Alcibiade enfant à l’école/01

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(Attribué à)
Traduction par Édouard Cléder (Attribué à).
Texte établi par Jules Gay, Amsterdam : chez l’ancien Pierre Marteau. (Jules Gay ou Poulet-Malassis) (p. v-xx).
Avant-Propos.

AVANT-PROPOS





L’Alcibiade fanciullo a scola était un des livres les plus difficiles, non pas seulement à se procurer, mais à voir, avant la réimpression qui en a été faite en 1862. On ne connaissait qu’un fort petit nombre d’exemplaires de ses deux éditions originales à la date de 1652[1], dont quatre dans des bibliothèques publiques, à Dresde, à Grenoble, à la Bibliothèque impériale et au British Museum. Peut-être eût-on communiqué à Grenoble et à Dresde, mais l’exemplaire du British Museum était égaré, et l’exemplaire de la Bibliothèque impériale subissait dans l’Enfer le plus grand supplice sans doute qui puisse être infligé à un livre, celui de n’être lu, feuilleté ni touché. M. Richard a proféré un jour, à propos des livres condamnés au feu, par métaphore, dans cet établissement, un mot à l’adresse des simples curieux, qu’ils doivent retenir : “ Nous n’avons ouvert l’Enfer qu’à deux personnes : à M. Michelet, pour son Histoire de la Révolution ; et au docteur X***, à cause de ses Études sur la folie[2].

La réimpression de 1862[3], publiée à cent deux exemplaires, a pu faire connaître cette production singulière aux bibliophiles qui savent l’italien ; mais la magistrature ne s’est pas montrée disposée à étendre à cette langue le bénéfice de braver l’honnêteté attribué au latin. L’Alcibiade réimprimé a été l’objet d’une condamnation intervenue en mai 1863.

Sans nous effrayer de ce précédent, nous en publions aujourd’hui une traduction, destinée, comme la réimpression du texte, par son nombre de tirage et par son prix, aux bibliophiles et aux érudits qui partagent, à notre avis, avec les philosophes et les prêtres le droit de tout lire : Omnia pura puris.

C’est notre avis, disons-nous, et c’est en eux une conviction si bien ancrée, que toutes les magistratures du monde ne l’ébranleraient pas. Sans en chercher d’autres preuves que concernant l’Alcibiade, il est remarquable que deux ans avant la condamnation de ce livre, deux érudits, deux personnes d’une gravité de mœurs reconnue, en aient fait l’objet — et, à quelques égards, le prétexte — de deux dissertations d’un grand intérêt sur le vice contre nature, qu’on peut lire, de même que l’Alcibiade, sans se sentir le moins du monde devenir pédéraste, — à moins d’être Tartuffe, ou quelqu’un des siens.

La première de ses dissertations, publiée anonyme, sous le titre : Un point curieux des mœurs de la Grèce[4], a pour auteur M. Octave Delepierre, littérateur belge, secrétaire de légation et consul général de la Belgique à Londres. Point curieux s’entend de reste. M. Delepierre contredit dans son travail l’étrange opinion du célèbre archéologue allemand Welcker, lequel a prétendu[5] “ que la pédérastie fortifiait chez les Grecs les liens de l’amitié, et même que ce vice n’était pas le résultat d’une sensualité mal entendue, mais d’un principe élevé de la théorie du beau. „ Nous ne conseillerions pas à M. Welcker, si célèbre qu’il soit, de passer le Rhin pour publier une traduction en français de sa dissertation, ou il risquerait fort de donner le mauvais exemple d’un honnête homme, d’un savant respectable, sur la sellette, en attendant l’amende et la prison.

Le même prétend d’ailleurs que Sapho était une personne de mœurs pures. Nous avons affaire, on le voit, à un érudit paradoxal, d’une tournure d’esprit amoureuse et mystique, assez commune depuis quelque temps même dans ce pays-ci, où nous avons vu réhabiliter Marie Stuart, madame de Longueville, Marie-Antoinette, et autres créatures légères. Mais, en sa qualité d’Allemand, il va chercher dans une époque reculée l’objet de son culte, et, en cela moins heureux que M. Cousin qui a pu faire rentoiler madame de Longueville, jamais il ne pourra faire rentoiler Sapho. — Pour revenir à l’Alcibiade, il résulte des citations faites par M. Delepierre, au courant de sa dissertation, que l’auteur de ce dialogue a traité la question de la pédérastie d’après les idées des philosophes grecs les plus respectés.

L’autre dissertation est traduite de l’italien de M. Giamb. Baseggio, par M. Gustave Brunet, bibliothécaire de la ville de Bordeaux, et accompagnée de notes et d’une post-face de ce zélé bibliographe[6]. Elle est fort intéressante, en ce qu’elle émet des probabilités sur l’auteur resté inconnu de l’Alcibiade qui, suivant M. Baseggio ne peut-être que Ferrante Pallavicini, membre de l’Academia degl’ Incogniti, auteur avéré de la Susanna, de la Taliclea, des Rete di Vulcano, du Corriere svaligiato, du Divorzio celeste, et de la Rettorica delle Putane. Parmi les preuves décisives qu’il en donne, la description de la beauté d’Alcibiade, appliquée à celle d’une femme, se lit dans la Susanna et la Taliclea ; un autre passage du livre relatif aux jeunes garçons est aussi reproduit dans la Continuazione del Corriere.

On peut consulter, sur Ferrante Pallavicini, Moreri, Bayle, Chauffepié et Prosper Marchand. Cet écrivain libertin, dans le sens étendu que le mot comportait autrefois, fut décapité à Avignon, en 1644, à peine âgé de vingt-six ans. Sa fin tragique n’empêcha pas, dit M. Baseggio, qu’il gardât des amis admirateurs de ses ouvrages, fidèles à ses pensées, entre autres Gregorio Leti, qui fit réimprimer, à Genève, les écrits les plus libres et les plus hostiles à la cour de Rome, de cette victime des rancunes des Barberini, tel que le Corriere, le Divorzio céleste, la Rettorica delle Putane. Or le caractère, le papier, la disposition typographique de l’Alcibiade, première édition, rappellent les impressions du libraire Stoer, de Genève. À la vérité, ce livre porte la date de 1652, et Leti ne vint à Genève qu’en 1660, mais on a de tout temps essayé de donner le change sur les dates des publications de ce genre.

M. Baseggio se demande ensuite quel a pu être le but de l’auteur de l’Alcibiade, et répond, en s’autorisant d’une phrase de la préface qu’il a prétendu faire une satire contre des instituteurs en possession de la faveur publique à Venise. Ici il nous paraît difficile de se ranger à son avis, à moins d’admettre que l’Alcibiade soit une longue ironie soutenue, à la façon dont Swift en a donné des exemples célèbres. Elle serait, en effet, bien profonde cette ironie, car ce qui peut le plus étonner, dans le livre en question, c’est le ton de chaleur, de passion, disons plus, de conviction, qui y règne d’un bout à l’autre. Il est tel qu’un lecteur français peut en être choqué, même s’en révolter ; — ce qui tient seulement à ceci, que là où un écrivain érotique de notre nation tiendrait à faire preuve d’esprit et de désinvolture, un Italien fera montre de tempérament et d’enthousiasme. — Et Pallavicini, dont M. G. Brunet, à ce propos, a suspecté les mœurs, ne peut pas plus être supposé pédéraste, à cause de son Alcibiade, que Pidanzat de Mairobert[7] ne peut-être cru tribade pour l’Apologie de la secte anandryne, publiée dans l’Espion anglais. Il faut prendre, et il nous semble que telle est la conclusion implicite de M. Octave Delepierre, l’Alcibiade pour la fantaisie d’un bel esprit déréglé, nourri d’études antiques. La préface et les sonnets en tête et à la fin du livre, malgré leurs accusations contre les mœurs de certains professeurs, ne peuvent jeter aucun doute sur le caractère purement littéraire de la composition. Au temps de Pallavicini, disons-le, une production de ce genre n’avait rien de plus extraordinaire dans le bagage d’un littérateur italien, qu’un roman libertin dans celui d’un écrivain français du xviiie siècle, et si l’auteur était en même temps un pamphlétaire, ce qui était le cas de Pallavicini, il avouait précisément la partie de ses œuvres dont il se cacherait aujourd’hui avec le plus de soin. Selon Vincent Placcius, les amis de Ferrante niaient qu’il fut l’auteur du Divorzio celeste, mais ne faisaient pas de difficulté d’avouer qu’il était celui de la Rettorica delle Putane, “ parce que, dit-il, les mœurs des Italiens s’accommodent bien de l’un, et leur superstition et leur politique mal de l’autre. „

Nous avons dit que M. Gustave Brunet a fait suivre la dissertation de M. Baseggio d’une post-face de sa façon. Elle traite de quelques écrits dans le genre de l’Alcibiade, d’ouvrages de Pallavicini et de ses confrères de l’Académie des Incogniti, des dispositions légales concernant le vice contre nature, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, et se termine par une nomenclature de pédérastes plus ou moins illustres des derniers siècles. Il y en a d’avérés et de douteux sur cette liste. Parmi les uns, on peut citer Théodore de Bèze et Louis XIII ; parmi les autres, Henry III, Lully, d’Assoucy, le comte de Sintzendorrff, le marquis de Villette, Pierre-le-Grand et Frédéric II[8]. Ce dernier est peut-être le seul de la compagnie qui ait fait galamment les honneurs de son vice. Il s’en confesse sans façon à son neveu dans le chapitre de ses Matinées intitulé : Dans les plaisirs[9] :

“ L’amour est un dieu qui ne pardonne à personne : quand on résiste aux traits qu’il lance de bonne guerre, il se retourne ; ainsi, croyez-moi, n’ayez point la vanité de lui faire tête, il vous attraperait toujours. Quoique je n’aie pas à me plaindre du tour qu’il m’a joué, je vous conseille de ne pas suivre mon exemple ; cela pourrait par la suite tirer à grande conséquence ; car, peu à peu, tous vos gouverneurs et tous vos officiers recruteraient plus pour leurs plaisirs que pour votre gloire, et, finalement, votre armée serait comme le régiment de votre oncle Henri. „

Il en est de la pédérastie comme du choléra, qui existe presque partout à l’état sporadique, et se manifeste de temps à autre et, çà et là, violemment, à l’état endémique. Les appréhensions de Frédéric II sur l’armée prussienne seraient de mise aujourd’hui sur l’armée française, qui, depuis quelques années, paraît avoir tourné terriblement au régiment de l’Oncle Henri. Dans la dernière session du sénat, l’audacieux marquis de Boissy, a, sans ambages, exprimé ses craintes sur l’invasion des mœurs arabes dans nos régiments, et, de fait, un effroyable débordement pédérastique semble être jusqu’à aujourd’hui le seul revenant bon de la guerre d’Afrique[10], comme la vérole a été celui des guerres d’Italie du xvie siècle, du moins si l’on en croit l’épigramme de Voltaire qui commence par ce vers :


Quand le Français à tête folle…


Cela a été loin, et continue d’aller loin. On lisait dans la Petite Revue du 22 octobre 1864 :

Les échappés de Sodome. — On sait que le feu biblique n’a pas détruit tous les habitants de cette ville impure. Répandus sur toute la terre, ils ont fait souche à Paris, et ils y sont, de temps à autre, la cause de quelque sale découverte. Depuis quinze jours, on cause beaucoup trop d’une affaire de ce genre, à laquelle on prête des proportions considérables. H. Castagnary a essayé d’en parler dans la chronique parisienne qu’il adresse au Progrès de Lyon. Nous imitons la réserve qu’il a dû observer, en faisant toutefois remarquer que la découverte dont il s’agit n’est pas récente, comme on le croit. Elle date de plusieurs mois, et si l’on en parle aujourd’hui, c’est que la suite de cette affaire a nécessité une enquête dans plusieurs corps de troupes, et que cette enquête n’a pu être entourée du silence que la police sait garder en pareil cas[11]. „ Plusieurs corps de troupes ! cela est en toutes lettres, et fait comprendre que cette affaire, dont on a tant parlé sous le nom d’affaire de la rue Marbœuf, à laquelle plusieurs personnages se trouvaient, dit-on, mêlés, n’ait pas été déférée à la sixième chambre. Devant un si petit nombre de magistrats, comment faire comparaître plusieurs corps de troupes ? Mais que devient le Cedant arma togœ ?


  1. Alcibiade fanciullo a scola D. P. A. Oranges, par Juann Wart, 1652. Petit in-8° carré de 102 pages, chiffrées, y compris trois feuilles préliminaires, et à la fin un feuillet non chiffré, contenant quatre sonnets de M. V. — La réimpression, sous la même date, est petit in-12 de forme allongée. 124 pages, plus deux feuillets, contenant les sonnets de M. V. Les lettres D. P. A. figuraient sur le titre pour faire attribuer le livre à Pierre Arétin, un siècle après sa mort.
  2. Nous sommes sûr du nom de M. Michelet, mais non de celui du médecin. Le comique du mot de l’employé de la Bibliothèque impériale existe dans le rapprochement de l’aliénation mentale de la Révolution.
  3. In-8° de iv-108 pages. Imp. Raçon.
  4. Paris, J. Gay, 1861. In-8° de 29 pages. Tirage à 215 exemplaires.
  5. Sappho von eimen herrschenden Vorurtheil befreit ; 1816. — Publié de nouveau dans les Mélanges du même auteur, en 1855.
  6. Dissertation sur l’Alcibiade fanciullo a scola, traduite de l’italien de Giamb. Baseggio et accompagnés de notes et d’une post-face, par un bibliophile français. Paris, J. Gay, 1861. Tiré à 254 exemplaires numérotés. In-8° de 78 pages. — Le Manuel du libraire attribue à tort à M. Girol Adda l’honneur d’avoir, en 1859, découvert que l’auteur de l’Alcibiade était Ferrante Pallavicini. Cet honneur revient à M. Baseggio, lequel a publié, en 1850, sa Disquisizione, tirée à 25 exempl. seulement.
  7. Ou l’un de ses collaborateurs, car l’Apologie de la secte anandryne parut dans l’Espion anglais après la mort tragique de Pidanzat (mars 1779). On suppose qu’elle fut trouvée dans ses papiers.
  8. M. G. Brunet s’est arrêté, au xixe siècle, par prudence ; sans quoi, il lui eût été facile de doubler sa liste, en allant de l’archi-chancelier Cambacérès au marquis de Custine. Au xvie, il a omis le plus célèbre de tous : Shakespeare. Voir le tome xv de ses Œuvres, édition François Hugo. Le traducteur défend son auteur de cette triste imputation, mais ne l’en disculpe pas.
  9. Les matinées du roi de Prusse, page 39 de l’édition originale de 1776.
  10. Servi par le monstrueux développement d’une capitale où tous les vices bouillent comme dans la chaudière du diable. — Le vice pédérastique est à l’état constitutionnel dans l’Orient, et les Orientaux lui font des prosélytes comme ils ont propagé le mahométisme, par la coercition : Cohibe intrare. On lit dans la Correspondance intime de l’armée d’Égypte : “ Les Arabes et les Mamelouks ont traité quelques-uns de nos prisonniers comme Socrate traitait, dit-on, Alcibiade. Il fallait périr ou y passer. „ Lettre de Jaubert au général Bruix, p. 19 de l’édition de la Bibl. originale. — Si nous avions des correspondances intimes du temps des croisades, elles nous en apprendraient de belles.
  11. En 1864, le rédacteur de la Petite Revue était M. Loredan Larchey, fils d’un général, très au fait, par conséquent, des vices et des vertus de nos troupiers, — en tout bien tout honneur, s’entend.

    L’épidémie pédérastique a sévi dans notre histoire au xvie siècle, à la cour des Valois ; — au xviie siècle, à la cour de Louis XIV (voir La France devenue italienne, livre qui se réimprime habituellement à la suite de l’Histoire amoureuse des Gaules, de Bussy-Rabutin) ; au xviiie, violemment, au moment décisif de la décomposition de la monarchie française.

    Si l’on en croit Mirabeau, la pédérastie fut alors réglementée : “ Le goût des pédérastes, quoique moins en vogue que du temps de Henri III, sous le règne duquel les hommes se provoquaient mutuellement sous les portiques du Louvre, fait des progrès considérables. On sait que cette ville (Paris) est un chef-d’œuvre de police ; en conséquence, il y a des lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens qui se destinent à la profession, sont soigneusement enclassés ; car les systèmes réglementaires s’étendent jusque-là. On les examine ; ceux qui peuvent être agents et patients, qui sont beaux, vermeils, bien faits, potelés, sont réservés pour les grands seigneurs, ou se font payer très-cher par les évêques et les financiers. Ceux qui sont privés de leurs testicules, ou en termes de l’art (car notre langue est plus chaste que nos mœurs), qui n’ont pas le poids du tisserand, mais qui donnent et reçoivent, forment la seconde classe ; ils sont encore chers, parce que les femmes en usent tandis qu’ils servent aux hommes. Ceux qui ne sont plus susceptibles d’érection tant ils sont usés, quoiqu’ils aient tous les organes nécessaires au plaisir, s’inscrivent comme patients purs, et composent la troisième classe ; mais celle qui préside à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet effet, on les place tout nus sur un matelas ouvert par la moitié inférieure ; deux filles les caressent de leur mieux, pendant qu’une troisième frappe doucement avec des orties naissantes le siége des désirs vénériens. Après un quart d’heure de cet essai, on leur introduisit dans l’anus un poivre long rouge qui cause une irritation considérable ; on pose sur les échauboulures produites par les orties, de la moutarde fine de Caudebec, et l’on passe le gland au camphre. Ceux qui résistent à ces épreuves et ne donnent aucun signe d’érection, servent comme patients à un tiers de paie seulement. „ (Erotika Biblion, chap. Kadhésch p. 93 et suiv. de l’édit, de Bruxelles, 1866, avec les notes du chevalier Pierrugues.)

    Mais jamais ce fléau n’avait eu l’expansion et l’intensité qu’on lui voit dans la société moderne, où l’on peut dire qu’il s’est démocratisé. (Voir les Études sur les attentats aux mœurs du Dr Tardieu, 3e édit., Paris, 1859.)

    Cessons de remuer ces textes nauséabonds, — et sortons faire l’emplette d’un flacon de l’Eau des mille fleurs.