Ahasvérus/Quatrième journée

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Quatrième journée : Le Jugement dernier
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L’Océan, à Ahasvérus.

Ahasvérus, arrête-toi, je t’en prie, jusqu’à ce soir sur ma grève. Autrefois des foules d’hommes passaient avec le bruit de leurs villes sur le sable de mes rivages. En m’approchant de leurs murailles, la nuit, sous la brume, j’entendais leurs secrets échappés à demi-voix, flots d’amour, de colère, de soupirs, d’hymnes de prêtres, de chants de noce que j’allais mêler avec mes flots. Souvent j’arrivais jusque sous leurs balcons, triste, lassé de ma journée, n’ayant trouvé dans mon chemin que joncs et qu’algues déracinés ; et je remportais une heure après une couronne d’or, une mitre de diamant ou quelque vieil empire ruiné qu’un passant me jetait à pleines mains, de son char triomphal, pour m’amuser la nuit dans mon abîme. Leurs tours grimpaient sur la cime de mes rochers pour me voir de plus loin ; l’escalier de leurs palais descendait sous mes vagues pour m’aider à monter quand j’en avais besoin. Pour courtiser mon onde trop amoureuse, les vaisseaux et les frégates à banderoles se penchaient sur mon lit en écoutant mon haleine. Seulement pour me toucher du bout de l’aile, ils allaient sans se lasser porter mes messages à mes caps hurlants, à mes golfes, à mes îles égarées. L’ombre des villes et des clochers qui roulaient leurs voix humides dans le fond de mes flots me servait d’abri sous les voûtes d’écume. Souvent une âme qui regardait par hasard mes cieux frémissants m’a tenu suspendu pour respirer son secret, ou sa peine, ou sa joie, mieux qu’un myrte de ma baie de Gaëte, ou qu’un arbre d’encens de mon golfe d’Arabie. J’aimais ces foules d’hommes, ces cris, ces langues résonnantes, cet éternel soupir qui sortait du genre humain, comme mon souffle de mes naseaux, quand j’arrive à la plage. Dis-moi, où est-il ? Que fait-il ? Qu’est-il devenu, ce monstre aux mille pieds de marbre et de granit, qui avait des murailles dorées pour écailles, des tours à créneaux pour marcher dans le sable, des villes pour mamelles, et qui me ceignait tous mes rivages de peuples et d’empires comme un serpent-géant qui s’endort à mon soleil ?



Ahasvérus.

Je le cherche comme toi. Les fleurs des bois ne se souviennent pas qu’il ait été jamais, et la poussière du chemin n’a pas gardé la trace de ses pieds. Les marguerites des prés ont mieux su défendre leurs couronnes sur leurs têtes que les rois vêtus de fer. Les joncs que tu as semés ont plus duré sur leurs tiges que les tours à bastions qui grimpaient à leurs sommets pour t’appeler de plus loin. J’ai vu la foule se dissiper peu à peu autour de moi, comme en un jour de fête, quand vient le soir.

Les hommes s’asseyaient sur les bornes, et se cherchaient dans les bruyères un baume pour leur cœur qui avait cessé de battre. Leur âme était morte dans leur sein ; et ils attendaient encore debout qu’une pensée, une espérance, quelque nom, quelque dieu oublié vînt ranimer leur vie dans leur poitrine. Les enfants regardaient dans les yeux de leurs mères ; et, les trouvant vides, sans larmes et sans pensée, ils criaient tout effrayés : ma mère, laissez-moi. Rendez-moi à la vierge inconnue qui me berçait, avant de naître, en soupirant mieux que vous. Ses yeux étaient plus doux, son voile était plus long, les histoires qu’elle savait me réjouissaient mieux que les vôtres. Les peuples s’en allaient aussi, les yeux vides, chercher en tâtonnant sur les fleurs, sur les pierres, un nom qu’ils ne pouvaient plus lire. S’ils me rencontraient par hasard, je les entendais qui disaient, les mains jointes : Ahasvérus, bon Ahasvérus, toi dont les yeux voient encore, dis-nous-le, ce nom que nous cherchons, que nous avons perdu, qui nous aurait sauvés. Et quand je répondais : est-ce le Christ ? Ou bien : est-ce son père ? Ils reprenaient en ricanant : le Christ ? Ah ! Oui, vraiment, Jésus de Nazareth, n’est-ce pas ? Il est trop vieux pour nous. La terre ne produit plus dans son sillon de dieux nouveaux pour notre faim. Jéhovah, le Christ, Mahomet, nous avons semé depuis longtemps leurs cendres dans nos champs. Nous glanons à présent le néant. Notre âme s’est tarie dans notre sein, comme la citerne à qui manque l’eau du ciel.

Que nous ferait la pluie du firmament ? La soif de nos cœurs ne peut plus se guérir. Toi, demeure pour chanter, après nous, notre chant des funérailles. Nous te laissons en héritage les pleurs qui nous restaient à verser, et tout le fiel que nous n’avons pas bu.



L’Océan.

Ainsi, jour et nuit, quand je suppliais ma rive de m’envoyer, du milieu des carrefours, les chants d’amour qui me berçaient hier, il aurait mieux valu me cacher dans mon lit. Ainsi les rois ne me jetteront plus leurs coupes d’or pleines de vin de Chypre ; et le doge de Venise, que j’avais pour fiancé, ne viendra plus passer à mon cou son collier de perles.



Ahasvérus.

Non. N’attends pas davantage. Le bucentaure n’ira plus, avec sa quille dorée, se bercer dans tes flots. La cloche de Venise ne sonnera plus ton mariage. Le doge, avec son manteau d’hermine brodé, n’ira plus sur la poupe te passer à ton doigt ta bague d’épousée.



Oh ! Va-t’en à présent, si tu veux, sur ta route, donner tes soupirs à tes grottes d’azur, tes baisers au sable du Lido, et tes caresses d’amoureuse à tes golfes endormis. Balance dans tes bras une vieille barque échouée, toute chargée de ton limon. Couronne, si tu veux, de tes fleurs des lagunes, l’ancre rouillée d’une galère mise en poussière. Lave, comme une femme à ton lavoir, une voile souillée, trouée par la tempête et que ta brise maintenant craint de toucher. Va demander, soir et matin, en murmurant sous les balcons de la ville, comme un pauvre quêtait dans la rue, tes sérénades embaumées dont tes vagues sont avides, ta part de fleurs et de parfums dans le festin des rois, tes voiles de femmes, ta madone avec sa lampe allumée, les banderoles qui jouaient sur ton sein, et l’épée bénite que ceignait ton fiancé à ton côté. à présent, va chercher tes rivages. Tu n’y trouveras plus pour ta soif que du sable et des joncs. Tu ne monteras plus pour ta noce sur les dalles de ton palais ducal.

Tu n’auras pour amant que l’étoile fatiguée qui se repose le soir, que l’anneau de fer suspendu au rocher, que la rame brisée, que la maille usée d’un reste de filet, que

La mousse de l’écueil, que l’herbe arrachée de ta vase, et que mon âme naufragée dans l’océan de ma douleur.



L’Océan.

S’il n’y a plus pour moi de banderoles de fêtes, si les villes n’ont plus à me jeter ni ombre, ni encens, ni chants d’amour ; si les barques que j’aimais ont toutes plié leurs ailes sous le vent de la mort, qu’ai-je à faire désormais d’appeler de ma voix de tempête les bords qui ne me répondent plus ? Qu’ai-je à faire de bondir avec ma croupe ruisselante, si je n’ai plus à porter ni vaisseau à la housse brodée, ni frégate à la voile de soie ? Je voudrais, s’il n’y a plus pour moi ni époux ni fiancé, être une source obscure, cachée dans la forêt d’Ardennes, connue dans l’univers seulement du bouvreuil qui vient y baigner en secret, sur le bord, sa gorge de corail.



Ahasvérus.

Ne crains-tu pas au contraire que tes vagues, l’une après l’autre, ne tarissent dans ton lit, comme les âmes des peuples ont tari dans leur sein ?



L’Océan.

Depuis longtemps, vraiment, les fleuves ne descendent plus jusqu’à ma vallée ; ils s’endorment dans leurs lacs, sans plus songer à leur ouvrage. J’ai beau grossir ma voix ; ils s’amusent en chemin sur leurs sables d’or.

Sans doute, ils se sont égarés dans quelque bois touffu, depuis que le guide qui leur montrait chaque jour le chemin ne monte plus avec sa torche l’escalier du phare allumé sur mon promontoire.



Ahasvérus.

à présent que tes môles sont détruits, que tes ports sont comblés, où vas-tu aborder ?



L’Océan.

Au néant.



Rachel, à l’océan' '.

Et vous aussi, ne croyez-vous pas que votre maître
puisse vous rendre avec son urne tous vos flots, quand vous les lui demanderez ?



L’Océan.

Oui, quand mon écume naissait avec le monde, quand l’herbe de mes rives effleurait mes épaules pour la première fois, oui, alors, je croyais. Sans tourner la tête en arrière, je marchais devant mon maître, et chacun de mes flots s’écriait : seigneur ! Seigneur ! Mais vous, Rachel, vous êtes plus jeune que la plus jeune de mes vagues. Mon herbe, que j’ai arrachée ce matin, a plus vécu que vous ; et mon écume toute blanche est plus souillée par les années que votre cœur dans votre sein. Si vous aviez comme moi sondé tous mes abîmes, si vous aviez attendu comme moi, dans le creux du rocher, pendant la grêle et la tempête, si vous aviez usé vos jours, comme moi le sable de mes grèves, vous diriez comme moi : Dieu est mort ; allons lui faire ses funérailles.



Rachel.

Prenez garde que ce ne soient les vôtres.



Ahasvérus, à Rachel.

Ange qui me suis, va, retourne à ta demeure, si tu la peux retrouver. Plus le soir du monde approche, plus l’angoisse de mon cœur augmente.

Quand les hommes vivaient, je marchais avec eux, le soir, dans leur foule. Je frappais aux portes des villes, et les gardiens m’ouvraient. à présent que les villes sont closes, et que les gardiens ne peuvent plus se lever pour ôter les verrous, voici aussi que l’océan va se cacher dans le creux de son lit. N’as-tu pas vu, sous mes pieds, tarir la source où j’avais bu, l’étoile pâlir où j’avais arrêté mes yeux, la forêt se flétrir, qui m’avait prêté son ombre ? Fuis, fuis, si tu ne veux pas finir comme elles. Bientôt je n’aurai plus pour compagnon dans l’univers une seule herbe de bruyère debout sur sa tige. La terre sera vide autour de moi, que je marcherai encore par mon sentier ; mon ombre même me quittera ; et la dernière nuit, l’immense nuit va venir, sans que j’aie trouvé encore avec mon bâton ferré un pan de muraille pour m’asseoir, ni un hôte pour me prêter sa lampe.



Rachel.

Laisse mourir les fleurs sur leurs tiges, si leur jour est arrivé ; laisse l’étoile pâlir ; laisse la bruyère se dessécher sur son rocher ; je trouverai toujours une source dans la montagne pour t’apporter à boire, et un sentier pour te conduire. Ah ! Que me font les villes et les portes des hommes où nous frappions ? Leur voix était si dure quand nous passions ! Leur escalier était si triste à monter ! Toujours, quand ils nous regardaient, ils avaient l’air de maudire. J’aime mieux gravir ce dur sentier que de repasser les degrés de leur seuil.



Ahasvérus.

Mais leur trace s’efface et notre chemin se perd.



Rachel.

Ne crains rien. Marche toujours. Plus leur trace s’efface, mieux je peux reconnaître dans les vallées les pas de mon seigneur, avec ses larges sandales, avant que les villes et les tours et les pans de murailles les eussent comblés.



Ahasvérus.

N’as-tu pas entendu l’océan ? Il n’y a plus que toi qui croie à ton seigneur. Veux-tu le connaître mieux que le bord des fleuves et que le sable de la mer ?



Rachel.

Plus l’océan se baisse pour chercher sa goutte d’eau, plus la forêt se dessèche sur ma tête, plus l’étoile se cache, et mieux je vois briller ses yeux dans la forêt, et son manteau au firmament.



Ahasvérus.

Pour moi la nuit ne fait que s’entasser.



Rachel.

Ne te souviens tu pas, quand tu l’as vu sur le vitrail de la cathédrale, et qu’il a dit : c’est Ahasvérus ?



Ahasvérus.

Que d’années écoulées !



Rachel.

Elles ne nous ont pas faits plus vieux d’un jour.



Ahasvérus.

Regarde. Ce soleil qui pâlit, n’est-ce pas son auréole qui s’est éteinte sur sa tête ? Cet azur du ciel sous le nuage, n’est-ce pas le reste de sa tunique que la tempête déchire ? Ce lit que la mer vient de quitter, n’est-ce pas son sépulcre qu’elle lui a taillé dans le roc ?



Rachel.

Ahasvérus, toi qui vivras toujours, ne parle pas comme parlent les morts.



Ahasvérus.

Si j’étais né aux premiers jours du monde, quand l’étoile en se levant, la source en voyant le sable de son lit, la fleur en regardant le ciel pour la première fois, l’oiseau en secouant son duvet sur l’abîme, disaient : maître, nous voici ; qu’avons-nous à faire pour gagner notre salaire chaque jour ? Et moi aussi, mon âme dans mon sein aurait chanté avec eux. Je me serais assis pour répéter en moi-même leurs cantiques commencés. Mais tout ce que mes yeux voient, la grotte, l’étoile, la fleur sur sa tige, n’ont plus ni voix, ni soupirs. Il n’y a plus que toi qui pries.



Rachel.

Laisse-moi m’arrêter pour prier encore pour toi.



Ahasvérus.

Oui, prie encore. Ah ! Si je pouvais croire !


Tout meurt, tout s’efface. étoiles et cieux, tout se défait ; îles, caps, mers lointaines, tout disparaît, hors cette plainte dans mon sein, hors cette larme dans mes yeux, hors cette coupe sur mes lèvres. Le jour baisse. Comme une haleine du néant, le firmament s’évapore.

Comme des sarcelles de voyage, les mondes passent rapides dans la brume, et ne reviennent pas. Après eux, dans leur ombre, rien ne reste que la douleur.

Douleur sans nom, douleur sans voix, douleur sans forme, que l’infini exhale, comme l’encensoir l’encens, qu’attends-tu aussi pour disparaître ? La dernière étoile a lui, les cieux s’éteignent ; éteins donc avec toi ce rayon dans mon cœur, et n’oublie pas ce soir de dissiper d’un souffle cette vapeur de ma pensée.

Lampe d’agonisant, que ferais-je de luire, seul dans la nuit, près du chevet du genre humain ? Puisqu’il est mort là dans son lit, jamais sa grande paupière ne se rouvrira pour pleurer, ni sa bouche pour dire : veillez-vous ? Donnez-moi sur mon front de moribond l’huile du Christ.

Plus loin ! Avançons ! Quand le monde est passé, il reste encore dans son verre un goût amer ; quand il s’est tu, on entend après lui frissonner à sa place un mot qui s’appelle désespoir. De sa branche sont tombés ses noms, ses jours de fête, ses calomnies, ses fleurs sanglantes ; comme feuilles mortes en novembre, mes pas les balayent. à mon tour, quand viendra pour moi ma saison de novembre ?

Plus loin ! Plus loin ! Ici peut-être je serai mieux. Plus de chemin, plus de broussaille ; point d’eau qui sourdit, point d’herbe qui verdoie ; ni plaine, ni vallée. Ni chaume, ni bruyère : c’est le carrefour où tout se perd.

Sur sa porte est écrit : néant. Holà ! Sans frapper ; entrons ici, comme chez l’hôte.

Ma douleur, ni mon âme ne m’y suivront pas.

Ah ! Plus loin ! Encore plus loin ! Plus loin ! Jusqu’au bout, l’éternité s’amusera-t-elle ? Sous son poids les cieux ont croulé, et dans mon sein un souvenir reste debout sans chanceler.

L’univers s’est dissipé, et mon cœur tout navré n’est pas encore usé. L’orage a emporté un monde ; sur mes lèvres il m’a laissé mon âme et mon souffle et un nom plus léger qu’une feuille.



Tout est tari, tout est vide, hors mon calice qui s’est encore rempli de lie.



Rachel.

Donnez-le-moi. J’en vais boire la moitié.

(elle prend le calice et boit.)

Les quatre évangélistes au haut du ciel. A leurs pieds, le lion de saint Marc et l’aigle de saint Jean.



Saint Marc.

Si j’étais à cette heure sur le lac de Nazareth, mes deux rames attachées à ma barque ne me sauveraient pas. Voyez ! Aux quatre vents, quelle tempête s’amasse sur le lac du genre humain ! N’est-ce pas la création sans foi qui se détache brin à brin des mains du créateur, et tombe dans l’abîme, comme le chapelet d’un prêtre d’Arménie tombe à ses pieds, grains à grains, sur le seuil de l’église, quand l’agrafe et le nœud de cuivre sont rompus ? La pluie arrive jusqu’à nous ; elle ternit nos auréoles. Le vent s’engouffre dans ma niche ; et la brume du néant a mouillé cette nuit les vitraux de ma fenêtre. Depuis plus de mille ans, j’ai lu, sans lever les yeux, mon livre d’or jusqu’au bout. Puisqu’il est fini et que son agrafe est close, prends-le dans ta griffe, mon lion ; garde-le sous mes pieds, sans en user les bords, pour que je puisse regarder là-bas, sous ces nuages, où passe Ahasvérus.



Le Lion.

Grand saint, je vous en prie, laissez-moi retourner dans mon pays de Nubie. Mes griffes sont fatiguées de porter votre livre et de frapper l’air du plat de votre glaive. Les siècles ont rongé ma crinière. Que m’a servi, dites-moi, de tenir jour et nuit sur ma tête, hiver, été, vos écussons de bronze, votre bible de pierre, vos trophées de victoire, vos foudres, vos nuages et ce globe du monde que les empereurs m’ont donné ? Si j’eusse seulement, au lieu de vos trésors, porté un jour, entre mes griffes, un peu de sable du désert, un brin d’herbe arrachée par la bise, à présent j’aurais au moins des feuilles mortes, j’aurais un peu de la poussière de mon chemin pour me faire ma litière.



Saint Marc.

Eh bien, va, si tu veux, pendant une heure, sur la terre. En trois bonds tu l’auras visitée.



Regarde ton caveau de Palestine et les os blancs que tu y avais entassés ; tu viendras après cela nous dire ce que tu auras trouvé.



Saint Jean.

Saint Marc, entendez-vous mon aigle qui glapit sur mon épaule ? Son bec a dévoré mes rayons d’or autour de ma tête ; son aile secoue sur mes reins les boucles de mes cheveux ; sa langue altérée lappe le bord de ma coupe qu’il a vidée.

Aigle du Christ, pourquoi glapir si fort sur mon épaule ?



L’Aigle.

Maître, je vous en prie, laissez-moi retourner dans le creux de mon ravin sur ma montagne de Syrie. Ne verrai-je plus jamais, de ma paupière de diamant, la mer battre de l’aile dans son aire, sur sa couvée de flots qu’elle a suspendus sous mon rocher ? Ne verrai-je plus de ma paupière jaunissante, le soleil qui se bâtissait son nid à découvert sur ma tête, pour me faire une proie de feu dans ma vieillesse ? Détachez l’anneau de mes pieds.

Mes yeux sont las d’épeler l’avenir sur votre rouleau de parchemin ; mes serres se sont usées à soutenir votre âme à la cime du ciel.

Prenez un autre que moi pour boire goutte à goutte dans votre coupe votre boisson de flamme, et pour déchiqueter de ses ongles son lambeau saignant d’éternité. Que m’a servi, dites-moi, de porter sur ma tête un diadème d’émeraudes et d’or de sequins ? Que m’a servi d’embrasser dans mes serres des sceptres d’empereurs, des couronnes de rois, des mitres de papes, des drapeaux de pachas et des colliers de reines ? Si j’avais une fois becqueté le nid d’une fauvette, le chaume des bruyères, l’écaille blanchie sur le rivage, ou la verveine d’un rocher, maintenant j’aurais au moins une feuille d’écorce, une coquille vide et un jonc de marécage pour faire une aire pour mes petits.



Saint Jean.

Prends tes ailes, si tu veux, et rase, en passant, le sommet de la terre. Va t’asseoir un moment sur le sable de mon île de Pathmos ; quand tu en auras fait deux fois le tour, tu reviendras nous raconter ce que tu auras vu.



Le Lion.

Maître, ai-je dépassé l’heure ? Me voici revenu de la source de l’Euphrate.



Saint Marc.

Non. Qu’as-tu trouvé dans ton voyage ?



Le Lion.

J’ai balayé de ma queue la poussière de cent villes.

Ma crinière est toute souillée de la cendre des rois et des toiles d’araignée des tombeaux de leurs peuples. J’ai humé dans mes naseaux des bruits sauvages. Quand je passais, les fleurs dans la haie, les ruisseaux dans leurs lits, les montagnes sur leurs cimes, disaient : non, non, il n’est point de Dieu. Voyez ! Le lion de saint Marc a perdu son maître. Ses flancs sont amaigris. Dans tout son ciel, il ne s’est pas trouvé de quoi étancher la soif de son palais. Il n’a point eu de salaire pour son éternel servage. Que nous servirait, à nous, d’attendre, comme lui, notre maître ? Il ne viendra pas sur nos sommets, ni sur nos rives, regarder si nos fleurs sont écloses en leurs saisons ; si nous puisons nos flots à pleins bords dans nos urnes ; si nous nous levons à son heure dans le ciel, et si nous tenons allumé, pour son arrivée, l’âtre de nos volcans.

C’est assez de parfums dans l’air qui les prodigue ; c’est assez de vagues sur nos rives ; c’est assez de rayons versés de nos nuages.

Reposons-nous sans plus rien faire, puisque notre maître ne viendra pas inspecter notre ouvrage.



Grand saint, c’est ainsi qu’ils parlaient, je le jure ; et plus leur foi s’en allait dans leur cœur, plus la vie leur manquait sous les pas.

J’ai vu des fleuves qui, doutant en chemin si la vallée les attendait encore pour les prendre dans son lac, s’arrêtaient dans leur route, et tarissaient leurs flots ; j’ai vu des mers qui, ne sachant plus quel nom prononcer dans la brise des nuits, se creusaient d’elles-mêmes un silence mortel, et dispersaient leurs ondes en secret ; j’ai vu de belles étoiles vagabondes qui, doutant du lendemain, s’arrêtaient dans la nuit et se noyaient dans l’océan ; j’ai vu de grands déserts secouer autour d’eux sur le monde leurs crinières de sable, las d’attendre, accroupis à la porte des temples, que les temples s’ouvrissent. Les fleurs ne croyaient plus au lever du matin, et les fleurs fanées ne se levaient plus pour boire la rosée ; l’ombre ne croyait plus au corps, ni le flot à sa source, ni le vin à sa coupe, ni le banc à son seuil, ni la barque à sa rame, ni la vallée à son sommet, ni l’univers à son seigneur. Les forêts toutes jeunes, qui doutaient de leur sève, flétrissaient leurs lianes sur mon front ; et la terre, au hasard, roulait vide sous ma griffe, sans plus s’inquiéter de son chemin, comme la bulle de cuivre que les rois m’avaient donnée pour m’amuser sur leurs blasons lampassés d’or.



Saint Mathieu.

As-tu trouvé encore mon pays de Galilée et son bois de figuier ?



Saint Luc.

Et mon jardin d’olivier où je descendais chaque matin pour prier ?



Le Lion.

Je n’ai plus reconnu le chemin de la Judée.

Toutes les villes étaient désertes. Le vent du soir arrachait leurs portes sur les gonds, et je les entendais qui chantaient : " puisque nos habitants ne reviendront plus de la fête, qu’avons-nous à faire de nos lourdes murailles ? Puisque Dieu est mort dans le ciel, et que les saints ont fait ses funérailles, qu’avons-nous à faire de nos clochers de basiliques, et de nos nefs sur nos têtes ? Puisqu’il n’y a plus dans nos rues à voir passer ni rois, ni fiancés d’amour, jetons bas nos terrasses et nos balcons. " à chaque mot qu’elles chantaient, une pierre tombait. En ricanant, les villes d’Orient s’asseyaient sur la terre humide.

Sur un flot tout bourbeux, j’ai vu passer Venise dans sa noire gondole, à demi submergée ; ce n’était plus Venise qui me donnait son drapeau à porter en descendant l’escalier de son palais ducal. C’était Venise morte, sur son coussin de soie, qu’un gondolier menait à Josaphat à travers la tempête. Des buffles démuselés broutaient leur herbe sur la tombe de Rome, et des cavales sauvages fouillaient, avec leurs pieds, la terre : holà ! Nos cavaliers, où êtes-vous ? Venez peigner nos longs cheveux qui tombent sur nos fronts comme des joncs des marécages du Tibre amassés sur le flot qui les a arrachés de ses bords. Mais ce qui fit ma plus dure peine, le voici : à Saint-Paul, hors les murs, sur le chemin qui va à la Maremme, la grande église était rompue.

çà et là, sa colonne était couchée ; elle avait pris son fût pour chevet, ne voulant plus se relever. Serpents de masures, couleuvres, vipères, venaient lécher le ciboire, et emportaient avec leurs aiguillons, pour leurs petits, la blanche hostie. Dans l’enclos du monastère, un seul frère était agenouillé tout pleurant.



C’était le Christ-géant qui comptait les brins d’herbe sur l’autel. De ses grands yeux ruisselaient jour et nuit deux larmes sur la dalle, qu’elles usaient. Courbé jusqu’à terre pour soutenir sur son épaule la nef qui croulait, plus pesante que sa croix, il soupirait : je n’en puis plus. Si bien que la moitié de ma crinière a blanchi sur mes reins, et que ma langue, avec ses dardillons, a rugi plus qu’au désert : maître, laissez-la choir, je lécherai votre blessure.



L’Italie était assise comme Sodome sur sa grève. Les vagues de son volcan étaient une armée qui montait en rugissant à l’assaut de ses créneaux. Et, ne trouvant personne, elles cherchaient leur chemin par les soupiraux, par les carrefours, par les rampes de marbre ; elles se couchaient dans son lit encore tiède et lui muraient sa porte : ah ! Mon golfe, prends-moi dans ton abîme. Ma grotte, cache-moi dans ton creux de rochers de Pausilippe. Ma barque d’Ischia, apporte-moi dans ta voile un soupir de mes îles, pour rafraîchir mon sein que dévore le bitume du ciel. Maître, j’ai aussi traversé la mer salée, sans me mouiller les griffes ; sous les algues qui l’embarrassent, j’ai trouvé avec mes ongles Albion échouée sur le flanc comme un vieux vaisseau à la triple carène que son pilote a quitté. Vers le pays que le Rhin désaltère, et que le Danube, qui s’ennuie de ronger son champ de houblon, laisse derrière son flot pour aller demander au Bosphore sa part de soleil et de sable, les cathédrales hurlaient : " Martin Luther de Wittemberg, qu’as-tu fait ? Pourquoi nous as-tu empêchées d’élever nos tourelles jusqu’au firmament ? à présent nous y monterions sans peur, en faisant fi de notre ruine. Plus loin, là où la Seine qui sanglote retourne en arrière sur ses pas, et fait plu s d’un détour pour chercher dans son limon la ville qu’elle abreuvait et qui lui faisait compagnie encore hier, le rivage pleurait, le flot disait, en bravant, à la mer, du plus loin qu’il la voyait : mer, rends-moi, rends-moi, pour m’aider à me sauver, ce qui te reste de mon empereur de Sainte-Hélène. Au même endroit, un peuple avait décapité un fils de roi d’ancienne race.

Ce tronc de géant qui gisait sans sépulture se relevait toujours sur ses genoux, et se cherchait une tête en gémissant. Mais à peine ceux qui étaient alentour, et qui pleuraient, lui en avaient-ils donné une autre, qu’il la laissait choir à ses pieds, comme un poids qu’un homme ne peut plus porter. Trois fois cela arriva, trois fois la tête tomba, trois fois ce vieux tronc redemanda un chef royal, de quoi couronner sa plaie qui saignait sur ses épaules. Cette vue était dure, et elle tira de mes paupières des pleurs de lion.



Saint Marc.

N’as-tu trouvé rien que cela, en France l’honorée ?



Le Lion.

J’ai remué le sable de l’abîme ; j’ai balayé la plage. La France n’a laissé ni or, ni vases, ni bracelets de prix, ni beaux pendants d’oreilles, ni mosaïques peintes, ni escaliers de marbre. Je n’ai trouvé d’elle rien que cette branche de chêne foulée dans les combats, rien que ce bec d’aigle de bronze, rien que cette poignée d’épée sans tache que je vous rapporte pour la garder avec votre écusson.

Partout alentour, dans la bruyère du genre humain, comme des levriers à travers monts, quand le cor a retenti, et qu’ils suivent, gueule béante, le sanglier sous la ramée, l’un se tait et écoute, l’autre flaire une broussaille, l’autre aboie, et la meute le suit, après lui le chasseur courbé sur son cheval, puis après le silence revient encore ; ainsi une meute d’empires que le néant menait en laisse s’en allaient par mille et mille sentiers, l’oreille basse, le chef enclin, chercher leur Dieu qui fuit plus loin ; et toujours dévoyés, l’un fouille l’abîme, l’autre passe, et puis regarde, qui se dépite, qui retourne en arrière, qui pousse un cri dont la terre tremble ; et chacun se remet en quête, et veut hurler à son tour, et dévorer avant le soir sa part d’une ombre.



Saint Marc.

Depuis la terre-sainte, dis-moi quels passants tu as rencontrés.



Le Lion.

Quand je suis revenu, tous les empires étaient finis, toutes les villes étaient désertes. Je n’ai rencontré que le temps qui descendait sur la grève pour remplir son sablier de la cendre des morts, et Mob, sur son cheval pâle, qui demandait dans les bruyères s’il restait encore un brin d’herbe vivant. Je n’ai entendu qu’Ahasvérus qui soupirait quand j’ai passé, et qui buvait ses larmes dans le creux de sa main.



Saint Marc.

C’en est assez. Retourne à présent, si tu veux, dans ton pays de Nubie.



Le Lion.

Maître, que ferais-je à présent dans la Nubie ou dans la Palestine ? Les sentiers sont effacés.

Pas un voyageur n’y passe dans la nuit.

Laissez-moi me coucher ici pour toujours à vos pieds. Mieux que le ciel vide qui pendait sur mon front, j’aime ici mon dais d’or de sequins. Mieux que cette mer immense qui n’a plus de pilote et murmure sans Dieu, j’aime le pan de votre manteau béni. Mieux que ce soleil qui s’éteint à la voûte des hommes, j’aime votre lampe pleine d’huile ; mieux que cette âme désolée qui se traînait sur mon chemin, j’aime l e lambeau de ma bannière, et votre niche vermoulue. Mieux que ce sanglot de l’univers qui monte jusqu’ici, j’aime votre écusson de bronze, votre bible de pierre, vos foudres, vos nuages, et ce globe du monde, que les empereurs m’ont donné.



Saint Marc.

à présent, saint Jean, voici votre aigle.



Saint Jean, à l’aigle.

D’où viens-tu ?



L’Aigle.

Du sommet du Golgotha.



Saint Jean.

Pourquoi si tard ?



L’Aigle.

Les oiseaux du néant qui, du bord de leurs nids, s’abattent avec leurs cous de vautours sur le cadavre du monde, me fermaient le passage. La terre était pareille à l’aire d’un aigle du Taurus, quand un homme a emporté ses aiglons pour amuser ses enfants. L’ombre de mon envergure ensanglantait les cimes où je passais.

Déjà les morts ressuscités germaient partout à travers le gazon. Les rois, comme un épi de blé, perçaient, en se relevant, les touffes d’herbes de leurs tombes, avec les pointes de leurs couronnes. Leur barbe tombait jusqu’à leurs pieds, et faisait sept fois le tour de leurs tables de pierre. Ils chantaient sans avoir peur : " nous avons germé pendant l’hiver dans notre sillon. Voici que notre été va commencer. Nous avons trouvé, en voyant la lumière, nos diadèmes tout éclos sur nos têtes, et nos sceptres qui verdissaient sur notre tige. Nous n’avons plus qu’à attendre la rosée du matin pour boire notre bonheur dans nos coupes de printemps. " au bord des chemins, les peuples s’asseyaient sur leur séant, la tête sur leurs coudes. Les larmes qu’ils pleuraient roulaient la terre de leurs linceuls dans le creux de leurs yeux. Sur leurs pieds de squelettes, ils étendaient leurs manteaux que le ver achevait de ronger. Leurs cheveux avaient continué de croître dans leurs tombes, et les couvraient à demi. Quand je passais, leurs langues, engourdies par le sable, disaient en balbutiant : " si j’avais les ailes d’airain de cet aigle qui passe, si j’avais ses serres et son bec de diamant, je quitterais pour jamais la glèbe de mon champ et la porte d’osier de ma cabane. Sur la cime du ciel, je m’en irais pour ne plus voir le dur sillon où j’ai mêlé ma sueur avec l’eau de ma cruche. Mais mes bras sont fatigués, j’ai déjà peine à tendre la main sur le chemin du seigneur pour mendier, jour à jour comme une obole, ma vie nouvelle. " sur le sommet du monde étaient assis, tout pleurants, trois enfants qui criaient : nous n’avons plus ni père, ni mère ; prenez-nous sous vos ailes.

De loin, je dis au premier : qui es-tu ? Et lui sans se relever et sans essuyer ses joues : " qui je suis ? Il s’en souvient peut-être, celui qui m’a si souvent réveillé dans la nuit sur mon chevet, qu’à cette heure j’ai encore sommeil et que mes yeux ne peuvent plus se rouvrir. Je suis Louis Capet. J’ai pleuré bien des larmes, je suis né sur un trône et mort dans une dure prison. Mes mains, qui devaient nouer sur ma tête ma couronne, ont noué plus d’une fois aux passants les cordons de leurs souliers. Comme mon maître dans son échoppe, l’éternité m’a dit trop tôt dans mon tombeau : Louis Capet, dors-tu ? Moi je veille. Et à présent je pleure, parce que mon père et ma mère sont déjà à demi ressuscités, et qu’il leur manque à tous deux encore la tête sur les épaules. " et je dis au second : qui es-tu ? Et lui : " j’étais, quand je vivais, Henri de France, neveu de cent rois, prince de Navarre, héritier de Sicile et de Naples, duc de Bordeaux. à présent je n’ai plus de nom. Dans mon verre, on m’a donné d’abord le miel ; mais l’amer est au fond ; je ne veux pas le boire. Le pain de l’exil est de cendre ; je n’en veux pas manger. Voilà pourquoi je pleure. "



le troisième tenait sa tête penchée vers le sable, comme un aiglon ; et je lui demandai : que cherches-tu ? - " mon héritage. Je suis celui qu’on appelait le roi de Rome, et qui n’a jamais porté de couronne. Plus tard, j’eus un autre nom, mais ma peine fut toujours la même. La France a eu mon cœur, l’Allemagne a eu mes os, le monde connaît mon père ; il ne m’a tenu qu’un soir sur ses genoux, pour m’apprendre à épeler son nom de géant. Va le chercher pour qu’il me mène dans mon royaume. " un bond, et je franchis la terre ; un bond, et je franchis l’océan. Dans une île de la mer, sous un saule, était debout, comme un aigle, un empereur. Je lui dis : quel est ton nom ? Et lui : -l’univers le sait bien. -l’univers ne sait qu’un nom. Es-tu celui qui s’appelle Napoléon ? Et quand, sans parler, il eut dit : oui, j’eus peur plus que d’une flèche lancée ; et je voulais me sauver. Mais lui, en souriant : ne crains rien ; les aigles me connaissent. Si tu viens de France, donne-moi des nouvelles.



- Mes soldats, que font-ils ? - Ils ressuscitent.

- Et mon fils ? - Il crie : où est mon père ? - Et mes maréchaux ? Et Kléber ? Et Desaix ? Et Lannes ? Et Duroc ? Et Ney ? Et Murat ? Et Rapp ? Et Bertrand ? Et Montholon ? - Ils vous attendent.

-et mon trône ? - Il est br isé.

- Et ma colonne ? - Elle est debout.

- Et ma gloire ? - Elle use ma paupière. Laissez-moi repartir.

Maître, voilà ce que j’ai vu. Quand je suis remonté, les anges avaient mis déjà leurs trompes sur leur bouche.



Les Quatre évangélistes.

Nous les entendons d’ici. Tous nos corps frémissent.

Nos dais vont s’écrouler.



L’Aigle.

Regardez ! Tout à l’heure, le cheval d’Ahasvérus s’est cabré quand les trompes se sont tournées vers lui.



Les Quatre évangélistes.

Maintenant, elles résonnent du côté des ruines des villes pour les éveiller plus vite. écoutons !



Chœur des Anges du Jugement Dernier.

Sanctus, sanctus, sanctus, dominus, deus sabaoth.

C’est l’heure, c’est l’heure. Monde, si tu dors, lève-toi ! Que la fleur séchée ramasse autour d’elle sa couronne dans le limon, et la renoue sur sa tête ! Que l’océan passe tremblant, comme un ruisseau, pour que son juge compte ses vagues ! Que les étoiles éteintes, une à une, jaillissent du néant, comme une procession de candélabres, pour que leur maître regarde, sous le pourpris du ciel, si leur front ne pâlit pas !


Homme aussi, lève-toi ! Ramasse autour de toi, dans ton néant, tes souvenirs, tes désirs, tes espérances, tes regrets et tes longues douleurs, pour refaire toi-même ton argile. Pétris-la dans tes pleurs, revêts-toi de désespoir. Dans le Campo-Santo, et là où maintes nefs épanchent à pleines mains la nuit sur leurs dalles, et dans les cimetières où les bouvreuils sifflent sous la haie, et là où les comtes sommeillent dans le marbre africain, et là, sur la grève où la mer manie entre ses doigts, comme fait un enfant, le limon qui fut un peuple, lève-toi, lève-toi, lève-toi ! Si ton âme, qui se ressouvient de sa douleur, se rendort à moitié en murmurant : c’est trop tôt, mon cri qui redouble la réveillera.

Villes aussi du levant et du ponent, de marbre ou de briques cuites au feu, remontez vos escaliers.

Ramassez vos grands ossements qui blanchissent dans la campagne. Insectes-géants, renouez à vos reins vos longs aqueducs qui vous servent d’antennes pour boire dans les sources lointaines.

Sur vos fronts, coiffez-vous de vos coupoles ; sur vos épaules, peignez d’un peigne d’or votre chevelure de blondes colonnes. En haut, en bas, jusqu’au faîte, comme autrefois, déjà vous êtes pleines de soupirs et de vagissements. Vous branlez vos lourdes têtes en sanglotant. Dans vos rues, votre foule ressuscite. Encore une heure, vous n’aurez plus qu’à monter sur vos toits pour voir venir votre Christ.



Athènes.

Je suis prête, seigneur ; le soleil m’a filé chaque année ma tunique dorée autour de ma colonne, et m’a vêtue chaque matin de mon marbre ciselé. Je n’ai qu’à me baisser pour ramasser sur mes degrés la robe que mon sculpteur m’a faite. Allons, beaux pallichares, apportez-moi dans ma corbeille les beaux cadeaux de noce que le maître m’a donnés ; mes acanthes cueillies dans le cœur du rocher, mes urnes funéraires qui s’entassaient si vite dans la maison du potier, mes siècles de génie, et mon histoire entière toute vidée d’une fois dans ma coupe d’albâtre. Pour me faire plus belle que les autres, ramassez dans mon buisson trois anémones, et mettez-les à mes cheveux. à présent, déliez mon vaisseau ; levez l’ancre à mes montagnes flottantes, à mes sommets de marbre, à mes îles qui se balancent au vent, à mes champs de batailles, à mes bois de citronniers, à mes rives enflammées, à mes sentiers usés par mon chariot, à tous mes souvenirs pour que j’aborde avec eux dans la vallée de Josaphat.



A cette heure, amenez, amenez la voile ! Ma barque est si petite, et la mer est si grande !



L’Ange du Jugement.

Réveillez-vous, réveillez-vous.



Rome.

Encore un jour, je vous prie. Je cherche dans ma poussière mes habits pour m’habiller, sans les pouvoir trouver. Bel ange, dites-moi, quelle robe mettrai-je pour mieux plaire au seigneur ? Sera-ce ma tunique de Sabine quand j’étais jeune fille, et que je filais sur ma porte le lin de mes jours à venir ? Faut-il prendre à ma main mon livre de prêtresse, mon manteau d’étrurienne, ou ma couronne sanglante quand j’étais reine assise sur une gerbe de blé mûr ? Faut-il tirer mon épée rouillée pendant dix ans dans mon lac de Trasymène, ou renouer à mes reins ma ceinture d’affranchie, ou faire sécher à ma fenêtre mon manteau empourpré jusqu’à la lisière dans le sang de mes empereurs ?



L’Ange.

N’as-tu pas une meilleure parure pour la fête ?

Rome.

Aimez-vous mieux ma crosse et ma mitre de vieillard, et la coupole bénie dont ils ont chargé ma tête ? Aimez-vous mieux mes cent cloches qui bourdonnent, ma chasuble de marbre que le monde m’a faite de tout l’or de la terre, et les débris de mon passé qui ornent mon manteau, comme un pèlerin de Latran emporte sur ses épaules les coquilles de son naufrage ? Ne vaut-il pas mieux, pour rentrer dans la foule et n’être pas reconnue, garder dans ma main ma faucille de moissonneuse que je rapporte aujourd’hui, chaque été, de mes montagnes des Abruzzes ? à présent, mes pieds sont nus. Voyez-les ! Mes yeux sont noirs, ma robe est de lin blanc. J’ai dans mes cheveux deux aiguilles d’acier ; j’apporte dans mon panier, au voyageur qui passe, des figues de Velletri, des fraises de l’Ombrie. Si je tiens à ma main mon panier et ma faucille, l’Eternel lui-même ne connaîtra plus Rome.

Au lieu de mon passé, de mes cent empereurs, de mes peuples roulés dans mon chemin, de mes gigantesques années, il ne mettra dans sa balance que les jours d’une fille hâlée de Pérouge ou de Terni, ses épis moissonnés, son chapelet béni, ses chansons de printemps, et sa madone suspendue à son collier de verre.



L’Ange.

Partout il te reconnaîtra à la tache de sang que tu n’as pu laver dans l’aiguière d’or de Pilate.



Rome.

Si, pour me sauver, je montais dans mon tombeau qui est ma forteresse, et si je mettais mon verrou, vous ne me verriez plus.



L’Ange.

L’Eternel a une échelle qu’il appuierait sur ta muraille :

Il te prendrait, sous tes créneaux, comme un aiglon de Terracine dans son nid.



Rome.

Si, pour me cacher, je m’asseyais par terre, dans l’ombre de mon colysée, il croirait que je suis une mendiante qui mendie mon pain d’avoine du gardeur de chevaux.



L’Ange.

Il te donnerait dans ta main son pain de vengeance pour ta faim.



Rome.

Si je descendais dans les volcans éteints de ma campagne, il croirait que je suis une lave refroidie, une écume calcinée, un peu de cendre vomie de son cratère.



Il te ramasserait dans son tablier, comme le laboureur, pour te semer dans son champ de colère.



Rome.

Es-tu donc sûr que tous mes siècles de vie ont passé déjà, chacun l’un après l’autre, par ma porte triomphale, et qu’il ne reste pas quelqu’un de mes peuples en arrière, ou seulement une de mes années égarées qui, en arrivant ce soir à mon secours, pourrait encore me sauver ?



L’Ange.

Toutes tes années sont passées, tous tes peuples sont rentrés en leur temps, quand leur soleil s’est couché. Va porter à présent la clef de ta poterne au maître qui te l’a prêtée.



Rome.

Alors, dis à mes peuples qui chevauchent en marbre, le long de ma colonne impériale, qu’ils tournent bride à leurs triomphes, et qu’il est temps de descendre, avec leurs habits de pierre, pour marcher devant moi ; dis à mes sept collines à demi effacées sous mes pas, à mes murailles renversées, à mes cirques que j’ai arrondis avec ma truelle, à mes armes rouillées qui boivent ma rivière depuis mille ans, qu’ils me fassent ensemble une vaste cuirasse contre la colère de mon juge.



L’Ange.

Viens donc. Tu auras, pour te défendre, les cigales qui chantent dans tes chardons et les longs roseaux du Tibre.



Rome.

Quoi ! Pas une heure de plus ? Deux fois vivante, deux fois morte, et voilà tout ! Quoi ! Pas une heure seulement pour boire encore une fois l’eau jaillissante de mes fontaines de cornaline, pour peigner la crinière de mes étalons après la course, pour jeter la curée à mes chiens hurlant pendant la nuit ? Quoi ! Pas une heure pour déterrer avec ma pelle la moitié de mes jours ensevelis sous mes degrés, pour mener paître mes troupeaux de chèvres dans les cours de mes palais, pour allumer ma lampe dans le caveau de mes papes, pour tirer le rideau sur mes vierges que j’abandonne toutes seules endormies sur leurs toiles, pour prendre mon pain et mon sel de voyage sur ma table sans convive ?



L’Ange.

Non ! Pas une heure !



Rome.

Eh bien, je pars, mon Dieu. Mes tours sont déjà loin. Je ne vois plus sur mon coteau mes cyprès de Monte-Mario, ni mes pins qui me servaient de dais, ni mon chêne de Saint-Onuphre qui étendait son ombre sur mon banc. Mon soleil, en se couchant, se tresse pour jamais une couronne des joncs et des herbes fauchées de ma campagne, comme un convive qui s’en va emporte à sa main les fleurs de grenade et les roses qui gisent sur la nappe.



Mon chemin est bien rude. Là-bas, sur mon sentier, qui voyage devant moi ? Les aigles noirs des Abruzzes, les vautours des Apennins avec leurs cols meurtris, les louves de Calabre avec leurs langues altérées.

Allez-vous-en de mon chemin, mes aigles noirs, mes vautours et mes louves, je n’ai plus rien à vous donner à boire. Mes ruisseaux n’ont plus de sang, mon épée n’est plus tranchante.

Cherchez un autre compagnon pour le voyage.

Qui est-ce qui vient après moi ? Les papes, les enfants que j’ai nourris dans mon église, mes jeunes vierges qui descendent de leurs toiles pour regarder où je vais. Allez-vous-en, mes papes ; je n’ai plus à vous donner ni mitres ni encensoirs. Mes petits enfants, retournez chacun sur vos pas ; je n’ai plus à vous donner ni oranges, ni figues, ni citrons. Mes belles vierges, retournez sur vos toiles bénies vous endormir le long de mes murailles : ma palette est épuisée ; je ne peux plus vous peindre chaque jour votre robe en indigo ni en vermillon de Foligno. Laissez-moi descendre toute seule au dernier fond de la vallée qui mène à Josaphat.



L’Ange, tourné du côté de l’orient.

Oh ! Que vous êtes lents dans la Chaldée, dans l’Arabie et dans l’orient ! Faut-il que j’aille mettre la selle à vos cavales, et que j’attache vos outres sur vos chameaux ?



Babylone, à l’Euphrate.

Mon fleuve, ne murmure pas si haut. C’est toi qui m’as réveillée en sursaut. Je rêvais de banquets et de fêtes dans ma vallée.



Le Fleuve.

Plût au ciel que ce fût moi qui aie parlé !



L’ Ange.

Es-tu prête, Babylone ? Ou faut-il descendre pour frapper à ta fenêtre ? Babylone.

Mon songe était si beau ! Ma licorne, mon lion couronné et mon sphinx, pourquoi parlez-vous si haut sur ma terrasse ?



Le Sphinx.

Ce n’est pas moi qui ai parlé.



La Licorne.

Ni moi non plus.



Le Lion.

Ni moi.



Babylone.

Quelle heure est-il ?



L’Ange.

La dernière heure du monde.



Babylone.

Si tu veux que je te croie, viens t’asseoir à mon chevet.



L’Ange.

M’y voilà ! Me connais-tu ?



Babylone, à l’ange.

Oh ! Oui, tu es si beau ! Tes ailes se sont tant de fois baignées pendant la nuit dans mes sources de naphte ! Comme la sueur coule de ton front ! Viens, je l’essuierai de ma main, et je te donnerai mon vin dans ma coupe d’Alexandre. Laisse sur mon lit ton épée qui te fatigue. Tu es si jeune ! Reste avec moi.

Je t’aime, je fermerai ma porte ; personne ne te verra ; tu auras mes bracelets et mes fioles de parfums. Tu auras tous mes baisers ; tu boiras goutte à goutte les larmes de mes yeux ; et j’étendrai mon rideau sur ton sommeil pendant qu e l’univers vide roulera autour de nous, comme une feuille de palmier sous le vent de son désert.



L’Ange.

Que me font tes bracelets ? Ils sont rouillés depuis plus de mille ans ; tes fioles sont fêlées ; elles ont perdu leur odeur. Maintenant il est trop tard ; j’ai trouvé déjà dans une chapelle de Pérouge la madone que j’aime et qui est plus belle que toi.



Babylone.

Mes sœurs viendront-elles aussi à votre fête ? Faut-il mander un messager à Bactres mon aînée, à Ninive qui est assise dans son jardin, à Thèbes qui demeure au désert, à Memphis qui s’est fiancée par delà la montagne, et, pour nous servir d’esclave, à Jérusalem qui remplira nos calumets de senteurs d’Arabie, qui étendra sur le sable nos coussins pour nous asseoir et nos dais de toile contre notre soleil. J’enverrai en avant mes sphinx, mes griffons d’albâtre et mes lions de granit pour qu’ils balayent le sentier par où nous passerons. Les griffons porteront sur leur dos nos outres de vin de l’Idumée, les sphinx nos tentes, les lions nos couronnes qui nous pèsent en chemin.



L’Ange.

Votre table est déjà mise.



Babylone.

Nous n’avons donc rien à emporter que nos dieux ?



L’Ange.

Ils vous attendent.



Babylone.

En quel endroit ?



L’Ange.

Là, dans ta vallée ombreuse.



Babylone.

Et notre hôte, quel est-il ?



L’Ange.

Lève-toi sur ton séant, tu le verras sur sa porte.

(il se tourne du côté de l’occident.) et toi aussi, ville du soir, qui te caches la tête dans la brume, entends-moi.



Paris.

Où trouver à présent mon toit d’osier et de houx et de ramée que m’avait fait, contre les flèches et les dards, en filant mes langes de roi, Geneviève, la bergère, tout habillée d’aube et de rosée, sur ma montagne plantureuse ? Pas un bûcheron pour me montrer la pierre où je me suis assis tant de siècles. C’était là sur cette plage de craie. Mes passions l’ont rongée comme la mer ronge ses dunes ; mes flots n’y ont jeté ni coquilles ni algues. Tantôt j’y retrouve le bec de bronze de mon aigle qui s’est noyé dans ma tempête, tantôt un sabre de soldat à la poignée de cuivre, tantôt une couronne d’or, tantôt une bague d’amour. Autour de moi, je ne vois, pour me secourir, qu’un oiseau des fées couleur du temps, qui baigne ses ailes, avant de partir, dans le flot que j’ai tari en y lavant chaque jour les arches de mes ponts, les câbles de mes bateaux, et l’ombre de ma cathédrale.



L’Oiseau des Fées.

N’est-ce pas vous, dites-moi, pauvre ville sans murailles, qui avez bâti autrefois, dans ce val aride, des tours si hautes à créneaux, pour que les petits oiseaux des fées de Normandie y viennent nicher sans crainte ? N’est-ce pas vous qui avez élevé, ici, dans ce bois feuillu, des arcs de triomphe et une colonne de bronze, pour que les sansonnets et les bergeronnettes s’y aillent reposer quand ils sont fatigués ? N’est-ce pas vous, ditesmoi, qui avez jeté au vent, dans cette chènevière de fleurs et de menthe tant de froment doré, tant de poussières de ruines, tant de festins de rois, et si bien secoué votre van, que le blé s’en est allé avec l’ivraie, pour mieux nourrir nos couvées autour de vous ?



Paris.

Oui, c’est moi.



L’Oiseau Des Fées.

Eh bien, ne craignez rien, venez avec nous vers notre juge.



Paris.

Mais lui aussi, j’ai balayé son nom ; et je l’ai jeté à vos petits.



L’Oiseau des Fées.

Il ne s’est pas perdu ; nous l’avons ramassé et emporté sur nos ailes dans le bois du ciel.



Paris.

Mais le juge s’en souvient.



L’Oiseau des Fées.

N’ayez pas peur, nous parlerons pour vous.



Paris.

Donc, terre de France, levons-nous ! La trompette de l’ange ressemble aux clairons des combats.

Levez-vous tous, mes soldats, avec vos habits rongés par les vers ! Je ne vous ai donné, pour vous couvrir, que la poussière des batailles, pour que votre tombeau fût plus léger et que le sommeil de vos paupières fût plus facile à secouer.

Holà ! Ramassez vos restes de hallebardes et vos flèches émoussées, serfs de Bovines et d’Azincourt. Ma pucelle d’Orléans, lacez votre corset d’acier que la pluie a rouillé, poussez devant vous vos archers qui ressuscitent, comme vos blancs troupeaux de Vaucouleurs. Cavaliers et fantassins, déterrez vos tronçons de fusils, et la lame de vos sabres ébréchés ; attachez à vos pieds vos souliers de Marengo ; et déployez, avant que le soleil périsse, votre drapeau que l’araignée vient de tisser. Mon empereur, qui est venu de Sainte-Hélène, est déjà monté sur son cheval, et il court au galop. La mort n’a pas changé son épée à son côté, ni souillé ses éperons, ni fait tomber son chapeau de sa tête. à sa main, il porte le nom de toutes nos années ; et c’est lui qui rangera sur la colline tous nos siècles en bataille. Allons voir, avec lui, si nous nous sommes trompés quand nous buvions notre sang comme l’eau, quand nous poussions la roue de notre chariot de guerre, et quand nous faisions depuis mille ans la sentinelle sur le bord de la haute tour que le genre humain s’était bâtie.



Le Docteur Albertus-Magnus, enfermé dans son laboratoire et paraissant sortir d’une profonde rêverie pendant laquelle il ne s’est pas aperçu que le monde passait. Des livres ouverts et des instruments de sciences sont entassés pêle-mêle devant lui.


Oui, dans mon sein qui palpite, la lumière incréée pompe ma vie. J’en ai le pressentiment. C’est l’heure où la vérité va se révéler à moi. Le mystère des choses commence à poindre, et, dans mon abîme, mon oeil va voir clair jusqu’au fond.

Le dernier jour de la science est arrivé ; ma méditation portera son fruit. La logique est mûre, la critique aussi. La métaphysique a enjambé à priori son cercle de diamants ; et dans sa forêt enchantée la dogmatique s’est réveillée en peignant ses cheveux d’or.



Tout est prêt. Six mille ans pour la préface de la science humaine, ce n’est pas trop.

Des éléments dépendait la conclusion ; un seul échelon brisé de cette échelle qui monte au ciel, et je dégringolais éternellement dans mon éternel problème. D’hier la méthode est trouvée : commençons.

Que suis-je ? Corps et âme ? Le tout ensemble, ou plutôt l’un sans l’autre ? Suis-je un rêve ? Une bulle de savon ? Un mot ? Ou bien un Dieu ? Ou bien un rien ? Fatale question ! Quand vous croyez passer devant elle, pieds nus, sans l’éveiller, toujours elle se met à hurler à vos oreilles, comme Cerbère à la porte de l’élysée.

Et il faut s’arrêter devant sa triple gueule, et rester là jusqu’au soir dans sa région désolée. Allons ! C’en est fait ! Voilà encore une journée perdue. Cela est sûr ; je ne ferai plus rien de cette semaine.

A qui la faute ? Tout à moi ! La formule était claire. C’est par le ciel qu’il fallait commencer.

Les lettres y sont plus larges et hautes pour épeler le nom de l’infini, et dans cette équation d’étoiles, le grand inconnu se dégage mieux.

(il lève la tête au ciel.) horreur ! Néant ! Le ciel est vide. Un zéro infini plane sur ma tête. Les mondes sont passés. Quand mon génie allait les suivre, comme des oiseaux effarés devant un bon oiseleur, ils se précipitent sous leurs ailes. J’arrive un jour trop tard pour tout connaître.

Insensé, j’ai eu tort tout à l’heure ; le premier chemin était le meilleur ; reprenons cette voie.

Que les mondes s’éteignent, leur foyer est vraiment en moi-même. Dans mon âme est écrite la raison de l’univers, et dans le ciel de mon cœur les étoiles qui se lèvent ne se couchent pas. Second Prométhée, si la vie succombe, en puisant là dans mon sein, que trop d’amour nuit et jour attise, je la rallumerai.

Voyons. La chose en vaut la peine. Sans trembler, cette fois, redescendons plus loin dans ma pensée, par la voie de l’analyse.

N’y voici. J’en touche le fond. Déjà, dans ma nuit, je sens là une plaie, et puis là une autre, et puis là une source de pleurs qui n’ont pas encore coulé ! Holà ! En cet endroit, voici encore, in fundo cogitationis, un souvenir qui saigne. Sur ma foi, je suis comme un vieil arsenal plein de haillons envenimés, d’épées ébréchées contre mon seuil, de cuirasses meurtries sur mes dalles, d’armes qui blessent quand on les touche, et de dards suspendus à ma muraille qui font mourir ceux qui les remuent. Sous ces débris qui sanglotent, sous ces regrets gémissants, quelque chose brille là. Oui. - non. -un Dieu peut-être ? -point. C’est une larme qui tombe de ma voûte.

Au bruit que ma pensée fait en marchant sur ma ruine, mille images ressuscitent tout debout dans mon âme. Le front pâle sous leur linceul, mille espérances à demi mortes, à demi vives, se redressent dans mon cœur. Rendormez-vous, mes espérances. Ah ! Tous mes désirs, rendormez-vous d’un long dormir. Dans ma cendre que je remue, il n’est point d’or. Tout est poussière qui s’attiédit.

La chose est certaine. Je débute mal. Un cœur d’homme tout seul ne vaut rien pour y puiser la science. Trop de dards bien aiguisés l’ont percé et troué comme un crible. La vérité y passe, elle ne s’y arrête pas.

Le genre humain ferait certainement mieux mon affaire.

Par où le prendre aussi ? Son bruit est déjà effacé. Dans son livre, le ver a rongé son image ; et la page qui portait son nom tombe en poudre sous ma froide haleine. Aujourd’hui il est trop tard pour déchiffrer comment ses empires et ses peuples s’appelaient. Ma lampe s’use ; elle pâlit. Ah ! Qu’il fait noir dans ma science !



Monde qui clos ta paupière sur mon âme sans pleurer, vide infini, noir néant, dis-moi donc au moins, toi, qui tu es. à ton dernier moment, exhale comme un soupir un mot de vérité. Avant de s’engouffrer dans l’océan, le fleuve se retourne et donne son secret au brin d’avoine qu’il désaltère. Mystérieux torrent, veux-tu t’engloutir sans jeter seulement ton nom au roseau que tu déracines ?



Le Serviteur du Docteur.

Seigneur docteur, un étranger qui vient de loin demande à vous parler.



Le Docteur.

Si c’est mon respectable maître de dogmatique, le docteur Thomasius de Heidelberg, ou mon doux ami Sylvio, faites-les entrer.

(entre l’ange du jugement dernier.)



L’Ange.

Jette là à tes pieds tes livres et ta renommée, suis-moi.



Le Docteur.

Laissez-moi ; il ne me faut plus qu’un jour pour découvrir le secret de la vie.



L’Ange.

Viens apprendre le secret de la mort.



Le Docteur.

Dans une heure, avant ce soir, j’aurai trouvé le dernier mot de la science.



L’Ange.

Il n’y a plus ni heures, ni journées. C’est là son premier mot. Demande-le à cet enfant qui ressuscite.



Le Poète, dans son cercueil et à demi ressuscité.


Mon cœur seul se ranime dans mes os. Il bat déjà dans ma poitrine, et ma poitrine est encore froide ; mes yeux voient déjà celle que j’adorais, quand j’étais quelque chose ; et mes yeux sont encore pleins de la terre du cimetière. Pourquoi, mon cœur, es-tu ressuscité si vite, sans seulement attendre que la lumière ait réchauffé ma place ? Oh ! Que ferais-tu maintenant, si j’allais retourner d’un pas dans l’éternelle mort ?


Mille images que j’ai rêvées, quand je vivais sur terre, reparaissent autour de moi. Pourtant, il n’y en a qu’une qui me ferait encore, tout mort que je suis, palpiter et pleurer.

Chœur Des Femmes Ressuscitées.

Celle que tu cherches, comment la reconnaîtrais-tu ? Toutes, nous portons au cœur la même plaie : c’est, si tu le connais, le mal que rien ne guérit, ni les sim ples, Ni le baume, ni la plaine, ni le mont, ni le désir, ni le regret, et qui croît encore dans la mort, comme une fleur dans son vase.

Nos histoires sont différentes ; nos paroles le sont aussi ; mais toutes elles ont le même sens.

Dans maints endroits, nous avons vécu loin les unes des autres. Par la douleur, nous nous touchions, sans le savoir. Dans nos pleurs, dans nos chants, dans nos soupirs, nous sommes, l’une après l’autre, l’écho toujours répété du grand amour qui fit les cieux si beaux pour durer, et le monde si triste pour mourir.



Le Poète.

Passez seulement et pleurez. à ses larmes plus divines, je saurai bien connaître celle qui me peut ressusciter.



(l’une après l’autre, les âmes des ressuscitées sortent de terre et passent.)



Sapho.

J’étais Sapho de Lesbos, quand Phaon était sur terre.


La mer, la vaste mer, où je me suis précipitée, n’a pas noyé dans son abîme mon désir. Avec ma lyre, l’océan m’a bercée pendant l’éternité sur ses meilleures rives. Rien qu’une larme, sur son sein, de celui qui m’en fit tant verser, m’aurait plus rassasiée que tous les flots de Leucade et d’Asie qui ont baisé mes lèvres, et qui s’en sont lassés sans m’avoir désaltérée.



Héloïse.

J’étais Héloïse, quand lui s’appelait Abailard.

Les cieux, les vastes cieux, plus grands que la mer d’Asie, ne sont pas assez grands pour l’amour de mon âme. Les piliers du cloître n’ont pas refroidi mon sein ; mon espérance a couvé sous la mort. Plus d’une fois, sous mes dalles, je me suis relevée sur mon séa nt, pour embrasser mon Abailard. Dans son cœur, mes sept cieux rayonnent. Lui, c’est mon Dieu ; il est ma foi ; il est mon Christ. Je suis sa mystique fiancée ; et notre tombe est notre paradis.

N’en sortons pas. Nos os sont mêlés, notre cendre aussi ; non, je ne veux pas ressusciter.

La Reine Berthe La Blonde.



Sur un trône tout pavoisé d’oriflammes, souvent j’ai pleuré quand je devais sourire. Dix nations baisaient ma robe, si je passais sur mon cheval amblant ; si je filais ma quenouille, un grand empire faisait : chut ! Pour entendre gronder mon fuseau. Mais, sous le dais et dans ma chambre dorée, et dans mes peuples innombrables, il me manquait plus qu’un empire. Sans marchander, j’aurais donné tout mon trône empanaché pour moins qu’un soupir, mes villes et mes comtés pour une douce haleine, et mes trois royaumes, remplis de barons, et d’écuyers, et de carrousels, et de longs cris de guerre, pour ces trois mots : je vous aime, dits et écoutés et répétés le soir, tout bas, à la forêt, sur un banc, dans une chambre de ramée.

Gabrielle De Vergy.



Ecoutez-moi, reine d’amour, et dites-moi si j’ai raison de détourner ma bouche du pain de la vie, et de n’en vouloir ni la mie, ni le levain. Le dernier repas que j’ai fait sur terre est encore amer à mon palais. C’était dans la tour de Vergy.

Le jour brillait en mai ; le bouvreuil chantait dans le buisson. Celui que je ne sais comment nommer était à table avec moi ; si bien que son éperon toucha maintes fois ma robe, et que j’en tremble encore jusqu’au mourir. Nous étions seuls, sans parler. Après le bénédicité, mes yeux regardaient la nappe ; mais mon cœur était loin, sur le chemin de terre-sainte, dans l’attente d’une peine nouvelle. Le cruel seigneur me dit : que songez-vous, ma mie ? Vous ne mangez point ; prenez ceci.



Et, quand j’eus approché mes lèvres : ah ! Sire ! Que c’est amer ! J’en mourrai, je le vois.

Qu’ai-je mangé ? - Vous avez mangé, madame, le cœur de votre amant, le sire de Coucy.

Voilà comment je fis mon dernier repas, et pourquoi le goût de mon poison est encore dans ma bouche, si bien que tout le pain des anges ne me l’ôtera jamais.



Béatrix.

Sur mes lèvres, la vie ne m’a laissé ni doux, ni amer. Son goût est passé ; je ne sais plus ce qu’il était. Celui qui mit en vers le paradis, et l’enfer, et le purgatoire, et qui m’a rencontrée près de Florence, en montant à San Miniato, le sait à ma place. Sans le voir, j’ai suivi mon chemin. étais-je un rêve de son cœur ? Fus-je un soupir de sa bouche ? Ou un fantôme dans sa nuit ? Ou une fleur trop tôt cueillie ? Ou une florentine trop tôt fiancée ? Ou un flot de l’Arno gémissant ? Ou rien qu’un nom ? Ou rien qu’une ombre qu’il a vêtue jusqu’aux pieds de son long désir ? Ce n’est pas moi qui le dirai. Soupir ou songe, onde qui passe, fleur qui s’effeuille, ou ombre, ou jeune fille, ce que je veux s’appelle éternité d’amour avec celui qui m’a rêvée.



Mademoiselle Aïssé.

Et moi, je me souviens trop bien que c’est sur terre que j’ai vécu ; si je l’oubliais jamais, cette blessure au cœur, que voilà, me le rappellerait. Dans le monde j’ai aimé, dans le monde j’ai souffert. Autour de moi brillait la fête, et dans le bal je jouais. Pour m’amuser, comme les autres j’effeuillais ma couronne.

Ma bouche encore souriait, que déjà le ver avait rongé ma joie. Pendant le jour, je vivais de désirs ; pendant la nuit, de remords. Une fois, seulement, en tremblant, le mot qui m’ét ait le plus doux à dire a passé mes lèvres ; et ce mot, trop bien entendu, m’a conduite où je suis.



La Comtesse Guiccioli.

Celui pour qui j’ai quitté le comte, après mon mariage, tous les autres l’appelaient Byron, quand seule je l’appelais Noël. Lui, que n’avaient pu désennuyer la Tamise, ni le Rhin, ni le Tage, ni Venise, ni tous les minarets au delà des Dardanelles, restait tous les longs mois d’été, assis près de moi, à compter mes cheveux d’or. Pour un jour d’absence, ses larmes recommençaient à couler dans le jardin de Ravenne, et ses lèvres à pâlir. à la Mira, à Bologne, à Gênes, mais surtout à Pise, près de l’Arno et de la Strada-Longa, dans le palais Lanfranchi, que d’heures, mon dieu ! Toutes à se voir, à s’écouter, puis à se taire, et à se revoir toujours, qui jamais ne reviendront au ciel, ni si belles, ni si tièdes de doux soupirs ! Sous un pin d’Italie, j’ai guéri d’un sourire la plaie de Lara, du corsaire, de Manfred, d’Harold. Avec l’étoile de Toscane, toujours vermeille, avec l’haleine de la mer, toujours à moitié assoupie ; avec le baume des villas, j’ai apaisé, moi aussi, pour un soir, la dure peine d’un esprit immortel.

C’est là ce que j’ai fait sur terre ; et je ne m’en repens pas, quand même le comte le saurait.

Chœur De Desdémone, Juliette, Clarisse Harlowe, Mignon, Julie De Woldemar,



Virginie, Atala.

Entre la terre et le ciel, toujours nous flottons sans nous reposer une heure. Jamais nous n’avons eu ni figure, ni forme, ni sens, ni abri, hormis dans le songe qui nous a faites. Nous sommes des images d’en haut, des larmes vivantes, d’éternels pleurs sans paupières, d’infinis soupirs sans voix, d’impalpables caresses, des pensées toutes nues, des âmes qui nous cherchons un corps aussi pur que nous, sans pouvoir le trouver dans ce noir limon de l’univers.

Répondez, mort, dans votre cercueil ; est-ce nous que vous attendez pour vous ressusciter ?



Le Poète.

Non, ce n’est pas vous. Celle que j’attends a la voix encore plus douce. Son air est aussi plus céleste. D’un regard elle m’aurait déjà, comme Lazare, tiré du fond de ma poussière. Passez toujours, et dites-moi ce qui vous a fait mourir.



Une Voix.

Mon front était pur comme le front d’un ange, mais mon cœur était vide. Mes yeux étaient profonds comme le ciel, mais comme le ciel sans une étoile. Le monde m’appelait sa divinité ; moi, je ne croyais à aucun Dieu. Je n’ai rien aimé.

-voilà pourquoi je suis morte.



Deuxième Voix.

sur un tilleul mon nom est écrit à l’endroit d’où les Vosges regardent Spire. Quand le Rhin coulait, c’est lui que je voyais, les jours de fête, en sortant de ma ville. Il y a dans les vignes, là, au pied du Mont-Tonnerre, sous les noyers, en face de l’église, un sentier où mon cœur s’est brisé de lui-même. Je croyais cueillir un baume dans la mort ; mais, en me réveillant, ma peine trop tôt recommence.

L’espérance me fatigue autant qu’un brin d’herbe à soutenir. Ah ! Mon père, où êtes-vous pour m’apporter à boire ? J’ai la fièvre.

Où êtes-vous, mon petit frère, pour relever mon chevet ? Si vous voulez que je revive, allez dire au seigneur d’effacer dans mon âme, avec son doigt, la vigne, la montagne, le noyer, le sentier, et mon nom aussi, comme sans peine il les a effacés de la terre.



Ni demain, ni après, celui qui sait qui je suis ne reviendra plus jamais. Ce n’est pas dans ses bras que je me suis jetée, mais c’est son cœur que j’ai navré. Ce n’est pas sa voix que j’ai suivie, mais c’est son sein que j’ai meurtri. Ce n’est pas à sa porte que j’ai frappé, mais c’est son espoir que j’ai foulé. J’ai voulu tout aimer. -voilà pourquoi, moi, je suis morte.



Troisième Voix.

Mon nom veut dire sagesse et il sonne comme amour.

Dans le pays où croule la tour de Gabrielle De Vergy, j’ai demeuré sans compter les mois ni les années. La ville ou la campagne, tout m’était indifférent. Je ne désirais rien, ni soir, ni matinée, ni lendemain. Assise à ma fenêtre à demi close, à peine si mes yeux se levaient pour regarder dans ma cour qui montait par mon perron.

Mais un mot que j’ai entendu m’a réveillée par un sanglot. Depuis cette heure, cieux et douleurs me sont ouverts. - voilà pourquoi je suis née.

Pendant sept ans, en faisant mon ouvrage, j’ai attendu sur mon balcon, tout proche du canal, que celui qui avait un jour baisé la fleur qui tomba de ma main à ma fête de mai vînt à passer.

J’ai retenu, dans mon cœur, tant que j’ai pu, mon souffle pour entendre seulement son cheval hennir sous ma fenêtre. Mais le vent a emporté le bruit. Le monde a passé à sa place. Dans mon foyer, j’ai couvert, matin et soir, mon souvenir sous ma cendre. Sans pleurer, j’ai fait ma tâche comme autrefois. Comme autrefois j’ai souri. -voilà pourquoi je suis morte.

Dans mon sein, j’ai gardé en silence, la foi des temps qui n’étaient plus. Quand tout disait : c’est un rêve, j’ai cru seule au long espoir. Une pensée, un songe, une chimère m’étaient sacrés. Sous mes larmes aveuglantes j’entrevoyais des cieux meilleurs. J’ai vécu dans un rêve que personne n’a eu. Pour ma fête, je me parais ; et ma fête était au delà de la terre. Le monde m’appelait, et, sans rien dire, je répondais tout bas au ciel : me voici. - voilà pourquoi je revis.



Le Poète.

Une voix, une voix a percé mes os. Deux larmes en tombant sur ma cendre ont refait l’argile de mon cœur ; je suis ressuscité.

Par ce sentier, laissez-moi suivre celle qui m’a fait renaître. Mes jours, quand j’étais sur terre, ont été trop courts pour verser à loisir sur ses pas, comme une huile de parfum, ma vie tout entière. Maints secrets inachevés qu’elle devait connaître, maintes paroles à moitié prononcées sont restées sur mes lèvres. C’est bien le moins, mon dieu ! Que je voie passer ici cette âme sans son corps, comme un aveugle voit une fleur dans son parfum.

De tout un monde, il m’est resté cet anneau à mon doigt ; et sur mon cœur cette lettre que la mort n’efface pas, à peine lue, à peine close, d’une encre plus pâle que des larmes, et dont la réponse doit se trouver au ciel. Ciel, rends-moi-la, celle qui l’écrivit. Une heure seulement, que sa lumière m’éclaire ! Et puis je redeviendrai poussière ; ah ! Oui, poussière, pour sécher dans mon livre ces derniers mots que tu lui montreras.

Une contrée déserte. Au loin, la mer vide, et une ruine, qui figure celle du monde. Ahasvérus, Rachel.



Rachel.

Oui, si tu le veux, Joseph, je le veux ; nous resterons ici dans cette vallée sans nom ; ce jasmin fera notre berceau. Pendant que les mondes achèveront de mourir, toi et moi, ici, sans nous quitter une heure, nous recommencerons à vivre, comme nous faisions à Linange. Tout l’amour de la terre sera renfermé entre ces deux rochers.

Avec toi, sans Dieu, sans Christ, sans soleil, je te le jure, je n’ai besoin de rien. Les âmes remonteront au ciel ; et nous, nous ne dépasserons jamais cette bruyère fleurie. Je ne verrai que toi ; tu ne verras que moi. Pas une étoile ne me dira plus : c’est le soir, quand je voudrais que ce fût encore le jour.

Ma main toute dans ta main, mes yeux dans tes yeux, nous passerons ici, sous ce tilleul, l’éternité.



Ahasvérus.

Nous pourrions être heureux ainsi, je le crois.

Mais ce bonheur est trop facile ; demain ou après, nous le retrouverons, quand nous voudrons.

Allons encore plus loin ; jusqu’au bout du monde ; c’est là, c’est là que je voudrais être.



Rachel.

Nous y sommes ; après cela vient le ciel.



Ahasvérus.

Quoi ! Voilà tout ? C’est là déjà notre barrière ! Elle est trop près. Je m’ennuie de la terre ; au ciel, je crois, je serais mieux.



Rachel.

Autrefois, quand je te donnais une fleur, tu ne désirais plus rien. à présent, que je suis toute à toi, je ne suis plus rien pour toi ; dis la vérité ?



Ahasvérus.

Pardonne-moi, mon cœur. Ce ne sont que des moments qui passent. Il y en a, tu le sais, où un brin d’herbe me ferait pleurer de joie, et d’autres où tout un ciel ne me suffirait pas.



Rachel.

Ce monde, qui s’en va, ne me fait pas pleurer, moi.

Mais je ne suis plus pour toi ce que j’ai été ; c’est là ce qui me fait mourir.



Ahasvérus.

Le mal ne vient pas de moi, sois-en sûre ; mais, ici, je ne peux pas guérir. Quand je suis le plus à toi, et que je sens mon cœur respirer dans ton cœur, c’est précisément alors que mes oreilles tintent, et qu’il y a une voix qui me crie : plus loin ! Plus loin ! Va-t’en jusqu’à ma mer d’amour.



Rachel.

Quoi ! Aussi, lorsque je te serre dans mes bras, je ne te suffis pas ?



Ahasvérus.

C’est là la maladie de mon âme. Quand mes lèvres ont bu ton haleine, j’ai encore soif, et la même voix me crie : plus loin ! Plus loin ! Va-t’en jusqu’à ma source ; et, quand je te presse sur mon sein, mon sein me dit : pourquoi n’est-ce pas la vierge infinie qui demeure au ciel ?



Rachel.

Oh ! Ahasvérus ! Ne me rends pas jalouse de Marie.

Pour un sourire de toi, je me perdrais encore mille fois.



Ahasvérus.

Je ne t’en aurais jamais parlé le premier ; mais, dans toutes mes joies, il y a une peine au fond ; et cette peine est si amère, si amère, que tes baisers jamais ne m’en ont ôté le goût : j’ai cru que cela passerait, et cela ne fait que s’accroître !



Rachel.

Tes désirs sont trop immenses ; c’est ma faute de ne les avoir pas su remplir.



Ahasvérus.

Non, ce n’est pas ta faute. Pour me faire illusion, j’ai voulu t’adorer dans toutes choses. Si j’entendais le ruisseau passer, je me disais : c’est son soupir ; si je voyais l’abîme sans fond, je pensais : c’est son cœur. De la vapeur des îles, et des nues, et de l’étoile, et du souffle haletant du soir, je me faisais une Rachel éternelle qui était toi, et toi encore, et toujours toi, et toi partout, toi mille fois répétée. Pardonne-moi : je te dis la vérité ; c’est là mon désespoir. Tout ce monde a passé ; il s’est séché sur mon cœur.



Rachel.

Je ne peux donc plus rien pour toi ? Oui ! Le voilà, l’enfer ! Moi qui voulais être tout ton ciel et tout ton paradis !



Ahasvérus.

écoute-moi ! Si, seulement une heure, je savais ce que c’est que d’être aimé du ciel, je serais plus tranquille, j’en suis certain. Je me fais mille chimères sur l’amour divin : si je pouvais le goûter, sûrement elles se dissiperaient ; car c’est une folie plus forte que moi qui me pousse à aimer plus que d’amour, et à adorer je ne sais quoi dont je ne connais pas même le nom. Ce soir, pour en finir, je voudrais me noyer dans cette mer d’infini que je n’ai jamais vue. Avec toi m’y plonger ! Avec toi y mourir ! Oui, c’est là ce que je veux. Conduis-moi sur son rivage.



Rachel.

Mais mon Christ est cette mer ; viens, viens t’y perdre avec moi.



Ahasvérus.

Sa roche est-elle haute ? Sa grève escarpée ? Son eau est-elle assez profonde pour noyer deux âmes ?



Rachel.

Oui, et tous leurs souvenirs aussi.



Ahasvérus.

Es-tu bien sûre, dis-moi, que je ne sentirai plus là ce dégoût, ni ce désir non plus que tout attise ? Et que mon cœur à la fin s’arrêtera ?



Rachel.

J’en suis sûre.



Ahasvérus.

Et que ton Dieu, dans cet abîme, me suffira toujours, et qu’il ne m’en faudra pas demain un plus grand pour un plus grand désir ?



Rachel.

Non, viens ; tu n’en voudras plus jamais d’autre.



Ahasvérus.

Plus jamais d’autre ? C’est la seule chose dont je doute.



Rachel.

Eh bien, viens donc ! Mon dieu ! La terre n’a plus d’eau ; mais mes larmes te baptiseront. Mets-toi là, à genoux, comme au temps où tu m’adorais.

Ahasvérus, à genoux, pendant que Rachel le baptise avec ses larmes.


Encore des larmes ! Les tiennes sont trop tièdes.

Pleure donc sur mon cœur ; là ; oui, là ; c’est là que j’ai soif.



Rachel, en elle-même.

Et moi, c’est là aussi, sans le vouloir, que tu me fais mourir pour ne plus jamais ressusciter.



On entend dans l’éloignement Mob qui poursuit les morts sortis de terre.



Mob.

Ressusciter ! La chose est usée et le mot aussi.

Qui vient là de le redire si bas ? L’écho, je crois. Les morts l’ont entendu ; les morts le répètent. Là ils vont, là ils viennent ; là ils passent, là ils courent. Mais surtout ils bâillent et chuchotent : j’ai encore sommeil.

Courage, bravo ! Dressez-vous sur vos membres, messeigneurs, comme si mon cheval ne vous avait pas foulés aussi bien que le vigneron fait son vin dans sa cuve. Courage, maudits ! Germez dans mon sillon, comme si je ne vous avais pas moissonnés avec ma faucille et battus dans mon aire. Sans rire, rois et reines, remettez sur votre chef votre couronne que j’avais emportée sous mon toit. à mon trousseau pendait et carillonnait la clef des tombeaux et des caveaux ; qui me l’a prise pour ouvrir la serrure ? J’avais moi-même couché sous sa dalle chaque homme en lui sifflant mon air pour l’endormir ; qui est venu les éveiller à ma porte ? çà, maudit troupeau, entends-tu Ma cornemuse ? Retourne dans mon enclos avant que le maître te voie. Que ferais-je à présent pour remplir toutes mes tombes vides, si, par hasard, il les heurtait du pied, en passant ? Ahasvérus, à Rachel. entends ce berger.



Rachel.

Ce n’est pas un berger ; c’est Mob qui poursuit les morts avec son fouet. La voilà qui descend par notre sentier.



Mob, à Ahasvérus.

Toi encore ici, Ahasvérus ! Toujours errant ! Je te croyais assoupi sous quelque tombe. Veux-tu aujourd’hui que je te fasse ton lit, comme à un roi sculpté dans la pierre ? Je te donnerai, si tu le veux, le mausolée d’un empereur ou le caveau d’un doge en beau marbre de Candie. Si tu le veux, j’entasserai pour toi, en un seul tombeau, tous les tombeaux que les rois m’ont laissés. Ils monteront plus haut que la plus haute colline. Tu dormiras à ton aise sur leur penchant.



Ahasvérus.

De sommeil, je n’en ai plus.



Mob.

Et qui te l’a ôté ?



Ahasvérus.

L’espérance.



Mob.

Bah ! C’est le mot que je donne aux morts à presser entre leurs lèvres, avec leur poussière, pour les amuser ; mot doucereux et vide, et qui n’est fait que pour eux : laisse-leur ce jouet.

Qu’espères-tu ?



Ahasvérus.

Une autre vie.

Mob.

C’est trop modeste, mon cher. Et quoi encore ?



Ahasvérus.

Mon pardon.



Mob.

Je te le donne.



Ahasvérus.

Non pas de toi, mais de ton maître.

S’il te poursuit, je te cacherai dans mon ombre.



Ahasvérus.

Et mon âme, où la cacheras-tu ?



Mob.

âme, esprit, vie, amour, espérance, grands mots que j’ai taillés moi-même, je te dis, comme mes cinq grandes pyramides du désert, où je n’ai fait entrer que trois grains de sable et un banc pour m’asseoir.



Ahasvérus.

Tu me rends le fardeau que j’avais sur la poitrine.



Mob.

Jusqu’au dernier jour, continueras-tu à te prendre au sérieux ? La vie n’est pas possible avec ces folles rêveries. Tu as encore une minute, et il n’y a que le positif qui dure.



Ahasvérus.

Ce que tu appelles le positif, est-ce ce que je vois de mes yeux ?



Mob.

Sans doute.



Ahasvérus.

Mais regarde ; le soleil pâlit, l’océan se retire, la forêt se dessèche ; ils ne seront plus ce soir.

Mob.

Et moi je serai toujours. Vraiment que deviendrais-je si je faisais comme vous ? Heureusement, mes ailes sont assez grandes pour couvrir l’univers, et mes idées ne dépassent jamais le manche de ma faux.



Ahasvérus.

Le jugement approche ; tes genoux ne tremblent-ils pas en y pensant ?



Mob.

L’imagination frappée exagère toutes choses, mon cher. Ce sera une journée comme une autre, un peu de fumée, surtout de cendre, et puis ce sera tout.



Ahasvérus.

à chaque mot de ta bouche, mon cœur devient plus pesant.



Mob.

C’est un organe en effet fort incommode dans les chemins montants. J’en ai souffert beaucoup dans ma jeunesse ; et j’en ai encore, à cette heure, le hoquet, comme vous voyez.



Ahasvérus.

Laisse-moi ; tu me glaces, et tu ne peux pas me tuer.



Mob.

Eh bien, garde-les donc, les songes que cet ange t’a apportés en dot. Beau couple, qu’ils vous suivent à Josaphat ; vous verrez là comment ils vous seront payés. Mais prenez le plus court. -par ici, toujours à gauche. Du haut en bas, le firmament est lézardé. Avant une heure, il va crouler. J’entends déjà l’éternel essaim de mes chauves-souris qui bruissent à la voûte des cieux, et là-bas, la dernière goutte d’eau qui pleure et glousse et se lamente en s’abîmant pour la dernière fois dans la mare du monde.

La vallée de Josaphat se remplit peu à peu de morts pendant les chœurs qui suivent. Les saints chantent les litanies et les prières de la vierge.



La Vierge Marie.

Les fleurs flétries sur les tombeaux sont les premières ressuscitées ; je les vois d’ici qui se rhabillent sur leurs tiges.



Chœur des Fleurs.

Si c’est le jour du jugement, nous nous levons au plus haut de nos tiges, pour que notre jardinier nous cueille. Nous n’avons rien à craindre du jardinier de Golgotha. Nous avons fait la tâche qu’il nous avait donnée. Chaque matin nous avons lavé nos écharpes et notre tunique dans la rosée, pour que le baiser de l’abeille n’y laissât point de traces. Chaque soir, nous avons filé, sur notre quenouille, notre fuseau parfumé dans nos doigts. Pas une fois le soleil, en se levant, tout éclos au plus haut du feuillage du ciel, ne nous a trouvées endormies sur notre chevet. Pas une fois, la mer, en se couchant dans sa corolle de rocher, ne nous a appelées à demi-voix de son dernier murmure, sans que nous n’ayons laissé tomber sur elle notre corbeille pleine de feuilles de citronniers et de roses sauvages. En hiver, nous avons mis sur nos épaules notre manteau de neige. En été, nous avons pris dans notre coffre notre ceinture qu’un rayon des étoiles nous tissait. Si une larme d’une femme tombait par hasard sur la terre, toujours nous l’avons recueillie sur le bord de notre calice. Si Ahasvérus passait par notre chemin,

toujours nous avons baigné notre couronne dans le sang de Golgotha.



Rosa Mystica.

J’ai mis tous vos parfums dans ma cassolette ; n’ayez pas peur, ils ne sont pas perdus ; je vous les rendrai pour l’éternité.



Chœur des Fleurs.

Sans jamais nous lasser, nous avons grimpé par les sentiers des chamois jusqu’au sommet des Alpes, pour voir notre seigneur de plus près. Sans jamais plier sur nos genoux, nous sommes descendues fraîches et matinales jusqu’au fond des grottes, pour demander si notre maître ne s’y était point endormi. De nos sommets nous avons vu, sans avoir peur, la lave des volcans frapper à la porte des villes et s’asseoir, comme une foule, au seuil des maisons et sur le banc des théâtres. Du bord de nos cavernes, nous avons vu en souriant les armées, les chariots de guerre, les chevaux à la croupe bondissante, se baigner dans leur rosée de sang, les cimiers se dresser, les écus flamboyer et les épées cueillir leurs fruits mûrs sur la branche de l’arbre des batailles. Quand les sceptres des rois se desséchaient entre leurs mains, quand les peuples, l’un après l’autre, se fanaient dans leur automne, nous venions à leur place germer dans leurs vallées, et oindre nos couronnes dans la pluie de leurs caveaux.

De notre passé nous ne regrettons pas une heure ; à présent qu’allons-nous devenir ?



Mater Sanctissima.

Ne craignez rien, je vous cueillerai dans votre haie pour me faire une guirlande, comme une jeune jardinière.



Chœur des Oiseaux.

Et nous aussi, nous avons fait ce que notre oiseleur nous avait commandé ; nous avons trempé au fond des bois les plumes de nos ailes dans des ruisseaux d’argent qui coulaient goutte à goutte, et que personne autre que nous ne connaissait. Nous avons aiguisé nos becs d’aigle sur le bord des nuages enflammés, et rougi nos gorges de fauvette au feu de bruyère des laboureurs. Oh ! Que les villes étaient petites quand nous passions avec la nue, le cou tendu, sur leurs broussailles ! Avec leurs ponts et leurs murailles à sept enceintes, avec leurs vaisseaux dans le port, avec leurs clochers qui chantaient dès le jour, que de fois nous avons dit en les voyant sous l’ombre de nos ailes : allons ! Fondons sur elles ; c’est la couvée d’une fauvette qui se penche sur son nid pour prendre sa becquée. Sans jamais nous inquiéter, dans nos voyages, nous avons été, chaque année, chercher le grain d’or que notre oiseleur nous tendait, dans le creux de sa main, à travers l’océan et le désert. à présent, nos ailes sont lassées ; nous allons tomber dans l’abîme, si un doigt ne nous retient. Tous les mâts sont rentrés dans le port ; toutes les villes sont fermées. Nous avons mendié chez les rois de la terre : " donnez-nous, rois de la terre, un brin d’herbe pour nous y reposer. Donnez-nous dans vos royaumes une branche de bois sèche pour nous y asseoir une heure. " pas un d’eux n’a pu trouver, chez lui, ni brin d’herbe, ni branche sèche. Les vallées tremblent, les sommets frémissent comme un feuillage d’automne.



Mater Castissima.

Ne craignez rien non plus : dans la tour du ciel, je vous ferai un nid de soie, au coin de ma fenêtre.



Chœur des Montagnes.

Comme un troupeau de cavales sauvages qui s’éveillent au jour et soulèvent leurs cheveux de leur front, si un bruit leur arrive, ainsi nos croupes et nos flancs se sont dressés sous le fouet des tempêtes. Notre crinière est faite de forêts, la corne de nos pieds est faite de marbre blanc ; l’arçon de notre selle et le mors de notre bouche sont de nuage doré ; notre écume est un fleuve qui blanchit notre frein ; et nos naseaux, quand l’aiguillon nous éperonne, vomissent leur lave dans l’océan. Tous les dieux, l’un après l’autre, ont passé sur nos sommets. De leurs trésors nous n’avons gardé, seigneur, que votre croix pour couvrir notre cime dans l’orage. Par nos petits sentiers, nous avons monté jour et nuit pour prendre dans nos coupes les fleuves et les fontaines.

Chaque soir, nous avons enfermé dans le fond de nos grottes les brises embaumées et les parfums d’été que nous recueillions le jour. Pour vous plaire, chaque hiver, nous avons roulé sur nos têtes nos neiges entassées ; et nous avons gémi, au fond de nos volcans, comme un homme qui s’endort oppressé, dans son lit, sous le poids de votre nom.



Voix du Mont Blanc.

J’ai mené paître devant moi mes génisses blanches : les montagnes des Alpes sont mes blanches génisses ; leurs cornes sont de neige ; elles secouent sur leurs têtes les nuages d’hiver, comme une touffe d’herbe fauchée.

Pour taches sur leurs flancs, elles ont trois forêts de sapins noirs ; leurs mamelles sont de cristal ; leur queue balaye mon chemin.

En mugissant sous le vent et sous la bise, elles lavent la corne de leurs pieds dans le lavoir des lacs. à leurs cous sont pendus des villes et des villages, des voix de peuples et des états croulants, comme des clochettes d’acier fin, pour être entendues de loin dans le pâturage du seigneur.



Chœur des Alpes.

Cherchez où vous voudrez vos génisses blanches : nous ne connaissons plus votre cornemuse. Nous sommes, nous, une ronde de filles à marier qui nous donnons la main. Seigneur, changez, de grâce, pour un habit de fête, notre ancienne robe de vapeurs. Pour amoureux, jamais nous n’avons eu à notre porte que l’aigle qui nous baisait de son aile noire ; pour fiancé, que le chamois, et pour époux, que le torrent qui roule sous nos pieds. Sans faute, chaque jour nous avons porté les fleuves dans nos jattes, comme la laitière qui descend du chalet. Mais l’été est fini ; l’hiver du monde approche...

laissez-nous aussi, nous, descendre de nos cimes pour voir, à notre tour, dans la vallée, passer sur notre seuil ouvert les voyageurs, les marchands, les moines et les joueurs de chalumeaux.



Le Père éternel.

Vous avez douté une heure dans le fond de vos grottes. Allez, je me ferai de tous vos sommets ensemble, l’un sur l’autre, un banc de pierre pour m’asseoir sur ma porte.



L’Océan.

Souvenez-vous, seigneur, du jour où vous me meniez paître pour la première fois ; souvenez-vous de l’heure où j’étais seul, sous vos yeux, dans votre immensité. Alors votre main me caressait comme son chien fidèle ; alors vous me preniez vous-même dans vos bras pour m’apprendre à bondir sur mon roc, comme un petit chamois que son père mène pour la première fois dans la prairie des Alpes. Vous m’aimiez dans ce temps-là ; ma brise était si fraîche ! Mon sable était si neuf ! Je me voyais moi-même azuré et mes membres limpides jusqu’au fond de mon lit, comme une jeune fille sous ses rideaux de fiancée. Maintenant qu’ai-je donc f ait, seigneur ? J’ai baisé mes rivages ; est-ce d’eux que vous êtes jaloux ? J’ai bercé dans mes vagues des ombres qui passaient. Quand vous m’avez quitté pour une autre, plus belle que moi, j’ai jeté mes soupirs sur le vent qui m’éveillait, sur la dalle du môle, sur la grève du rocher, dans la nasse du pêcheur, dans la voile qui m’habillait de lin. êtes-vous jaloux de la voile, ou de la nasse du pêcheur, ou de la grève du rocher, ou de la dalle du môle ? Je ne vois plus dans mon abîme que des carcasses de barques naufragées ; mon flot ne roule plus que des algues arrachées de ma rive ; mon sable est fait de la poussière des morts, tant de couronnes et de sceptres rompus, tant de proues de vaisseaux, tant de villes englouties, tant de boucliers et de sabres rouillés, s’entrechoquent dans mes flots, qu’ils empêchent ma voix d’arriver jusqu’à vous !



Le Père éternel.

Tu as douté jusqu’au fond de tes vagues. Va ! Je prendrai toute ton eau dans le creux de ma main pour en laver la plaie et le calice de mon fils.



Chœur des Etoiles.

Comme un pèlerin de Palestine emporte sur son habit les coquillages de la rive, ainsi vous nous aviez attachées au bord du manteau du matin. Comme les mules d’un évêque qui s’en va à Tolède secouent sous leurs crinières des clochettes dorées, ainsi nos voix argentines pendaient et résonnaient sous la crinière des mules de la nuit. Pour abréger notre voyage, il ne fallait qu’une goutte de rosée où nous nous mirions en passant. Jusqu’à ce que le jour vînt à luire, nous nous contions nos rêves ; et, si quelque nuage mouillait notre chevelure, nous lui demandions en souriant notre chemin dans le désert. Mais, à cette heure, l’orage nous chasse avec les feuilles dans la forêt de Josaphat.



Stella Matutina.

Vous n’avez pas assez pleuré dans la nuit d’orient de la passion, quand je tenais mon fils mort dans mes bras sur le Calvaire, et vous avez souri dès le lendemain !



Chœur des Etoiles.

Pardonnez-nous, Marie ! ... quel crime encore avons-nous fait ? Est-ce d’avoir effleuré dans la nuit les lèvres closes et la paupière d’une femme de Turquie, d’avoir baisé son turban, son poignard avec ses tresses, et encore sa ceinture dénouée sous sa tente ? Est-ce d’avoir été trop lente à me lever dans le golfe de Naples, ou trop paresseuse à me bercer aux vignes grimpantes de ses îles ? Est-ce d’avoir oublié l’heure dans les gondoles de Venise, à la porte des palais déserts, ou d’avoir pris tant de fois le message du poëte, sur sa fenêtre, pour le porter au bout de l’infini ?



Le Père éternel.

C’est assez ! Vous aussi vous avez douté, à votre heure, sous votre tente de lumière. Rendez-moi tous vos brillants pour m’en faire un pendant d’oreille. De l’aurore jusqu’au couchant, au loin, alentour, des plis du firmament, du sommet de la vague, de la cime de l’arbre, où vous vous éveillez, rendez-moi tous vos joyaux, qui étincellent, pour m’en faire une bague à mon doigt.



Chœur des Femmes.

Le chemin de la terre que nous suivons en pleurant est trop rude pour nos pieds. On s’y blesse sans épines, sans pierres on s’y meurtrit.

Quand elle s’est lassée, la fleur s’est penchée sur sa tige. L’étoile fatiguée s’est reposée sur un nuage. Mais notre cœur hors d’haleine n’a plus pour s’appuyer ni nuage ni tige.

Maints soupirs, que personne n’a entendus, ont consumé notre souffle sur nos lèvres ; un mal de chaque jour, sans nom, sans cicatrice, a usé comme une lime l’espérance dans notre sein.

J’aimerais mieux compter les cheveux de ma tête que les larmes invisibles qui ont coulé dans mon âme. Sans me plaindre, dans ma maison, j’ai fait mon ouvrage, j’ai filé mon rouet, j’ai soufflé dans mes cendres ; mes cendres sont éteintes. Trop de pleurs y sont tombés l’un sur l’autre ; et le fuseau, où mes désirs murmurants roulaient et déroulaient leur lin à la veillée, s’est brisé entre mes doigts.



Mater Dolorosa.

Pitié ! Pitié ! miserere !



Chœur des Femmes.

Je n’étais rien que soupir et que rêve. Avant que mon cœur fût rempli, tous mes jours ont coulé ! Ma vie s’est usée entre mes doigts ; et mon âme est restée au milieu de sa tâche d’amour, comme un ouvrage, qu’on laisse à peine commencé, retombe sur vos genoux, quand l’aiguille et le fil sont rompus. Je voudrais une autre vie, et la donner dès demain à celui qui m’a rendu pour la première tout un regard.

Oui, tout un regard ! Rien qu’un regard ! Et point de ciel, s’il le faut, point d’étoiles ! Point de Dieu ! Point de Christ ! Rien qu’un soupir, rien qu’une haleine, rien qu’une fleur qu’il a touchée. Et puis après l’abîme, la nuit sans lendemain, sur ma tête le vide, sous mes pas le néant.



Le Père éternel.

Dans cet amour si long, vous seules avez gardé sans le savoir mon souvenir. La terre a été votre temps de fiançailles. Vos noces seront aux cieux. Voici pour votre dot la bague que j’ai faite de tout l’or des étoiles.


la vallée de Josaphat. Tous les morts y sont rassemblés.



Le Temps, au Père éternel.

Seigneur, j’ai ménagé, tant que j’ai pu, mon sablier. Grains à grains, lentement, j’ai laissé retomber ma poussière sur les pas du genre humain. Si quelque année plus rapide, et que le bonheur faisait légère, s’échappait par hasard de mes doigts, je rendais après cela toutes les autres plus pesantes qu’un siècle. Heure à heure, j’ai versé sa vie au misérable dans son cœur ulcéré, comme la goutte d’huile dans sa lampe de plomb qui n’éclaire plus sa table. Comme une larme dévorante qui brûle le regard et qui ne peut pas couler, j’ai suspendu dans la pensée du poëte, sous sa paupière sans sommeil, ses souvenirs et la sueur de ses années. J’ai donné, goutte à goutte, à Ahasvérus le venin de ses jours innombrables partout où il s’arrêtait.

Et pourtant, à la fin, mon sablier s’est épuisé.

Pardonnez-moi : je n’ai pu épargner mon sable ni mon huile si bien qu’une âme fait sa vie, et un esprit son souffle.



Mob.

Voici ma faux, seigneur. Quand vous me l’avez donnée, elle brillait au soleil, et je pouvais y mirer ma figure ; mais il m’a fallu faucher dans votre pâturage tant de villes crénelées, tant de tours et de poternes, tant de phares sur les grèves, tant de pyramides dans le sable, que son tranchant est ébréché. Donnez-m’en une autre, je vous prie.



Le Père éternel.

Ma prairie est fauchée, et les faneurs ont porté dans leurs bras mon foin pour mes cavales sous le toit de mon étable. Maintenant, pends ta faux à l’entrée. Fais passer devant moi tous tes morts, pour que je sache tes journées et quel salaire t’est dû.



Mob.

Comme une procession à pâques sort des portes de Saint-Marc de Venise ou de Saint-Pierre de Rome, essaim mitré qui bourdonne votre nom en quittant sa ruche ; ainsi, de ma noire cathédrale, par ma porte entrebâillée, vont sortir à la lumière mes peuples et mes essaims d’empires. En tête, je porterai la bannière ; le néant, qui se prélasse, se tiendra sous le dais. De leurs corbeilles, les nations laisseront tomber, en passant, maintes fleurs fanées, maintes espérances trop tard cueillies.

Dans leurs mains l’encensoir ne jettera que cendre, et ma cloche fêlée dans ma tour hurlera pour appeler leur nom. - mes meilleurs morts sont les dieux, c’est par leurs éternités que je commence, en entonnant avec eux le psaume xcix, verset 3, page 13.



Chœur des Dieux Morts.

Amen.

Pour des hommes, il est dur de mourir ; mais pour des dieux, cent fois pire est l’agonie. Le glas tinte pendant mille ans ; notre haleine, en s’éteignant, fait soupirer tout un monde. Sur notre invisible tombe, la lampe, sans le savoir, illumine notre néant ; et le ver qui a rongé notre éternité trône et sibyllise à notre place, habillé de notre nom.

Nos funérailles sont plus tristes que funérailles de rois, ou de doges ; notre vie est partout, notre mort aussi ; notre cadavre gît dans tout ce qu’on respire, dans l’air, dans la nuit, dans l’étoile, dans la fleur, et dans le son, et dans la haine, et dans l’amour, et dans le cœur qui nous a faits. Pour nous creuser notre fosse, il ne faut rien qu’un nom plus grand que le nôtre. Ce nom tombe sur nous comme la terre qu’on jette aux trépassés ; et le grand fossoyeur, qui nous brouette dans l’abîme, écrit sur nos têtes : ci-gît un dieu ; et c’est fini.

Qui sommes-nous ? Ou tout ou rien ; ou l’univers ou moins qu’un mot ; peut-être une ombre ; ombre de quoi ? De l’infini qui va, et vient, et monte, et descend tout le jour dans sa tour ? Dites-le nous : fumée ou cendre, que sommes-nous dans l’encensoir ?



Le Père éternel.

Vous avez été poussière et vous êtes poussière.

Titans et géants de cent coudées, Brama, Jupiter, Mahomet, éternités d’une semaine, vous serez mes écuyers, mes cavaliers, mes fous de cour et mes nains couronnés, pour m’amuser, quand je voudrai, dans ma vide infinité.



Mob.

Approchez, villes, tours et colosses d’orient.

Babylone, avec les villes d’orient. malheur ! Nous sommes les premiers.



Le Père éternel.

Qui es-tu ?



Babylone.

Babylone.



Le Père éternel.

Et ces peuples qui se pressent dans ton chemin, plus nombreux que les flocons de ma barbe sur ma poitrine ?



Babylone.

Ils sont tous de l’orient. C’est Ninive, c’est Bactres, c’est Thèbes.



Le Père éternel.

Qu’avez-vous fait ?



Toutes les Villes D’Orient.

Seigneur, Babylone est notre sœur aînée. Quand nous étions toutes petites, assises sur nos seuils, c’est elle qui nous apprenait à monter par nos degrés au plus haut de nos tours ; c’est elle qui parlera pour nous.

Je le veux bien.



Babylone.

Le désert que vous aviez fait autour de nous était nu et sans voix. Pour le peupler, nous avons envoyé paître dans le sable nos sphinx, nos boucs de porphyre et nos griffons aux ailes d’or, fondues dans nos creusets. Pas un oiseau n’y faisait sa couvée ; nous y avons engraissé, de nos mains, sur nos obélisques, des éperviers à la poitrine d’homme, des ibis ciselés dans le roc et des cigognes de granit.

Montées chaque soir sur nos terrasses, nous regardions à la voûte du ciel si vous écriviez quelque ligne nouvelle sur votre table, avec l’or des étoiles. Quand le désert, dans la nuit, se levait en sursaut, éveillé par le vent du sirocco, et disait sur son séant : où est allé mon maître ? Nous répondions : il est là, sur la nue. Quand la mer, en secouant son rivage, disait à la tempête : savezvous où est allé mon pilote ? Nous répondions : voyez, il est là, sur le sable érythré. Quand les cavales d’Arabie disaient en hennissant : holà ! Où est notre divin cavalier, avec son frein de diamant et ses éperons d’azur ? -voyez ! Il est là, sur la cime d’Oreb, qui noue à son fouet les aiguillons des orages. C’est nous qui vous chantions des cantiques, dès le matin du monde, en nous agenouillant sur nos degrés ; c’est nous qui portions sur nos têtes des mitres de rochers crénelés, et qui prenions sur nos épaules, comme un prêtre, notre aube de murailles ; c’est nous qui, depuis quarante siècles, sans relever nos fronts, baisons sous nos portes écroulées le sable et la poussière de nos ruines, comme un esclave de Chaldée, quand il a donné à son maître sa coupe pleine et ses sandales brodées. Et nous, maître, nous vous avons donné nos cultes et notre foi ; l’Inde sous sa montagne secouait son encensoir ; la Perse allumait son candélabre dans le feu du désert ; Memphis penchait sur le Nil pour y laver le plat du sacrifice ; la Judée buvait, sans prendre haleine, le calice de sang, au plus haut de l’autel ; et nous toutes, les mains jointes, perdues dans la foule, Ninive, Thèbes aux dents d’ivoire, Bactres aux prunelles d’antilope, Ecbatane à la ceinture d’or, Tyr aux mamelles gonflées d’amour, nous marchions vers l’autel, en faisant un pas tous les mille ans, sous la nef du firmament que vous aviez bâtie de belles briques d’azur.



Le Père éternel.

Je m’en souviens. Mais pourquoi avez-vous élevé si haut votre tour de Babel, qu’il m’a fallu, avec mes anges, descendre sur le perron pour renvoyer les ouvriers et pour briser leurs truelles ?



Babylone.

Seigneur, tout en orient dépassait nos tê tes de plus de dix coudées. La montagne de Cachemire était un mur qui nous fermait le ciel ; les palmiers que vous aviez plantés étaient montés jusqu’à toucher les nuages ; les fleuves couraient si vite le soir du jour où vous avez rempli leurs urnes, que nous ne pouvions enjamber leurs rivages ; la mer était si large, que nous ne pouvions suivre des yeux son cours jusqu’à sa source. Quand nous élevions nos tours plus que vous vos palmiers et que votre mont de Cachemire, nous voulions monter ainsi, par l’art de nos mains, plus haut que votre création, pour vous voir passer au delà de votre œuvre, comme un homme que des enfants regardent dans sa cour derrière l’enclos de son champ d’héritage. Maintenant laissez-nous renaître ; laissez-nous retourner en arrière, vers la citerne où nous buvions. Si vous voulez, nous chargerons de nouveau nos chameaux pour repasser, en caravanes, le désert de la mort.

Cette fois, seigneur, nos vases seront d’un or plus pur ; nos murailles seront mieux peintes ; et nous polirons nous-mêmes, de nos mains, nos nouvelles pyramides.



Toutes les Villes D’Orient.

Oui, seigneur, laissez-nous revivre ; nous vous ferons encore des obélisques de porphyre et des temples souterrains pour y rester à l’ombre encore plus de mille ans. Cavaliers, archers, fantassins, nous renverrons nos armées en messagers par le même chemin ; nous compterons les mêmes siècles sur nos doigts, sans ennui, comme une femme compte à son cou les perles de son collier, après qu’elle a fini ; nous jetterons les mêmes noms, je vous jure, dans notre sable et nos tombeaux, comme le bouc de l’Iran, qui revient sur ses pas, jette après lui même poussière. Nous savons encore nos vieilles hymnes et nos poëmes dont vous étiez le héros ; en suspendant nos harpes aux mêmes saules, nous les redirons à la même heure ; et, quand nous nous pencherons sur le puits de nos déserts, le crocodile, en nous revoyant, croira que nous sommes allées, dans notre absence, porter l’eau de nos cruches pour abreuver nos troupeaux sur nos places.



Le Père éternel.

Moi-même, je ne peux pas retourner en arrière dans mon jardin d’éden. Comment feriez-vous, pour repasser votre seuil et votre porte que j’ai fermée ? Mon fils et moi nous marchons en avant dans notre infinité, en poussant devant nous notre troupeau d’étoiles et de mondes.

Et vous, vous croiriez retrouver toutes seules, dans la nuit qui se fait après nous, votre banc pour vous asseoir ? Ce que vous avez été, vous ne le serez plus. Je connais vos obélisques et ce que pèsent vos temples.

J’ai tenu dans ma main vos murailles et vos tours crénelées, avec les marguerites et les fougères des prairies. Pour remplir mon éternité, il me faut à présent des noms qui n’aient jamais été, des bruits qui n’aient jamais retenti, des épées qui n’aient jamais brillé hors du fourreau. Pour bâtir la ville que je fais, il me faut des tours qui n’aient jamais résonné sous les pas. Rendez-moi vos murailles empourprées et l’or du soleil que je vous avais donné. Allez, si vous voulez vous asseoir, à la porte de ma cité nouvelle, comme des reines mendiantes, pour montrer le chemin à ceux qui le demanderont. Pour vos peuples ressuscités, j’ai planté hors de mes murailles, mille tentes dans cet endroit de mon ciel, là, sur le bord de ma voie lactée, qui blanchit sous mes pas, plus que le chemin de l’Assyrie. Les rois en auront d’émeraudes ; les princes, d’argent, et les esclaves de lin fin, que mes anges ont filées.



Athènes.

De mon rivage, maître, j’entendais en naissant le bruit qu’elles faisaient en orient sur le bord de leurs murs.



Pour les écouter, je me penchai sur la mer ; et, pour me faire plus belle, je me mirai dans son flot, à son miroir. Leurs bandelettes de prêtresses les gênaient ; je déliai sur mon front de marbre mes longs cheveux qui secouaient de ma colline l’aurore sur le monde. De mon ciseau, j’ai sculpté, dans mon rocher de Pentélique, les blocs que vous aviez ébauchés de votre main dans l’atelier de l’univers.

Si une idée errante, une image, une pensée, était restée par mégarde inachevée sous vos mains, ou sur les flots, ou sur les monts, ou dans l’air qui m’entourait, c’est moi qui finissais de la créer avec mon ciseau, et qui l’envoyais, légère, sous le marbre, demander sans crainte à votre porte sa vie de chaque jour avec l’étoile, avec la source, avec la mer, à qui vous donniez, sans refuser jamais, leur existence matin et soir. Si vous faites, seigneur, un nouveau monde, prenez-moi à votre service. Je pétrirai dans mes doigts, avec mon argile de Corinthe, des urnes pour y mettre les larmes du nouveau genre humain.

Dans votre cour, je taillerai d’avance des tombeaux de cornaline pour y verser la cendre des peuples à venir ; et j’élèverai, si vous voulez, une colonne funéraire du beau marbre de mes îles sur le monde qui se meurt.



Le Père éternel.

Tu n’as jamais songé qu’à ta beauté. La vie n’a été pour toi qu’une grâce de plus, une parure à ton néant, une écharpe luisante qui te voilait mon astre. Encore à présent, avec la poussière d’albâtre que tu foules à tes pieds, avec les acanthes de marbre rongé dont tu couronnes ta tête, avec l’odeur de jacinthe que tu sèmes après toi, avec tes dalles qu’ont usées les chevaux des vayvodes, avec tes colonnes étendues dans les blés comme de blanches moissonneuses qui se reposent à l’ombre, tes charmes sont plus grands que dans tes fêtes païennes.



Athènes.

Rappelez-vous, seigneur, l’ouvrage de vos mains : vos montagnes étaient de marbre. Si je levais les yeux, les étoiles germaient dans mes nuits de printemps. Leurs fleurs embaumées se retournaient vers moi sur leurs tiges d’azur, pour me dire : vois-tu, pauvre ville de roseaux ? Je suis plus belle que toi. Si je les baissais vers la mer, vos îles, sous leur brume bleuâtre, naviguaient comme un troupeau de cygnes, et semblaient dire : vois-tu ? Nos ailes de rochers qui rasent tes rivages sont plus blanches que tes murailles, et ton golfe d’amour nous aime mieux que toi, dans ton vaisseau de misère. Seigneur, j’étais jalouse des étoiles et des îles, de l’ombre de vos bois d’oliviers, des larmes de cristal de vos grottes. Pour vous plaire autant qu’elles, j’ai cueilli dans le marbre mes guirlandes d’acanthe ; j’ai versé à pleine main ma gloire rapide et mes jours impatients. Jusque sur les sommets où les bois d’oliviers s’arrêtent, où le chamois n’arrive pas, où l’épervier a le vertige, où la bruyère a peur de monter, j’ai porté sur mes épaules ma charge de colonnes pour vous voir, toute seule, sans rivale, auprès de moi.



Le Père éternel.

Va ! Laisse à présent à tes pieds ta charge de colonnes païennes. Leur fût est trop brisé pour servir à mon œuvre. Prends ton nouvel habit de Klephte que Botzaris et ton évêque t’ont donné. Attache à ta ceinture ton sabre de pacha et tes pistolets d’argent ; prends à ton col ton amulette. Je te ferai, dans ma cité nouvelle, aux pieds de mes murs de diamant, une cabane de roseaux pour y chanter, sur ta guzla, tes chants de guerre mieux qu’un oiseau de Romélie aux ailes d’or.



Mob.

Voici Rome, seigneur !



Tous les Morts à la fois.

Condamnez-la ! Maudissez-la ! C’est elle qui nous a menés les mains liées derrière le dos, pour nous donner dans son cirque à ses lions d’Abyssinie.

C’est elle qui nous a fait cette froide blessure à la poitrine avec l’épée de son gladiateur.



Les Vautours, au sommet de la vallée.

Pardonnez-lui ! Bénissez-la ! C’est elle qui a engraissé nos petits chaque matin, sur sa table, des restes de ses champs de bataille.



Rome.

Ne les croyez pas, seigneur ; je labourais tranquillement mon champ sur ma colline. Appuyée sur le front de mes bœufs, je regardais mon blé pousser et mûrir mes raisins sur ma treille, quand tous vos peuples, échappés de vos mains, comme des chevaux sauvages qui ont brisé leur enclos, passèrent près de moi, dispersés au hasard par le monde, en ruant contre votre fouet.

Chacun montait par un sentier différent ; chacun suivait l’aiguillon d’un autre dieu que vous. L’orient avait rompu son anneau ; la Grèce, échevelée, s’en allait en criant dans son île : le dieu Pan est mort cette nuit.

Alors je pris sur mon sillon mon épée dans ma main, comme un berger d’Albano prend son bâton noueux pour ramener ses buffles dans le chemin de mes marais. Dans l’Asie, dans l’Afrique, et là où le Rhin se retourne dans son lit, j’allai chercher leur troupeau. Jusque dans l’enclos de mes murailles, je poussai leur foule, devant moi, hennissante, furieuse.

Pendant trois siècles, je muselai à mon aise leur colère ; et, quand mon cirque les enferma tous, assis par terre sur leur séant, qui n’avaient plus que leurs larmes, et qui criaient avec des voix d’enfants : merci, merci ! J’allai moi-même vous chercher dedans Byzance, avec mon empereur, pour vous donner la clef de votre étable.

Oh ! Qu’il m’eût été plus facile de mener sur mon sillon mes deux bœufs obéissants, de courber ma vigne sur ma treille, et de faire un sentier pour mes chèvres, au lieu de ma route triomphale !



Le Père éternel.

C’est toi qui as tué mon fils à Golgotha.



Chœur des Saints, Sainte Berthe, Saint Hubert, Saint Bonaventure.

"Qu’elle soit châtiée et condamnée, et que sa tour s’écroule avec son créneau ! Si vous nous voulez croire, seigneur, point de pardon ! Sa faute est trop grande ; dès demain, elle la referait. Ite, maledicti. "



Rome.

Le Vatican expie le Golgotha. Pour effacer mon crime, c’est moi qui, la première, ai crié dans mes murailles : le Christ est mon roi. Pour payer la tunique que mes soldats ont déchirée, c’est moi qui ai donné à votre fils la maison de mes empereurs avec leur héritage ; et, pour essuyer son sang à son côté, c’est moi qui lui ai tendu au bout de mon épée le linceul du vieux monde. Dans mes murailles, il y a deux Romes : l’une agenouillée sur les places, parmi l’encens et les soupirs, vous supplie, jour et nuit, de pardonner à l’autre. Le pape rachète l’empereur, le Vatican le Capitole ; l’église prie pour le temple, la croix prie pour l’épée, la mitre pour la couronne, la bure pour la pourpre, la ruine pour le triomphe, la lampe des madones pour la torche des dieux.

Et, chaque soir, la cloche que les saints m’ont donnée s’en va, en foulant de son pied argentin les degrés du Colysée, et les dalles de mes portes, et les créneaux de mon mur de Bélisaire, chercher au loin dans ma campagne quelque reste de voûte résonnante, pour y pleurer, comme un oiseau de nuit, sur mes fautes écroulées.



Chœur Des Saints, Sainte Berthe, Saint Hubert, Saint Bonaventure.

"Sa parole me touche, je suis tout ébranlé de ce qu’elle vient de dire, et ne sais plus que conseiller. Elle, autrefois si grande, à présent si petite ! Mon cœur en veut pleurer. Ayez pitié, ayez pitié de Rome ! Mettez-lui un peu de miel sur ses lèvres amères : moi je lui pardonnerais. Miserere ! Miserere. " Le Père éternel, à Rome.



Donne-moi ton épée, tes javelots, ta cuirasse d’airain, ta croix d’or, ta mitre. J’en ferai un trophée que j’attacherai à la rampe de l’escalier de ma cité nouvelle. J’emporterai tes murs et ton histoire entière, comme un tableau gravé sur mon bouclier, que je pendrai, durant mon éternelle nuit, au-dessus de mon chevet. Dès ce soir, quatre comètes sanglantes s’attelleront pour traîner jour et nuit, dans mon cirque, tes âmes qui pleurent sur ton char triomphal ; et le monde tremblera quand elles secoueront sur leurs épaules leurs chevelures souillées dans ta poudre.



Peuples du Moyen âge.

Comme un enfant penche sa tête vers la terre, quand son maître l’appelle pour épeler son livre, ainsi, sous nos arceaux, sous nos créneaux, nous tremblons à cette heure. Pour nous faire une boisson de héros, nous avons mêlé dans notre creuset de sorcier les ongles des griffons de la Perse, la myrrhe de l’Arabie, les coquilles des golfes de la Grèce, le miel des abeilles d’or de nos rois chevelus, tous les noms, tous les dieux, toutes les larmes à la fois. Sur la poussière du genre humain, nous sommes montés comme sur notre colline. à ce sommet du passé, nous avons bâti notre tour pour voir venir de plus loin le messager du dernier jugement. Si un bouleau tremblait dans notre cour, si la visière d’un casque se baissait, si Ahasvérus frappait à notre porte nous pensions en nous-mêmes : voilà le messager qui vient avec ses souliers de fer ; il faut partir. Nos pâles années ont germé à l’ombre de nos vitraux, sans que nous ayons pensé à nous baisser pour en cueillir le fruit. Sous le monde réel, nous avons cherché en tâtonnant votre esprit invisible, comme au défaut de la cuirasse on fouille avec sa lance le cœur chaud d’un chevalier. Nous n’avions fait, seigneur, sur nos fenêtres, nos colonnettes si frêles, que pour durer jusqu’au soir. Aujourd’hui, Babylone a les débris de ses terrasses ; Rome a les degrés de son cirque pour s’y asseoir ; Athènes a son banc de marbre sur sa porte. Mais moi, mes degrés sont vermoulus ; mes tours, mes tourelles, et mes cellules fragiles, sont cachées sous les ronces.

Que vais-je devenir ? Pauvre âme nue que la foi vêtissait, peuple d’esprits sans corps, foule sans ville et sans murailles, qui n’ai songé à me faire d’autre abri que mon cœur contre la nuit et la tempête de votre éternité.



Le Père éternel.

Les songes de vos cœurs qui vous couvrent de leurs ailes valent mieux que les terrasses en briques de Babylone et que le cirque de Rome.

Entrez dans ma ville. Tous vos rêves y sont bâtis en pierres de diamant. Enluminez de vos âmes diaphanes, que j’ai pétries de vermillon et d’or, les vitraux de mon porche ; et, si le vent du matin frappe jamais vos paupières retentissantes, remplissez la ville et les carrefours de soupirs et de mystères, comme du murmure d’un monde qui n’est plus et qui redemande la vie. Voyez ! Je vous ai fait votre demeure dans ce carrefour de l’empyrée, là-haut où mes étoiles du soir amassées l’une sur l’autre, et mes soleils, comme des briques encore ardentes, se bâtissent en tourelles et en donjons blasonnés, en ogives reluisantes d’onyx et d’opales, et en cathédrales de lumière.



(à Mob.)De ce côté, qui sont ces peuples que je ne connais pas ?



Mob.

Ils viennent du pays où l’encens croît sur les arbres.



Chœur des Arabes.

Un sabre ciselé à Damas, quand on le tire de son fourreau, brille mieux qu’une torche dans la nuit : et moi, mon maître m’a tiré de ma nuit, comme un sabre ciselé, pour me faire étinceler à l’arçon de sa selle à l’heure des batailles.

Mon tranchant s’est aiguisé sur la pierre du sépulcre du Calvaire, et ma lame a retenti sur la cuirasse de Cordoue et de Grenade la belle.

Quand votre fils est mort et que le Carmel a tremblé, je suis parti pour semer devant moi le sable et le sel, partout où me menait mon prophète de colère. Sur mon écu enluminé, je portais pour devise : feu et sang. J’ai élevé mes minarets dans le désert, comme des phares sur la mer. Et, si quelque ville égarée, se croyant seule, se relevait sur son séant pour regarder du côté du Golgotha, je la décapitais ; et j’enterrais dans mes citernes sa lourde tête, avec sa chevelure de colonnes que je dénouais sur ses épaules. J’ai conduit par la bride et éperonné dans le chemin le vent de l’Arabie jusque dans la vallée de Roncevaux, sous la bannière de Charlemagne. J’ai noué dans l’Alhambra, par mon anneau de fer, deux rivages qui se cherchaient en murmurant tout haut, l’Atlas et les Espagnes, l’orient et le couchant, que vous aviez oublié d’attacher l’un à l’autre. Quand mon désert se fut ainsi accru à l’entour du tombeau de votre fils, je m’assis pour veil ler sur son roc, de peur qu’une gazelle, ou une cigogne, ou un chamois sauvage ne vînt s’y abriter. à présent que j’ai fini ma journée, où sont les vierges que le prophète m’a promises ? Quel vaisseau vous les a pu apporter sans que sa voile se soit penchée pour prendre leur haleine ? Dans quelle étoile vous les a-t-on vendues, sans que l’étoile ait songé à les baiser de ses rayons ? Avez-vous peint vous-même leurs sourcils avec le pinceau dont vous faites les nuits d’hiver ? Avez-vous roulé sur leurs têtes un turban de lumière comme aux femmes d’émirs ? Avez-vous blanchi leurs épaules, comme à la source du Guadalquivir son écume ? Et leur avez-vous appris déjà à filer leur coton sur leurs nattes, jusqu’à ce que leur maître, en arrivant, secoue de ses pieds, à leur porte, le sable de la mort ?



Peuples du Moyen âge.

Arrière, maures et sarrasins ! En entendant leur voix, l’épée claque dans le fourreau ; la bouche de fer du haubert crie sous le cimier ; et Babiéça, le bon cheval du Cid, Don Rodrigue De Bivar, pleure sous ses caparaçons de fer que Valence lui a faits.

Nos casques sont bridés. Si vous voulez, seigneur, nous allons retourner tous, avec notre targe dorée, avec notre épée d’acier fourbi, avec nos haumets de couleur, avec nos rondaches, pour vous aider à les mieux désarçonner.



Chœur des Arabes.

Nous sommes prêts à la joute, nos chevaux alezans aussi ; nos flèches sont sur la corde.



Chœur des Saints.

Encore un combat ! Que va-t-il arriver ? Là ils courent ; là ils crient. Le levant et le couchant qui croisent la lance ! Deux mondes armés ! Deux tombeaux ouverts ! Lequel sera rempli ? Dans son carquois chacun porte autant de flèches emplumées. Je tremble qu’un dard empoisonné ne monte jusqu’ici pour faire, sans le savoir, à un esprit divin, une éternelle plaie.



Saint Christophe.

Je suis le plus fort : sur mon épaule, loin de la mêlée, j’emporterai, l’un après l’autre, le Christ, et la Vierge, sa mère, et son père aussi, comme des voyageurs pressés qui passent sans payer de péage.



Saint Michel.

Le père est trop vieux pour quitter désormais ses cieux accoutumés. Devant lui, dans la bataille, j’étendrai mon aile, comme un bouclier.



Saint George.

Sous mon écu azuré, j’abriterai le firmament, comme une poule sa couvée, et les cieux sous mon fer de lance.



Les Cieux.

L’arc est tendu. Devant la flèche, moi aussi je veux m’enfuir.



Le Père éternel.

Cieux, ne tremblez pas, ne fuyez pas ; restez ici.

Saints, repliez ma bannière. Sans sourciller j’ai vu assez longtemps jouter entre eux l’orient et le couchant. De la tour du Bosphore jusqu’au môle où se baignent les citronniers d’Andalousie, chaque jour ces deux mondes se sont levés avec leurs rivages, pour s’aborder et se heurter l’un contre l’autre. Toujours leurs promontoires ont étendu leurs bras, armés de villes et de créneaux, comme de gantelets, pour se chercher et s’assaillir dans leur lutte éternelle. Dépouillez là vos gantelets sur le chemin, maures et sarrasins ; je vous ai fait d’avance des éperons d’azur ; sellez vos chevaux d’Arabie ; loin d’ici, en avant, courez, pendant mille ans, à toute bride dans mon désert, pour savoir où commence le bord de mon immensité. Dites au néant,

en passant : lève-toi, sors de ta tente : voici mon maître qui me suit.



A ma gauche, j’entends bourdonner d’autres peuples. Leurs rois n’ont plus ni sceptres, ni noms, ni couronnes ; on ne les reconnaît qu’au bandeau que j’ai attaché sur leurs yeux. Point de cœur ne bat dans leur poitrine ; ils s’en vont pieds nus, devant la foule, comme une femme qu’on lapide.



Mob.

Ce sont vos peuples de France, d’Allemagne, d’Angleterre. Je les ai si bien blessés à l’âme, qu’ils ne vous reconnaissent pas, et qu’ils passent sans vous voir. écoutez leurs chansons.



Chœur des Saints.

Ne les écoutez pas. Leurs chants sont enivrés, vos yeux en pleureraient de dures larmes de géant. Sur votre barbe de mille ans, seigneur, ce pleur éternel coulerait ; et demain, et toujours, il ferait une mer, oui, une mer sans fond, où se noierait toute nacelle, avec son mât, avec sa voile gonflée d’amour, avec son ancre d’espérance.

Fermez, fermez votre grande paupière pour ne plus voir l’univers passer tout debout sur vos dalles, sans plier le genou. Comme l’oiselet qui, trop matin dans son nid, s’est réveillé, et, sans rien dire, à demi emplumé, a quitté l’aile de son père ou de sa mère, qu’il aille, lui, pour sa faute, se prendre dans la maille de votre oiseleur, et nicher dans le néant. Plus douces, sans lui, nos voix chanteront ; n’écoutez que nos chœurs.



Le Père éternel.

Rien ne me fait pleurer ; et il me faut tout connaître.



Peuples Modernes.

" Sous le vent et la tempête, dans la bruyère et
" sous les ronces, nous allons cherchant notre
" Dieu que nous avons perdu. Il n’était pas dans
" la vie ; fouillons tous les recoins de la mort.

" (au Père éternel.) Holà ! Vieillard, qui
" nous regardes du haut de ta muraille, que
" fais-tu là ? Ne vois-tu pas que nos pieds sont
" meurtris, et que nos lèvres se dessèchent
" sous notre souffle ? Dis-nous donc, si tu le
" sais, par quel chemin notre Dieu a passé. "



Le Père éternel.

Jusqu’au bout, sans détourner la tête, poursuivez votre route qui descend dans l’abîme ; quand vous serez au fond, vous trouverez un sentier que j’ai fait pour remonter vers lui.



Les Peuples.

Adieu, vieillard ! Bon sommeil ! La nuit s’entasse ; nous ne voyons plus que ta barbe, qui blanchit sur ton sein, comme un torrent des Alpes.



Le Père éternel.

Marche, marche !



Les Peuples.

à présent, nous ne voyons plus que la ceinture de ta robe, qui brille autour de toi, comme un fleuve de lave autour des reins de la montagne.



Le Père éternel.

Marche, marche !



Les Peuples.

à présent, nous ne voyons plus que l’écriteau de ta croix qui flamboie dans tes mains, comme une châsse d’étoiles dans la nuit. Oh ! Lève-la sur nous.



Le Père éternel.

Marche, marche !



Les Peuples.

à présent, je ne vois plus que le tranchant de ton glaive à ton côté ; oh ! Lève-le sur nos rois.



Chœur des Rois.

Seigneur, c’est nous qui, jusqu’au bout, avons rempli votre lampe d’huile. Montrez-nous le chemin de nos trônes futurs.



Le Père éternel.

L’huile que je voulais s’allume dans les âmes et non pas dans la lampe.



Chœur des Rois.

C’est nous qui avons écrit en lettres d’or votre nom sur notre couronne de laiton.



Le Père éternel.

Arrière, loin d’ici ! Vous avez assez longtemps rongé, comme le comte Ugolin, le crâne de mes peuples. Maudits, disparaissez ! Je ne veux point de vous dans ma nouvelle cité.



Le Néant.

Maître, donnez-moi leurs manteaux pour m’habiller, et pour pâture leur pleur amer.



Le Père éternel.

Prends aussi à ta main leurs sceptres fleurdelisés.

(à Mob.) maintenant, ai-je tout vu ? Le monde est-il fini ?



Mob.

Pas encore, mon Dieu ! Voici l’Amérique qui sort de sa pirogue.



L’Amérique.

Quoi, déjà, seigneur ! à peine si l’eau du déluge était essuyée de mes épaules. Je ne connais pas encore mes rivages, ni les sentiers de mes forêts, ni les sources de mes pampas. Je ne me suis regardée qu’une fois en passant dans les lacs de mes savanes. En un jour, j’ai amarré mes îles dans mes golfes, comme des pirogues toutes neuves. Sur mes torrents, j’ai jeté mes ponts de lianes où je n’ai point encore passé. Pourquoi aviez-vous fait dans ma vallée l’ombre si épaisse pour ne m’y laisser reposer qu’un soir ? Comme un enfant que sa mère berce sur une branche de palmite, l’océan me berçait sur son flot ; et j’écoutais avec la brise la plainte du vieux monde qui mourait. Ah ! Lui, s’il est las de ses longues années et de ses souvenirs, si ses tours et ses lourdes murailles lui pèsent à garder, emportez-le sur votre sommet, comme le vautour royal emporte dans ses serres le serpent à sonnettes qu’il trouve mort sur la plage. Mais moi, seigneur, mes tours sont légères, et la liane de mes forêts n’est pas plus facile à porter que la mémoire de toutes mes années. Une fleur du Mexique éclose le matin contient dans son calice toutes mes larmes. Mes rois sont de jeunes dattiers qui sont debout sur leurs montagnes ; mes nations sont des ananas sauvages qui se penchent sous leur ombre, et que personne n’a cueillis.

Seigneur, quand le condor a fait son nid sur mon sommet, avec l’écaille du crocodile, avec la laine du cotonnier, avec la canne des roseaux, il y dépose sa couvée ; et vous, votre aire est faite des flancs de mes montagnes, des troncs de mes forêts, de la goutte d’eau de mon lac, des brins d’herbe de mon champ, et des rives de mes îles. Pourquoi n’y voulez-vous pas aussi couver à loisir vos peuples sous votre poitrail, jusqu’à ce qu’ils puissent vous suivre, les ailes étendues, dans votre éternité ?



Le Père éternel.

Je t’avais fait moi-même, en creusant ta profonde vallée, un moule pour y jeter ta pensée et ton âme. J’avais envoyé tes fleuves en avant pour montrer le chemin à tes villes. Comme un maître épelle à son enfant le mot qu’il doit redire, j’avais rempli tes forêts et tes rivages des voix de mes cataractes, pour que tu apprisses de bonne heure à retentir dans la voix de tes cités, à gronder dans tes foules de peuples, aussi haut qu’elles avec leurs ondes. J’avais bâti pierre à pierre le sommet de tes Cordillères, pour que tu visses jusqu’où devaient monter ton orgueil et tes tours. Mais, quand mes peuples travaillaient depuis plus de mille ans, toi, nonchalante, sur ton coude, en jouant avec tes coquillages, tu n’avais pas encore tourné la tête vers ce monde géant qui t’envoyait tant de soupirs.

Maintenant qu’il se repose, élève autour de moi ton génie aussi haut que les Andes.

Donne-moi, pour les effeuiller dans mes doigts, plus de noms en un jour qu’un palmier n’a de fleurs au printemps. Déroule à mon oreille le poëme de tes années mieux qu’une liane des forêts ne court d’un tronc à l’autre tronc, et d’une rive à l’autre rive. Comme le cotonnier tisse son coton sur sa branche, désormais, tisse pour moi l’avenir chaque jour. Si tu me fais une bannière, je veux qu’elle soit brodée mieux que la ceinture de tes rivages ; si tu me fais une église, je veux que, sous ses voûtes, les arceaux soient plus touffus que ne le sont mes forêts vierges, et que les piliers s’y épanouissent au sommet, mieux qu’un aloès sur sa tige ; je veux que l’orgue y ait plus de tuyaux que n’ont de voix dans la journée le balancement des dattiers, le sifflement des herbes des pampas, la sonnette du serpent, le mugissement du buffle, la mâchoire du caïman, et l’océan qui te fouettait de ses verges sans t’éveiller.

îles De La Mer Pacifique.



Et nous, que vous avez menées si loin, au bout de l’univers, pour en fermer la chaîne à votre cou, nous avons appris à polir nos fleurs de diamant. Nous vous ferons, si vous voulez, une Babylone avec des tours de bois d’ébène, et une autre ville de Bethléem, avec une crèche de saphir pour un Christ nouveau s’il doit jamais renaître.



Le Père éternel.

J’y consens. Travaillez. Voilà dix siècles que je vous donne dans votre sablier. -à présent, dans la terre, dans l’écume du flot, dans le nuage du ciel, ne reste-t-il plus un secret qu’une voix n’ait prononcé ?



Mob.

Plus un seul. Si quelque fleur trop timide dans sa haie, si quelque source trop pudibonde sur son sable, n’ont pas osé vous dire leur mystère, les grandes voix des villes et des peuples vous l’ont dit à leur place à son de trompes.



Le Père éternel.

A présent, ma cité est achevée, et peuplée et pleine d’âmes jusqu’aux combles. Tous les mondes ne font qu’une ville close de créneaux et de murailles d’azur. Chaque étoile est la maison où une âme demeure. De sa terrasse, elle regarde en souriant, sous sa paupière peinte, mes rues remplies de gens, mes ponts tout dorés sur l’abîme sans fond, mes palais bâtis des pierres du firmament, l’escalier luisant, où monte et descend, sans peur, mon écuyer, et les astres qui jaillissent sous la corne du pied de mon cheval. Mes faubourgs vont jusqu’au bout de l’univers, sans craindre de se perdre ; et rien ne frappe à ma porte que le flot du ciel quand il est en colère.



Flot du ciel, entends-moi. Ne brise plus ma barque. Elle est remplie, à cette heure, d’esprits ressuscités que ton écume salirait.

Cavales aux cheveux d’or, ne bronchez plus sur mon seuil. Vous traînez, tout maintenant, dans votre char, des pensées immortelles que votre salive souillerait.

Dans ma cité des âmes, partout une même langue se parlera, qu’on appelle poésie. Faite, sans lettres et sans paroles, de soupirs de l’eau qui baisse, de la dernière plainte de l’oiseau qui s’endort, et de la voix de la fleur primeraine dans sa cloche argentine, du murmure du coquillage sur sa rive et du désir sur son déclin, chacun l’entendra sans l’avoir apprise. Toute lasse de la veille, quand une étoile arrivée le matin, à la maison du Sagittaire ou des jumeaux, voudra s’arrêter, qu’elle dise seulement : ouvre-moi, beau Sagittaire ; ouvrez-moi pour m’abriter. Et les cieux la comprendront.

Mieux rassemblés dans ma main, désormais mes peuples m’écouteront mieux. De cent royaumes, je ne fais plus rien qu’un royaume, plus grand, et plus beau, et plus puissant. De mille lois, j’en fais une seule, plus facile à obéir.

écrite à ma voûte chaque jour, avec un rayon de soleil, pour la voir, il ne faudra que lever la tête. En suivant dans leurs ornières profondes leurs orbites d’or, mes empires vont circuler chaque année autour de moi, dans mon carrousel, sur leurs roues embrasées.

Voyez ! Ils sont repartis. Derrière eux le firmament chancelle. Courage ! Plus vite ! Allons ! Plus vite ! Je les attends pour les regarder passer. échevelés, hors d’haleine, qu’ils se penchent en avant sur leurs constellations, avec leurs fouets qui flambent.

Le premier qui touchera, sans tomber, ma barrière, je le couronnerai.

Comme à Rome la sainte, quand c’était l’heure de l’ave, les clochers byzantins frémissaient et s’écriaient : kyrie eleison, et les clochetons répondaient plus bas, en foule, eleison ; et chaque homme sortait de sa maison et entrait à l’église ; et le bruit montait jusqu’à moi sur ses roues de bronze ; ainsi bondissent, ainsi tressaillent, ainsi bourdonnent les mondes dans ma campanille d’azur. Pour ma fête, ils tintent d’aise comme un oiseau qui bat de l’aile. Si je veux, c’est un glas ; si j’aime mieux, c’est le baptême d’un nouvel univers. Sous leurs marteaux d’or, en vibrant, les soleils mugissent et grondent éternellement.

Pour le jour qui se meurt, les étoiles du soir ont des plaintes argentines ; celles du matin ont une aubade et un chant cristallin pour le jour qui reluit. La terre a un murmure qui jamais ne s’arrête, ni jour ni nuit ; et toutes ces voix de mondes font une voix, tous ces soupirs font un soupir d’airain qui appelle du néant pour s’agenouiller, pieds nus, sous ma nef, les jours à venir, les empires futurs, les espérances à demi nées, et les regrets qui déjà recommencent.

Il se fait tard ; de mon tertre je vois, comme un berger, mon troupeau qui rentre dans l’étable.

Sur l’herbe de ma colline, mon taureau, qui a creusé, tout seul, sous mon aiguillon, le sillon de mon zodiaque, s’est couché ; et il pense en ruminant : j’ai fait mon ouvrage. Dès l’aube, mon bélier a laissé, en marchant à l’aventure, sa laine floconneuse pendre en vapeur à la haie du firmament. En bondissant, mon Capricorne, qui broute la bruyère des nues, frappe déjà du front le seuil pourpré du lendemain. Dans son carquois bleu, couleur du temps, mon Sagittaire a remis sa flèche emplumée ; et là mon Scorpion, avec ses cent pattes d’étoiles, s’est traîné, hideux, sur son ventre d’or, dans la ruine du vieux monde.



C’est assez. La terre a écouté, la terre en a pleuré, la terre a poussé un soupir vers les cieux lointains. Comme un écho, sa plainte venimeuse, les cieux l’ont entendue, les cieux l’ont rejetée ; oui, les cieux dans leur vide abîme. Et à cette heure tout se tait. N’ai-je plus rien à pardonner ?



L’Univers.

Non, seigneur.



Le Père éternel.

Ni plus rien à maudire ?



Mob.

Il y a encore un homme qui marche jour et nuit. Sa barbe tombe jusqu’à ses pieds. Il reste dans mon ombre pour que vos yeux ne le voient pas. Il plie la tête sur ses genoux pour que vous n’entendiez pas son souffle. Il s’appelle Ahasvérus.



Le Père éternel.

Où est-il ?



Mob.

Là, au fond de ma vallée. Pour monter, il traversera tous les morts.



Le Père éternel.

Saint Michel, faites-le approcher.



Rome, à Ahasvérus.

Va-t’en ! Je ne te connais pas. Ne monte pas par mes degrés.



Babylone, à Ahasvérus.

Maudit ! Plus loin ! Ne passe pas par mon seuil.



Athènes, à Ahasvérus.

Plus loin ! Plus loin ! Ne touche pas mon marbre.



Le Sentier.

Marche ailleurs que sur ma trace.



La Montagne.

Si j’étais ton seigneur, Ahasvérus, je te ferais ton calvaire au sommet de tous mes mondes, pour que tu eusses plus longtemps à gravir.



Les Forêts.

Et moi, pour ta croix à porter, je choisirais dans un bois du Carmel tous les cèdres les plus lourds que je pourrais trouver.



Les Fleuves.

Et moi, je changerais, pour te donner à boire, tous mes flots en hysope.



Mob, à Ahasvérus.

Laissez-les dire ; je vous suis. Ils vous envient ma compagnie. Voyez ici, dans la foule, vos vieux parents qui vous regardent, et vos frères qui vous parlent. écoutez.



Joel, frère d’Ahasvérus.

O mon frère ! D’où venez-vous ? Sans tribu, tout seul, après les morts ? Oh ! Que votre barbe est longue et que vos sandales sont usées ! Une femme vous suit, comme un esprit suit pas à pas chaque homme dans sa vie. Qu’avez-vous fait ? La forêt du Carmel était grande et touffue ; est-ce là que vous vous êtes perdu ? La grotte du Calvaire était sombre, le roc était taillé pour le sépulcre de Jésus ; est-ce là que vous vous êtes endormi dans votre rêve ? Nous n’avons rien rapporté de notre vie que nos cruches du désert. Prenez et buvez pour vous donner courage.



Ahasvérus.

Merci, mes frères. Dites-moi ; quel est ce vieillard endormi sur ce banc de pierre que j’ai dépassé et vers lequel je ne puis plus redescendre.



Joel.

Sur ce banc de pierre ? C’est notre père Nathan qui dort. Tous les cent ans, il se réveille une fois pour demander où vous êtes ; puis il referme les yeux, et il appuie la tête sur son coude.

Les anges du jugement n’ont pas pu le réveiller.

Mais regardez, voici qu’il va lever la tête.



Nathan, en secouant la tête.

Ahasvérus est-il venu ?



Rome.

Vieillard, rendors-toi ; pourquoi l’as-tu envoyé ce matin au Calvaire ?



Nathan.

Ahasvérus est-il venu ? Dites-moi où il est.



Athènes.

Vieillard, êtes-vous fou ? Pourquoi ne l’avez-vous pas mieux gardé dans votre maison ?



Nathan.

Et vous, savez-vous quand il viendra ?



Peuples Du Moyen âge.

Vieil aveugle, lève-toi, si tu veux ; tu vas le voir juger.



Ahasvérus, à Rachel.

Nous avons dépassé tous les morts ; il ne nous reste que la montagne nue à gravir. Ah ! Que leur voix était dure à écouter ! Reste avec eux. Ils ne te connaissent pas ; tu trouveras quelque reste de mur pour te cacher.



Rachel.

Oui, c’est sous ton manteau que je veux me cacher.



Ahasvérus.

On voit encore d’ici leurs yeux qui nous maudissent.



Rachel.

Ne regarde pas en bas ; lève tes yeux plus haut, toujours plus haut ! Vois-tu les anges qui pleurent ? Ils ont pitié de nous !



Ahasvérus.

En relevant la tête, j’ai vu le bord d’une tunique bleue, pareille à celle que les soldats ont déchirée sur ma porte. Je ne puis plus monter ; laisse-moi redescendre.



Rachel.

Encore ! Encore ! Appuie-toi sur mon épaule. Oh ! Regarde plus haut ! Ne vois-tu pas des esprits et des anges qui battent de l’aile ? Dis-le, dis-le, mon dieu ! Ne les vois-tu pas ?



Ahasvérus.

Non ! Je ne vois rien sur le sommet qu’une croix de bois avec des clous de bronze qui attendent un damné. S’il y a ici un sentier, prenons-le pour retourner sur nos pas.



Rachel.

Les larmes t’ont-elles aveuglé pour toujours que tu ne reconnaisses pas sur la cime les patriarches qui nous montrent déjà du doigt ? Et la vierge Marie qui demande notre pardon à mains jointes, ne vois-tu pas sa robe sous le nuage ?



Ahasvérus.

Un fardeau pèse sur ma tête ; mon cœur est trop lourd dans ma poitrine ; il me courbe vers la terre.



Rachel.

Laisse-moi essuyer tes pleurs de sang avec le voile de sainte Véronique, encore humide des pleurs du Christ. Tu approches de la cime. Petits anges, que j’ai autrefois menés par la main dans la ville du ciel, ne me connaissez-vous plus ? étoiles que j’ai semées, rayons de l umière que je filais, dragons que je nourrissais chaque matin sur vos nuages, n’avez-vous rien à dire pour lui ? Vous ne l’avez pas rencontré comme moi : oh ! Vous en auriez pitié, vous crieriez avec moi : pardonnez ! Pardonnez !



Le Ciel et L’Enfer.



L’Enfer, au Ciel.

Ciel, abaisse-toi. Je n’en puis plus. Un moment pour respirer, conversons ensemble.



Le Ciel.

Je touche à ton gouffre ; je t’entends.



L’Enfer.

Au moment de ma sentence, regarde dans ta plaine.

Qui vois-tu paraître pour me secourir ?



Le Ciel.

Je vois mes soleils qui reluisent ; je vois mon abîme qui se creuse.



L’Enfer.

Et à cette heure ?



Le Ciel.

Je vois mes flots qui s’entassent et une étoile qui se noie.



L’Enfer.

Et à présent ? Ne tarde pas.



Le Ciel.

Je vois, comme un cavalier, la poussière qui poudroie sur le chemin de l’infini.



L’Enfer.

C’est un nouveau Dieu qui vient.



Le Ciel.

Je le crois comme toi.



L’Enfer.

Je suis sauvé. Plus tard, le jugement dernier sera refait, et le juge sera jugé.



Le Christ, juge.

Ahasvérus, m’entends-tu ?



Ahasvérus.

J’ai déjà entendu cette voix.



Le Christ.

Regarde, si tu me reconnais.



Ahasvérus.

J’ai déjà vu ces yeux qui flamboyaient, et ces lèvres qui me disaient : sois maudit !



Le Christ.

Où m’as-tu rencontré ?



Ahasvérus.

Sur le Calvaire, à côté de mon banc, devant ma porte.



Le Christ.

Et qui suis-je ?



Ahasvérus.

Vous êtes mon seigneur.



Le Christ.

Qui te l’a dit ?



Ahasvérus.

Mon banc devant ma porte, ma langue sous mon palais, mes pleurs sur ma natte, et Rachel à mon côté.



Le Christ.

Qu’as-tu fait depuis que tu as quitté ta maison ?



Ahasvéru s.

J’ai cherché le repos, et j’ai trouvé l’orage ; j’ai cherché l’ombre, et j’ai trouvé le soleil ; j’ai cherché le chemin de mes jeunes années, et j’ai trouvé le chemin de l’éternelle douleur.



Le Christ.

Quand tu rencontrais un passant, que lui disais-tu ?



Ahasvérus.

Si je rencontrais un passant, je lui disais, en marchant par mon sentier : je suis un voyageur qui marche jour et nuit dans la ville du genre humain, sans trouver ni banc ni table pour m’asseoir. Les peuples sont à leur fenêtre ; les rois sont sur leurs balcons ; la rue s’allonge sous mes pas. Sur son fleuve de larmes, des bateliers emportent les années dans des gondoles noires. Ses lions blasonnés rugissent le soir dans les carrefours ; ses aigles couronnés glapissent sur leur écusson.

Son Dieu ne luit plus dans sa lampe pendue sous sa muraille. Je me suis égaré. Dites-moi mon chemin, et la meilleure hôtellerie, pour y trouver une table pour ma faim, un lit de soie pour m’endormir.



Le Christ.

Et quand tu trouvais une ville, que disais-tu ?



Ahasvérus.

Je disais à ses gardes sur les tours : j’ai trop vu de tours et de châteaux et de balcons suspendus aux fenêtres. Je sais trop, en entrant, comme le pain y est amer, comme le chevet est dur, et comme mon cœur y boira dans mon verre son vin de larmes et de fiel. Ouvrez-moi déjà la porte, si le verrou est mis ; si le pont est levé baissez-le, je vous en prie. Ce n’est pas là la ville que je cherche. La ville où je veux demeurer a des murs éternels. Les roues des chariots y tracent des cercles infinis. Les forgerons sur leurs enclumes y font jaillir des étoiles immortelles, les anges y sont penchés sur leurs créneaux d’or. Les ponts y sont faits de nuages.

Non, ce n’est là ni son pont, ni son veilleur, ni ses tourelles. Encore une journée pour arriver avant la nuit au bas de ses murailles.



Le Christ.

Et quand tu entrais dans une hôtellerie, que disais-tu à l’hôtelier ?



Ahasvérus.

Je lui disais : mon hôtelier ; ah ! Remportez votre vin dans votre cellier. Il est salé à mon palais comme si je buvais mes larmes. Le vin que je demande ne tarit pas dans son outre et son verre est sans bords ; cherchez plus loin au fond de votre caveau. Reprenez aussi votre chevet et vos beaux rideaux de soie. On n’y peut pas dormir.

Sur le chevet que je demande dans mon hôtellerie, tous les rêves sont vrais, les songes sont la vie ; et les rideaux qu’il me faut dans mon lit m’habilleront de leurs ténèbres, jusqu’au nouveau matin du monde.



Le Christ.

Je t’avais envoyé du Calvaire pour cueillir après moi dans chaque lieu ce qui restait de douleur dans le monde. Es-tu bien sûr de l’avoir toute bue ?



Ahasvérus.

D’un regard, vous aviez rempli mes yeux de larmes éternelles. J’ai versé déjà tous mes pleurs pendant la nuit que j’ai vécu. Vous m’aviez laissé en héritage une coupe toujours pleine de fiel. Rachel, en buvant sa part, l’a vidée avec moi ce matin. Si vous voulez que je recommence mon chemin, ah ! Donnez-moi d’autres larmes dans mes yeux et d’autre fiel dans ma coupe. De vos mains vous aviez attaché à mon front une auréole, non pas d e lumière ou d’amour, mais de deuil, de ténèbres et d’obscurs soucis. C’est là pour moi mon diadème. Quand les rois me rencontraient, ils m’ouvraient le passage, et ils murmuraient entre eux : l’avez-vous vu ? Vraiment notre couronne, à nous, de diamant et de saphir, n’est pas encore si pesante ni si bien nouée sur notre tête que sa noire couronne. Quand le flot me maudissait dans ma barque, l’orage dans mon sentier, l’épée dans son fourreau, la foudre sur ma tête, ils se disaient tout bas : prenons garde de le toucher, puisque les doigts du Christ l’ont touché avant nous.



Le Christ.

Le monde me dira si tu as laissé quelque peine en arrière. Vallées, peuples, montagnes, est-il vrai qu’il n’est pas resté dans l’abîme une douleur qui n’ait été cueillie ?



L’Univers.

Tout ce que vous aviez semé de douleur dans mon sillon a été moissonné en son temps. Toujours il s’est trouvé quelqu’un auprès de moi pour boire ma ciguë. Toujours, si mon flot était livide, si mon ciel se voilait, si mes fleurs se fanaient, il s’est trouvé alentour une âme qui se fanait, qui se voilait, mieux que mes fleurs, mieux que mon ciel. Le matin, je trempais mon éponge de fiel et de vinaigre ; toujours quelqu’un la pressait sur ses lèvres dans la nuit jusqu’à la dessécher. Quand mon soir a approché, j’ai rempli ma table de fruits empoisonnés, de trompeuses écorces, et mon verre de larmes, jusqu’au bord. En voyant le festin, les dieux s’en sont allés ; puis les rois, et les peuples après eux. Ahasvérus seul est resté au bout de ma table vide, comme un compagnon insatiable qui ne se retire qu’au matin.



Le Christ.

Puisque tu as fini la tâche que je t’avais donnée, je te rendrai ta maison en Orient.

Y veux-tu retourner ?



Ahasvérus.

Oh ! Non, seigneur.



Le Christ.

Que voudrais-tu ?



Ahasvérus.

Ni ici, ni là, je ne peux plus m’asseoir. Je demande la vie, non pas le repos. Au lieu des degrés de ma maison du Calvaire, je voudrais sans m’arrêter monter jusqu’à vous les degrés de l’univers. Sans prendre haleine, je voudrais blanchir mes souliers de la poussière des étoiles, monter, monter toujours, de mondes en mondes, de cieux en cieux, sans jamais redescendre, pour voir la source d’où vous faites jaillir les siècles et les années. Je voudrais, comme je frappais au seuil des hôtelleries d’Espagne et d’Allemagne, aller frapper toujours à des étoiles inconnues, à une vie nouvelle, à des seuils entr’ouverts au bout de l’infini et à des cieux meilleurs.



Le Christ.

N’es-tu pas fatigué de ton premier voyage ?



Ahasvérus.

Votre main, en se levant sur moi, a déjà séché ma sueur. Bénissez-moi, et je partirai ce soir vers ces mondes futurs que vous habitez déjà.



Le Christ.

Mais qui voudrait te suivre ?



Voix dans L’Univers.

Non pas nous. Si vous voulez, nous retournerons sur nos pas ; mais nous ne pouvons pas monter plus haut. Nos flots, nos cavales sauvages, nos tempêtes sont lassés.



Rachel.

Et moi, je le suivrai ; mon cœur n’est pas lassé.



L’Univers.

Une femme m’a perdu, une femme m’a sauvé.



Le Christ.

Oui, cette voix t’a sauvé, Ahasvérus. Je te bénis, le pèlerin des mondes à venir et le second Adam. Rends-moi le faix des douleurs de la terre. Que ton pied soit léger ; les cieux te béniront, si la terre t’a maudit. Porte à ta main, au lieu de ton bâton de voyage, une palme d’étoiles. La rosée du firmament te nourrira mieux que la citerne du désert. Tu frayeras le chemin à l’univers qui te suit.

L’ange qui t’accompagne ne te quittera pas.

Si tu es fatigué, tu t’assiéras sur mes nuages.

Va-t’en de vie en vie, de monde en monde, d’une cité divine à une autre cité ; et quand, après l’éternité, tu seras arrivé de cercle en cercle à la cime infinie où s’en vont toutes choses, où gravissent les âmes, les années, les peuples et les étoiles, tu crieras à l’étoile, au peuple, à l’univers, s’ils voulaient s’arrêter : monte, monte toujours, c’est ici.



Mob.

Et moi, seigneur, faut-il aussi le suivre ? Qu’aurai-je pour salaire ?



Le Christ.

Tu n’as plus ni faux ni aiguillon pour presser ton cheval. D’un bond, redescends sur la terre.

étreins-la de tes ailes, et couve ton néant pendant l’éternité.



Les Peuples.

écoutez le chant d’Ahasvérus, qui continue de marcher.



Ahasvérus.

Adieu, mon père ; adieu, mes frères. Entendez-vous ? Le seigneur m’a pardonné. Mon voyage recommenc e. Que votre paradis est déjà loin de moi ! La route est pavée de nuages. Oh ! Ne viendrez-vous jamais ici ? Les étoiles qui s’épanouissent sur leurs tiges y sont plus belles que dans votre nouvelle cité. Ici croît la fleur, qui, toute seule, embaume leur chemin. Sur sa feuille est écrit : avenir. N’y viendrez-vous jamais la cueillir après moi ? Quand je serai à la cime du monde, je me ferai un ermitage pour vous voir arriver. Ma chapelle sera teinte de la couleur du soleil. Son toit sera d’azur ; et je ferai résonner ma cloche, comme la foudre, pour vous appeler de plus loin, si vous êtes égarés.

Comme une flèche d’une nef, quand l’église est achevée, mon chant monte, s’aiguise, lèche les cieux. Un délire éternel me flagelle le cœur.

Je veux voir ce qu’aucun oeil ne voit ; je veux toucher ce qu’aucune main ne touche ; jusqu’au mourir je veux aimer ce qui n’a point de nom.

Sous la voûte surbaissée des nues, tout me gêne, tout m’embarrasse. Contre un passant, contre un mot, un souvenir, moins qu’un soupir, ma pensée se meurtrit à chaque pas. Par delà l’univers, je vais cherchant un sentier pour respirer dans mon abîme.

Sur ma route les soleils poudroient ; en courant, ils vont prendre haleine dans la grande ombre du lendemain qui fuit toujours. L’univers haletant est un soupir de l’infini ; c’est un instant qui va et vient et qui chancelle entre deux éternités. Chaque empire remplit un monde. Les cieux s’entassent ; leurs flots débordent dans l’immensité comme le vin dans sa coupe. Tout néant déshabité est repeuplé ; et tout vide est comblé, hors un seul endroit, là dans mon cœur, étroit, obscur, imperceptible, à peine grand pour y cacher une larme. Ni Dieu, ni fils de Dieu, ni Christ, ni ange, ni créateur, ni mondes ne l’ont pas encore rempli. Demain peut-être ! C’est là tout le mystère.

Tout est fini, tout recommence. Des cieux nouveaux se déroulent. L’arbre de mai de l’univers a refleuri sous une haleine printanière qui jamais n’a baisé ni côte ni rivage. Montés sur des chars qui n’ont point usé leurs timons ni les pieds de l’attelage, mes espérances et mes désirs me devancent partout d’un jour. Sous leurs pas le chemin s’accroît : plus loin, plus loin il faut aller. L’hôte qui leur a préparé la table pleine et le banquet demeure par delà l’éternité.



Un monde errant sur mes pas déjà me crie : " Maître, ma ceinture de voyage est usée. Le firmament noué à mon côté s’est dénoué, et le néant qui m’habillait s’est déchiré. Attendez-moi. " plus loin, plus loin ! J’ai hâte. Rien ne m’arrête. Rien ne m’amuse. Où une étoile a rompu son essieu, une autre a dressé pour moi son chariot. Où ma cavale trop rapide vient à mourir, une autre plus rapide a mis déjà pour moi son mors et sa selle de lumière. Les temps passent, le lendemain n’arrive pas ; et mes pieds ne se reposeront, croisés l’un sur l’autre, que sur le banc de l’infini.



Le Père éternel, au Christ.

Ahasvérus est l’homme éternel. Tous les autres lui ressemblent. Ton jugement sur lui nous servira pour eux tous. Maintenant, notre ouvrage est fini, et le mystère aussi. Notre cité est close.

Demain, nous créerons d’autres mondes. Jusqu’à cette heure, allons nous reposer tous deux sous l’arbre de notre forêt dans notre éternité.



Concert et Harmonies des Archanges, assis en cercle sur les nues.



Les Archanges.

En enflant nos joues, finissons cette journée par l’universelle harmonie de nos violes, de nos clairons, de l’orgue, de la lyre et de tous nos instruments. En haut, en bas, grande, petite, chaque étoile qui scintille est une note de la divine symphonie ; et le monde est une gamme qui commence par terre et pleur et qui finit par ciel et joie. Entonnons avec les trompes.



Les Trompes.

Avec ma forte haleine, ma tâche est la plus belle et la plus aisée. Toujours la même note, toujours le même son, toujours le même mot : sanctus, sanctus, sanctus. Rien qu’en le répétant comme il est écrit, je fais tant de bruit, que le néant frissonne et rebondit ; et les cieux m’aiment mieux que les violes, et les mandores et les clairons.



Les Violes.

Sous un archet d’or qui me harcelle, et m’aiguillonne et me déchire, je palpite, je frémis, je gémis. Comme la vierge sous son voile, je sanglote. Ma voix roule des larmes. Je voudrais chanter ; et mes pleurs vibrants ruissellent sur ma corde déjà détendue. Toujours rampante au pied de notre édifice de bruit, je m’épuise à monter par ses degrés retentissants jusqu’à sa cime, d’où le vertige me fait descendre. Douleur ! Douleur ! Douleur !

Voilà le mot que je sais le mieux, et amour celui qui me plaît le plus, et infini celui qui me fait tant soupirer.

Seule je chante, seule je m’écoute, seule je descends jusqu’au fond dans mon puits d’harmonie.

Dans les cieux lointains, personne ne me comprend, personne ne me répond, personne ne m’aime. Ah ! Que mon âme est triste ! Je suis poëte et je n’ai point de paroles. Je n’ai que mes sanglots. Et à présent, archet d’or, laisse-moi ; c’est aux clairons à résonner.



Les Clairons.

Sur vos âmes vibrantes, sur vos murmures, sur vos soupirs filés d’argent luisant, j’étendrai, comme un manteau de prince, mes chants d’or et de pourpre. Mieux que le cheval, je hennis.

Ma voix resplendit mieux qu’un glaive au soleil.

Dans la bataille, j’ai résonné. Sur les lèvres du héraut d’armes j’ai publié, dans les tournois, les volontés des rois et des reines. Tout maintenant, je publie, sur les lèvres des anges, des cieux nouveaux.



L’Orgue.

Beaux clairons d’or, taisez-vous. J’ai gonflé d’air mes poumons. C’est à mon tour de chanter.

Ouragans, grêles, tempêtes sont amassés dans mon outre de géant. C’est moi qui fais le tonnerre. Tout ce qui résonne sous la voûte du ciel, forêts qui grondent, nations qui tombent, villes qui bourdonnent, noms qui retentissent, sort de mes mille tuyaux divins.

Je suis la voix qui parle et qui crie dans les royaumes et dans les ruines. Quand je lève ma touche de diamant, un peuple se lève et retentit ; quand je la laisse retomber, lui retombe et se tait. Et la plainte des empires, en croulant l’un après l’autre, est le chant dont je m’amuse avec mes notes mugissantes, dans mon buffet d’or.



A cette heure, voici un mot que je ne puis pas dire. Ma voix n’est pas encore assez mêlée d’encens. La lyre le saura mieux que moi.

La Lyre.

Avenir ! Avenir ! Avenir ! Est-ce le mot ailé qui manque à vos mille tuyaux ? Seulement l’haleine du matin, en me touchant, le fait résonner. De lui-même, sans archet, il vibre. Pour l’écouter, les cieux s’arrêtent. Comme une fleur, ils ouvrent leur calice pour recevoir sa rosée.

Pendues à la voûte, mes trois cordes sont aussi grandes que le monde. Sous le doigt de mon joueur de lyre, qui va, qui vient, qui jamais ne se lasse, la première, toute filée des cheveux des étoiles, est la voix de l’univers.

La seconde, toute d’or, est la voix d’un empire. La troisième, que j’aime le mieux, la plus petite, la plus douce, toujours tiède de soupirs, est la voix d’une jeune fille virginale comme moi ; et le mot qu’elles savent toutes ensemble sans se tromper s’appelle harmonie.

Vous qui passez par ce carrefour de l’infini, arrêtez-vous ; faites cercle autour de moi.

Quoique vieille, ma mélodie est toujours nouvelle. Celui qui l’a faite est le maître à qui j’appartiens. Sous ses doigts durcis, depuis mille siècles je l’ai apprise pour faire tourner et balancer autour de lui la ronde des étoiles, et des mondes, et des cieux, et des peuples, et des heures qui se donnent la main. Encore, encore ! Que la ronde recommence ! Que les soleils tournent plus vite ! Que la valse des sphères avec leurs satellites passe, repasse, tourbillonne, jusqu’au vertige, si bien qu’elles disent en chancelant : nos satellites, où sommes-nous ? Que les étoiles amoureuses, en soulevant leurs voiles, laissent tomber leurs bouquets de leur sein. Pendant que je joue plus doucement, en hochant la tête, l’éternité dit sa chanson :



" Quand je suis née, en quel endroit, je n’en sais
" rien. Sans m’inquiéter, dans ma tour, je filais,
" filais à mon rouet des cieux et des astres
" nouveaux pour en broder ma robe. "


" Maints dieux l’un après l’autre sont venus à ma
" porte pour m’épouser sans demeurée, tous habillés de
" rubis, tous portés sur des nues, tous avec des
" globes d’or qu’ils tenaient dans leurs mains :
" choisissez-moi pour votre fiancé ; je vivrai
" bien mille ans. "


" Mais celui qui me plaisait n’avait ni rubis,
" ni or. Sa tunique était déchirée. J’ai voulu
" la lui recoudre. à son côté, saignait une
" plaie de lance, j’ai voulu la guérir. Sa
" couronne était d’épines de Judée ; j’ai
" voulu la porter. "


" Son père était trop pauvre pour l’habiller de
" gloire ; j’étais riche pour deux. De mon
" manteau je séchais ses dures larmes. Mais
" mille ans et mille ans ont changé ma fantaisie.
" mes messagers, cherchez-moi un autre dieu
" plus jeune, que j’aime davantage. Sans
" tromperie, cette fois je lui serai fidèle. "



Les Violes.

Assez ; je n’en puis plus. S’il faut gémir, comme des sœurs échevelées, ensemble nous pleurerons nos pleurs filés de soie vierge et d’argent.



Les Trompes.

Je m’ennuie trop de mon silence. Les morts sont morts. S’il faut les réveiller, je retentis mieux que la lyre.



Les Clairons.

S’il faut combattre, je vais hennir avec ma bouche d’airain.



La Lyre.

Alléluia ! Alléluia ! Plus de mort ! Plus de guerre ! Plus de larmes ! Toute douleur est consolée, quand je résonne.

Voyez ! Deux âmes amoureuses qui ont longtemps pleuré, et dont un poëte m’a parlé, vivent ici dans un même sein, dans un même cœur, et ne font plus qu’un ange. Comme la couvée d’une hirondelle de printemps, tous deux ils se voient rassemblés en un seul être, sous une même aile transparente. Dans une seule poitrine tressaillent deux bonheurs, deux souvenirs, deux mondes. Moitié homme, moitié femme, pour deux vies ils n’ont qu’un souffle.

Et, quand ils effleurent mes cordes, ils n’ont tous deux qu’une bouche pour dire : est-ce ta voix ? Est-ce la mienne ? Je n’en sais rien.



Ainsi, désormais, cieux et terre sont fiancés.

C’est au bout de l’univers qu’ils se doivent marier. Ensemble ils seront un archange infini, qui sous son vol cachera toute vallée amère. La terre sera le corps plus vil, et plus pesant pour ramper. Les cieux seront les ailes azurées, déployées et plus sublimes pour planer. Le cortège qui les suivra sera riche et populeux.

Ce sont les étoiles du matin, les plus diligentes, puis celles du soir les plus vermeilles, puis celles de la nuit, les mieux parées. Allons les voir sur le chemin, avant qu’elles soient toutes passées.



Chœur Final.

Tout finit par un accord. Le mystère est clos. En emportant leurs sièges, les dieux déjà s’en sont allés. Spectateurs, rentrez aussi, sans bruit, comme auparavant, chacun dans votre peine commencée, où votre vie doit s’user.

A travers monts et vaux, en haut, en bas, ainsi qu’un cavalier chargé de messages, notre harmonie, sans peur, a monté, est descendue, a passé, a rebondi. Du front, elle a heurté l’abîme ; l’abîme la répète ; et puis le ciel ; et plus bas l’étoile ; et plus bas la terre, sur sa corde qui se brise. En rentrant chez vous, écoutez encore ce murmure de l’infini qui gronde après nous, - et ce soupir, - et ce silence, - et ce son qui surnage ; - et, à cette heure, plus rien ; - non, rien, ai-je dit ; - et, dans ce rien sonore, un mot encore, là-bas, qui vibre éternellement, - et éternellement s’évanouit.

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