœur de Brégy ne le sont pas moins ; Racine la juge ici sans l’avoir lue, et d’après Nicole.