Tout est passé (stances) (O. C. Élisa Mercœur)

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Œuvres complètes d’Élisa Mercœur, Texte établi par Adélaïde AumandMadame Veuve Mercœur (p. 109-111).


TOUT EST PASSÉ.
STANCES.

 

Pour emporter nos jours, que le temps marche vite !
................
Combien tu m’effrayais, calme de ma vieillesse :
Combien je redoutais d’exister sans amour !
Mais une âme de feu ne peut aimer sans cesse :
Le soleil n’est aux cieux que la moitié du jour.
................
Qu’importent quelques jours ? ne faut-il pas mourir ?

Élisa Mercœur.
 

Ce qui n’est plus pour l’homme a-t-il jamais été ?

Lamartine.
 

Revenu de l’effroi que lui causa l’orage,
Le nautonier sourit sur le fleuve calmé :
Tel mon cœur, jouissant du repos du vieil âge,
Maintenant est surpris, même d’avoir aimé.


J’ai pourtant autrefois dévoré l’existence,
Sans pouvoir soupçonner le passé, l’avenir ;
Ce n’était qu’un présent embelli d’espérance :
Rien ne m’avertissait qu’il était près de fuir.

Pour emporter nos jours, que le temps marche vite !
Qu’il est lent, quand il vient amener le bonheur !
On dit qu’un souvenir console de sa fuite :
Le souvenir toujours existe-t-il au cœur ?

Le temps l’emporte aussi : l’infidèle mémoire
À l’oubli rarement arrache le passé ;
Et mes songes d’amour, ceux que rêvait la gloire,
Ne sont plus qu’un lointain déjà presque effacé.

Que j’aimais, au réveil de la terre embellie,
Voir les roses s’ouvrir sur des rameaux naissans !
Et quand je ne trouvais qu’une feuille jaunie,
Pour oublier l’hiver je songeais au printemps.

Que de fois, attentive aux plaintes de ma lyre,
Doucement la beauté me sourit, écouta ;
Et que de fois, rempli d’un passager délire,
Son cœur, pour m’enivrer, sur le mien palpita !

À mon âme brûlante une âme fut unie ;
Je crus lire mon sort dans un touchant regard :

Mais bientôt cette voix qui me semblait la vie
Mêla de longs adieux à mou chant de départ.

Tout un an s’écoula : siècle entier pour l’absence !
Je revins… Sur sa tombe au retour je priai :
Je pleurai les momens qu’enchantait sa présence ;
Long-temps plein d’elle encor, je souffris… j’oubliai !

Combien tu m’effrayais, calme de ma vieillesse
Combien je redoutais d’exister sans amour !
Mais une âme de feu ne peut aimer sans cesse :
Le soleil n’est aux cieux que la moitié du jour.

Pourquoi donc le pleurer, ce délire éphémère ?
Silence aux vains regrets qui flétrissent le cœur !
Alors qu’il va finir ses rêves sur la terre,
Le paisible vieillard n’a-t-il pas son bonheur ?

Le remords ne vient plus condamner ce qu’il pense,
Son regard n’entrevoit qu’un moment d’avenir ;
Mais qu’importe à son âme une longue espérance ?
Qu’importent quelques jours ? ne faut-il pas mourir ?

Tour à tour le destin, orageux et tranquille,
Conduisit ici-bas son esquif balancé ;
Et le suprême instant, pour le vieillard débile ;
Est le dernier oubli, lorsque tout est passé.


(Février 1827.)