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Action socialiste/Liberté universitaire

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LIBERTÉ UNIVERSITAIRE


« La Dépêche » du lundi 25 Juin 1894

Ceux qui de loin jugeraient l’interpellation Thierry Cazes et ses effets sur le petit nombre des voix — 70 à peine — qui se sont prononcées à la fin contre le ministère, se tromperaient singulièrement. Oui, il est vrai que seuls les socialistes et les radicaux-socialistes comme MM. Pelletan et Goblet ont condamné nettement jeudi dernier toute politique de vexation et d’oppression à l’égard des membres du corps enseignant, maîtres répétiteurs, professeurs, instituteurs. Mais il est certain aussi que la Chambre, dans son immense majorité, était hésitante. Et si elle a voté avec une sorte d’ensemble l’ordre du jour accepté par le gouvernement, on peut dire qu’elle a émis surtout un vote d’ajournement sur la question.


En fait, elle a été surprise par ce problème comme elle l’est par les problèmes nouveaux que suscite dans tous les ordres d’activité le mouvement socialiste. Eh quoi ! les fonctionnaires, tenus jusqu’ici pour des serfs, taillables et corvéables à merci, dans l’ordre politique et électoral, livrés à tous les caprices des préfets, gouvernés eux-mêmes par des tyranneaux, ces fonctionnaires deviendraient subitement des citoyens libres ! Une fois leur tâche accomplie, ils n’appartiendraient plus qu’à eux-mêmes ! — Voilà ce que demandent les socialistes, qu’on accuse pourtant d’un esprit de réglementation et de tyrannie. Et la Chambre, surprise, n’osait pas reconnaître et adopter cette doctrine. Elle n’osait pas non plus la désavouer ouvertement et signifier aux 700,000 fonctionnaires de France qu’ils étaient la chose des préfets. Partant, elle n’osait pas signifier cette attitude à l’Université. Et elle s’est ralliée alors à un ordre du jour très vague. Millerand a crié qu’il n’était pas compromettant, et c’était vrai, car la Chambre, en approuvant les déclarations du gouvernement, approuvait les idées les plus confuses et les plus contradictoires.

Le ministre a dit en toute chose le pour et le contre. Il a dit qu’il était déplorable que les professeurs pussent briguer un mandat électif, — et il n’a pas osé se rallier à l’ordre du jour de MM. de Montfort et Montebello qui réclamaient une loi interdisant aux universitaires les fonctions électives. Il a déclaré que toute pétition directe des professeurs et instituteurs au Parlement était interdite : — mais il ne m’a pas répondu quand je lui ai demandé avec insistance s’il permettrait aux universitaires de se concerter pour faire parvenir au ministre par voie hiérarchique des pétitions identiques. Et encore quand je lui ai demandé de déclarer si, dans les questions économiques et sociales inscrites au programme, les professeurs ont la même liberté de doctrine que dans les questions métaphysiques, je n’ai eu d’autre réponse que le silence ; quand la question devenait délicate, M. Leygues glissait à côté avec une parfaite élégance. Enfin, pour les déplacements mêmes, qui étaient l’occasion de l’interpellation, M. Leygues les maintenait, mais il essayait de les présenter comme des avancements.

Aussi, pendant qu’il parlait, l’attitude de la Chambre était bien curieuse. Tantôt c’étaient nos amis qui se soulevaient ; tantôt c’était le centre, surtout quand le ministre donnait l’apparence d’un avancement aux mesures prises contre les professeurs, qui s’indignait et criait presque à la trahison. M. Maurice Lasserre a, un moment, crié : « Mais c’est l’anarchie pure ! qu’on nous rende les anarchistes ! »

Enfin, entre les radicaux qui ne voulaient pas voter à fond contre le gouvernement et le centre qui n’osait pas encore voter ouvertement contre l’Université, il

est intervenu une sorte de transaction et on a approuvé des déclarations qui, au fond, n’engageaient ni le gouvernement ni la Chambre.

Et j’ose dire que là est le succès décisif, et le gouvernement et la Chambre ont reculé devant la question posée . Le courage d’esprit leur a manqué pour la résoudre, soit dans le sens de la contrainte, soit dans le sens de la liberté. Et comment, dans cette indécision forcée des pouvoirs publics et du Parlement, le droit des professeurs socialistes ne s’affirmerait-il pas tous les jours avec plus de force et d’autorité ?