Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 5

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 219-223).
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V

LE FRÈRE AÎNÉ


J’étais plus jeune que Volodia d’une année et quelques mois ; nous grandissions, étudiions et jouiions toujours ensemble. Entre nous, il n’y avait aucune distinction d’aîné ou de cadet ; mais précisément vers l’époque dont je parle, je commençai à comprendre que Volodia, par son âge, ses goûts et ses capacités, n’était plus un camarade pour moi. Il me semblait même que Volodia reconnaissait sa supériorité et en était fier. Une telle conviction, peut-être erronée, m’inspirait un amour-propre qui souffrait au moindre choc avec lui. En tout il était plus fort que moi : au jeu, à l’étude, dans nos querelles, dans la manière de se tenir, et tout cela m’éloignait de lui et me causait une souffrance morale que je ne pouvais m’expliquer. Si, quand on fit à Volodia ses premières chemises à plis en toile de Hollande, j’eusse dit tout franchement qu’il m’était très pénible de n’en pas avoir de pareilles, je suis convaincu que j’eusse été soulagé, et que je n’aurais pas pensé, chaque fois qu’il rabattait son col, qu’il faisait cela pour m’agacer. Ce qui m’ennuyait le plus, c’est que Volodia, comme il me semblait parfois, me comprenait, mais tâchait de le cacher.

Qui n’a pas remarqué ces relations mystérieuses, muettes, qui se manifestent dans un sourire imperceptible, dans les mouvements ou dans les regards des personnes qui vivent toujours ensemble : des frères, des amis, entre le mari et la femme, maîtres et serviteurs, surtout quand ces personnes ne sont pas entièrement sincères entre elles. Combien de désirs et de pensées non exprimés, et de peur d’être compris, s’expriment d’un seul regard, au hasard, quand timidement et avec incertitude, se rencontrent vos yeux !

Mais peut-être, dans ce cas, une sensibilité trop chatouilleuse me trompait-elle ; peut-être Volodia ne sentait-il pas la même chose que moi. Il était emporté, franc, mais changeant dans ses entraînements. S’enthousiasmant d’objets les plus divers, il s’y adonnait de toute son âme.

Tantôt, subitement, il était accaparé par la passion des tableaux ; il en dessinait lui-même, ou en achetait de son argent, il en demandait au professeur de dessin, à papa, à grand’mère ; tantôt c’était la passion des bibelots dont il garnissait sa petite table et qu’il ramassait par toute la maison ; tantôt celle des romans, qu’il se procurait en cachette et qu’il lisait jour et nuit… involontairement je m’associais à ces passions, mais j’étais trop fier pour suivre ses pas, trop jeune et trop peu indépendant pour choisir une nouvelle route. Mais je n’enviais rien autant que le caractère heureux, franc, noble, de Volodia, qui se montrait nettement, surtout dans les querelles qui s’élevaient entre nous. Je sentais qu’il agissait bien, mais ne pouvais l’imiter.

Un jour, dans la période de sa grande passion pour les bibelots, je m’approchai de sa table, et par hasard, cassai un petit flacon de couleur, vide.

— Qui t’a permis de toucher à mes bibelots ? — dit Volodia qui rentrait à ce moment dans la chambre et qui s’aperçut du dérangement que j’avais apporté à la symétrie des divers objets qui ornaient sa petite table. — Où est le petit flacon ? c’est sans doute toi…

— Je l’ai fait tomber par mégarde et il s’est cassé ; le beau malheur !

— Je t’en prie, n’ose jamais toucher à ce qui m’appartient — dit-il en ramassant les morceaux du flacon brisé et en les regardant avec tristesse.

— Je t’en prie, ne commande pas — répondis-je. — C’est cassé, c’est cassé, que faire ?

Et je souris, bien que n’en ayant nulle envie.

— Oui, pour toi ce n’est rien, mais pour moi c’est quelque chose — dit Volodia, en secouant les épaules, geste qu’il avait hérité de papa. — Il a cassé et encore il rit. Oh ! l’insupportable gamin.

— Moi je suis un gamin, et toi, tu es un grand sot.

— Je n’ai pas envie de m’injurier avec toi — dit Volodia en me poussant doucement : — Va-t’en.

— Ne me pousse pas !

— Va-t’en !

— Je te dis de ne pas me pousser !

Volodia me prit par la main et voulut m’éloigner de la table, mais j’étais déjà agacé au dernier point : je pris la table par le pied et la renversai : « Alors, voilà pour toi ! » Et tous les bibelots de porcelaine et de cristal tombèrent avec fracas sur le parquet :

— Affreux gamin ! — cria Volodia en tâchant de rattraper les objets qui tombaient.

— Maintenant tout est fini entre nous — pensai-je en quittant la chambre. — Maintenant, nous sommes brouillés pour toujours.

Jusqu’au soir, nous ne nous parlâmes pas ; je me sentais coupable, j’avais peur de le regarder et toute la journée je ne pus m’occuper de rien. Volodia, au contraire, travailla très bien, et comme à l’habitude, après le dîner, il causa et rit avec les fillettes.

Aussitôt que le professeur termina la leçon, je sortis de la chambre : j’étais très gêné, honteux et confus de rester seul avec mon frère. Après la leçon d’histoire, je pris le cahier et me dirigeai vers la porte. En passant devant Volodia, malgré mon désir de m’approcher et de me réconcilier avec lui, je boudai et tâchai de faire un visage méchant. À ce moment Volodia leva la tête, et avec un sourire imperceptible et moqueur, il me jeta un regard rassurant. Nos yeux se rencontrèrent, et je vis que nous nous comprenions, mais un sentiment insurmontable me poussa à me détourner.

— Nikolenka ! — me dit-il d’une voix toute naturelle, pas du tout pathétique — assez se fâcher, pardonne-moi si je t’ai blessé.

Et il me tendit la main.

Quelque chose, montant de plus en plus, commença a me serrer la poitrine et arrêta ma respiration ; mais ce fut l’affaire d’une seconde, dans mes yeux se montrèrent les larmes et je me sentis soulagé.

— Pardon… ne… moi, Vo… lo… dia ! — fis-je en serrant sa main.

Volodia me regarda comme s’il ne comprenait pas pourquoi, dans mes yeux, se montraient des larmes.