Académie des sciences – Séance hebdomadaire/13

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6 octobre 1873 13 et 20 octobre 1873 27 octobre 1873

ACADÉMIE DES SCIENCES
Séance du 13 octobre 1873. — Présidence de M. de Quatrefages.

Encore un deuil : M. Antoine Passy est mort cette semaine. L’Académie n’a pas pu se faire représenter à ses obsèques, qui ont eu lieu loin de Paris, mais une notice biographique sera rédigée par le doyen de la section à laquelle appartenait l’académicien décédé. — À cette occasion, signalons l’apparition d’un volume, déposé sur le bureau par M. Dumas et qui sera lu avec le plus vif intérêt par tous les amis des sciences. C’est la biographie complète de Rumfort. Américain de naissance, il fut longtemps ministre en Bavière, contribua puissamment à Londres à la fondation de l’Institution royal avec Davy et Faraday, enfin habita Paris pendant de nombreuses années et prit part aux travaux de l’Institut. Le volume présenté aujourd’hui constitue l’introduction aux œuvres complètes de Rumfort, dont l’éditeur est M. Ellis.

Ascension scientifique. — Le secrétaire perpétuel résume avec le plus grand soin la relation que notre rédacteur en chef, M. Gaston Tissandier, adresse de son dernier voyage aérien. Les deux faits signalés spécialement par M. Dumas comme particulièrement intéressants sont, d’une part, les brusques variations observées par le voyageur, quant à l’état hygrométrique de l’air des diverses couches traversées, et en second lieu l’apparition d’une magnifique auréole lumineuse autour de l’ombre portée par l’aérostat au moment où celui-ci passait au-dessus d’une prairie.

Le climat des montagnes. — Le sujet traité par M. le Dr Lombard sera une transition entre la communication précédente et les travaux absolument terrestres qui suivront : il s’agit du climat des montagnes considéré surtout au point de vue de l’hygiène et de la médecine. D’après l’auteur, les populations montagnardes sont presque complètement à l’abri de la phtisie pulmonaire ; seulement, comme il paraît que les pneumonies sont très-communes chez elles, on peut regarder leur bénéfice comme fort douteux. Une remarque intéressante mais qui, semble-t-il, aurait dû être faite depuis longtemps, est relative aux malades auxquels on ordonne l’air des montagnes : elle consiste dans la nécessité, lors d’une pareille prescription, d’avoir égard à l’altitude que le malade habite normalement. Ainsi le séjour à 600 mètres fera le même effet sur un malade habitué à l’altitude de 300 mètres que celle-ci à un riverain de l’Océan.

Un réactif de la galène. — Un phénomène jusqu’ici mystérieux, mais qui n’en est pas moins propre à rendre des services aux minéralogistes et aux chimistes, est signalé par M. Jannettaz, aide-naturaliste au Muséum. Il s’agit du dégagement très-net de l’hydrogène sulfuré lorsque l’on broie le sulfure de plomb ou galène avec le bisulfate de potasse sec. Les autres sulfures naturels essayés n’ont pas reproduit ce dégagement inattendu qui paraît propre à faire reconnaître la galène jusque dans ses mélanges. Le fait est d’autant plus remarquable que le sulfure de plomb est l’un des composés les plus stables que l’on connaisse.

Le phylloxéra. — Le phylloxéra continue d’exercer la sagacité et la patience des observateurs. Laissons de côté l’idée fort peu pratique de M. Pollet (?), qui consiste à combattre l’insecte par de la mie de pain déposée au pied des ceps infectés. Nous avons aujourd’hui à analyser un nouveau travail de M. Maxime Cornu. Cet infatigable observateur a voulu savoir comment, en définitive, le phylloxéra des racines passe aux feuilles, et il y est parvenu. On pensait que le phylloxéra des racines, prenant des ailes à la suite de ses métamorphoses, allait se fixer sur des feuilles, où il déterminait le développement des galles. Mais il paraît que les choses se passent autrement. Lorsque les racines dont l’insecte fait sa nourriture de prédilection viennent à s’épuiser, le phylloxéra les quitte et parvient à la surface du sol. Quoique pourvu seulement d’yeux rudimentaires, il est très-sensible à l’action de la lumière, et dans plusieurs expériences, il a paru même le rechercher avec empressement. Une fois sur le sol, il grimpe le long d’une tige, atteint les feuilles les plus jeunes et par conséquent les plus tendres, et là s’établit en déterminant les désordres déjà décrits. Il faut qu’il soit en disposition convenable pour faire cette ascension, car le plus souvent, quand on le transporte sur la feuille, il se laisse tomber à terre pour regagner les racines.

Le phylloxéra du chêne. — Comme on sait, la vigne n’est pas le seul végétal soumis aux attaques du phylloxéra ; trois autres végétaux sont dans le même cas et chacun a son insecte particulier. Le phylloxéra du chêne se présente dans des conditions spécialement favorables à l’étude, et M. Balbiani les a mises à profit. Dans son travail d’aujourd’hui, qui n’est qu’un commencement, l’auteur s’occupe surtout de l’anatomie et de la physiologie de l’insecte, et il montre comment le curieux mode de reproduction dit parthénogenèse, qui s’étend à l’aide d’un seul mâle à plusieurs générations successives de femelles joue un rôle considérable dans la multiplication des parasites. Comme le remarque M. Dumas, ces faits sont d’autant plus intéressants qu’ils peuvent éclairer divers points de l’histoire du phylloxéra de la vigne.

Faune ornithologique de l’île Rodrigues. — La séance est terminée par la lecture d’un très-intéressant mémoire de M. Alphonse Milne Edward, sur les oiseaux dont on trouve les ossements dans les dépôts les plus superficiels de l’île Rodrigues. Ces oiseaux, disparus complètement de la nature vivante actuelle, peuplaient l’île il y a moins de 200 ans, en 1691, époque où le voyageur Leguat la visita. Il y a dans les faits consignés au mémoire de nombreuses données du plus haut intérêt, au point de vue général du renouvellement des faunes à l’égard duquel il faut de plus en plus renoncer à l’ancienne supposition de cataclysmes faisant à chaque instant table rase de tout ce qui existait, pour le remplacer par quelque chose de nouveau.


Séance du 20 octobre 1873.

Reproduction du phylloxéra. — Encore aujourd’hui, le phylloxéra a les honneurs de la séance. Poursuivant ses études sur le phylloxéra du chêne, M. Balbiani donne des détails relatifs au mode de reproduction de ce parasite. Comme on l’a vu plus haut, les femelles ailées, sont fécondes sans réclamer le concours d’aucun mâle. Les œufs qu’elles pondent sont de deux espèces différentes et reconnaissables à leur aspect extérieur ; des uns sortent des mâles et des autres des femelles. Presque au sortir de l’œuf ces nouveaux venus se recherchent et s’accouplent à la manière de la plupart des animaux et tout à l’inverse de leurs parents immédiats.

Ces phylloxéras construits en vue exclusive de l’acte générateur sont sous tous les rapports extrêmement mal développés. On en jugera par ce seul détail : leur système digestif est complètement rudimentaire ; ils n’ont ni trompe ni bouche et ils se nourrissent pendant les quelques jours de leur existence, aux dépens de la matière vitelline qui remplit leur intestin. Tandis que les femelles fertiles par parthénogenèse sont extrêmement prolifiques, celles qui ont subi l’accouplement ne pondent qu’un œuf, et celui-ci, au lieu d’éclore très-rapidement comme c’était le cas tout à l’heure, est le siège d’un travail très-lent d’évolution. Tout porte à penser qu’il est destiné à passer tout l’hiver à mûrir pour donner au printemps une génération capable de se multiplier très-vite.

Le phylloxéra en Amérique. — À son retour d’une mission remplie aux États-Unis dans le but d’étudier le phylloxéra dans sa patrie d’origine, M. Planchon expose à l’Académie qu’il existe de l’autre côté de l’Atlantique des cépages absolument épargnés par le fléau. Ce sont spécialement ceux où l’on cultive une espèce de vigne dont les racines sont âcres au lieu d’être douceâtres, et il se pourrait que nos vignes greffées sur ce bois échappassent à l’attaque de l’insecte. Malheureusement des considérations de physiologie végétale tirées de la diversité des bois qu’on observe entre nos vignes et celles d’Amérique, font craindre que la greffe ne réussisse pas.

Le remède au phylloxéra sera peut-être dans un petit animal que M. Planchon rapporte dans un tube et que les Yankees désignent sous le nom de Cannibale de phylloxéra. C’est un acarien qui vit sur les racines de la vigne mais qui loin de leur nuire les protège en faisant une chasse sans trêve ni merci au parasite. La manière dont celui-ci s’est acclimaté chez nous fait espérer que son ennemi se fera de même à notre pays. M. Planchon en va faire éclore cet hiver afin de pouvoir tenter au printemps des expériences dans ce sens.

Planètes et étoiles doubles. — Les planètes parcourent, autour du soleil, une courbe fermée ; ce fait suffit à M. Bertrand pour découvrir à nouveau les lois de la gravitation. Si l’on veut, le savant géomètre montre que toutes ces lois découlent, comme conséquences forcées, de la première proposition. La chose est évidemment curieuse mais sans intérêt pratique, puisque le mouvement planétaire est aujourd’hui connu. Il n’en est plus de même si l’on applique la démonstration, comme le fait l’auteur, au cas des étoiles doubles. Ici encore il y a parcours d’une courbe fermée ; mais c’est tout ce que peut indiquer l’observation. Cela suffit, d’après ce que nous venons de dire, pour démontrer que, dans ces systèmes éloignés, les lois de Newton ont toute leur force comme autour du soleil. — « C’est gentil, » murmure M. Faye.

Ammoniaques composés de l’esprit de bois. — Parmi les découvertes considérables de la chimie organique, se place, au premier rang, celle des ammoniaques composés à laquelle est attaché le nom de notre compatriote, M. Wurtz. Tout ce qui se rapporte à la nature de ces corps complexes est digne du plus haut intérêt, et c’est à ce titre que nous mentionnons le travail de M. Vincent. Ce chimiste s’est demandé d’où proviennent les ammoniaques composés qui accompagnent l’esprit de bois, avec une telle persistance, qu’il y a eu un notable progrès quand on a pu trouver à leur égard un procédé de purification. Pour résoudre la question qu’il s’était posée, M. Vincent a étudié successivement l’action de l’ammoniaque sur tous les corps qui prennent naissance dans la distillation du bois, et il a reconnu que ni l’alcool méthylique, ni les carbures d’hydrogène, ni l’acide acétique, ne donnent les produits cherchés. C’est un dérivé secondaire de la distillation, l’acétone, due à une modification spéciale de l’acide acétique, qui, au contact de l’ammoniaque et par voie de substitution, peut donner trois ammoniaques composés parfaitement distincts et parfaitement caractérisés.

Stanislas Meunier.