Adieux à l’Existence (O. C. Élisa Mercœur)

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Œuvres complètes d’Élisa Mercœur, Texte établi par Adélaïde AumandMadame Veuve Mercœur (p. 115-118).


ADIEUX À L’EXISTENCE.
ODE.

 

Qui laisse un nom peut-il mourir ?
............
Ah ! qui pourrait pleurer son rêve,
Quand le poids que la mort soulève
Laisse enfin respirer le cœur.

Élisa Mercœur
 

Plus de songes, vie éphémère !
Bien loin de moi tous les hasards ;
Voici l’instant où ma paupière,
De l’œil désormais sans lumière,
N’enfermera plus les regards.

Voici l’instant où le délire
Laisse muet le cœur lassé,

Où la bouche perd le sourire ;
Et si le sein encor soupire,
C’est à l’image du passé.

Voici l’heure où le diadème
Du front des rois est détaché ;
C’est l’instant vengeur et suprême,
L’instant où, libre enfin lui-même,
L’esclave aux fers est arraché.

C’est le moment où l’espérance
Montre les cieux à sa lueur.
Déjà tu fuis, pâle existence,
Ton vol interrompt la souffrance
Comme il achève le bonheur.

C’est l’heure où la lyre sommeille,
Où l’inspiration s’endort ;
Où le cœur qui pense et qui veille,
Quand nul son ne frappe l’oreille.
Frémit sous l’aile de la mort.

C’est l’heure où le trépas nous cueille
Et glace la voix du désir ;
Où la fleur tombe feuille à feuille ;
Où notre âme, qui se recueille,
Fait ses adieux au souvenir.


Où la mienne désabusée
Sur soi-même jette un regard :
La coupe en un jour épuisée,
Sur mes lèvres, déjà brisée,
Épanche un reste de nectar.

De fleurs, hélas ! trop tôt fanées,
J’ai vu priver mon court exil…
Des heures mêmes fortunées,
En suivant le cours des années,
Jamais un instant revint-il ?

Un jour s’éclipse dès l’aurore,
Un autre s’achève à demi ;
Sortant de la nuit que j’ignore,
Un autre lui succède encore,
Flétri par un vent ennemi.

Maintenant le voile se lève
Et chasse l’ombre de l’erreur :
Ah ! qui pourrait pleurer son rêve,
Quand le poids que la mort soulève
Laisse enfin respirer le cœur.

Gronde encore, impuissant orage
Tous mes songes sont envolés !

Océan, éveille ta rage,
Je suis calme sur le rivage
Auprès de tes flots refoulés !


(Mars 1827.)