Académie des sciences – Séance hebdomadaire/21

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8 décembre 1873

15 décembre 1873

22 décembre 1873

ACADÉMIE DES SCIENCES
Séance du 15 décembre 1873. — Présidence de M. de Quatrefages.

Le phylloxéra. — Parmi les pièces de la correspondance nous remarquons deux communications relatives l’une et l’autre au phylloxéra et cependant très-dissemblables. La première est de M. Cornu, l’autre de M. de Luca. M. Cornu a assisté à l’éclosion des œufs du phylloxéra sexué et il a constaté que cette éclosion se fait par un mécanisme complètement différent de celui qui accompagne la sortie de l’œuf du phylloxéra neutre. Il n’y a donc pas à dire, comme on a cru pouvoir le faire, que la présence des sexes caractérise l’état parfait de ces insectes qui présenteraient des formes successives analogues à celles de larves et de nymphes ; la conclusion de l’auteur est que le phylloxéra sexué et le phylloxéra non sexué constituent des animaux différents.

M. de Luca ne se préoccupe pas de ces questions de physiologie, mais il signale un remède possible à l’action dévastatrice du parasite de la vigne. Soumis à une privation qui ferait bien l’affaire de nos viticulteurs du Midi, M. de Luca, qui habile Naples, n’a pas à sa disposition de cep infecté, mais il a constaté que la terre sulfureuse de la solfatare de Pouzzole, mêlée à celle de cépages atteints de diverses maladies les guérit rapidement et d’une manière complète. Il pense en conséquence que cette terre employée à la manière d’un amendement, détruirait le fléau qui jusqu’ici a défié tous les efforts. S’il en est ainsi la solfatare prendra une importance nouvelle et l’on pourra répéter une fois de plus : « Dieu mit le phylloxéra en nos climats et le remède en Italie. »

La levûre de bière ; réponse de M. Pasteur. — La discussion engagée lundi dernier par M. Trécul s’est continuée aujourd’hui. Les amateurs de ces sortes de débats sont si nombreux que la salle des séances est remplie de curieux et que tous les académiciens sont à leur poste. Toutefois, disons-le tout de suite, l’attente générale a été trompée. Nous ne sommes plus à l’époque brillante de ces tournois passionnés auxquels donnait lieu la grande question des générations spontanées. M. Pasteur, d’ailleurs, affaibli par la maladie, n’a plus à sa disposition les élans fougueux dont il était naguère si prodigue, et M. Trécul, de son côté, ne jouit pas d’une élocution facile. Quant à M. Frémy qui a rompu tant de lances et avec tant de science et de talent contre M. Pasteur, il est maintenant hors du débat, et, malgré les efforts de M. Pasteur, il parait vouloir s’abstenir complètement. Il faut donc nous résigner à ce qui pourra sortir de la conversation grincheuse d’un botaniste et d’un chimiste placés à deux points de vue complètement différents et qui ne semblent rien vouloir faire pour se comprendre mutuellement. Vous connaissez le sentiment qu’inspirent ces pièces mal faites où toute l’intrigue repose sur un malentendu qu’un simple mot suffirait pour dissiper, mais que les auteurs maintiennent contre toute vraisemblance parce que sans lui la pièce n’aurait plus de raison d’être : ce sentiment c’est celui que nous avons observé aujourd’hui pendant tout le temps (d’ailleurs très-long) de la lecture de M. Pasteur et des quelques répliques qui ont suivi. On va nous comprendre. Ce que M. Trécul prétend c’est que si l’on met une spore de penecillum glaucum dans du moût de bière et si on l’examine d’une manière continue au microscope on la voit se modifier peu à peu. De verte qu’elle était d’abord elle passe progressivement au jaunâtre ; en même temps elle se transforme complètement et enfin elle arrive à n’être plus du penecillum, mais de la levûre de bière. Vrai ou faux, c’est bien simple n’est-ce-pas ! Eh bien, M. Trécul au lieu de faire une demi-page de cette observation qui, signée de son nom, serait décisive, écrit à ce sujet un mémoire qui n’en finit pas et où, par conséquent, à côté de faits positifs, se trouvent des interprétations et des déductions plus ou moins susceptibles d’être discutées. De son côté, M. Pasteur a bien soin de laisser dans l’ombre ce point important, où il n’aurait aucune compétence puisqu’il s’agit exclusivement de micrographie, et il fait de la chimie. Il prend du moût de bière, le fait bouillir, met dedans (sans compter son adversaire) une certaine quantité de penecillum, puis au bout d’un certain temps examine le ballon où la réaction s’est accomplie, et déclare qu’aucune cellule de levûre ne s’est produite. Toujours pris dans le cercle vicieux de son raisonnement primitif, il attribue à des causes d’erreurs les insuccès qu’il peut essuyer, et prouve les causes d’erreurs en question par les succès dont il se vante.

M. Trécul, type achevé du savant d’étude et de recherche ne comprend rien à cette prestidigitation chimique et oratoire. Pareil à ce personnage des Misérables qui, traîné à tort devant la Cour d’assises qui l’accuse d’assassinat, n’en croit pas ses oreilles et ne peut se défaire de son idée fixe : « Vous êtes bien méchants ! » M. Trécul répète imperturbablement la même phrase qui pour lui répond à une idée nette mais dont il ne fait pas entrer le sens dans l’esprit de l’auditoire : « Mon expérience est bien simple, rigoureuse et concluante. » À quoi M. Pasteur répond : « M. Trécul est victime d’une illusion, toute son argumentation est puérile ; » « L’expérience de M. Trécul est mal faite et confuse ; » « Je suppose pour M. Trécul qu’il n’est pas habitué aux manipulations de laboratoire. » Puis, une fois son adversaire bien tombé (passez-moi ce terme de pugilat), M. Pasteur, en athlète généreux, change brusquement de ton. « Voici, dit-il, voici sur la table des flacons préparés suivant le procédé de M. Trécul, débarrassé toutefois de ses causes d’erreur ; que M. Trécul les prenne, je les lui donne. Je lui donne aussi ce ballon qui contient du penecillum pur (cristallisable peut-être, qui sait, et hémiédrique, encore). Qu’il refasse son travail avec ces éléments irréprochables et… je lui certifie que jamais il ne verra la levûre se produire. Et quand il aura fini, quand il sera confondu, eh bien je ne serai pas encore au bout de ma générosité, je lui préparerai tous les matériaux nécessaires à la conduite d’un travail analogue relatif au micoderma vini. » Ne croirait-on pas entendre Auguste étendant sa clémence sur cet imprudent Cinna qui avait comploté d’occire cette expérience fameuse que son auteur a modestement qualifiée en disant : « Jamais l’hétérogénie ne se relèvera du coup mortel que lui porte cette expérience. »

Tout ceci, comme on voit, a beaucoup moins de ressemblance avec une discussion scientifique qu’avec les disputes de la politique où il s’agit surtout de fermer la bouche à l’adversaire par des raisons énergiques et non pas de le convaincre par des motifs sérieux. Ce qui ajoute encore à l’assimilation c’est l’allure du bureau où l’on ne prend même pas le soin de cacher la partialité la plus complète pour M. Pasteur. Ainsi, celui-ci, faisant allusion à une autre discussion, prétend avoir détruit les erreurs de M. Frémy et comme l’illustre professeur du Muséum, tout en déclarant qu’il ne veut pas répondre, remarque que ce terme erreur est fort peu académique et qu’il ne suffit pas de dénoncer des erreurs, qu’il faut les démontrer ; alors, simultanément, le bureau demande qu’on n’interrompe pas ce cher M. Pasteur, et celui-ci ajoutant encore à la puissance de sa voix qu’il rend aussi tonnante qu’il peut, répète brutalement l’expression qui vient de froisser la susceptibilité de son célèbre confrère. De même quand M. Trécul, après l’avalanche de leçons et de bienfaits qu’il vient de recevoir, demande à tâcher de dire un mot, le même bureau trouve qu’il n’y a aucun intérêt à prolonger cette discussion et fait les plus grandes difficultés pour accorder une minute d’attention au micrographe sacrifié.

D’ailleurs, quoique peu fructueuse pour la science et peu satisfaisante pour la justice, celle dispute prend beaucoup de temps ; et l’Académie ayant beaucoup de choses à faire s’empresse, dès qu’elle est close, sinon étranglée, de se former en comité secret.
Stanislas Meunier.