Action socialiste/Université et Politique

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


UNIVERSITÉ ET POLITIQUE


« Revue bleue » du samedi 7 juillet 1894

Je suis tenté, avant de répondre au fond à M. Sarcey [1], de le quereller un peu. Il m’a traité ici même de rhéteur « fort habile il est vrai ». Négligeons, s’il vous plaît, l’adjectif : mais puisque M. Sarcey aime assez les discussions de vocabulaire et les définitions de mots, je lui demanderai pourquoi il m’appelle rhéteur. Il me semblait que ce parti socialiste dont je suis, parfois, et

à mon tour, l’interprète, n’était pas voué à une œuvre vaine de rhétorique. Il a une doctrine précise, fondée sur le mouvement même de l’histoire et des faits économiques. Il veut réaliser la socialisation des moyens de production et d’échange, et ceux-là mêmes qui jugent sa conception ou inique ou chimérique ou barbare n’en peuvent contester la précision. Il croit que lorsque les individus humains n’auront plus besoin de demander à d’autres individus humains les instruments de travail sans lesquels ils ne peuvent vivre, il n’y aura plus ni exploitation ni oppression d’aucune individualité humaine. Et comme, selon notre parti, dans l’ordre social nouveau, il y aura plus de bien-être pour ceux qui travaillent, plus de liberté aussi pour tous les hommes, il essaie de conquérir les masses laborieuses et l’élite pensante à sa doctrine en soutenant partout les revendications du travail, en aidant partout à l’essor de toutes les libertés. C’est ainsi que la question de la pleine liberté politique et intellectuelle des membres de l’enseignement entrait tout naturellement dans son œuvre de propagande sociale, dans son programme d’action. Tous les représentants du groupe socialiste parlementaire ont la même doctrine, ils ont la même tactique. Quand l’un de nous parle, c’est, dans les questions graves, au nom de tous. Et devant cette unité et cette fermeté de doctrine, devant cette unité et cette persévérance de tactique, devant cette action diverse et concordante qui, hors du Parlement et dans le Parlement, dans les discussions budgétaires comme dans les grèves, va toujours au même but, il est peut-être un peu frivole de parler de rhétorique. En tout cas, dans l’œuvre multiple de propagande, de polémique, de groupement, de combat qu’il poursuit sur tous les points du pays, le socialisme ne prend guère le temps d’orner sa parole. C’est dans sa passion qu’est tout le secret de sa rhétorique.

J’ai observé, quand on nous traite de rhéteurs, qu’on entend par là nous signifier deux choses. On nous signifie d’abord qu’on n’est pas de notre avis, et il est vrai. On nous signifie aussi que nous ramenons d’habitude les faits particuliers aux questions générales dont ils ne sont que des cas. C’est ce que nous avons fait, Thierry Cazes et moi, dans la question sur l’Université : avions-nous tort ? M. Sarcey veut traiter la question « familièrement ». C’est son droit ; mais qu’il y prenne garde : il y a une rhétorique de la familiarité. On peut, très familièrement, passer à côté de la question, et la bonhomie n’exclut pas toujours le sophisme. M. Sarcey s’imagine qu’avec quelques comparaisons très « familières » il donnera à ses solutions l’autorité irrésistible du bon sens, et quand il a assimilé le professeur qui se mêle de politique au cordonnier qui réclamerait le droit de gâter une paire de bottes sous prétexte de sauver la patrie, il n’y a plus, semble-t-il, qu’à s’incliner. Pourtant Socrate qui, lui aussi, se servait très souvent de la comparaison du cordonnier, a été accusé d’être un sophiste. Je crains que M. Sarcey, qui ressemblerait un peu à Socrate si Socrate avait égaré son démon, n’encoure à son tour le même reproche.

Il raisonne, en effet, tout le temps comme si la question soumise à la Chambre l’autre jour était celle-ci : Le ministre de l’instruction publique doit-il permettre à un professeur de faire mal et irrégulièrement sa classe pour se livrer plus aisément à la politique ? Sur ce thème, M. Sarcey triomphe, et il multiplie les exemples décisifs avec une abondante familiarité. Eh quoi ! permettrez-vous à votre médecin de négliger votre santé, à votre bottier de torturer vos pieds dans une mauvaise chaussure, à votre cuisinier de gâter votre sauce, à votre coiffeur de laisser votre barbe à moitié faite, ou à l’acteur de quitter le théâtre au beau milieu de la scène à faire pour aller à une réunion publique, ou à un bureau électoral, ou au Conseil municipal ? Je le répète, une fois entré dans cette voie, M. Sarcey s’y avance avec une familiarité triomphale, et je crois qu’il y pourrait marcher jusqu’à la Saint-Jean prochaine sans rencontrer un contradicteur sérieux.

Le malheur est que la question débattue était non pas celle-là, mais celle-ci : Quand un professeur fait bien sa classe, quand il a préparé consciencieusement ses explications, quand avec une exactitude parfaite il a corrigé les devoirs, quand il s’acquitte de son métier, avec zèle, avec feu, quand il a là-dessus le témoignage unanime des élèves, des parents, du proviseur, du recteur, des divers inspecteurs, et quand le ministre, consultant son dossier, n’y relève que d’excellentes notes professionnelles, quand le professeur est d’ailleurs, à tous égards, d’une honorabilité parfaite, peut-il être encore par surcroît un citoyen libre ? Peut-il se mêler, en toute liberté, aux luttes politiques ? Ou, au contraire, aura-t-on le droit de le frapper, de le déplacer, de le révoquer parce que sa conception et son action politique déplairont à M. le maire, ou à M. le préfet, ou à M. le ministre de l’intérieur ?

Voilà la question posée, la vraie question : elle est assez délicate et complexe pour tenter le bon sens subtil de M. Sarcey ; je regrette qu’il en ait soulevé une autre, et je conviens d’ailleurs que cette autre il l’a résolue.

M. Sarcey semble croire que, quand un professeur s’occupe de politique, quand il s’intéresse aux élections, ou remplit lui-même un mandat, il crée d’emblée contre lui-même, au point de vue professionnel, un préjugé de négligence et d’inexactitude. C’est une erreur absolue. Le professeur qui est mêlé aux luttes politiques, qui vit, en quelque sorte, sous l’œil et la malveillance des partis, se sent plus que tout autre obligé au plus scrupuleux dévouement dans ses fonctions. Ce qui, pour les autres, est un devoir, devient, pour lui, par surcroît, une nécessité. J’en pourrais citer bien des exemples, et, si je ne craignais d’être accusé par M. Sarcey de cette rhétorique spéciale qui s’appelle le paradoxe, je lui dirais, avec des détails précis, que ce sont peut-être les professeurs politiciens qui fournissent, en moyenne, la plus grande somme de labeur universitaire.

M. Sarcey dit que le métier de professeur est si pénible, si absorbant qu’on ne peut guère, honnêtement, s’occuper d’autre chose. L’Université est une épouse exigeante et, comme la matrone de la comédie romaine, elle réclame tout son dû. Quand M. Sarcey faisait la classe, il était sur les dents : et il lui restait tout juste la force de soupirer après les vacances. Maintenant, il fait dix, douze articles, dans les journaux, dans les revues ; il ne prend jamais de congés, et il est tenté d’interpeller les journaux disponibles, les revues vacantes qui encerclent l’horizon : à qui le tour ? En sorte que, quand le ministre interdit aux professeurs de se dépenser dans la politique, il les oblige, dans l’intérêt de l’Université, à une sage économie de leurs forces.

Mon Dieu ! tout cela est peut-être vrai, et voilà une physiologie de l’universitaire qui ne manque pas de saveur. Seulement, si le ministre veut imposer à tous les maîtres cette sorte de continence nécessaire, ce n’est pas la politique seule qu’il doit leur interdire. J’espère qu’il leur interdira aussi de la bonne manière, c’est-à-dire en élevant leurs traitements, ces accablantes leçons particulières auxquelles la modicité de leur salaire condamne beaucoup d’entre eux.

Mais M. Sarcey ne s’avise pas qu’il revient tout doucement à la vieille conception cléricale et rétrograde de l’enseignement. Nos bons aïeux avaient la logique impérieuse. Pour être un bon professeur, il fallait n’être que professeur, et retrancher tout le reste. La politique n’était pas l’ennemie, alors : c’était la famille. Vraiment, quand on doit enseigner les rudiments et la logique, peut-on avoir femme et enfants ? Ce sont là distractions profanes, funestes aux études, scandaleuses aux familles, ruineuses pour les Universités. Et qu’adviendrait-il, juste ciel ! de l’union nécessaire des maîtres si leurs femmes, en se brouillant, pouvaient les brouiller ? Aussi bannissait-on des collèges la diversité des humeurs féminines, comme M. Leygues et M. Sarcey en veulent bannir aujourd’hui la diversité des opinions politiques. Si les professeurs avaient été des journalistes, on leur eût permis de prendre femme parce que le métier, moins fatigant, leur eût laissé quelques forces disponibles. Mais ils enseignaient, ils devaient toute leur âme, toute leur sève, aussi, à enseignement, et la robe qu’ils portaient, semi-doctorale, semi-cléricale, enveloppait un célibat éternel.

Ce n’était pas la famille seule qui était l’ennemie de l’enseignement : c’était aussi la science, oui, la science. Et il n’y a pas bien longtemps de cela. Les grandes curiosités de l’esprit sont inutiles au professeur. Elles lui sont même nuisibles. Pourvu qu’il sache bien ce qu’il doit enseigner, à quoi bon le reste ? Et s’il veut étudier sans cesse, étudier pour lui, ne risque-t-il pas de prendre en dégoût sa classe monotone, ou d’y jeter des notions qui y sont déplacées, ou de dérober à ses élèves le temps qu’il donne à d’égoïstes recherches ? Je n’appartiens pas à la même génération universitaire que M. Sarcey : j’ai été élève et professeur sous la troisième République ; mais j’ai vu le temps où des proviseurs considéraient sourdement comme un ennemi, comme un irrégulier, le professeur qui se livrait à « des travaux personnels » ; j’ai vu le temps où, dans les salles d’étude les plus silencieuses, les mieux disciplinées, on interdisait aux maîtres répétiteurs de lire parce que, tant qu’ils lisaient, ils ne surveillaient pas ; j’en ai vu qui, à l’arrivée subite du proviseur, cachaient un Virgile ou un Homère comme l’écolier surpris à lire Faublas.

L’Université s’est affranchie peu à peu de ces prohibitions plus ridicules encore qu’ignominieuses. Les professeurs ont conquis le droit d’être amoureux, fiancés, chefs de famille. Ils ont conquis le droit d’être mondains, d’arriver en classe gantés et avec une badine. Ils ont scandalisé de leur clientèle les tailleurs à la mode ; ils ont appris à danser, fait des visites et conduit des cotillons ; ils ont écrit des livres profanes, même des romans et des vers ; ils ont été à leur gré sceptiques et croyants ; ils ont été orateurs de loge ou se sont agenouillés dans les pèlerinages ; ils ont dépassé, par leur curiosité, par leurs travaux, le cercle le plus large des programmes les plus ambitieux ; ils ont étudié pierre à pierre cathédrales et mosaïques ; ils ont redescendu la pensée allemande de Spinoza à Hegel. Il en est même qui, toujours professeurs, ont fait de la critique théâtrale, au risque de mêler malgré eux à une somnolente explication de Salluste le frémissement intérieur des salles de spectacle, le trouble persistant des beautés féminines entrevues.

D’autres, en revanche, et comme pour réparer les entraînements profanes de l’Université nouvelle, ont jeté sur leurs épaules le manteau du philosophe antique ; ils se sont faits consolateurs des âmes affligées ; ils ont éveillé les consciences, prêché le devoir, et on a pu croire un instant que de quelque pupitre universitaire allait sortir une religion nouvelle. Et il n’est pas encore tout à fait sûr qu’il n’en sera pas ainsi. D’autres encore, et non des moins illustres, ont dépensé beaucoup de temps, beaucoup d’énergie à grouper les étudiants, à leur inculquer une politique extérieure, à ressusciter dans notre Paris fin de siècle le béret, les bannières, les corporations, tout le décor archéologique de nos Universités disparues.

Oui, depuis vingt ans, l’Université de France a fait tout cela et bien d’autres choses encore en dehors de ses classes et de ses programmes et de ses règlements. Or — et j’appelle sur ce point, avec le moins de rhétorique possible, les méditations familières de M. Sarcey — jamais l’Université n’a autant travaillé, j’entends pour ses élèves, jamais elle n’a produit autant de livres classiques d’une méthode nouvelle et d’une inspiration supérieure, jamais elle n’a fait circuler dans les classes autant de faits et d’idées, jamais elle n’a aussi puissamment rajeuni l’enseignement des littératures, de la philosophie, de l’histoire, que depuis qu’elle s’est livrée à cette débauche extérieure de mondanité, de dilettantisme, de curiosité désintéressée, de libre esthétique, de libre critique, de religiosité, de néo- christianisme, de moralisme, de tolstoïsme, etc., etc. Et ceux qui s’en étonnent sont ceux qui ne comprennent pas que, pour transmettre la vie, il faut la posséder, et que pour préparer les générations nouvelles à la destinée complexe, inquiète, troublante qui les attend, il faut que le maître ait eu dans son esprit et dans sa conscience quelque pressentiment des temps nouveaux, quelque frisson des crises prochaines.

Cela est ainsi, et il en doit être ainsi, et, au risque de détourner de ses devoirs professionnels le cordonnier de M. Sarcey, je suis obligé de le dire.

Et c’est à cette Université, mêlée, nécessairement et heureusement, à toutes les curiosités, à toutes les activités, à tous les problèmes de notre temps qu’on prétendrait interdire le problème politique et social ! C’est absurde et, surtout, c’est impossible.

Deux questions vitales, décisives, se posent à l’heure présente devant notre pays.

La République est fondée : ses ennemis mêmes sont obligés de s’y rallier. Mais par qui sera-t-elle dirigée ? Est-ce par les grandes forces conservatrices, et à leur profit ? Est-ce par la vieille aristocratie réconciliée avec l’aristocratie d’argent, par le noble, par le banquier, par le prêtre, par le grand bourgeois, moderne héritier des puissances féodales ? Ou bien est-ce par la démocratie et pour elle ? — Voilà le problème politique.

Et puis, la propriété capitaliste, celle qui livre à quelques hommes les moyens de production tous les jours plus développés tout ensemble et plus concentrés, est-elle la forme définitive de la propriété, le suprême aboutissement du mouvement économique ? Ou bien, après le communisme primitif, après la propriété grecque et romaine, après la propriété féodale, après la propriété semi-féodale, semi-capitaliste des derniers siècles de l’ancien régime, après la propriété capitaliste telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, une forme nouvelle de propriété va-t-elle surgir ? Pourra-t-on assurer le droit individuel de ceux qui travaillent par l’organisation collective de la production ? De simples palliatifs, le développement des sociétés de secours mutuels et des caisses de retraite, quelques réformes d’impôts, suffiront-ils à corriger les principaux abus du régime capitaliste ? Ou doit-il disparaître comme le régime féodal a disparu ? Marchons-nous à une révolution sociale, c’est-à-dire à une transformation essentielle de la propriété ? — Voilà le problème social.

Et dans ces deux problèmes tous les autres sont engagés, et, selon qu’on les résout dans un sens ou dans l’autre, la conception du droit, de l’histoire, de l’humanité, de l’art, de la vie, de la religion se modifie. Et il est impossible à tout homme qui pense et qui vit, quel que soit l’objet de sa pensée, quelle que soit la forme de sa vie, de ne point songer à ces problèmes où tous les autres sont engagés, et de ne point prendre parti.

Il est donc impossible à l’Université, au moins dans sa conscience, de ne pas prendre parti, et j’ai à peine besoin de rappeler aux philosophes qui dirigent à cette heure l’enseignement public que toute idée forte « passe nécessairement à l’acte » et que, lorsque des maîtres ont une conviction énergique en ces questions décisives et troublantes, ils ne peuvent pas ne pas la produire. En dépit de la fausse et banale antithèse, l’homme de pensée est nécessairement un homme d’action.

J’ai à peine besoin de leur rappeler aussi que l’Université elle-même depuis plusieurs années pousse les jeunes générations à l’action et vers le peuple. Qu’ont dit et répété des maîtres éminents, des hommes illustres ? Qu’ont dit et M. Lavisse, et M. Ferry, et M. de Vogüé, et bien d’autres, à cette Association des étudiants de Paris, qui compte tant de futurs professeurs ? Ils ont dit aux jeunes gens : Pas d’indifférence ; pas de scepticisme élégant ; pas de dilettantisme stérile. Croyez, agissez : allez vers le peuple.

Et qu’est-ce que cela signifie, je vous prie ? Cela veut-il dire simplement qu’il faut passer dans les maisons pauvres en y laissant quelques aumônes ? Mais si l’étudiant se dit que la charité la plus active pourra à peine adoucir les souffrances sociales et qu’elles ont leur racine profonde dans l’organisation économique et la forme de la propriété, s’il se dit en outre que ce n’est pas connaître vraiment le peuple que le voir seulement à l’état de mendicité, qu’il faut le voir surtout et le pratiquer dans ces vivants groupements ouvriers, où sa pensée s’affirme, où son cœur s’exalte, le voilà qui est engagé par vous-mêmes, ô sages conseillers, dans tous les orages de notre temps.

Peut-être vous vouliez dire à ces jeunes gens qu’ils devaient être des prédicants, qu’ils devaient prêcher aux riches la largeur d’âme, aux pauvres et aux souffrants la résignation. Mais triste prédicant à l’heure où nous sommes que celui qui n’est pas aussi un militant ! Le prédicant d’Église a une doctrine sur laquelle il s’appuie ; et il a derrière lui une organisation de combat, je veux dire l’Église elle-même qui, tout en répandant ses sermons, essaie de mettre la main sur le pouvoir pour plier à son idéal les choses humaines. L’homélie cléricale n’est jamais ridicule parce qu’on y sent toujours la pointe du glaive. Passe pour l’homélie laïque si l’on doit sentir aussi en elle la résolution militante !

Tous les chemins aujourd’hui mènent donc les nouvelles générations universitaires au problème politique et social, à l’action politique et sociale.

Cela ne veut pas dire que tous les professeurs et instituteurs vont se jeter dans les agitations électorales et briguer des mandats : d’abord, quel que soit le dédain que l’on professe parfois pour les politiciens, il n’est pas donné à tout le monde de l’être ; il y faut des qualités et des défauts que tout le monde n’a pas. Puis le peuple est méfiant, et il n’acceptera pas à l’aveugle tous les concours et toutes les interventions. Enfin l’Université elle-même, quand elle se sentira libre, quand elle ne risquera pas d’ajouter, contre le maître suspect, une peine de plus aux persécutions gouvernementales, fera elle-même, si je puis dire, sa police morale. Elle sera sévère pour les maîtres qui ne chercheront dans la politique qu’une vaine agitation ou une puérile satisfaction d’amour-propre. Elle sera sévère aussi pour ceux qui, même dans les petites luttes locales, ne donneront pas l’exemple du respect de soi- même, de la dignité simple dans l’attitude et dans le langage.

Mais ce qui importe, c’est que les maîtres de l’Université ne se sentent pas suspects si les hasards de la vie ou une passion ardente pour une idée ou un goût vif de l’action les ont jetés dans la mêlée politique et électorale. Ce qui importe, c’est que l’idée socialiste ait droit, dans l’Université, comme les autres idées, à l’affirmation, à l’action.

Et, je le répète, car toute la question est là, ou on contraindra l’Université à se désintéresser jusque dans sa conscience du problème politique et social, ou il faudra bien permettre à cette passion intérieure de se produire librement. Ou les professeurs seront libres d’affirmer nettement leurs convictions politiques et sociales, quelles qu’elles soient, ou il faudra ramener toute l’Université en arrière : il faudra la cloîtrer de nouveau dans l’étude morte des choses mortes.

Aussi on ne peut s’empêcher de sourire quand on voit que les gouvernants s’imaginent résoudre de pareils problèmes par des mesures administratives. Juste à l’heure où M. Leygues maintenait contre certains professeurs les mesures arbitraires prises par M. Spuller, des instituteurs et des professeurs agrégés entraient publiquement dans une organisation ouvrière et socialiste. Ah non ! on n’arrêtera pas le mouvement commencé !

On nous fait deux objections pratiques. On nous dit: Mais si les professeurs peuvent faire de la politique, et la politique qui leur plaît, une politique contraire à celle du gouvernement qui les paie, contraire aussi aux idées moyennes de la bourgeoisie dont ils élèvent les enfants, il n’y a plus de discipline gouvernementale et le professeur aura travaillé contre l’Université en éloignant d’elle une part de sa clientèle.

Je l’avoue, je suis tenté de dire à ceux qui nous opposent ces deux difficulltés : Dans l’intérêt du gouvernement et dans l’intérêt de la bourgeoisie, n’insistez pas. Car s’il était vrai que le gouvernement ne peut maintenir dans l’Université le bon ordre et la hiérarchie professionnelle, la seule qui importe, qu’en imposant à tous les maîtres ou un formulaire politique étroit ou le silence ; s’il était vrai aussi que la bourgeoisie capitaliste prétend imposer aux éducateurs de ses fils ou un dogme social étroit ou le silence, jamais sentence plus dure n’aurait été portée et contre le gouvernement et contre la bourgeoisie. Oui, qu’on y prenne garde : les professeurs de nos collèges et de nos lycées sont personnellement, au moins dans une assez large mesure, désintéressés des luttes sociales. Ni ils n’appartiennent d’habitude à la classe capitaliste, ni ils ne font partie, en tant que professeurs, du prolétariat le plus misérable et le plus accablé. Lorsque donc ils vont vers telle ou telle solution sociale, c’est plutôt par raison ou par sentiment que par intérêt propre et immédiat. Tout au plus peut-on dire que, dans nos lycées, leurs relations et la condition sociale de leurs élèves les inclinent de préférence vers la bourgeoisie. Ah ! je comprends que l’on trouve grave qu’ils se prononcent contre l’ordre social actuel, contre la puissance du capital, contre la domination politique et sociale de la bourgeoisie. Oui, c’est là un symptôme grave, et je comprends que la bourgeoisie, attaquée par le prolétariat, s’émeuve d’être désavouée en même temps par ses propres éducateurs. C’est là, j’en conviens, pour une classe triomphante depuis un siècle, adulée et chamarrée, une situation tragi-comique. Mais qu’y faire et à qui la faute ? Et la situation après tout ne serait pas meilleure si, au lieu de parler librement, les professeurs étaient contraints d’élever les nouvelles générations bourgeoises avec une ironie silencieuse. Surtout, si la bourgeoisie commettait la sottise de proclamer que, laissée à elle-même, à sa liberté d’esprit, l’Université irait au socialisme, et si elle invoquait contre ses propres éducateurs le bras séculier, ou si encore elle menaçait l’Université, coupable de libre examen envers le capital, d’une sorte de grève générale, elle s’abîmerait décidément dans le ridicule. Elle se bifferait elle-même de la liste des classes sociales viables.

Encore une fois, je prie les amis du gouvernement et de la bourgeoisie de ne pas insister sur ces objections. Examinons-les pourtant de plus près. La discipline gouvernementale ? Oui, en faisant, et librement, de la politique, le professeur peut compromettre la discipline gouvernementale telle qu’elle est aujourd’hui conçue et pratiquée, c’est-à-dire comme la main-mise des gouvernants, par la fonction, sur l’homme tout entier. Mais c’est là une discipline gouvernementale odieuse et surannée ; et ce ne sont plus ici seulement les professeurs et instituteurs qui sont en cause : ce sont tous les fonctionnaires, petits et grands ; et nous lutterons sans trêve, mes amis socialistes et moi, dans le Parlement, devant le pays, jusqu’à ce que nous ayons détruit cette tyrannie abominable de l’État patron et grand électeur sur ses agents, jusqu’à ce que nous ayons réduit la discipline gouvernementale à n’être plus que la discipline professionnelle. Je n’ai ni le temps ni la place de montrer aujourd’hui comment la conception du fonctionnaire doit se transformer et se pénétrer de liberté ; la question viendra à son lieu et à son heure. Je fais observer seulement que dans ce pays où il y a dès maintenant 700,000 familles de fonctionnaires, sans compter les ouvriers d’État, et où des services privés se transforment incessamment en services publics : allumettes, téléphones, demain peut-être assurances, chemins de fer, rectification de l’alcool, etc., etc., si on ne trouve pas moyen de respecter dans le fonctionnaire l’homme tout entier, le citoyen tout entier, nous nous acheminons, sous prétexte de gouvernement, vers la domestication universelle. C’est nous, socialistes, qu’on accuse d’être des fanatiques de réglementation et d’enrégimentement, qui émanciperons les fonctionnaires comme les autres travailleurs. Et plus nous croyons à la nécessité de l’action collective, plus aussi nous nous préoccupons de sauvegarder, dans les organisations collectives, les libertés individuelles.

Ce sera l’honneur de l’Université que ce soit d’abord à propos d’elle que la question de la liberté du fonctionnaire se soit posée. Plus que d’autres encore, le professeur, à raison de ses fonctions intellectuelles, a besoin de liberté. Et ce sera l’honneur aussi de l’Université d’avoir, par plusieurs de ses maîtres, sous l’arbitraire ministériel, maintenu son droit. Les instituteurs et les professeurs ne faibliront pas : ils se rappelleront le mot que M. Spuller, grand-maître hier encore, écrivait dans son livre sur Lamennais : « En fait de liberté on n’a jamais que celle qu’on prend. » Ils se rappelleront aussi que c’est la liberté de tous les fonctionnaires qu’ils préparent en défendant la leur, et que tout au moins cette bourgeoisie pauvre, qui faute de capital va aux fonctions publiques, ne leur boudera pas.

J’ajoute, si l’on s’obstine à parler d’autorité gouvernementale, que celle-ci ne tarderait pas à être singulièrement affaiblie si on entrait dans un système de réaction et de compression contre l’Université. Nous avons vu quelques préliminaires, quelques timides essais. Peut-être s’arrêtera-t-on ; peut-être aussi, et plus probablement, sous l’influence du mouvement général de réaction qui se dessine, sera-t-on contraint d’aller plus loin : tous les professeurs suspects de socialisme seront inquiétés, évincés peu à peu ; et l’on reverra sous la République ces temps de l’Empire où Sarcey, About, Taine, Prévost-Paradol, bien d’autres encore, toute l’élite libérale de l’Université, étaient hors de l’Université. Je ne vois pas ce qu’y gagneront la République et l’autorité gouvernementale. Le gouvernement aura mis au front de tous ceux qui seront restés avec lui un signe de servitude : la belle force au jour du péril !

Et au point de vue des intérêts immédiats de l’Université, qu’a-t-on à craindre ? S’imagine-t-on vraiment que parce que des professeurs affirmeront leur foi socialiste et prendront part à l’action politique les enfants de la bourgeoisie vont déserter nos lycées ? En fait, pour les mesures prises récemment, il n’y a là qu’un prétexte, un triste prétexte. Les professeurs déplacés étaient entourés de l’estime de tous et le nombre de leurs élèves n’avait nullement diminué.

C’est avec de pareilles raisons qu’on interdisait l’enseignement, il y a trois quarts de siècle, aux protestants, aux juifs. Comment, en effet, des familles catholiques auraient-elles confié leurs enfants à des professeurs protestants ou juifs ? Sous peine de dépeupler les lycées, il fallait exiger des professeurs l’orthodoxie catholique. C’est sous couleur d’intérêt universitaire qu’on retranchait alors à l’Université la liberté religieuse : c’est par le même sophisme qu’on lui conteste aujourd’hui la liberté politique. La bourgeoisie s’accoutumera au professeur socialiste comme elle s’est accoutumée au professeur franc-maçon ou juif. Je ne la crois pas, dans son ensemble, tombée si bas qu’elle s’imagine écarter de ses fils le péril social en écartant d’eux jusqu’au soupçon de l’idée socialiste. Il est de son intérêt même de laisser venir au cerveau de ses enfants tout le mouvement d’idées qui ébranle le monde où ils lutteront demain.

D’ailleurs, si c’est bien dans l’intérêt de l’Université et pour assurer le peuplement de nos écoles qu’on veut maintenir un certain accord d’opinions, au moins apparent, entre les maîtres et les familles, je défie qu’on réponde à la question suivante : Il y a des écoles primaires publiques dans les villes ouvrières ; là les familles sont socialistes ; à côté de l’école publique il y a des écoles congréganistes qui gardent encore, en vertu de la force acquise et par l’action très puissante des femmes, beaucoup d’élèves ; il est certain que si les ouvriers ont une sympathie très vive pour l’instituteur laïque, peu à peu les écoles congréganistes se videront ; il est clair aussi que de franches et loyales convictions socialistes chez l’instituteur lui vaudront les sympathies ouvrières ; là il y a donc intérêt pour le recrutement même de nos écoles à permettre à l’instituteur de parler et d’agir en socialiste. Je le demande au ministre de l’instruction publique : y est-il disposé ?

La vérité, et je conte ce que j’ai vu, c’est que, de plus en plus, dans les centres ouvriers et socialistes, on obligera les instituteurs à combattre le socialisme, au risque de créer, et en vertu d’une consigne, un malentendu irréparable entre les maîtres du peuple et le peuple même.

Qu’on n’essaie donc pas de couvrir par de fausses raisons d’intérêt universitaire les basses œuvres préfectorales dont le ministère de l’instruction publique se fait contre l’Université elle-même l’instrument humilié. Et si, contrairement à toute prévision, une partie de la bourgeoisie était assez lâche d’esprit et de cœur pour déserter l’Université parce que les professeurs seraient restés libres, eh bien ! qu’elle s’en aille. Il y a dans le peuple assez d’enfants dont la merveilleuse intelligence est privée, contre toute raison et contre tout droit, de la haute culture ; il y a dans le peuple ouvrier et paysan des cerveaux d’élite qui végètent dans une sorte de pénombre et qui s’épanouiraient comme des fleurs robustes en pleine clarté. Ceux-là accepteraient la science sans condition, la lumière sans condition, la vie sans condition, et la bourgeoisie, en désertant le libre et vigoureux enseignement de maîtres libres pour les fades formules de la discipline cléricale, n’aurait fait que précipiter sa chute. C’est elle que cela regarde et non point l’Université.

Mais combien aveugles ceux qui diminuent l’Université elle-même en lui fermant toute communication avec le peuple socialiste, avec le prolétariat militant ! La science organisée et pénétrée d’idéal doit remplacer peu à peu dans la vie humaine et dans les profondeurs mêmes du peuple la foi morte ou mourante. Et l’Université peut devenir en ce sens l’Église de la pensée libre, la grande éducatrice humaine disputant le monde par la seule liberté aux ruses du dogmatisme finissant. Mais qui donc ouvrira à la haute science, à la haute pensée l’accès du peuple ? Qui ? le socialisme, et le socialisme seul. Le peuple est prêt à écouter avidement les maîtres qui l’entretiendront des grandes conceptions scientifiques ou philosophiques. Il y a dans ces consciences neuves une soif des hautes vérités que la bourgeoisie routinière et pesante ne soupçonne pas.

Mais il est à l’heure présente une condition impérieuse pour que le maître soit écouté : c’est qu’il n’apporte pas au peuple la haute science, les grandes conceptions scientifiques, poétiques, métaphysiques, religieuses du génie humain comme une diversion aux problèmes économiques, mais, au contraire, comme le couronnement espéré et splendide d’un ordre social nouveau où tout homme affranchi des servitudes de la misère aura sa part de la vie idéale. Je le répète et je l’affirme, la pensée humaine, la pensée libre, la pensée affranchie du dogme ne peut pénétrer aujourd’hui jusqu’au fond du peuple, avec toute sa force auguste et vraiment religieuse, que si elle est unie à la pensée socialiste. Qui donc, en Allemagne, a organisé l’enseignement populaire supérieur ? Le parti socialiste. Qui donc, en Belgique, a fait de l’University Extension une vérité ? Le parti socialiste. J’ai vu à Bruxelles les principaux militants et propagandistes du parti ouvrier, les Vandervelde, les Vanderbrook, au sortir des réunions socialistes où ils discutaient avec les ouvriers la tactique électorale, aller enseigner la haute science à d’autres assemblées ouvrières. Et s’il m’est permis d’apporter mon témoignage personnel, les ouvriers de Carmaux, ouvriers mineurs, ouvriers verriers, quand ils ont été bien convaincus, jusqu’au fond de leur conscience, de ma bonne foi socialiste, se sont mis à m’interroger, avec une sorte d’ivresse, sur les grands problèmes que résumait pour eux le mot de philosophie : c’est seulement dans l’intimité de la lutte que j’ai pu surprendre vraiment leur âme d’homme, leurs étranges curiosités inassouvies, le fond de mystère et d’universelle rêverie que remuait en eux une aspiration continue vers la justice.

Ah ! que je plains les chefs de l’Université si, envahis peu à peu par l’esprit de bureaucratie, ils ont perdu le sentiment de ces choses !



  1. L’article de M. Sarcey avait paru dans la Revue bleue du samedi 30 juin.