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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome VII/Seconde partie/Livre III/Chapitre VII

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CHAPITRE VII.

Histoire naturelle des Indes orientales.


L’on ne connaît dans les Indes, comme dans tous les pays situés sous la zone torride, que deux saisons, la sèche et la pluvieuse. Dans les Indes, cette alternative de saisons est produite par les moussons.

Le mot de mousson vient du mot malais moussin, qui signifie saison ; il a été adopté par les Européens pour désigner les vents réglés et périodiques qui, dans la mer des Indes, règnent durant six mois à peu près dans la même direction, et pendant les six mois suivans dans la direction contraire.

Il est vraisemblable que si la mer des Indes était aussi ouverte dans sa partie septentrionale que dans sa partie méridionale, les vents alisés qui se font sentir entre les tropiques dans l’Océan atlantique et dans le grand Océan, y souffleraient également pendant toute l’année sans aucune variation, ou pour mieux dire, il n’y aurait pas de mousson.

Mais cette mer est fermée au nord, et c’est ce qui cause dans une saison le retour des nuages, qui ont été poussés dans cette direction durant une autre saison. Dans tous les climats chauds on voit, vers midi, des nuages se former sur les montagnes, lorsque le soleil darde ses rayons avec force ; et lorsqu’il est couché, ces nuages retombent, ou bien sont poussés vers la mer. C’est pourquoi au lever du soleil, lorsque les nuages n’ont pas eu le temps de s’élever, on aperçoit distinctement des montagnes qui ne sont pas visibles dans le courant du jour.

Examinons maintenant la marche des moussons.

Depuis le mois d’avril jusqu’au mois de septembre, les vents de sud-ouest règnent dans la mer des Indes ; ensuite il leur succède des calmes pendant quelque temps, et, depuis octobre jusqu’en mars, les vents soufflent du nord-est. D’après ce que nous avons exposé plus haut, la raison de ces phénomènes est très-simple. Au mois de mars, le soleil, qui a passé l’équateur, s’avance vers le tropique du cancer ; il échauffe les terres de l’Afrique orientale, de l’Arabie, de la Perse, de l’Indoustan, du Thibet, des presqu’îles de l’Inde, de la Chine et du Japon, beaucoup plus que les mers situées entre ces pays et la ligne. L’air qui se trouve au-dessus de ces mers est obligé, par la raréfaction produite sur les continens au nord, de se précipiter vers ce point de l’horizon ; or, tout vent qui souffle de l’équateur vers le pôle arctique prend la direction du sud-ouest. Au contraire, dans l’autre moitié de l’année, lorsque le soleil se porte vers le tropique du capricorne, et a raréfié l’air dans les parages situés au midi de la ligne, l’air, condensé le long des montagnes de la partie septentrionale de la zone torride, se presse du nord vers l’équateur. Alors le vent, qui des parages septentrionaux souffle vers la ligne, doit naturellement, quand nulle cause ne s’y oppose, suivre la direction du nord-est. On conçoit donc aisément pourquoi il succède au vent du sud-ouest.

On conçoit, tout aussi aisément comment les mêmes causes s’accordent pour produire les vents périodiques. Il faut qu’une vaste étendue de terres situées près du tropique soit échauffée par le soleil, plus que les mers situées entre elle et l’équateur. Alors l’air de ces mers est forcé de se précipiter au-dessus de ces terres, et de donner naissance à un vent latéral, puis ensuite de s’éloigner de ces terres pour se porter au-dessus des mers.

C’est ainsi que, dans la partie de l’Océan comprise entre Madagascar et la Nouvelle-Hollande, le vent de sud-ouest, naturel aux mers situées près du tropique du capricorne, souffle constamment ; mais dans le voisinage de la Nouvelle-Hollande, et dans une étendue de mer considérable près de ce continent, on rencontre les vents périodiques, qui depuis avril jusqu’en octobre soufflent du sud-est, et le reste de l’année du nord-ouest ; car durant ces derniers mois, l’été règne dans le continent austral. Le soleil y échauffe plus la terre que les mers voisines , et oblige l’air de se porter des parages de l’équateur vers le pôle antarctique, ce qui doit occasioner un vent de nord-ouest ; mais, d’avril en octobre, le soleil s’élève au-dessus de l’hémisphère septentrional ; alors l’air retourne du sud vers l’équateur pour se précipiter dans les espaces raréfiés, et produit les vents de sud-est.

L’intervalle qui sépare les deux époques pendant lesquelles les vents opposés soufflent périodiquement est marqué par des calmes, des vents variables, des pluies, des orages, et même des ouragans : en voici la cause. Le vent opposé à celui qui a soufflé jusqu’alors, et qui souffle encore dans la partie inférieure de l’atmosphère, règne déjà dans la partie supérieure. Ces vents, qui agissent ainsi l’un contre l’autre, se maintiennent pendant un certain temps en équilibre, condensent les vapeurs qu’ils entraînent avec eux, et prennent toutes les directions possibles. Il est évident que de l’action de ces vents opposés doivent naître des tempêtes et des ouragans.

Le grand nombre d’îles qui sont situées à la partie orientale de la mer des Indes, cause de grandes variations dans les vents, dont la direction, ainsi qu’on l’a vu plus haut, est déterminée par le gisement des terres.

Au mois de mai le vent d’est commence à souffler fortement à Banda, et est accompagné de pluies abondantes. Au mois de septembre, il se fait sentir à Malacca.

La connaissance de l’époque des changemens de vent règle nécessairement la navigation ; car, si les marins laissent passer la saison favorable, ils sont obligés d’attendre le retour du vent, qui ne soufflera que six mois après.

L’action du vent détermine naturellement celle des courans, qui offrent quelques particularités remarquables. Dans la mousson du nord-est, la grande masse d’eau qui, dans les premiers momens, se meut dans différentes directions à l’ouest, au sud, au sud-sud-est, suivant le gisement des continens et des îles, arrive comme un torrent de la partie nord-ouest du grand Océan pour passer entre la Chine et les Philippines ; car ce n’est que dans ces parages que la mer des Indes est ouverte vers le nord : ensuite ce courant se dirige à travers le détroit de Banca, vers les îles de la Sonde.

Le courant qui, au mois de novembre, porte autour de Ceylan, ne peut pas être occasioné par un grand amas d’eau qui se serait formé dans le golfe du Bengale, car ce golfe est fermé au nord ; il vient du détroit de Malacca, et une partie entre dans le golfe du Bengale, dont il ne parcourt qu’une petite étendue.

À Cambaye, et le long de la côte de Malabar, la saison humide dure depuis le 10 juin jusqu’au 10 octobre, mais principalement depuis le milieu de juin jusqu’au milieu de septembre ; les pluies y sont souvent accompagnées de tonnerre et de tempêtes. Le reste de l’année, surtout de décembre en mars, le temps est serein et sec.

On dit, dans la saison humide, que la mer est bouchée, parce que l’on ne peut naviguer. Les pluies abondantes font déborder les rivières. En septembre la mer commence à s’ouvrir, et les vaisseaux peuvent sortir.

La pluie n’est pas très-violente dans l’intérieur ; car on a le temps de planter et de semer pendant plusieurs heures du jour, excepté lorsqu’il fait des orages. La chaleur est tempérée par les nuages qui couvrent le soleil. Les pluies abondantes répandent la fertilité, mais rendent l’air très-malsain. Quelquefois elles sont si abondantes, qu’elles renversent les maisons qui ne sont pas solidement bâties. On sème en mai et au commencement de juin, et la récolte a lieu en novembre et décembre.

Sur la côte de Coromandel, au contraire, les mois secs et chauds sont ceux de mars, avril, mai et juin. La chaleur est insupportable du 4 mai au 4 juin ; l’air est brûlant depuis neuf heures du matin jusqu’à trois heures après midi. Dans les autres temps, elle est plus modérée.

La saison humide y dure depuis le premier juillet jusqu’au premier novembre ; le reste de l’année est assez agréable.

Cette différence de température dans des lieux situés sous les mêmes latitudes et peu éloignés les uns des autres, vient de la position des montagnes, qui s’étendent du nord au sud dans la péninsule occidentale de l’Inde.

Dans les pays situés vers l’embouchure du Gange, ainsi qu’au Pégou, à Siam et à Malacca, les mois pluvieux sont septembre, octobre et novembre ; cependant, à Malacca, il pleut toute l’année deux à trois fois par semaine, excepté en janvier, février et mars, que la sécheresse est continuelle.

Passons aux productions de la terre.

Le bois d’aigle, bois d’aloès, bois de calambac, de calambouc ou d’agalloche, est donné par un arbre que les Portugais nomment aquila, par corruption d’agalloche, et les Français bois d’aigle. Cet arbre est petit, tortu, noueux, tout rempli d’un suc âcre et caustique, fort dangereux, s’il en tombe dans les yeux. Son bois est compacte, dur, pesant de couleur grise, brune ou noirâtre, résineux, d’une saveur très-amère. Il rend, quand on l’approche du feu ou qu’on le brûle, une odeur fort agréable ; il n’a qu’une légère âcreté, qui ne se fait même sentir qu’après l’avoir mâché long-temps. C’est dans la Cochinchine qu’il croît particulièrement ; mais les habitans en font un commerce qui le rend assez commun dans toutes les parties des Indes. Les grands et les personnes riches en font brûler dans des lieux bien fermés, où ils en reçoivent précieusement les vapeurs, comme une fumigation salutaire pour tout le corps : il ranime les esprits. On en fait aussi des poignées de sabres et divers petits ouvrages. Il est si recherché à la Chine et au Japon, qu’on le vend au poids de l’or. Ce sont principalement les environs des nœuds, endroits où s’est accumulé le plus de résine, qui sont les plus estimés. Un autre arbre connu sous le nom de garo dans la presqu’île de Malaeca, et de sincko au Japon, donne aussi du bois d’aigle. On fait avec un de ces arbres, et peut-être avec tous deux, des meubles recherchés pour leur bonne odeur. On apporte rarement de ce bois en Europe, où il est payé moins chèrement que dans l’Inde.

L’alafreira ou le safran des Indes, est le curcuma. C’est une grande plante herbacée. Ses feuilles, longues d’un pied, sont engainées les unes dans les autres , et roulées en cornet dans leur jeunesse. Les fleurs forment entre les feuilles de gros épis d’un blanc jaunâtre enveloppés d’une longue membrane qui dépasse la corolle. Ses racines sont oblongues, noueuses, coudées, de la grosseur du doigt, pâles en dehors, d’un jaune un peu pourpré en dedans. Elles ont une odeur agréable de gingembre. L’usage qu’en font les Indiens a rendu générale la culture de cette plante. Ils font entrer cette racine dans tous leurs mets, comme un assaisonnement agréable : ils la mêlent avec des fleurs odorantes pour en faire des pommades dont ils se frottent tout le corps.

L’aloès des Indes passait autrefois pour le meilleur dans les usages de la médecine ; la plante dont on tire ce suc résineux est l’aloès perfolié. Comme tous les végétaux de ce genre, il a une tige ligneuse, couronnée de feuilles à son sommet, et marquée dans sa longueur de cicatrices transversales qui marquent la place occupée précédemment par des feuilles. Celles-ci sont épaisses, à bords épineux, et d’un vert un peu foncé. Le tronc s’élève quelquefois à dix ou douze pieds de haut. Du milieu des feuilles sort un épi de fleurs pendantes rouges, cylindriques. La plante entière répand une odeur très-forte ; elle est d’un goût très-amer. L’aloès croît en abondance dans toute l’Inde, et végète avec vigueur dans les lieux secs et sur les rochers.

L'anananseira est l’ananas des Indes orientales, et ne diffère pas de celui d’Amérique et d’Afrique.

L’angolan est un fort bel arbre qui croît sur les montagnes et parmi les sables et les rochers. Ses feuilles sont oblongues, entières, terminées en pointes. Ses fleurs sont de couleur blanchâtre et sortent des aisselles des feuilles ; leurs pétales sont recourbés. Son fruit est une baie charnue, sphérique, recouverte d’une peau épaisse un peu coriace, et renfermant une pulpe succulente. Les habitans du Malabar et de plusieurs parties de l’Inde où on le trouve le regardent comme le symbole de la royauté, parce que ses fleurs ressemblent à des diadèmes ; une cime élevée majestueusement jusqu’à cent pieds de hauteur, des rameaux étalés avec élégance, un feuillage toujours vert et odorant, des fleurs suaves et des fruits exquis, sont des dons suffisans pour commander l’admiration aux peuplades nombreuses qui savourent avec délices le goût de ses fruits, et trouvent sous son feuillage un abri tutélaire contre les rayons brûlans du soleil de la zone torride. Son bois est blanc et fort dur. Le suc qu’on tire de sa racine par expression tue les vers, purge les humeurs flegmatiques et bilieuses, évacue l’eau des hydropiques ; sa racine en poudre passe pour un spécifique contre la morsure des bêtes venimeuses.

L’arec, qu’on mêle avec le bétel, est un fruit produit par une espèce de palmier qui croît abondamment dans les îles Moluques, à Ceylan et dans plusieurs autres contrées de l’Asie méridionale. Son tronc est parfaitement droit, et haut de quarante pieds environ, tandis que son diamètre n’est que d’un pied. Les feuilles qui le couronnent sont d’un vert sombre, au nombre de dix ou douze, longues de quinze pieds et assez semblables à celles de dattier. La grappe qui porte les fruits sort de dessous le faisceau de feuilles. Le fruit est de la grosseur d’un œuf de poule ; son écorce recouvre une chair succulente et fibreuse que les habitans des Indes nomment pinang, et qui renferme une amande semblable à une noix muscade, mais plus dure, blanchâtre, et veinée de pourpre. On mâche l’enveloppe du fruit lorsqu’elle est encore molle ; mais, quand elle est sèche, l’amande est seule employée. L’enveloppe charnue, lorsqu’elle est récente, contient une matière blanche et visqueuse, assez âpre au goût. Ceux qui, n’étant point accoutumés au bétel, mâchent de l’arec sans en avoir ôté cette matière visqueuse, s’enivrent aussi aisément que s’ils avaient pris du vin avec excès : mais cette ivresse dure peu. Si l’arec commence à vieillir, cette mucosité se dessèche ; le fruit perd sa force et n’enivre plus. Quoique récent, il ne produit pas le même effet sur ceux qui en font un usage habituel.

L’amande a, comme toutes les parties de l’arbre, une saveur aussi âpre que celle du gland de chêne. Pour masquer cette saveur lorsqu’on mâche l’amande, on mêle celle-ci avec des substances âcres et aromatiques. Celles qui sont généralement adoptées, sont la chaux et les feuilles de bétel. On coupe l’amande par tranches qu’on saupoudre de chaux, et qu’on enveloppe de feuilles de bétel. Le mélange porte le nom de cette dernière substance. On mâche ce mélange, et au bout de quelques instans la salive est d’une belle couleur purpurine, et la bouche paraît tout en sang. On crache cette première salive, qui contient une surabondance de chaux, puis on mâche et remâche le reste jusqu’à ce qu’il ne reste, plus qu’un marc insipide qu’on rejette.

Hommes, femmes, enfans, vieillards, tout le monde dans l’Inde mâche continuellement du bétel. On n’oserait parler à une personne de qualité sans en avoir dans la bouche. Les femmes, les femmes galantes surtout, en mâchent sans cesse, dans l’intention d’augmenter leurs attraits. On mâche du bétel pendant les visites, on offre du bétel en se saluant, comme en Europe on offre du tabac ; et lorsqu’on se quitte pour quelque temps, l’usage est de se faire présent mutuellement d’une boîte remplie de fruit d’arec, de feuilles de bétel, de chaux et de plusieurs aromates, afin que chacun prépare le mélange suivant son goût. Les uns y mettent un grain de cardamome, d’autres un clou de girofle, ou un peu d’ambre gris.

Outre le beau vermillon que ce mélange donne aux lèvres, et l’agréable odeur qu’il laisse à la bouche, il fortifie l’estomac, il aide à la digestion ; et ceux qui en font habituellement usage peuvent se passer du secours du vin. On prétend aussi qu’il préserve de la gravelle et de la pierre, et qu’il apporte un merveilleux soulagement à ceux qui sont attaqués de ces cruelles maladies. Tous les voyageurs assurent qu’elles ne sont pas connues dans les pays où croît le bétel, et où l’usage en est commun ; aussi les Européens qui font quelque séjour dans l’Orient s ’y accoutument-ils d’abord, et ne manquent-ils pas d’en faire bientôt leurs délices. Le grand usage qu’en font les Indiens leur carie les dents de bonne heure ; souvent ils n’en ont plus à vingt ans. Le bétel est pernicieux à certaines personnes, surtout aux asthmatiques et aux phthisiques.

L’ateira, qui est de la grandeur du pommier, c’est-à-dire haut de vingt pieds, a les feuilles glabres, lancéolées, percées de points transparens ; ses fleurs sont petites et verdâtres, d’un blanc jaunâtre en dedans, d’une odeur un peu désagréable. Son fruit, nommé pomme de cannelle, ou cœur de bœuf, est un peu conique, d’un vert noirâtre en dehors, et composé de mamelons écailleux disposés comme ceux de la pomme de pin. Sa chair est blanchâtre, d’une odeur suave, d’une saveur agréable, et si molle, qu’on la mange avec la cuillère comme de la bouillie. Il est dans sa maturité aux mois de novembre et de décembre ; c’est une espèce de corossol (anona squamosa).

Le bambou ou manebou, si célèbre et tant de fois nommé dans toutes les relations des Indes orientales, ressemble à un très-grand roseau ; il a les feuilles semblables à celles de ce végétal. On en distingue plusieurs espèces. Le plus grand des bambous est le sammat, qui s’élève jusqu’à quatre-vingts pieds de haut. Son diamètre est de douze à dix-huit pouces. Avec ses tiges on fait des coffres, des boîtes et des mesures pour le riz.

Le bambou illy, qui croît dans les sables du Malabar, atteint à une hauteur de soixante pieds ; il ne fleurit qu’une fois en sa vie, à l’âge de soixante ans ; il se multiplie de drageons ; l’espèce de chaux qui se forme dans ses vieilles tiges n’a aucune saveur sucrée, et n’est point, comme on l’a cru, le tabaxir des Arabes.

Le bambou telin, naturel à Java et à Amboine, parvient à cinquante pieds de hauteur. Ses jeunes pousses se mangent ainsi que celles de plusieurs autres bambous.

L’ampel est commun dans toute l’Inde. Sa jeune pousse se marine ; les Chinois la font cuire jusqu’à consistance de bouillie, et en composent une espèce de papier fin en usage pour la peinture et pour les parasols.

Il existe encore d’autres espèces de bambous, toutes intéressantes par les ressources qu’elles offrent aux habitans des régions équatoriales pour différens meubles et ustensiles de ménage. C’est avec ses jeunes tiges que l’on fait les cannes connues sous le nom de bambous ; enfin on sait qu’on l’emploie aussi pour la construction des canots.

L’arbre qui produit le benjoin est de moyenne grandeur ; il a les feuilles oblongues, aiguës, velues en dessous, les grappes de fleurs plus longues que les feuilles. Quand cet arbre a acquis l’âge de cinq à six ans, et environ trois pouces de diamètre, on lui fait des incisions et des fentes pour en tirer le benjoin. La résine qui sort de ces incisions est d’abord transparente et blanche ; en se figeant, elle devient d’un gris jaunâtre ou d’un brun rougeâtre, avec des taches. La résine qui sort la première est appelée benjoin tête ; celle qui vient ensuite est moins estimée. À Malacca, à Sumatra, à Java, on ne conserve ces arbres que pendant six ans ; la récolte, qui est à peu près de trois livres, diminuerait après cet âge. C’est une des plus précieuses marchandises de l’Orient par le cas qu’on fait de son odeur et ses usages en médecine. On l’emploie généralement dans l’Inde pour parfumer les maisons, chasser les insectes incommodes, et prévenir les effets du mauvais air. La première qualité est transportée en Europe ; on s’en sert dans les églises au lieu d’encens. Il entre dans la composition du lait virginal. D’autres végétaux donnent des résines analogues au benjoin.

Le bétel, si souvent nommé dans ce recueil, avec les différences que l’usage de chaque pays y sait mettre, est la feuille d’une espèce de poivre que l’on cultive dans toutes les Indes orientales, surtout près des bords de la mer. Il grimpe à la manière de la vigne, sur les arbres et sur les supports qu’on lui donne ; son goût est aromatique : elle est naturellement d’un beau vert. Cependant on a trouvé le secret de faire blanchir les feuilles du bétel en les renfermant dans des enveloppes composées d’un tronc récent de bananier, et les arrosant au moins une fois par jour. La perte de leur couleur naturelle ne change rien à leur goût, qui en devient, au contraire, plus fin et plus délicat. On ne présente jamais, chez des personnes de qualité, que celles qui sont parfaitement blanches.

Le calambac est, comme on l’a vu plus haut, la même chose que le bois d’aigle.

Le calame aromatique est la racine d’un roseau. Elle est noueuse, grosse comme le doigt, et d’une odeur agréable. Elle s’emploie en pharmacie et dans la parfumerie. Les femmes indiennes s’en servent particulièrement contre les vapeurs.

Le camphrier est un arbre dont nous avons déjà parlé.

Le dutroa est une espèce de stramoine, et croît aux Indes dans les lieux incultes. Cette plante est touffue ; ses feuilles sont pointues et découpées ; ses fleurs sont grandes et blanches ; lorsqu’elles tombent, elles font place à une capsule ronde. Les graines, mêlées avec de l’eau et du vin, ou avec quelques autres mets, et prises dans une certaine quantité, causent des vertiges, un assoupissement léthargique, et même la mort. Il en est de même lorsqu’on brûle ces graines dans un endroit clos. Les femmes libertines font souvent prendre l’infusion de ces graines à leurs maris ou à leurs gardiens, lorsqu’elles veulent les endormir.

Le bananier des Indes ne diffère pas de celui des autres pays. On croit aux Indes, comme en Afrique, que ses feuilles furent celles dont les premiers pères du genre humain couvrirent leur nudité. Les Indiens s’en servent au lieu de plats et d’assiettes, et s’épargnent la peine de les nettoyer, en les renouvelant à chaque repas. Ils les font servir aussi de papier, sur lequel ils écrivent. On distingue deux sortes de bananes indiennes : les unes de la longueur d’une palme, grosses et rondes comme un œuf, qui se nomment bananes à rôtir. Le goût en est très-agréable. Elles sont fort nourrissantes lorsqu’on les mange rôties avec un peu de cannelle et de sucre. Leur pulpe est d’un blanc roussâtre. On a soin de les cueillir vertes, pour les faire jaunir et mûrir dans les maisons, comme les melons d’hiver. Les bananes de la seconde espèce s’appellent bananes de jardin. Elles sont plus douces, de meilleur goût et plus chaudes que les autres, qui sont naturellement froides ; mais elles sont moins grandes : on les mange crues ; les unes et les autres mûrissent dans le même temps.

Pour manger ce fruit au lieu de pain, l’usage est de le rôtir ou de le cuire à l’eau, dans le temps qu’il a toute sa grandeur, mais avant qu’il ait pris sa couleur jaune, c’est-à-dire avant qu’il soit tout-à-fait mûr. Ceux qui n’y joignent ni viande ni poisson le mangent avec une sauce de jus de citron, de sel et de poivre en gousse, qui le rend d’un très-bon goût. Quelquefois, pour en varier l’apprêt, ils mangent un morceau de banane rôtie avec un autre morceau cru. Le premier sert de pain, et l’autre de beurre. Dampier raconte que les Anglais, aussi passionnés pour ce fruit que les Indiens, prennent cinq ou six bananes mûres, les hachent, en font une masse, et la font bouillir en forme de poudding, qu’ils appellent cotte de mailles, parce que c’est une ressource ordinaire contre la faim. On fait aussi de très-bonnes tartes avec ces fruits. Verts, coupés par tranches et séchés au soleil, ils se gardent long-temps et se mangent comme des figues. Quelquefois on prend des bananes mûres, on les rôtit, on les coupe en morceaux, dont on exprime le jus dans une certaine quantité d’eau, et on s’en fait une liqueur agréable, douce et nourrissante, qui approche du lambswool, liqueur anglaise composée de pommes et de l’espèce de bière qu’on nomme ale. Le même voyageur ajoute que, dans plusieurs endroits des Indes occidentales qu’il avait parcourus, la liqueur de bananes se fait autrement. On prend dix ou douze bananes mûres, qu’on met dans une cuve, et sur lesquels on jette huit pintes d’eau dans l’espace de dix heures. Les sucs du fruit faisant fermenter et écumer ce mélange, on peut le boire quatre heures après ; mais il ne se garde pas plus de vingt-quatre heures. Ceux qui aiment cette liqueur, qui est agréable, rafraîchissante, et dont le seul défaut est d’être fort venteuse, ne manquent pas d’en faire tous les jours. Lorsqu’elle devient aigre, on en fait de très-bon vinaigre.

Dans l’île de Mindanao, les habitans ont trouvé le secret de faire usage, pour leur habillement, du bananier, qui ne sert ailleurs qu’à la nourriture de l’homme. Dampier, qui nous cite le fait, ne nous apprend pas pourquoi cette invention ne s’est pas communiquée au reste des Indes. Le vulgaire de cette île n’est habillé, dit-il, que des draps qu’on fait du bananier. On sait qu’il ne produit qu’une fois à Mindanao. Lorsque le fruit est mûr, on coupe le bananier près de la terre, pour en faire du drap. Un long couteau suffit pour le partager en deux ; ensuite on en coupe la tête, qui laisse un tronc de huit ou dix pieds de longueur. On lève les écorces extérieures, qui sont fort épaisses du côté des racines. Le tronc devient alors d’une égale grosseur et de couleur blanchâtre ; on le fend par le milieu, après quoi l’on fend encore les deux moitiés le plus près du milieu qu’il est possible. On laisse tous ces morceaux au soleil l’espace de deux ou trois jours, pendant lesquels une partie de l’humidité de l’arbre se sèche, et les bouts paraissent alors pleins de petits filets. Les femmes, dont l’occupation est de faire les draps, prennent un à un ces filets, qui s’enlèvent aisément depuis un bout du tronc jusqu’à l’autre, de la grosseur à peu près d’un fil mal blanchi ; car les filets sont naturellement d’une grosseur fixe. On en fait des pièces de vingt à vingt-cinq pieds de long, dont la chaîne et la trame sont de même matière et de même grosseur. Ce drap dure peu ; mais la facilité de le faire supplée à sa bonté. Il est dur lorsqu’il est neuf, et un peu gluant lorsqu’il est mouillé.

Le gingembre est la racine d’une espèce d’amomum qui croît naturellement à la Chine et aux Indes orientales. Ce sont ces racines que les Indiens mangent, ou vertes, en manière de salade ; ou confites, au sel et au vinaigre. Il paraît que le nom de gingembre vient des Arabes, qui nomment la racine gingibil. Le gimgembre de la Chine passe pour le meilleur.

Il croît de l’indigo dans plusieurs endroits des Indes. Celui du territoire de Brana, d’Indoua et de Corsa, dans l’Indoustan, à une ou deux journées d’Agra, passe pour le meilleur. Il en vient beaucoup aussi dans le pays de Surate, surtout vers Sarquesse, à deux lieues d’Amandabad, et dans les terres de Golconde. On sème de l’indigo aux Indes orientales après la saison des pluies.

Cette plante, qui devient ligneuse avec le temps, a une racine pivotante ; une tige cylindrique, qui se divise quelquefois, dès le pied, en plusieurs petites tiges, hautes de trois pieds, revêtues d’une écorce grise, verdâtre, et un peu velues vers leur partie supérieure. Les rameaux sont garnis de feuilles assez semblables à celles de la luzerne. Les fleurs sont petites et disposées en épi ; il leur succède une gousse arrondie et droite.

L’usage général des Indiens est de le couper trois fois l’année : la première coupe se fait lorsqu’il a deux où trois pieds de hauteur, et on le coupe alors à demi-pied de terre. Cette première récolte est sans comparaison meilleure que les deux autres ; et a une plus grande valeur. On en fait la distinction par la couleur, en rompant un morceau de pâte. La couleur de celle qui se fait de la première coupe est d’un violet bleuâtre, plus brillant et plus vif que les deux autres ; et celle de la seconde est plus vive aussi que celle de la troisième. Mais, outre cette différence, qui en fait une considérable dans le prix, les Indiens en altèrent le poids et la qualité par des mélanges.

Après avoir coupé les plantes, ils séparent les feuilles de leurs pétioles et les font sécher au soleil : ils les jettent dans des bassins construits en pierre et enduits d’une sorte de chaux, qui s’endurcit jusqu’à paraître d’une seule pièce de marbre. Ces bassins ont ordinairement quatre-vingts à cent pas de tour. Après les avoir à moitié remplis d’eau saumache, on achève de les remplir de feuilles d’indigo sèches, qu’on remue souvent, jusqu’à ce qu’elles se réduisent en pâte ou fécule ; ensuite. on les laisse reposer pendant quelques jours ; et lorsque la fécule est déposée au fond du bassin de manière à ce que l’eau soit claire par-dessus, on ouvre des trous qui sont pratiqués autour du bassin pour laisser écouler l’eau : on remplit alors des corbeilles de cette fécule, et on en prend avec les doigts une quantité suffisante pour en former des morceaux de la figure et de la grosseur d’un œuf de poule coupé en deux, c’est-à-dire plat en bas et pointu par le haut. L’indigo d’Amandabad s’aplatit, et reçoit la forme d’un petit gâteau. Les marchands qui veulent éviter de payer les droits d’un poids inutile, avant de transporter l’indigo d’Asie en Europe, ont soin de le faire cribler, pour ôter la poussière qui s’y attache. C’est un autre profit pour eux, car ils la vendent aux habitans du pays, qui l’emploient dans leurs teintures. Ceux qui sont employés à cribler l’indigo y doivent apporter des précautions : pendant cet exercice, ils ont un linge devant le visage, avec le soin continuel de tenir les conduits de la respiration bien bouchés, et de ne laisser au linge que deux petits trous vis-à-vis des yeux. Ils doivent boire du lait à chaque demi-heure ; et tous ces préservatifs n’empêchent point qu’après avoir travaillé pendant huit ou dix jours, leur salive ne soit quelque temps bleuâtre ; on a même observé que, si l’on met un œuf le matin près des cribleurs, le dedans en est tout bleu le soir, lorsqu’on le casse.

À mesure qu’on tire la pâte des corbeilles avec les doigts trempés dans de l’huile, et qu’on fait des morceaux, on les expose au soleil pour sécher. Les marchands qui achètent l’indigo en font toujours brûler quelques morceaux, pour s’assurer qu’on n’y a pas mêlé de sable ; l’indigo se réduit en cendre, et le sable demeure entier. Ceux qui ont besoin de graine pour en semer laissent, la seconde année, quelques pieds sécher sur l’herbe, les coupent et en recueillent la semence. Quand la terre a nourri l’indigo pendant trois ans, elle a besoin d’une année pour se reposer avant qu’on y en sème d’autre.

Le markarekau, bel arbre par sa hauteur et son étendue, n’est pas moins remarquable par son utilité ; ses racines sont réellement hors de terre, où elles ne tiennent que par un petit bout, ce qui le fait paraître comme suspendu sur des pilotis et des arcades au travers desquelles on voit le jour ; elles sont longues, grosses, belles et polies. Lorsque les Indiens, surtout aux Maldives, ont besoin de bois uni, ils coupent une partie de ces racines, et n’en laissent pas ordinairement plus de quatre pour soutenir l’arbre, qui, sans être endommagé, en pousse d’autres avec une nouvelle vigueur. Ses fleurs sont longues d’un pied, grosses, blanches, doubles, et jettent une odeur très-douce. Le fruit est de la grosseur d’une citrouille, rond, couvert d’une peau dure et divisée par carreaux qui pénètrent jusqu’au centre ; sa couleur est incarnate. Le gros fruit ne se mange point, mais il est rempli de pignons d’un excellent goût ; les feuilles ont une aune et demie de longueur et sont larges d’un empan : on les divise en deux peaux, sur lesquelles on peut écrire avec de l’encre comme sur du parchemin. Le bois est humide, poreux et rempli de filamens qui ne permettent pas d’en faire beaucoup d’usage.

Le mangoustan est un excellent fruit d’un arbre du même nom ; il l’est surtout dans l’île de Java, où le goût en est plus fin qu’en tout autre lieu. Dampier le regarde comme le plus délicat de tous les fruits. Il a déjà été décrit de même que le manguier et la grenade, mais il est beaucoup plus petit.

La panoma ou panova est le bois du croton cathartique ou ricin indien. C’est un arbrisseau d’une grandeur médiocre, que l’on cultive au Malabar, à Ceylan, aux Moluques, etc., à cause de ses propriétés médicales. Il s’élève peu ; son tronc est grêle, ses rameaux lisses, ses feuilles ovales, aiguës, d’un vert luisant, dentelées ; ses fleurs d’un blanc jaunâtre ; ses fruits lisses et de la grosseur d’une noisette ; ils sont à trois coques, dont chacune renferme une semence ovale, oblongue, luisante, dans laquelle, sous une écorce mince, est contenue une amande blanche, huileuse, purgative, et même vomitive. Ces graines sont vulgairement appelées pignons d’Inde, grains de Tilly, ou des Moluques. Le bois a des propriétés analogues à celles des semences. Il est spongieux, léger, pâle, couvert d’une écorce mince, cendrée, d’un goût âcre et caustique, d’une odeur nauséabonde. On en apporte en Europe ; mais il y est rare et cher.

Le Tsjeremaram est un autre croton qui croît dans les Moluques, où l’on en trouve plusieurs variétés. Il est aussi cultivé dans plusieurs pays des Indes orientales à cause de la beauté de son feuillage panaché de vert et d’un beau jaune d’or. C’est un arbrisseau de cinq à six pieds, du port du laurier-rose ; ses feuilles sont oblongues, lancéolées, lisses sur leurs deux faces, obtuses ; les fleurs disposées en grappes simples et lâches. On se sert dans les Indes de ses rameaux garnis de feuilles pour orner les arcs de triomphe, les lits et les portes, les salles de festin aux jours des mariages et des cérémonies. On en couvre aussi les cercueils des enfans et des célibataires dans les pompes funèbres. Enfin les prêtres, qui le regardent comme une sorte d’arbre sacré, en entourent les temples. Il est peu usité en médecine.

L’arbre qui produit la noix de bancoul est aussi un croton originaire des Moluques. Il est peu élevé, a ses branches disposées comme celles du noyer, l’écorce grisâtre, les rameaux pleins de moelle ; ses feuilles ont à peu près la forme de celles du peuplier noir ; le fruit est une noix ovale plus large que longue. On tire de son amande une huile abondante qu’on emploie dans le pays à la composition des chandelles et à divers usages économiques.

Le gouyavier est commun aux deux Indes. Les Portugais le nomment pereyra (Poirier). Ce n’est pas un arbre fort grand, mais il est fort touffu ; ses feuilles sont assez petites, ovales, oblongues, pointues, d’un vert clair, et marquées en dessous de nervures saillantes ; ses fleurs sont blanches, presque aussi grandes que celles du coignassier ; son fruit ressemble à une petite poire : il est d’abord verdâtre et acerbe ; mais en mûrissant il prend une couleur jaunâtre, et une saveur douce. La chair en est blanche ou couleur de chair, succulente, ayant quelquefois le parfum de la framboise ou de la fraise ; quoi qu’il soit un peu astringent, il est aussi agréable que sain. On en fait de très-bonnes confitures sèches et liquides. Les semences mêlées à la pulpe ne se digèrent pas ; les hommes et les animaux les rendent entières, et elles conservent toujours leur faculté végétative. Aussi le gouyavier se multiplie-t-il prodigieusement dans son pays natal, et l’on est souvent obligé de l’arracher. Cependant il ne réussit pas bien également partout. Sa présence indique en général un bon terrain. Son bois est bon à brûler ; on en fait d’excellent charbon pour les forges.

Les Anglais nomment le bananier platanetrée ; ce que les traducteurs ignorans ou négligens rendent par plantain, ou plantain en arbre. En portugais on nomme cet utile végétal pacoeiva et figueira, d’où vient la dénomination de figuier par laquelle il est souvent désigné : l’ignorance des noms qu’on lui donne dans divers pays a souvent causé de la confusion dans les relations des voyageurs qui le voyaient pour la première fois : en Chine on le nomme pacquo ; au Japon, bafo ; à Java, pisang ; au Bengale, quelli ; au Malabar, bala ; à Ceylan, kehelbaba. Les livres des voyageurs sont remplis de détails intéressans sur le bananier, qui est un des présens les plus utiles que la Providence ait fait au genre humain.

La plante qui porte le poivre est petite ; elle pousse beaucoup de tiges sarmenteuses, qui se couchent sur la terre comme celles du houblon, quand elles ne sont pas soutenues ; elles ont plusieurs nœuds de l’entre-deux desquels sortent des racines qui entrent dans la terre. Ses feuilles ressemblent à celles du lierre. Elles ont une odeur forte et le goût piquant comme celui du fruit. Les fleurs viennent en grappes, à peu près comme les groseilles. Il leur succède des grains, qui sont d’abord verts, et deviennent insensiblement d’un rouge très-vif à mesure qu’ils mûrissent. Tantôt ces grappes naissent sur la partie moyenne des tiges, sur les nœuds opposés aux feuilles, tantôt elles viennent à l’extrémité des tiges. Aussitôt que le fruit est tout-à-fait mûr, on le cueille, on l’expose au soleil, où se desséchant, il se ride et devient tel que nous le voyons en Europe. Il n’est pas d’une égale qualité dans tous les pays qui en produisent. Celui du Malabar est le moins estimé. On n’en trouve point dont la couleur soit naturellement blanche, comme plusieurs écrivains se le sont imaginé ; toute sorte de poivre est noir lorsqu’il est sec, ou du moins fort brun. On en fait du poivre blanc en le battant, lorsqu’on le fait sécher en le dépouillant de sa peau, qui est noire et ridée.

Beaulieu, voyageur français du dix-septième siècle, pendant un long séjour qu’il fit à Sumatra, s’attacha particulièrement à s’instruire de la culture du poivre : il croît, dit-il, en terre franche et grasse. On le plante au pied de toutes sortes d’arbres, autour desquels il rampe et s’entortille comme le houblon. Ceux qui veulent s’en faire un revenu choisissent de bons rejetons qu’ils plantent au pied d’autant d’arbrisseaux. Il faut apporter beaucoup de soin à nettoyer ou sarcler toutes les herbes qui croissent alentour. Le rejeton croît sans porter de fruit jusqu’à la troisième année qu’il commence ; et la quatrième en rend une grande abondance. Il se trouve des plantes qui en donnent jusqu’à six et sept livres ; mais il n’est jamais plus gros ni en plus grand nombre que dans les trois premières portées. Dans les trois suivantes, c’est-à-dire jusqu’à la sixième, qui est la neuvième année de son plant, le poivrier rapporte un tiers de moins, et la grosseur de son fruit diminue aussi d’un tiers. Enfin, pendant trois autres années, il ne porte presque plus, et le poivre est fort petit : les années d’après ne rendent plus rien. On est obligé de planter d’autres rejetons, par où l’on doit juger, observe Beaulieu, quelle est l’erreur de ceux qui ont écrit que le poivre se recueille sans travail. « Quelque jeune qu’il soit, ajoute-t-il, il porte peu, s’il n’est soigneusement cultivé et sarclé : j’en ai vu plusieurs plantes négligées dans les bois qui ne donnaient aucun fruit.

» Les trois premières années demandent des soins extrêmes pour arrêter la naissance des herbes dans un climat fort humide, non-seulement par les pluies, mais encore par les abondantes rosées qui ne manquent jamais la nuit, et qui sont telles, que, si l’on va se promener avant le lever du soleil dans les champs où l’on néglige d’arracher les herbages, on en sort aussi mouillé que du fond de l’eau. Lorsque le poivrier est près de porter du fruit, il faut ébrancher les arbres qui lui servent d’appui, afin que les branches ne lui dérobent rien des rayons du soleil, qui lui sont plus nécessaires qu’à toute autre plante. Il faut aussi prendre soin, lorsque la grappe est formée, qu’elle soit suspendue sur quelque petit bout de branche ou estoc, dans la crainte que sa pesanteur ne fasse retomber la plante, qui est d’elle-même assez tendre, surtout dans le temps de sa plus grande fécondité. Une autre attention, qui n’est pas moins nécessaire, est d’écarter de la plantation toute sorte de bétail, surtout les buffles et les bœufs, et d’autres animaux qui, s’embarrassant parmi les plantes, ruinent les espérances des plus ardens ouvriers. Il faut que la distance entre les plantes soit telle, qu’on puisse tourner alentour, parce qu’aussitôt qu’elles ont été déchargées de leur fruit, on est obligé d’employer des échelles pour les émonder. Sans cette précaution, elles s’étendraient trop en hauteur, et l’année d’après elles porteraient moins de fruit. »

Le poivre sort d’abord en petites fleurs blanches, qui paraissent ordinairement au mois d’avril : dans le cours de juin, il est noué ; gros et vert dans le mois d’août, et sa force est déjà fort vive. Cependant les Indiens le mangent en salade, ou le font confire en achar avec d’autres fruits, dans une sauce au vinaigre, qui le conserve une année entière. Il est rouge en octobre, et noircit en novembre. Enfin, dans le cours de décembre, il est tout-à-fait noir, et par conséquent bon à cueillir. Cependant cette règle n’est pas si générale, qu’en plusieurs endroits il ne soit plus avancé ou plus tardif.

On coupe les grappes, on les fait sécher au soleil, qui est alors très-ardent, jusqu’à ce que d’eux-mêmes les grains se séparent de leur queue. Il leur faut environ quinze jours pour sécher : dans cet espace, il est besoin de les tourner souvent, et de les mettre à couvert pendant la nuit ; mais ensuite la séparation se fait en un jour ou deux. Il se rencontre sur la plante des grains qui ne rougissent et ne noircissent point, mais qui deviennent blancs. Les Indiens sont fort attentifs à les cueillir et à les amasser pour les usages de la médecine : dans la vente, ils s’en font payer un double prix, du moins entre eux ; car, pour les étrangers qui en demandent aussi, ils ont l’art de blanchir le poivre commun : ils le cueillent encore rouge, et le lavent à plusieurs eaux avec du sable, qui emporte la pellicule rouge qui noircirait ; et le cœur, demeurant découvert après cette opération, conserve sa blancheur naturelle. Cette manipulation lui fait perdre beaucoup de sa force.

Le meilleur poivre est ordinairement celui qui se vend par mesure, et non au poids, parce qu’il n’est pas mouillé, et qu’on n’y peut mêler ni gravier ni sable sans s’exposer à faire voir la tromperie en le mesurant. La mesure des marchands est le nali, qui contient seize gantes ; chaque gante contient quatre chuppes ; et quinze nalis font le bahar, qui est de quatre cent cinquante livres, poids de marc. Cette mesure néanmoins diminue d’un quart dans les états du roi d’Achem. Le prix commun du bahar, jusqu’au temps de Beaulieu, avait été de seize piastres ; et jamais, dit-il, il n’avait passé vingt.

On distingue deux sortes de poivre : le gros et le petit. La plus grande partie du gros vient de la côte du Malabar, et se vend dans les villes de Calicut et de Tutocorin. Il en vient aussi des terres de Visapour, et la vente s’en fait à Réjapour, petite ville du même pays. Quelques voyageurs nous apprennent que les Hollandais, qui le vont acheter des Malabares, n’emploient point d’argent à ce commerce ; qu’ils donnent en échange diverses sortes de marchandises, telles que du coton, de l’opium, du vermillon et du vif-argent : c’est ce gros poivre qu’ils transportent en Europe. Pour le petit, qui vient de Bantam, d’Achem et de quelques autres lieux vers l’orient, il en sort fort peu de l’Asie, où il s’en consomme beaucoup, surtout parmi les mahométans. Il a le double de grains de plus que le gros ; et les Maures se font honneur de faire paraître beaucoup de grains dans leurs alimens. On prétend que tout le poivre que les Hollandais enlèvent sur la côte de Malabar ne leur revient, par leurs échanges, qu’à trente-huit piastres les cinq cents livres ; et que sur les marchandises qu’ils donnent dans ce commerce, ils gagnent encore cent pour cent. On ajoute qu’il serait facile de s’en procurer, argent comptant, pour vingt-huit ou trente piastres ; mais, à ce prix même, ce serait l’acheter plus cher que les Hollandais. Le poivre long, qui est assez commun dans toutes les Indes, surtout dans les états du grand-mogol, y est ordinairement à fort bon compte, et se vend toujours deux tiers de moins.

La racine de quil ou quirpèle, que les Portugais ont nommée pao de cobra, et les Hollandais bois de serpent, est d’un blanc qui tire un peu sur le jaune, fort dure et fort amère : on la broie avec de l’eau et du vin de palmier, pour s’en servir contre les fièvres chaudes, contre les morsures de serpent, et contre la plupart des venins. Elle tire son nom indien d’un petit animal, la mangouste, qui est ennemi des serpens jusqu’à les attaquer lorsqu’il en voit. Les indigènes racontent qu’il court à cette racine pour en manger, aussitôt qu’il se sent blessé dans le combat. Cette racine est celle d’un arbrisseau dont les feuilles sont ovales, lancéolées, lisses ; ses fleurs qui poussent à l’extrémité des branches sont petites et ont peu d’éclat. On donne aussi le nom de bois de serpent ou de couleuvre au vomiquier.

Le rima est l’arbre à pain. Ce nom est celui qu’il porte en malais.

Le riz est la principale nourriture des pays orientaux. On croit que c’est des Indes orientales que le riz a passé dans les autres parties du monde il est très-fécond, et aime les terres humides. C’est même dans l’eau qu’il croît naturellement. C’est en l’inondant souvent qu’on le cultive ; il ne peut donner des récoltes abondantes qu’autant que la plante est en grande partie dans l’eau. Mais ce n’est pas dans des marais qu’on doit le placer. Il doit être semé sur le bord des rivières et des ruisseaux, où l’on puisse l’inonder ou le mettre à sec à sa volonté. Plus l’eau dans laquelle il croît est pure, et plus le grain est bon. Il mûrit dans les chaleurs de l’été, et l’on en fait la dernière récolte vers l’équinoxe d’automne. On fait aux Indes plusieurs sortes de pains avec le riz. On en tire aussi par la distillation une espèce de liqueur qui se nomme arac, comme l’eau-de-vie de palmier : mais le mot arac est un nom générique que les Indiens donnent à toute liqueur forte.

Il n’existe point de plante qui nourrisse une plus grande quantité d’hommes que le riz, et qui, en conséquence, soit plus cultivée. Il fait la base de la nourriture de tous les peuples de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique qui habitent entre les tropiques, mais il s’en consomme, comme on le sait, une grande quantité en Europe, et dans les pays tempérés des autres parties du monde.

Les variétés du riz sont innombrables, en Asie et dans les îles voisines de ce continent, parce qu’il y est cultivé de temps immémorial. Il y en a dont les grains sont presque ronds, c’est le goudouli de l’Inde ; d’autres qui ont six lignes de long sur une demi-ligne de diamètre, c’est le benafouli de l’Inde. Il y en a de rougeâtre, de jaunâtre, de noirâtre, de transparent, de hâtif, de tardif, de barbu et d’imberbe.

Il y a un riz sec à la Cochinchine ; mais c’est qu’on le sème sur des montagnes, où il pleut presque tous les jours pendant l’été.

La plante est une graminée qui s’élève à trois ou quatre pieds de hauteur. Sa feuille est plus large que celle du froment ; l’épi est plus lâche.

Le soamouna est un bel arbre, mais d’une figure extraordinaire. Le haut et le bas de son tronc sont de même grosseur ; dans son milieu, il est relevé de plus du double et arqué. Le bois est épineux, gris en dehors, blanc en dedans, moelleux, poreux comme le liége ; ses feuilles sont oblongues, veineuses, dentelées, attachées cinq à cinq à d’assez longues queues. Ses fruits sont des gousses oblongues qui contiennent des pois rouges. On coupe les épines de cet arbre pendant qu’elles sont vertes, et l’on en tire un suc excellent pour les inflammations des yeux, pour fortifier la vue et pour arrêter les larmes involontaires. Mais dans quel pays croît le fruit qui pourrait arrêter les larmes de la douleur ?

L’arbre qui donne le sagou, et que les Européens appellent du même nom, porte, parmi les Indiens, celui de sagoumanda. On en a déjà parlé dans la description des Moluques. La liqueur, que l’on retire par l’incision des jeunes pousses, porte en quelques endroits le nom de sagouar : elle est d’une douceur qui surpasse celle du miel, et d’abord assez malsaine ; mais on y en mêle une autre nommée houbat, composée du suc de diverses herbes, qui lui donnent une sorte d’amertume. Avec cette préparation, le sagouar est assez sain pour ceux qui en usent sobrement ; et les Hollandais mêmes n’ont guère d’autre boisson aux Moluques et dans l’île d’Amboine. Mais, pris avec excès, il enivre, il rend le visage pâle ; il fait même enfler le corps. On le rend plus agréable en y mêlant du sucre et de l’arac.

Le bois de santal est dans une haute estime aux Indes. On distingue le rouge, le jaune et le blanc, dont les deux derniers, qui croissent en abondance dans les îles de Timor et de Solor, sont les plus recherchés. On broie ou bien l’on pile ce bois avec de l’eau, pour le réduire en une pâte dont on se frotte le corps. On le brûle aussi en petits morceaux dans les appartemens, comme un parfum des plus salutaires. Quoique les habîtans des Indes fassent peu d’usage du santal rouge, parce qu’ils y trouvent moins de vertu, on le transporte dans les autres pays, où il sert aux usages de la médecine.

Le santal citron ou jaune est le cœur du santalin ; et le santal blanc est l’aubier de cet arbre qui croît dans les îles nommées plus haut et dans le royaume de Siam. Le santalin est un grand arbre qui s’élève à la hauteur du noyer et se garnit de feuilles imitant celles du lentisque. Ses fleurs sont d’un brun noirâtre ; ses fruits ou baies, grosses comme une cerise, d’abord vertes, et ensuite noires à l’époque de leur maturité, sont mangées avec avidité par les oiseaux, quoiqu’elles soient insipides. Le santal citrin est un bois blanc, pesant, ayant les fibres droites, ce qui le rend aisé à fendre en petites planches. On en fait toutes sortes de petits ouvrages. Son odeur semble être un mélange de musc, de citron, et de rose. Sa couleur est d’un roux pâle ; sa saveur aromatique est mêlée d’une petite amertume. Le santal blanc est d’une couleur plus pâle et d’une odeur plus faible.

Le santal rouge est fourni par un autre arbre, le ptérocape santalin, qui est grand et porte des feuilles disposées comme celles du cytise ou faux ébénier, mais lisses et presque rondes. Quand on fait des incisions à cet arbre, il rend un suc qui, épaissi, porte comme d’autres productions analogues le nom de sang-de-dragon.

Le savonnier est un arbre de moyenne grandeur ; ses feuilles sont ailées ; ses fruits ou baies sont réunis trois à trois ; ils s’emploient en guise de savon pour blanchir le linge ; mais pour qu’ils ne le gâtent pas, ils ont besoin d’être écrasés dans une grande quantité d’eau, parce qu’ils sont très-corrosifs : on s’en sert aussi pour endormir le poisson et le prendre ensuite avec la main.

Les tamariniers croissent dans presque toutes les parties des Indes. Ce sont des arbres d’une grandeur et d’une beauté remarquables. Le tronc est bien fait et revêtu d’une écorce brune et gercée ; les branches sont longues, et garnies d’un très-grand nombre de feuilles ailées. Il y a sur chaque feuille vingt-quatre à vingt-six folioles étroites, d’un vert luisant et un peu velues, ce qui procure un charmant ombrage, où les Indiens se mettent à couvert de l’ardeur du soleil. Les fleurs naissent aux côtés ou au sommet des branches ; leur odeur est agréable ; elles sont disposées en grappe. Le fruit est une gousse à peu près semblable à celle de nos fèves, qui paraît d’abord verte, et qui devient grise. Elle est à peu près de la longueur du doigt, aplatie, obtuse, gibbeuse, ayant une double enveloppe, l’extérieure sèche et fragile, l’intérieure membraneuse. Entre ces deux écorces se trouve une pulpe acide ; les semences sont aplaties, anguleuses, luisantes, et enveloppées d’une espèce de moelle gluante. Elle est d’un goût acide. Les Indiens et les Portugais s’en servent pour apprêter leurs viandes. On en fait des confitures au sucre, qui se transportent dans tous les pays du monde, et cette manière de les préparer est la meilleure. Elle consiste à les tirer des gousses et à les pétrir ensemble ; après quoi l’on y jette du sucre, et on les met dans des pots. Ils conservent toujours ce goût aigrelet qui les rend assez agréables, et leur principale vertu est de purifier le sang.

Le théca ou thec est comme le chêne des Indes. C’est un grand arbre, dont on trouve des forêts entières. Les Indiens idolâtres n’emploient point d’autre bois pour bâtir et réparer leurs temples. Il est incorruptible dans l’eau, et son amertume le préserve de l’attaque des vers destructeurs. Ils tirent des feuilles une liqueur qui leur sert à teindre en pourpre leurs soies et leurs cotons. Elles leur servent aussi d’aliment. Leurs médecins en font un sirop avec du sucre pour guérir les aphthes. Les fleurs, bouillies dans du miel, sont un autre remède qui évacue les eaux des hydropiques. Cet arbre est presque vénéré dans les Indes à cause des grands services que l’on en tire, et que les préjugés exagèrent encore.

Le zerumbet est, comme le gingembre, la racine d’une espèce d’amomum.

Entre diverses sortes d’oranges, le camchain et le campkit sont dans une haute estime, surtout dans la Cochinchine et le Tonquin. Le camchain est de couleur jaunâtre. Sa peau est épaisse et rude ; mais rien n’approche de l’odeur et de la saveur de sa chair, qui est aussi jaune que l’ambre : elle est si saine, qu’on ne la défend pas même aux malades. Le campkit est rond et plus petit de la moitié que le camchain ; sa couleur est un rouge foncé : il a la peau douce et mince, et le goût délicieux ; mais il est moins sain, surtout pour ceux qui ont l’estomac faible ; il donne le cours de ventre ; il cause des tranchées douloureuses à ceux qui l’ont déjà. La saison de ces deux fruits est depuis le mois d’octobre jusqu’à celui de février.

Le chiampin est une fleur blanche, originaire de la Chine, qui jette une excellente odeur. On la confit ; et dans cet état elle prend une consistance très-ferme, qui ne l’empêche point d’être fort douce au palais. L’arbre qui la porte est petit ; ses feuilles sont grandes, lancéolées, lisses, d’un vert foncé en dessus, couvertes de poils courts en dessous, principalement sur leurs nervures ; les fleurs croissent à l’extrémité des rameaux.

La gomme-laque, que les Maures nomment lak, et qui porte le nom de tick au Pégou, où le commerce en est considérable, donne aux Indiens cette belle couleur d’écarlate qu’ils emploient à teindre et à peindre leurs toiles. On croyait autrefois qu’elle était produite par des fourmis. On sait aujourd’hui qu’elle est l’ouvrage de certains insectes semblables à la cochenille. Ces insectes, que les observateurs les plus attentifs ont toujours vus sans ailes, parcourent en novembre et en décembre les branches des arbres sur lesquelles ils ont été produits, et ensuite se fixent sur les extrémités succulentes des jeunes branches. Au milieu de janvier, ils sont tous fixés dans les situations qui leur conviennent. Ils paraissent aussi renflés qu’ils l’étaient auparavant ; mais ils ne donnent aucun signe de vie ; on ne voit plus les jambes ni les antennes. Ils sont environnés d’un liquide épais, à demi-transparent, qui semble les coller par leurs bords à la branche. L’accumulation successive de ce liquide forme une cellule complète pour chaque insecte, et ce qu’on appelle gomme-laque. Vers le milieu de mars, les cellules sont complétement formées, et l’insecte est en apparence un sac rouge, ovale, lisse, sans vie, à peu près de la grosseur d’une petite cochenille ; et plein d’un liquide d’un beau rouge. En octobre et novembre, on trouve environ vingt ou trente œufs rouges ovales, dans le fluide qui les entoure : lorsque tout ce fluide est consommé, les jeunes insectes font un trou au dos de leur mère, et sortent l’un après l’autre, laissant leurs dépouilles qui sont cette substance blanche, membraneuse, qu’on trouve dans les cellules vides de la laque en bâtons.

On casse les branches ; ensuite on en sépare les cellules, et on les met en petits morceaux, qu’on jette dans un baquet d’eau où il reste un jour. On les retire de l’eau rougie, et on les sèche ; on en remplit ensuite un tube cylindrique de toile de coton de deux pouces de diamètre ; on en lie les bouts, et on tourne ce sac au-dessus d’un feu de charbon ; à mesure que la laque se liquéfie, on tord le sac, et lorsqu’il en a transsudé une quantité suffisante par les pores du sac, on met ce suc sur une portion de feuilles de bananier, et avec une côte de la même feuille, on l’étend, et on en forme une lame mince. Il faut l’enlever pendant qu’elle est flexible, car au bout d’une minute elle est dure et fragile. La valeur de la laque en écaille est en raison de sa transparence.

Les insectes qui donnent la laque s’attachent principalement sur quatre espèces d’arbres : le pipal (ficus religiosa) ; le bhour (ficus indica) ; le praso ; le bheir (rhamnus jujuba).

Ces insectes s’attachent communément si près les uns des autres, et en si grand nombre, qu’à peine y en a-t-il un sur six qui ait assez de place pour compléter sa cellule. Les autres meurent et sont mangés par d’autres insectes. Les extrémités des branches paraissent couvertes d’une poussière rouge, et leur sève est si épuisée, qu’elles se fanent et ne produisent pas de fruit : leurs feuilles tombent ou deviennent d’un noir sale. Ces insectes sont transplantés par les oiseaux, qui, en se perchant sur les branches, en enlèvent avec leurs pieds, et les laissent sur les premiers arbres où ils se posent ensuite. Les figuiers sur lesquels ces insectes se placent rendent ensuite, lorsqu’on les blesse, un suc laiteux qui se coagule à l’instant en une substance visqueuse, filante, qui, durcie à l’air, ressemble à la cellule de l’insecte. Les naturels du pays font, de ce suc bouilli avec des huiles, une glu capable de prendre les paons ou les plus grands oiseaux.

On tire par incision du praso une résine médicinale si semblable à la gomme-laque, qu’on pourrait aisément s’y méprendre ; ce qui donne lieu de penser que les insectes ont probablement fort peu de peine à changer la sève de ces arbres pour en former leurs cellules. On voit rarement la gomme-laque sur le bheir ; elle est inférieure à celle qu’on trouve sur les autres arbres. On en rencontre aussi quelquefois sur le croton porte-laque.

On trouve principalement la gomme-laque, sur les montagnes incultes des deux côtés du Gange, où elle est si abondante, que, quand même la consommation en serait dix fois plus grande, les marchés n’en manqueraient jamais.

Les naturels du pays consomment une grande quantité de laque en écaille pour faire des anneaux peints et dorés de plusieurs manières, qui servent de bracelets aux femmes. On en fait des chapelets, des chaînes pour des colliers et d’autres ornemens de femmes.

La laque sert à faire de la cire à cacheter, des ouvrages en laque, des vernis, des meules à aiguiser, en incorporant du sable dur avec cette résine ; des couleurs pour la peinture, pour la teinture, etc. ; enfin on l’emploie quelquefois en médecine. Comme, de toutes les substances connues, elle est, la moins propre à conduire l’électricité, on s’en sert pour isoler complétement les conducteurs de la machine électrique.

Baron, ancien voyageur anglais que nous avons déjà cité, assure qu’au Tonquin, les ouvrages de laque n’y cèdent point à ceux d’aucune autre contrée, si l’on excepte, dit-il, ceux du Japon, qui passent pour les meilleurs de l’univers, ce qui ne vient même que de la différence du bois qui l’emporte beaucoup sur celui du Tonquin ; car on ne trouve aucune différence sensible dans la peinture ou le vernis. La laque du Tonquin, suivant le même voyageur, est une simple gomme liquide qui coule du corps ou des branches des arbres : le peuple de la campagne en recueille une si grande quantité, que tous les jours on en voit apporter de pleins tonneaux au marché de Kécho, surtout dans la saison de l’ouvrage. Elle est naturellement blanche, et de la consistance de la crème ; mais l’air en change la couleur, et la fait paraître noirâtre. Les cabinets et tous les ouvrages qui doivent être vernis se font d’une espèce de sapin qui se nomme ponc ; mais les ouvriers du pays sont fort éloignés de l’habileté des nôtres ; et souvent, lorsqu’ils mettent le vernis sur leurs ouvrages, il leur arrive de rompre les pointes, les jointures ou les coins de tiroirs, comme on n’a que trop souvent l’occasion de le remarquer dans les marchandises de cette nature qui se transportent en Europe. Dampier raconte que de son temps les Anglais qui entreprenaient le voyage de Tonquin se faisaient accompagner d’un habile menuisier de l’Europe, pour le travail des meubles, qu’ils donnaient à vernir ensuite aux ouvriers du pays. Ils portaient avec eux jusqu’à des ais du sapin d’Europe, qui vaut beaucoup mieux que le ponc. Enfin l’on ajoute que les maisons où l’on travaille à la laque sont très-malsaines, ce qu’on regarde comme l’effet d’une espèce de poison qui est renfermé dans cette gomme, et qui pénètre par les narines jusqu’au cerveau des ouvriers. On les voit couverts de pustules et d’ulcères, quoique l’odeur de la matière qu’ils ont entre les mains n’ait rien d’ailleurs de trop fort ou de désagréable. Ils n’y peuvent travailler que dans la saison sèche, ou pendant le souffle des vents du nord, qui sèchent beaucoup, parce qu’ils mettent plusieurs couches de vernis l’une sur l’autre, et que la dernière doit toujours être sèche avant qu’on y en mette une nouvelle. Avec quelque soin qu’il ait été conservé, il devient noirâtre aussitôt qu’il est exposé à l’air ; mais l’huile et d’autres ingrédiens qu’on y mêle relèvent l’éclat de sa couleur. La dernière couche n’est pas plus tôt sèche, qu’on s’attache à la polir. Cette opération, qui ne consiste qu’à la frotter beaucoup avec la paume de la main, la rend aussi luisante que le verre. On fait aussi de la laque une colle qui passe pour la meilleure qu’on connaisse au monde.

Le tabac croît en divers endroits des Indes orientales, et quelquefois en si grande abondance, qu’on en laisse perdre la moitié par la négligence de le cueillir. Les qualités en sont différentes.

Le meilleur opium vient de l’île Célèbes, quoiqu’il s’en trouve dans d’autres contrées, surtout aux environs de Brampour dans l’Indoustan, où on va le prendre en échange pour le poivre.

Le salpêtre vient en abondance du Bengale, et le raffiné coûte trois fois plus que celui qui ne l’est pas.

On n’a jamais trouvé de corail rouge dans les mers des Indes, non plus que dans les autres parties de l’Océan. Cette production de la nature est réservée à la Méditerranée. Mais il se trouve souvent de l’ambre gris dans les mers de l’Orient. Outre divers morceaux d’une prodigieuse grosseur que les gouverneurs portugais ont quelquefois rapportés de Goa et de Mozambique, on sait qu’à la Chine c’est un usage dans les grands festins de faire apporter, entre divers parfums, une grande quantité d’ambre, et d’en brûler pour des sommes considérables. Le succin ou ambre jaune ne se trouve pas dans les Indes. Les rivages de la Prusse en Europe sont les lieux où on le rencontre spécialement.

Le musc vient de Boutan et du Thibet au nord de l’Indoustan.

On lit dans les relations des anciens voyageurs de longs détails sur les bézoards. Cette substance, autrefois très-recherchée parce qu’on lui attribuait des vertus infinies, n’a aujourd’hui que peu de valeur, parce que l’on n’ajoute plus aucune foi à ses propriétés merveilleuses, et qu’on en a abandonné l’emploi dans la médecine. Pour mettre le lecteur à même de juger du grand prix qu’on y attachait jadis, nous allons extraire un passage de la relation de Tavernier qui se rapporte à cette substance.

Ce voyageur raconte qu’ayant fait plusieurs voyages à Golconde, avec le dessein de s’instruire parfaitement de tout ce qui regarde le bézoard, il fut long-temps sans pouvoir apprendre dans quelle partie du corps de la chèvre ces pierres se trouvent. Enfin l’occasion qu’il eut d’en faire acheter pour soixante mille roupies à quelques agens des Compagnies de Hollande et d’Angleterre, disposa les marchands qui avaient fait cette vente à lui marquer de la reconnaissance. Il leur demanda quelques-unes des chèvres qui portent le bézoard. Cette proposition les surprit ; ils répondirent qu’il était défendu sous peine de mort d’en faire sortir de la province. Cependant, continue le même écrivain, « ils revinrent environ quinze jours après, lorsque je ne pensais plus à eux ; et m’ayant demandé si mes domestiques étaient étrangers, ils parurent apprendre avec plaisir que je n’avais autour de moi que des Persans. Ils se retirèrent sans autre explication ; mais, une demi-heure après, je les vis paraître avec six chèvres que je considérai à loisir. Ce sont de fort belles bêtes, très-hautes, et d’un poil aussi fin que la soie. Le chef de ces marchands me pria de les accepter. Je fis difficulté de les recevoir en pur don, et je demandai ce qu’elles pouvaient valoir. Après s’être fait presser long-temps, il m’étonna beaucoup en me disant qu’une des six chèvres valait cent roupies, que deux autres en valaient quatre, et qu’il estimait les trois dernières à quatre roupies et trois quarts. Je voulus savoir ce qui causait cette différence. On me répondit que l’une n’avait qu’un bézoard, et que les autres en avaient ou deux, ou trois, ou quatre : ce qu’on me fit voir sur-le-champ en leur battant le ventre. La première en avait un de belle grosseur, et les cinq autres en avaient entre elles dix-sept, et un demi qu’on aurait pris pour la moitié d’une noisette. Comme il n’était qu’à demi formé, le dedans ressemblait à une crotte molle de chèvre.

» Les vaches et d’autres animaux de l’Orient produisent des bézoards, entre lesquels il s’en trouve qui pèsent quelquefois jusqu’à dix-sept ou dix-huit onces ; mais on en fait peu de cas ; et six grains des chèvres de Golconde ont plus d’effet pour les maladies auxquelles ils sont employés que trente de l’autre. Cependant il faut distinguer celui des singes, qu’on vante encore plus que celui des chèvres. Il est extrêmement rare. Il vient particulièrement d’une espèce de singe qui n’est connue que dans l’île Célèbes. Ce bézoard est rond, au lieu que l’autre est de diverses figures. Les Portugais en donnent jusqu’à cent écus, lorsqu’il est de la grosseur d’une noix. Ils le recherchent plus que toute autre nation, parce que, le regardant comme un puissant antidote, il les rassure contre la crainte du poison, dont ils se croient menacés de la part les uns des autres. »

Un bézoard du poids d’une once ne valait pas moins de cent francs ; ceux de quatre et cinq onces se vendaient jusqu’à deux mille francs. On recherchait encore plus la pierre du porc-épic, qui, disait-on, se formait dans la tête de cet animal ; elle se vendait quatre ou cinq cents écus. Une autre pierre, qui se trouvait dans le ventre du même animal, passait pour n’avoir pas moins de vertus. Enfin on assurait que derrière la tête du serpent à chaperon on trouvait aussi des pierres, et que la moindre était de la grosseur d’un œuf de poule ; mais les serpens qui avaient moins de deux pieds de long n’en renfermaient pas.

Les bézoards sont des concrétions qu’on rencontre quelquefois dans les intestins de divers animaux ; ils ont une surface lisse et brillante, une couleur brune ou verte foncée, une forme par couches fines, lisses et cassantes, une odeur forte et aromatique, quand on les chauffe ; une saveur un peu âcre et chaude.

La sementine, cette fameuse poudre à vers, vient d’une espèce d’absinthe dont la tige devient frutescente. Elle reçoit un nouveau prix de la difficulté qu’il y a toujours à recueillir sa graine. Comme elle n’est bonne que dans sa maturité, et que le vent en fait tomber alors une grande partie entre les herbes, où elle devient inutile et où on ne peut la ramasser, les Indiens ont besoin d’adresse pour cette récolte. Ils prennent deux paniers à anses, avec lesquels ils marchent dans les prés ; en remuant l’un de la droite à la gauche, et l’autre de la gauche à la droite, comme s’ils voulaient faucher l’herbe par le haut, et ces mouvemens opposés font tomber la sommité de la plante dans les paniers. Ils apportent tant de soin à n’y pas toucher, que pour en faire la montre aux marchands, ils la prennent dans de petites écuelles convenables à cet usage.

L’on trouve les diamans et diverses sortes de pierres précieuses dans plusieurs contrées de l’Inde, dans l’île de Ceylan et dans le Pégou. C’est, selon Tavernier, dans une montagne de ce royaume que se trouve la mine d’où se tire le plus grand nombre de rubis, de spinelles, qu’on appelle autrement mères de rubis, de topazes jaunes, de saphirs bleus et blancs, d’hyacinthes, d’améthystes, et d’autres pierres de différentes couleurs. Dans les montagnes qui courent depuis le Pégou jusqu’à la Chine, il se trouve en quelques endroits des rubis, mais plus de rubis balais que d’autres, et beaucoup de spinelles, de saphirs et de topazes. Ces montagnes ont des mines d’or. Tavernier, qui s’était attaché particulièrement à la connaissance et au commerce des pierres précieuses, assure qu’il ne sort pas tous les ans du Pégou pour cent mille écus de rubis, et que dans le nombre de toutes ces pierres à peine s’en trouve-t-il une de trois ou quatre carats qui soit belle ; ce qu’il attribue à l’extrême jalousie du roi, qui n’en laisse sortir aucune sans l’avoir vue, et qui retient toutes celles qui lui plaisent. Tous les rubis se vendent au poids, que les Indiens nomment ratis, qui est à trois grains et un deuxième ou sept huitièmes de carat. Un rubis qui passe six ratis n’a plus de règle pour le prix. Le même voyageur observe qu’on appelle rubis, au Pégou, toutes les pierres de couleur, et qu’on ne les distingue que par la couleur même. Ainsi, dans le langage des Pégouans, le saphir est un rubis bleu ; l’améthyste, un rubis violet ; la topaze, un rubis jaune.

Dans l’Indoustan et l’île de Ceylan, c’est surtout dans les rivières que l’on rencontre les pierres-précieuses.

La turquoise ne se trouve que dans la Perse, et se tire de deux mines : l’une, qui se nomme la Vieille-Roche, à trois journées de Meched, au nord-ouest, près de Nichabour, l’autre, qui n’en est qu’à cinq journées, et qui porte le nom de la Nouvelle-Roche. Les turquoises de la seconde mine sont d’un mauvais bleu, tirant sur le blanc ; aussi se donnent-elles à un prix fort bas. Mais, dès la fin du dix-septième siècle, le roi de Perse avait défendu de fouiller dans la Vieille-Roche pour tout autre que lui, parce que les orfèvres du pays, ne travaillant qu’en filigrane, et n’entendant pas l’art d’émailler sur l’or, se servaient, pour les garnitures de sabres, de poignards et d’autres ouvrages, des turquoises de cette mine, au lieu d’émail, en les faisant tailler et appliquer dans des chatons, suivant les fleurs ou les autres figures qu’elles forment naturellement.

Il ne reste rien à joindre aux éclaircissemens qu’on a donnés dans plusieurs articles sur les mines de diamans et sur la pêche des perles. Cependant on doit observer que les principales pêcheries des perles dans l’Orient sont : 1o. celle de Baharein dans le golfe Persique.

2o. Celle d’El-Katif, vis-à-vis de Baharein, sur la côte de l’Arabie heureuse. La plupart des perles qui se pêchent dans ces lieux se vendent aux Indes ; et les Indiens étant moins difficiles qu’on ne l’est en Europe, tout y passe aisément : perles baroques ou rondes, chacune a son prix. En quelques endroits, on aime autant l’eau qui tire sur le jaune que l’eau blanche, parce qu’on est persuadé que les perles dont l’eau est un peu dorée conservent toujours leur vivacité, au lieu que les blanches ne durent pas trente ans sans la perdre, et que la chaleur du pays, ou la sueur de ceux qui les portent, leur fait prendre un vilain jaune. Du temps de Tavernier, le cheik arabe, qui était demeuré en possession de Mascate, après l’avoir enlevé aux Portugais, comptait entre ses trésors une des plus belles perles du monde. « Elle est, dit ce voyageur, moins estimable pour sa grosseur, qui n’est que du poids d’un peu plus de douze carats, que pour sa parfaite rondeur et pour l’excellence de son eau qui la rend presque transparente. Le grand-mogol lui en avait fait offrir inutilement jusqu’à cent vingt mille livres.

3o. La pêcherie de Manar, dans l’île de Ceylan : ses perles sont les plus belles qu’on connaisse pour l’eau et la rondeur ; mais il est rare qu’elles passent trois ou quatre carats.

4o. Celle du cap de Comorin, qui se nomme simplement Pêcherie, comme par excellence, quoique moins célèbre aujourd’hui que celles du golfe de Persique et de Ceylan.

5o. Enfin celles du Japon, qui donnent des perles assez grosses et de fort belle eau, mais ordinairement fort baroques.

Ceux qui pourraient s’étonner de ce que l’on porte des perles en Orient, d’où il en vient un grand nombre, doivent apprendre que dans les pêcheries d’Orient il ne s’en trouve point d’aussi grands poids que dans celles d’Occident, sans compter que les monarques et les seigneurs de l’Asie paient bien mieux que les Européens, non-seulement les perles, mais encore tous les joyaux qui ont quelque chose d’extraordinaire, à l’exception néanmoins du diamant.

Quoique les perles de Baharein et d’El-Katif tirent un peu sur le jaune, on n’en fait pas moins de cas que de celles de Manar, parce que tous les Orientaux prétendent qu’elles sont mûres ou cuites, et que leur couleur ne change jamais. On a fait une remarque importante sur la différence de l’eau des perles, qui est fort blanche dans les unes, et jaunâtre, ou tirant sur le noir, ou plombeuse dans les autres. La couleur jaunâtre vient, dit-on, de ce que les pêcheurs vendant les huîtres par monceaux, et les marchands attendant quelquefois pendant quinze jours qu’elles s’ouvrent d’elles-mêmes pour en tirer les perles, une partie de ces huîtres, qui perdent leur eau dans cet intervalle, s’altèrent jusqu’à devenir puantes, et la perle est jaunie par l’infection. Cette observation paraît d’autant plus vraie, que, dans toutes les huîtres qui ont conservé leur eau, les perles sont toujours blanches. On attend qu’elles s’ouvrent d’elles-mêmes, parce qu’en y employant la force, comme on le fait pour celles qui se mangent, on pourrait endommager et fendre la perle. Les huîtres du détroit de Manar s’ouvrent naturellement cinq ou six jours plus tôt que celles du golfe Persique ; ce qu’il faut attribuer à la chaleur, qui est beaucoup plus grande à Manar, c’est-à-dire au 10e degré de latitude nord qu’à l’île de Baharein, qui est presque au 27e ; aussi se trouve-t-il peu de perles jaunes entre celles qui viennent de Manar. Il paraît au fond, par le témoignage de tous les voyageurs, que les Orientaux sont du goût de l’Europe pour la blancheur. Ils aiment, comme nous, les perles les plus blanches, les diamans les plus blancs, le pain le plus blanc, les femmes les plus blanches.

Dans les mers orientales, la pêche des perles se fait deux fois l’année : la première, aux mois de mars et d’avril, et la seconde dans ceux d’août et de septembre. La vente des perles se fait depuis le mois de juin jusqu’au mois de novembre ; mais il se passe des années sans aucune pêche. Ceux qui entreprennent de faire pêcher veulent s’assurer auparavant du succès ; ils envoient sur les bancs de la pêcherie sept ou huit barques, dont chacune rapporte un millier d’huîtres. On les ouvre ; et s’il ne se trouve pas dans chaque millier pour la valeur de cinq fanos de perles, on conclut que la pêche ne sera pas assez bonne pour compenser les frais, et l’on y renonce pour toute l’année.

Les marchands sont obligés d’acheter les huîtres au hasard, et de se contenter de ce qu’ils y trouvent. Les grosses perles sont rares, surtout à la pêcherie de Ceylan : la plupart sont des perles à l’once et à piler. Il s’en trouve quelques-unes d’un demi-grain, et d’un grain ; mais celles de deux ou trois carats passent pour une rencontre extraordinaire. Dans les bonnes années, le millier d’huîtres vaut jusqu’à sept fanos, et la pêche de Manar monte à plus de cent mille piastres. Pendant que les Portugais y étaient les maîtres, ils prenaient un droit sur chaque barque. Les Hollandais, qui leur succédèrent, tiraient huit piastres de chaque plongeur, et quelquefois neuf. Cet impôt leur a quelquefois rapporté jusqu’à dix-sept mille deux cents piastres, sans qu’ils pussent être accusés de concussion, parce qu’ils s’obligeaient à défendre les plongeurs contre les Malabares leurs ennemis, qui viennent pendant la pêche avec des barques armées, et qui cherchent à les enlever pour l’esclavage. Les Hollandais entretenaient dans cet intervalle quelques petits bâtimens pour la garde de la pêcherie. Les meilleures années pour la pêche des perles sont les plus pluvieuses.

Elles ne se vendent point, comme en Europe, au poids du carat, qui est de quatre grains, c’est-à-dire le même que celui des diamans. L’Asie a ses propres poids. Aux Indes, surtout dans l’Indoustan et dans les royaumes de Golgonde et de Visapour, elles se pèsent par katis, qui est un huitième moins que le carat ; en Perse, on les pèse par abas, et l’abas ne diffère du katis que par le nom. C’était autrefois à Goa que se faisait le plus grand négoce des diamans, des rubis, des saphirs, des topazes et des perles. Les mineurs et les marchands y apportaient de toutes parts ce qu’ils avaient de plus précieux, parce que la vente y était libre ; au lieu que dans leur pays ils ne pouvaient rien montrer de beau sans s’exposer à l’avidité de leurs princes, qui employaient la violence pour se rendre maîtres du prix. À la vérité, les Portugais des Indes ont pour les perles un poids particulier qu’ils nomment chegos, et dont nulle autre nation ne fait usage en Asie, en Amérique, ni même en Europe ; mais, quoiqu’ils vendent les perles à ce poids dans tous les lieux où ils commandent, ils ne laissent pas de les acheter par carats, par katis ou par abas, suivant les lieux d’où les marchands les apportent.

C’est dans la presqu’île en-deçà du Gange que se font les plus belles étoffes de soie et de coton qui nous viennent des Indes ; et quoiqu’on recueille de la soie et du coton dans presque toutes les parties de l’Orient, il semble que la perfection de ce travail soit surtout le partage des habitans de cette vaste contrée.

« Il n’y a point de pays dans les Indes, dit Tavernier, où le travail des soies s’exerce avec plus de constance et d’habileté que dans le royaume de Guzarate, surtout dans les deux cantons de Surate et d’Amedabad ; il s’y fait non-seulement toutes sortes d’étoffes, mais diverses espèces de beaux tapis, soie et or, ou soie or et argent, ou tout de soie. Les chites ou toiles de coton peintes, qu’on nomme calmandar, c’est-à-dire faites au pinceau, se fabriquent particulièrement dans le royaume de Golconde, surtout aux environs de Masulipatan. Entre les chites imprimées on met une grande différence, qui vient autant du degré de finesse des toiles que de celle de l’impression. La plupart des toiles blanches s’apportent écrues à Renonsari et à Baroche, deux cantons extrêmement favorables pour les blanchir, à cause des belles prairies et de la quantité de limons qui se trouvent dans le voisinage ; car ces toiles ne sont jamais d’un beau blanc, si elles ne passent par l’eau de limon. Il y en a de si fines, que, s’il en faut croire Tavernier, un ambassadeur persan qui revenait de la cour du grand-mogol présenta au roi son maître un coco de la grosseur d’un œuf d’autruche, dont on tira un turban long de soixante aunes, et d’une toile si fine, qu’on vivait peine à juger de ce qu’on tenait dans la main. Tavernier ajoute qu’il apporta lui-même en France une once de fil, dont la livre coûtait six cents mamoudis[1], et que toute la cour fut surprise de voir un fil si délié, qu’il échappait presqu’à la vue. Les cotons filés et non filés sortent de toutes les parties des Indes ; mais il n’en passe guère de non filés en Europe, parce que cette marchandise est de peu de valeur et cause trop d’embarras ; ils ne se transportent qu’à la mer Rouge, à Ormus, à Bassora, et quelquefois aux îles de la Sonde et aux Philippines.

On ne connaît point aux Indes l’usage des chevaux, des ânes, ni des mules pour les voyages et pour les voitures. Tout se transporte sur des bœufs et des chameaux, ou dans des charrettes traînées par des bœufs. La charge ordinaire d’un bœuf est de trois cents ou trois cent cinquante livres. Tous les voyageurs parlent avec étonnement de la rencontre qu’on fait quelquefois de dix ou douze mille bœufs, pour le transport du riz, du blé et du sel, dans les lieux où se font les échanges de ces denrées, en portant du riz où il ne croît que du blé, du blé où il ne croît que du riz, et du sel où la nature en a refusé. Les chameaux sont particulièrement destinés à porter le bagage des grands. Dans les pays bien cultivés, tous les champs sont fermés de bons fossés, ou accompagnés d’un réservoir d’eau en forme d’étang pour les arroser. Cet usage est très-incommode pour les voyageurs qui ne peuvent rencontrer ces nombreuses caravanes dans des passages étroits sans se voir obligés d’attendre quelquefois deux ou trois jours que le chemin devienne libre. Ceux qui conduisent les bœufs n’ont pas d’autre profession ; ils n’habitent dans aucun lieu fixe ; ils mènent avec eux leurs femmes et leurs enfans. Les uns ont cent bœufs sous leurs ordres, et d’autres plus ou moins ; mais ils reconnaissent tous un chef, qui tranche du prince, et qui porte toujours une chaîne de perles pendue au cou. Si la caravane qui porte le blé et celle qui porte le riz viennent à se rencontrer, il s’élève souvent de sanglantes querelles pour le pas. Un voyageur raconte que le grand-mogol, considérant un jour combien ces querelles étaient nuisibles au commerce et au transport des vivres dans ses états, fit venir à la cour les chefs des deux caravanes, et qu’après les avoir exhortés à mieux vivre ensemble, il leur fit présent à chacun d’un lack de roupies et d’une chaîne de perle pour établir l’égalité de leur rang par celles de ses faveurs.

On fera mieux comprendre cette manière de voiturer dans les Indes, si l’on observe qu’entre les tribus idolâtres, dont on donne le dénombrement, il y en a quatre distinguées par le nom de Mouris, qui n’habitent que sous des tentes, et dont l’unique métier est de transporter les denrées d’un pays à l’autre. La première ne se mêle que du blé ; la seconde, du riz ; la troisième, des légumes ; et la quatrième, du sel qu’elle recueille depuis Surate jusqu’au cap de Comorin. Ces quatre tribus ont une autre distinction. Leurs prêtres marquent ceux de la première au milieu du front, d’une substance rouge de la grandeur d’un écu, et leur font le long du nez une raie sur laquelle ils plaquent quelques grains de blé en forme de rose ; ceux de la seconde sont marqués aux mêmes endroits d’une substance jaune, avec des grains de riz ; ceux de la troisième, d’une substance grise avec des grains de millet ; et ceux de la quatrième portent, pendue au cou, dans un sac, une masse de sel qui est quelquefois de huit ou dix livres, parce que la pesanteur en augmente la gloire, et dont ils se frappent l’estomac à l’heure de leur prière. Ils ont tous en écharpe un cordon d’où pend une boîte d’argent de la grosseur d’une noisette, dans laquelle ils conservent un écrit superstitieux qu’ils ont reçu de leurs prêtres. Ils en mettent aussi à leurs bœufs, du moins à ceux pour qui ils ont une affection particulière. L’habit des femmes n’est qu’une simple toile, ou blanche ou teinte, qui fait cinq ou six tours de la ceinture en bas ; ce qui la ferait prendre pour trois ou quatre jupons l’un sur l’autre. De la ceinture en haut, elles ont la peau découpée en fleurs, qu’elles peignent de différentes couleurs avec le suc de quelques racines, et qu’on prendrait ainsi pour une étoffe à ramages.

Pendant que les hommes chargent leurs animaux, les femmes plient leurs tentes. Ils sont suivis de leurs prêtres, qui élèvent dans la plaine où ils sont campés une idole en forme de serpent, autour d’une perche de six ou sept pieds de haut. Le bœuf qui est destiné à la porter passe aussi pour un objet de vénération.

Les caravanes de charrettes ne passent point d’ordinaire le nombre de deux cents. Chaque charrette est traînée par dix ou douze bœufs, et accompagnée de quatre soldats qui sont payés par le marchand ; deux de chaque côté, pour tenir les bouts de deux cordes qui traversent la voiture, et qui, étant tirées avec force dans les pas difficiles, empêchent qu’elles ne versent.

La manière commune de voyager est sur des bœufs, qui tiennent lieu de chevaux. Leur allure est assez douce ; mais, lorsqu’on en achète un pour le monter, on prend garde que ses cornes n’aient plus d’un pied de hauteur, parce que, si elles étaient plus longues, il serait à craindre qu’en se débattant à la moindre piqûre de mouches, il n’en donnât dans l’estomac du cavalier. Ces animaux se laissent manier avec autant de docilité qu’un cheval, quoiqu’ils n’aient pour mors qu’une corde passée par le tendon du mufle ou des narines. Dans les terres unies et sans pierres, on ne les ferre point ; mais la crainte des cailloux et de la chaleur qui pourraient gâter la corne, oblige de les ferrer dans les lieux rudes. La nature leur a donné, dans les Indes, une grosse bosse sur le dos : elle arrête un collier de cuir de quatre doigts de largeur qu’on leur jette sur le cou pour les atteler.

Les Indiens ont aussi pour leurs voyages de petits carrosses fort légers, qui peuvent contenir deux personnes ; mais on s’y met ordinairement seul pour y être plus à l’aise, et pour avoir ses meilleures hardes avec soi. On y trouve une cave qui sert à porter les provisions de bouche : ils ne sont traînés que par des bœufs. Les coussins, les rideaux et les autres commodités y sont fournis abondamment ; mais ces voitures ne sont pas suspendues. On ne sera pas surpris que les bœufs qu’on y attelle coûtent jusqu’à cinq cents roupies, si l’on considère qu’ils sont capables de faire des voyages de soixante journées, à quinze lieues par jour, et toujours au trot. Au milieu de la journée on leur donne à chacun deux ou trois pelotes de farine de froment, pétrie avec du beurre et du sucre noir. Le soir, leur ordinaire est de pois chiches, concassés et trempés une demi-heure dans de l’eau. Le loyer d’un carrosse est ordinairement d’une roupie par jour.

Ceux qui ne veulent rien épargner pour leur commodité prennent un palanquin, dans lequel on voyage fort à l’aise. C’est une sorte de lit, long de six ou sept pieds et large de trois, avec un petit balustre qui règne à l’entour. Une canne de bambou, qu’on plie de bonne heure pour lui faire prendre la forme d’un arc, soutient la couverture du palanquin, qui est de satin ou de brocart ; et lorsque le soleil donne d’un côté, un valet qui marche à pied prend soin d’abaisser cette espèce de toit. Un autre valet porte au bout d’un bâton une rondache d’osier couverte de quelque belle étoffe pour seconde défense contre l’ardeur du soleil, surtout lorsque le voyageur se tourne et se trouve exposé à ses rayons. Les deux bouts de la canne sont attachés aux deux extrémités du palanquin, entre deux bâtons qui la traversent en sautoir. Trois hommes à chaque bout portent le palanquin sur leurs épaules et marchent plus vite que nos porteurs de chaise. Si l’on veut faire diligence, on prend douze hommes qui se relaient, et qui font jusqu’à treize ou quatorze lieues dans un jour. Leur paie n’est que de quatre roupies par mois.

Mais, dans quelque voiture qu’on voyage aux Indes, l’usage des personnes au-dessus du commun est de se faire escorter de vingt ou trente hommes armés, les uns d’arcs et de flèches, les autres de mousquets. On ne leur donne pas plus qu’aux porteurs, et leur emploi est non-seulement de faire honneur à ceux qui les emploient, mais de veiller aussi pour leur défense. Dans les villes où on les prend, ils ont un chef qui répond de leur fidélité.

Les villages mahométans sont assez bien pourvus de poules, de pigeons, et même de grosse viande ; mais, dans les lieux qui ne sont habités que par des banians, on ne trouve que de la farine, du riz, des herbes et du laitage. Les grandes chaleurs des Indes obligeant les voyageurs qui n’y sont pas accoutumés de marcher la nuit pour se reposer le jour, ils doivent sortir au coucher du soleil, des bourgs fermés, s’ils ne veulent être exposés à de grandes difficultés de la part des commandans, qui refusent de faire ouvrir les portes plus tard, parce qu’ils répondent des vols qui seront dans l’étendue de leur gouvernement. Ceux qui craignent les obstacles n’entrent dans ces lieux que pour y prendre des vivres ; et, sortant de bonne heure, ils campent dehors sous quelque arbre, où ils attendent l’heure commode pour la marche.

Dans les Indes, un village est bien petit, s’il ne s’y trouve un de ces changeurs qui se nomment chérafs, et qui servent de banquiers pour les remises d’argent ou pour les lettres de change. Mais le change est ordinairement fort haut, parce que ceux qui avancent leur argent sont exposés au risque de le perdre lorsque les voyageurs, sont volés. Ils ont d’ailleurs un usage fort incommode pour les paiemens. Leur maxime est toujours qu’une pièce ancienne d’or ou d’argent vaut moins que celles qui sont nouvellement battues, parce que les vieilles, ayant souvent passé par les mains, en sont devenues plus légères. Si l’on n’explique pas soigneusement qu’on veut être payé en argent neuf, on ne reçoit que d’anciennes pièces, sur lesquelles on perd en effet trois ou quatre pour cent. Il se trouve fort peu d’argent faux ; et si le hasard en faisait découvrir une pièce dans le paiement qu’on a reçu, il vaudrait mieux la couper et la perdre que d’en porter ses plaintes, parce qu’il y a de fâcheux risques à courir. On serait obligé de rendre le sac à celui qui l’a donné ; ce qui continuerait d’aller de l’un à l’autre jusqu’à ce que le faux monnayeur fût découvert, et son châtiment serait d’avoir le poing coupé. Si l’on ne parvenait point à le découvrir, ceux qui ont reçu et donné l’argent n’en seraient pas moins condamnés à quelque amende. Cette rigueur apporte de grands profits aux chérafs. Personne ne voulant faire ou recevoir un paiement sans leur avoir fait examiner les pièces, leur droit pour ce service, est d’un seizième pour cent. Ils poussent l’avidité si loin, que, pour ne rien perdre des plus légères parties d’or qui restent sur la pierre de touche où se fait l’essai, ils ont une méthode qui n’est point encore connue des Européens : c’est de les tirer avec une petite balle composée de poix noire et de cire molle, dont ils frottent la pierre, et la brûlant au bout de quelques années, ils y trouvent l’or qu’ils y ont pu ramasser.

À l’égard de l’or ou de l’argent qui sortent du trésor des souverains, on y apporte tant de précautions, que la fraude est impossible. Rhoé et Tavernier, qui s’étaient fait une étude particulière de ces observations, s’accordent à rapporter que tout l’argent qui entre dans le sarquet, qui est le trésor du grand-mogol, est jeté d’abord dans un grand feu de charbon. Lorsque les pièces sont rouges, on éteint le feu à force d’eau. S’il s’en trouve quelqu’une où l’on aperçoive la moindre marque d’aloi, elle est aussitôt coupée. Autant de fois qu’elles entrent au trésor, on les frappe d’un poinçon qui y fait une petite empreinte sans les percer. On en voit qui ont sept ou huit de ces empreintes, c’est-à-dire qui sont entrées sept ou huit fois au trésor ; elles sont renfermées par mille sacs, avec les sceaux du grand trésorier, auxquels on ajoute depuis quel temps elles sont battues.

Tel était l’état du trésor du grand-mogol lorsque les Indes furent visitées par les voyageurs que nous avons cités.

FIN DU SEPTIÈME VOLUME.
  1. Un mamoudi valait alors douze sous de France.