Alcibiade enfant à l’école

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Alcibiade enfant à l'école
1651
traduction attribuée à Édouard Cléder, 1866


AU LECTEUR


Les philosophes anciens, quand ils enseignaient les belles lettres, commençaient à inculquer à leurs élèves toute leur science par le trou de derrière. Ils leur assuraient que, par ce moyen, ils deviendraient parfaitement savants, lorsque, par cette voie, ils auraient reçu toute la science de leurs maîtres.

Mais si jamais les vices ont foisonné dans les écoles, on peut dire aujourd'hui qu'ils sont arrivés au nec plus ultra.

On en est à ce point, qu'elles peuvent s'appeler un théâtre d'opprobre et d'ignominie, un réceptacle de tous les vices. Les maîtres de notre temps ont gardé la méthode antique d'enseigner aux enfants. Et si tu t'es occupé de ces choses, tu auras entendu dire de plusieurs que le maître, dans sa fougueuse ardeur d'infuser sa science à son élève, lui a plus d'une fois, dans sa hâte, effondré le derrière.

Donc la lecture d'Alcibiade à l'école t'apprendra que, pour rendre tes enfants parfaits, il faut d'abord les soustraire aux maîtres de Sodome.

- Et sur ce, vis heureux.


D. M. V.
AUX MAÎTRES D'ÉCOLE


Écoutez, maîtres babouins,
Qui poussez par le cul la science
Aux enfants de l'école, et qui faites toujours
Reposer dans l'anus votre béatitude.

Pythagoriciens, infâmes pédérastes,
C'est à vous que j'en ai, à vous
Qui, d'un œil effronté, ne visez jamais qu'au cul,
Comme si la vulve était pour vous ruelle fermée

Reconnaissez le grand maître, archi-poltrons,
Qui découvre aujourd'hui toutes vos turpitudes ;
Donc, vieux buffles, coupez-vous le vit.

Et maintenant quand vous entendrez un garçon gaillard
Dire
couilles ou vit,
Lui foutrez-vous au cul telles vilenies ?


L'ÉDITEUR
À L'HONORÉ LECTEUR


Cet opuscule m'étant tombé par hasard dans les mains, je l'ai jugé assez curieux et assez digne de votre attention, lecteur, pour le livrer à l'impression. Vous y apprendrez à veiller attentivement sur vos enfants pour les soustraire à l'influence pernicieuse des mauvais maîtres, détestable engeance qui n'abonde que trop par le temps qui court.

Je vous promets prochainement la seconde partie, qui paraîtra sous ce titre : Le Triomphe d'Alcibiade ; ouvrage d'autant plus curieux qu'il sort d'une des plus savantes plumes de notre pays. Attendez-vous donc à le recevoir au plus tôt, et honorez-moi de votre estime.




ALCIBIADE ENFANT À L'ÉCOLE



Alcibiade était à cet âge où la nature industrieuse se fait un jeu charmant de répandre sur des formes divines des traits indécis, où l'œil amoureux cherche en vain à distinguer les sexes. Il avait sans doute cet air de jouvencelle, le beau Ganymède, quand il força Jupiter à descendre du ciel sur la terre, pour le ravir à la terre et le donner au ciel, où il devait devenir dieu sous une forme humaine ; âge charmant, trésor inépuisable de volupté, où chacun peut puiser, entre toutes les jouissances de l'amour, celles qui lui sont les plus chères ! but glorieux, offrant aux tireurs une double perspective : à l'une courent à l'envie les jeunes filles haletantes de désirs, à l'autre se précipitent, pleins de dévotion et de respect, les plus doctes et les plus sages.

Tel était, dis-je, alors Alcibiade, quand, par la prévoyance de ses tuteurs, il fut envoyé à l'école. L'heureux mortel élu entre tous pour son maître fut Philotime. Parvenu à l'âge viril, vénérable d'aspect et de maintien, il savait mesurer dans de si justes proportions ce qu'il donnait à l'esprit et aux sens ; il avait une prudence, une prévoyance si parfaites, qu'il se conciliait tous les cœurs : il se faisait tout à tous, et pour infuser ses solides et profondes connaissances dans l'intelligence des autres, il montrait qu'il avait la véritable vocation de son métier.

Les grands d'Athènes étaient jaloux de confier à sa fidélité, de soumettre à sa conduite les plus tendres gages de leur affection. Ils étaient sûrs que ces chères images d'eux-mêmes, tirées au vif par la nature, ces fils bien-aimés, trouveraient en lui un refuge contre tout accident ; sa réputation éprouvée leur en était garant. Il n'y avait pas à cette époque de jeune homme vraiment instruit qui n'eût puisé son savoir à la source pure de ce grand homme.

C'est donc à lui que l'on confia Alcibiade, et, sauf les égards commandés par la politesse, on lui donna tout pouvoir sur l'enfant. Au lever radieux de ce nouveau soleil, la beauté de tous les autres garçons de l'école pâlit, perdant sa lumière et son prix, comme font les étoiles aux premières blancheurs de l'aube. Diane au bois, parmi ses nymphes, est moins brillante et moins pleine d'attraits ; Cérès, aux enfers, rayonnait de moins d'éclat et de grâce que ne fit Alcibiade en entrant chez son maître.

À son port souple et gracieux, à ses mouvements aisés et harmonieux, on voyait bien qu'il n'était fait que pour s'ouvrir tous les cœurs, et devenir le maître de toutes les âmes. Les boucles de ses beaux cheveux, s'épanouissant comme des fleurs, et tombant sur ses épaules en anneaux séparés, faisaient honte à l'éclat de la pourpre et de l'or ; ses yeux, ombragés sous le voile de ses grands cils, cachaient sous leurs paupières, comme sous un royal pavillon, leur attrayant éclat ; nuancés d'ivoire et de rubis, bleus comme l'azur, rayonnants, bien proportionnés, pleins de noblesse et de grâce, ils dardaient plus de flèches d'amour au cœur de ceux qui les voyaient, qu'ils ne reflétaient eux-mêmes d'images des objets extérieurs. Son front large et majestueux était pur et serein comme une belle matinée de printemps ; ses joues, où les roses se confondaient aux lis sur un visage plein et ovale, surpassaient en attraits les délices des jardins de Tempé.

Le corail animé qui, sur ses lèvres divines, répandait avec une juste proportion ses teintes rougissantes (ô cruelle puissance de l'amour !), aurait invité aux baisers les statues insensibles et leur aurait fait puiser la vie à leur contact. Les perles orientales qui, rangées en ordre dorique, étincelaient dans sa bouche divine, délicatement effleurées par une langue fluette et purpurine, invitaient non pas les abeilles à y faire leur miel, mais les dieux du ciel à venir y cueillir l'ambroisie de leurs banquets divins, et à y composer la cire céleste, pour leurs éternels foyers de gloire. Et comment les étoiles n'auraient-elles pas rougi de se comparer à elles !...

Son nez, dont la courbe gracieuse se dessinait au-dessus de la bouche, vraie merveille pour les yeux, résumé accompli de la beauté, symbole d'autres trésors cachés, admirable déjà par lui-même, ne l'était pas moins par les mystères pleins de promesses que révélaient deux narines disposées avec une symétrie savante et voluptueuse ; des ailes fines et délicates, blanches comme le lait, ombrageant la lèvre supérieure, relevaient encore l'éclat de sa suprême beauté. Son cou éblouissant soutenait sans désavantage la comparaison avec les autres parties découvertes de son corps ; plein, rondelet, vermeil, ni trop long ni trop court, nuancé de veines d'un sang vif et chaud, il semblait admirablement fait pour servir de base aux beautés surhumaines de son visage.

Les mains bien assorties à tout le reste, mignardes, potelées, fluettes, pleines de je ne sais quelle grâce morbide, les doigts faits au tour, se montraient déjà capables de manier voluptueusement les armes de l'amour, en attendant que, plus viriles et plus fortes, elles pussent manier celles de la guerre.

Quant aux autres membres, couverts, hélas ! de voiles jaloux, qui, formant une barrière à la convoitise des yeux, semblaient inviter le désir à les soulever pour contempler les sanctuaires les plus secrets, et pour jouir par les sens plutôt que par la pensée, les autres membres, dis-je, ne le cédaient en rien à ceux que nous avons dépeints. Mais, par une merveilleuse symétrie, et bien que destinés chacun à un plaisir et à un usage différents, ils avaient avec eux une singulière analogie. Ainsi la poitrine correspondait au front ; les deux fesses aux deux joues ; le v... au nez ; le jardin de volupté à la bouche ; au nombril le menton ; aux mains les pieds ; aux bras les cuisses ; au ventre le profil du visage, et partout le teint à la coloration.

Mais l'inestimable joyau de ce trésor était l'angélique accent de sa parole. Il exprimait d'une voix si suave l'harmonie propre à chaque mot, il faisait retomber les périodes de ses discours sur des pauses si musicales que, semblable à une sirène, il faisait couler dans les âmes une douceur enivrante, non pas pour les frapper de mort, mais pour les livrer vivantes aux tourments de l'amour.

Quand s'ouvrait cette bouche céleste, les assistants stupéfaits, ravis en extase, laissaient passer leur âme sur leurs lèvres béantes, pour aller au-devant de la sienne. La voix humaine avec ses notes articulées a le don de soumettre les bêtes féroces et fait sentir sa puissance même aux pierres, comme le témoigne l'ingénieuse fable d'Orphée et d'Amphion.

La langue de cet ange était une foudre qui abattait les cœurs ; une chaîne qui, dans la prison d'amour, tenait les âmes pour toujours captives. Sa toge d'enfant, brodée de fleurs nuancées, aux couleurs vives et brillantes, semblables aux rayons du soleil qui s'échappent des nuages chargés de pluie, éclatait comme un nouveau soleil aux yeux éblouis des hommes étonnés. Son rire modeste et charmant était un trésor de joies, un fidèle messager d'amour, un jardin de volupté. Tout respirait en lui la grâce, ce don immortel de Dieu, qu'on ne connaît pas par les sens, qu'on n'explique pas par la parole, qui ne parle qu'au cœur, qui l'attire à lui par sa douce magie, qui le captive, qui n'éveille pas des sentiments impies et idolâtres, mais qui, les purifiant par la contemplation de la beauté céleste et divine, les dépouille de tout ce qu'ils ont de terrestre et d'humain.

Quand ce nouveau Cupidon, cet ange du paradis, eut été confié par ses tuteurs à la garde de son maître, celui-ci, avec les manières les plus affables, l'emmena à l'écart, et après l'avoir contemplé d'un œil avide et enthousiaste, il lui parla à peu près ainsi :

" À votre royal aspect, à votre grâce toute divine, ô mon gentil garçon, je sens dans mon âme des mouvements inusités d'humilité et d'adoration, et si à mes ardents désirs, nés de vos mérites, répond votre bon vouloir, je ne doute pas qu'il ne résulte de cette entente des effets merveilleux qui répondront et à mon expérience et à la capacité de votre esprit. Mais je me fonde sur la souplesse de votre caractère pour vous promettre que, plus affectueux qu'un père, plus dévoué qu'un précepteur, j'introduirai dans le réceptacle de votre intelligence des semences de doctrine fécondes et agréables qui vous paraîtront surnaturelles. Je n'userai pas avec vous de la rigueur avec laquelle j'entre d'habitude dans le cœur des autres enfants pour leur imprimer le respect ; mais nos premiers rapports seront pleins de confiance et d'agrément. Recevez d'abord, en tout bien tout honneur, ce baiser que je vous donne, comme un gage de mon affection et de l'égalité de nos rapports. "

Non, l'iris n'a pas de couleurs si fraîches, la prairie, en avril, n'a pas des fleurs si vives que celles que prirent sous les lèvres de Philotime ces joues enfantines. Et comme la sévérité répugne à l'instinct des enfants, comme, au contraire, la douceur les attire et les rend dociles, Alcibiade ouvrait avec plaisir tous les trésors de son âme à l'affection de son précepteur. Il bannit toutes ces craintes qui pèsent sur l'esprit des enfants à leur entrée à l'école et ne conçut que des pensées libres et confiantes. Au dévouement du maître répondit le zèle de l'enfant, assidu à tous ses devoirs ; seulement les leçons étaient particulières et se donnaient dans un appartement séparé.

Ceci entrait dans les desseins, dans les intérêts, dans l'entreprise du maître. Le brandon que lui avait jeté au cœur la main toute-puissante de Cupidon, s'était enflammé avec une incompréhensible violence et y avait fait de tels ravages qu'il ne lui restait plus qu'à trouver accès dans le jardin du jouvenceau, ou à mourir. Ce dernier méritait-il quelque punition pour ses devoirs manqués ? Le discret précepteur la lui donnait en baisers. " Et voilà, mon beau gentilhomme, comme vos maîtres vous instruisent ! Les soufflets, les coups, qui sont le lot des autres se transforment à l'aspect de votre beauté et deviennent des baisers amoureux ; ainsi le veut le respect qu'on doit à vos mérites, et la distinction de vos manières. Recevez donc cette marque de tendresse, ô mon fils, et ne dégénérez pas de la noblesse de vos ancêtres ; ne souillez pas votre âme royale du vice bas et honteux de l'ingratitude, et baisez-moi encore, ô ma chère âme ! " Et toujours docile, l'aimable garçon fermait et rouvrait toujours avec ses baisers, qui donnaient la mort et la vie, la blessure du pauvre maître, percé au cœur.

Et Philotime reprit : " Ce ne sont pas des baisers d'un ami loyal et sûr, mais des baisers d'ennemis et d'étrangers ceux qui n'entrent pas dans la bouche : les vieux amis, on les introduit dans le cabinet. La langue qui reçoit les prémices du baiser demande à entrer dans la bouche de celui qui répond fidèlement au baiser ; c'est là son vrai domicile ; elle n'aspire en baisant qu'à ce but. Contentez-moi donc, mon enfant, complétez mon œuvre imparfaite, tendez-moi cette langue divine... Bien, bien, je la tiens, je la tiens !... "

L'enfant à ce nouvel assaut se rejeta un peu en arrière et devint pâle et tremblant. Le maître le rassura et lui dit : " Ne craignez rien, mon fils, la langue dans la bouche ne saurait faire aucun mal, elle n'est nuisible que quand sa hardiesse sort des limites de la justice. Cette éloquence que vous attendez de mon savoir, que vos tuteurs ont cherchée avec tant de zèle, que mon dévouement saura vous donner, vous ne l'obtiendrez que si votre langue ne fait qu'une avec la mienne. La main aide la main, l'esprit aide l'esprit, la langue aide la langue. Sur moi, mon trésor, sur moi !... " Et le pressant en même temps sur son sein, il entrecoupait chacune de ses paroles de baisers.

Il eut pleine jouissance de son désir ; toute son âme se porta sur ses lèvres, toute sa vie se concentra dans un baiser ; et si, au souffle brûlant de l'enfant qui pénétrait jusqu'à son cœur avec une suavité divine, l'esprit du maître ranimé n'eut retrouvé la force et la vie, c'en était fait de lui ; il demeurait froid et inanimé. Mais à dépeindre les mouvements divers qui l'agitaient, l'intelligence et la langue sont impuissantes. Ma plume succombant à une pareille tâche laisse à ma pensée, toute pleine de son sujet, le soin de retracer ces profonds mystères ; et ma convoitise, allumée par l'idée de cette scène, éveille en moi de doux chatouillements, tourne et retourne mon imagination en tous sens, la rend ingénieuse à se représenter la chose et à exprimer au vif, sans paroles, le contentement du fortuné précepteur. Mais là ne se bornaient point ses désirs ; sa passion ne s'arrêtait pas aux baisers : les baisers ne sont pas seulement les messagers et les fourriers d'amour, ils sont la trompette qui appelle à des entreprises plus glorieuses ceux qui en font le but de leurs travaux amoureux. Les baisers laissent à l'amant une source d'amertume douloureuse et mortelle. C'est ainsi qu'à un homme affamé d'un long jeûne on servirait un repas en lui permettant de goûter légèrement aux mets, mais en lui interdisant de prendre le suffisant ou le nécessaire. Le maître se mourait à cette pensée ; c'est vers ce point important qu'il concentrait tous ces efforts ; tout le reste le trouvait distrait et indifférent. C'est de cela qu'il parlait le jour, par allusions et figures, de cela qu'il rêvait continuellement la nuit. L'entreprise lui paraissait ardue, la tentative périlleuse, l'exécution pleine de scandale et de vergogne ; tout n'était que misère auprès de son martyre et de son tourment. Son âme, échauffée par les charmes et les grâces riantes de ce bel enfant, était comme une furie qui s'agite au fond de l'enfer ; point de repos pour elle, si elle ne pouvait modérer l'ardeur de ses aspirations, refroidir le feu de ses désirs, trouver le calme et la raison dans la jouissance convoitée. Il attend donc l'occasion favorable à ses desseins ; au lieu de corriger et de châtier l'enfant pour ses fautes, il le comble des cadeaux les plus gracieux, des distinctions les plus honorables. L'amoureux enfant, heureux d'être bien traité, sourit aux attentions de son maître et s'en montre reconnaissant. Celui-ci profite de ces dispositions ; un jour il l'attend au passage, l'embrasse, le presse sur son sein ; plus agile qu'un faucon, plus prompte qu'un éclair, sa main court avidement sur les parties les plus secrètes de son corps qu'elle dépouille.

L'enfant se détourna un peu d'un air de courroux dédaigneux ; mais c'était une de ces résistances provocantes qui ne font que raviver le désir et assaisonner la volupté. Alcibiade ne se montrait pas rebelle et laissait le maître caresser à son aise le fruit délicat et velouté des bienheureuses et célestes pommes ; celui-ci donc visitait d'une main fébrile ce séjour du paradis, et, dans les vaines extases d'un désir inassouvi, il concevait au contact de la douce entrée toute la félicité des bienheureux. Ce jeu plaisant, ce charmant prélude, dura jusqu'à ce que des affaires importantes vinssent l'arracher à sa joie ; mais il lui en resta une sorte d'ivresse qui lui confondait les sens, au point qu'à la seule pensée de ce bonheur, il était obligé d'interrompre ses travaux.

Il donna donc vacances pour plusieurs jours, et montra pendant tout ce temps la sérénité ineffable d'un mortel qui a goûté ces joies mystérieuses et célestes qu'il n'est guère donné à l'homme d'exprimer, et cela était bien vrai pour la forme, mais non pour l'essence de l'acte. Nous avons déjà dit qu'il avait l'art de plaire au plus haut degré : il n'y avait jamais eu dans son école de garçon si rétif qu'il n'eût assoupli par ses manières affables et courtoises et qu'il n'eût forcé à se jeter vaincu dans ses bras ; pas un qui ne lui eût accordé ce qu'il désirait, et qui ne l'eût récompensé avec usure de son affection. C'était là le délassement de ses fatigues dans l'enseignement ; c'était là le véritable revenu de sa science féconde et infaillible.

Mais autant la beauté d'Alcibiade l'emportait sur celle des autres, autant le plaisir qu'il espérait goûter avec lui lui semblait devoir être supérieur. C'est pourquoi le passionné précepteur n'aspirait qu'au but souhaité, se fondait de désirs et ressentait une invincible ardeur de cueillir les fleurs désirées qu'amour lui promettait. La complaisance de l'enfant lui donne quelque confiance ; sa propre passion le réconforte et le soutient ; l'amour le pousse avec une douce violence. Donc le jour suivant, il engage Alcibiade à venir à l'école avant l'heure accoutumée, pour certains travaux importants qui demandaient, pour être bien faits, d'être faits à loisir. L'enfant, toujours docile, arriva de bonne heure ; mais quelle ne fut pas l'impatience et l'agitation de son maître en l'attendant !

Il se met à table et se lève à chaque bouchée ; il va et vient la bouche pleine ; au moindre bruit de pieds, il court au balcon, à la porte : " Qui passe là ? Qui a parlé ? Qui est venu ? " demande-t-il à chaque instant ; il compte les pas que l'enfant doit faire, selon lui, pour arriver à l'école : " Il tarde bien, se dit-il, il se joue de moi ; " et voilà qu'il perd la force de parler, qu'il tient les yeux fixés à terre, que son visage devient terne comme la cendre, comme s'il devait désespérer du bonheur rêvé. Il croyait l'heure passée, longtemps avant qu'elle eût sonné, quand la soudaine arrivée de l'enfant vient lui rendre la vie.

Les tuteurs d'Alcibiade sont heureux de lui voir ce zèle au travail ; il leur semble extraordinaire qu'un enfant de cet âge oublie de manger pour étudier. Ils vantent, ils portent aux nues le précepteur, ils donnent comme preuve de son talent les progrès merveilleux de l'enfant. Il y avait quelques bonnes âmes qui attribuaient ce zèle à d'autres causes, mais la bonne réputation du maître leur fermait la bouche et rendait les autres incrédules à leurs soupçons. L'enfant donc étant arrivé à l'école, comme nous l'avons dit, Philotime, qui l'attendait sur la porte, mourant d'impatience, le prend aussitôt par la main, l'introduit, le régale de dessert, le conduit dans sa chambre, et là, avec de grands transports, revient aux baisers accoutumés, sans trouver aucune résistance chez son élève.

Il ne s'en tient pas là, mais avant qu'il ait prononcé un seul mot, déjà sa main tremblante a découvert les parties où nichent les amours, où gît le but de son désir, où il veut sacrifier son sang sur l'autel de la volupté. Tant que les entreprises du maître ne se dessinèrent pas bien, tant que ses démonstrations purent passer pour des caresses indifférentes, l'enfant ne témoigna aucune répugnance, mais quand il le vit en disposition bien arrêtée d'accomplir la maîtresse œuvre, quand il vit son canon affûté prêt à battre la place, et à entrer par la brèche, son visage et sa voix s'altérèrent, et les yeux pleins de larmes et d'effroi douloureux :

" Je ne croyais pas, lui dit-il, vous voir aller jusque-là ; comment pouvez-vous penser à des choses si indignes ? Comment, avec la gravité qui respire dans votre personne, osez-vous souiller la pureté d'enfants de bonne famille, confiés à votre foi, soumis à votre discipline ? Qu'ont voulu ceux qui nous ont mis entre vos mains ? Que nous devenions des hommes instruits, honnêtes, vertueux et non pas des bardaches. Si c'est là ce que vous enseignez, de quel front nous reprendrez-vous ? Qui nous donnera bon exemple ? Si un homme de votre âge et de votre condition a le droit de commettre de ces erreurs, que ne pourront pas faire les jeunes gens en qui la jeunesse et la chaleur du sang autorisent plus de licence ? Faites-vous aussi la chose aux autres enfants ; et si vous la faites, qu'en disent leurs parents ? À quels périls ne vous exposez-vous pas ! En résumé, je ne consentirai pas. "

Il dit ces paroles d'un visage plein de dépit, mais où se lisait encore le respect, ce qui ne l'empêcha pas de s'arracher vivement aux embrassements de son maître. Sans sortir de la chambre, il reprit l'entretien sur un ton familier qui réveilla l'espoir quasi éteint dans le cœur de Philotime. Bref, il lui montra encore tant de confiance que ce dernier se hasarda à lui parler ainsi :

" Alcibiade, mon fils bien-aimé, pardonnez à l'ardeur d'un maître qui vous aime, n'affligez pas un cœur respectueux qui vous adore ; un homme qui vous fait les caresses les plus tendres, qui vous aime du fond des entrailles, ne mérite ni vos fuites, ni votre haine. Les amis et les ennemis se reconnaissent à ce signe : ces derniers se fuient, les autres se recherchent et s'embrassent. Quand Amour veut percer un cœur il n'y a pour lui ni condition, ni âge, ni sexe. Votre divine image, gravée au plus profond de mon âme, y a pris une forme vivante et y règne sur mon être en souveraine absolue. C'est là qu'elle séjourne, c'est là qu'elle commande ; en sorte que mon âme exilée de son domaine s'est réfugiée toute en vous. Elle confond dans son ardeur son existence propre avec la vôtre ; elle est toute en vous, elle jouit amoureusement de vous-même, et vous possède comme vous la possédez.

" L'amour, en dirigeant sur moi les traits enflammés de vos beaux yeux, a imprimé, dès le premier jour où je vous vis, votre image en traits de feu dans mon cœur, et l'a replacée ensuite vivante et animée dans votre sein. Mais votre cœur est trop froid pour sentir l'incendie qui me brûle ; il ne fait que refléter mes ardeurs, et il me les renvoie si brûlantes que, s'il ne m'est pas donné de les éteindre à la source vive de votre beau jardin, vous verrez bientôt votre pauvre maître réduit en cendres, et vous serez homicide, que dis-je ! parricide, en causant la mort d'un malheureux qui, comme homme et comme père, vous aime et vous désire de toutes les forces vives de son âme. Ne rougissez pas d'avoir pour loyal amant votre maître, car ma réputation de savoir, la dignité de mes fonctions, balancent jusqu'à un certain point la noblesse de votre sang. Votre beauté divine, implorée par mes humbles désirs, doit se montrer clémente pour se montrer divine. La beauté doit condescendre aux prières des mortels, et sa grâce répondre à leur humilité. Vénus se laissa aimer d'Achille, Diane d'Endymion, l'Aurore de Tithon, les nymphes des bergers et des sylvains. Je me prosterne donc devant votre majesté ; j'attends de votre bouche une sentence de vie ou de mort qui sera sans appel. "

L'enfant le prit tout à coup par le bras, et d'une voix caressante : " Daignez, lui dit-il, ne rien faire à votre confident qui puisse le déshonorer. Si je me refuse à vos désirs, ce n'est pas que j'ignore vos mérites, ni que je désire votre tourment ; je ne suis pas un tigre ; je n'ai pas un cœur de pierre, ni une âme insensible, mais ce que vous voulez faire offense l'honnêteté, répugne à la loi et à la nature. Tempérez donc vos ardeurs, renfermez-les dans des limites plus étroites, plus discrètes, prenez ces plaisirs permis, que je vous accorde de bon cœur : baisers, embrassements, attouchements de toute autre nature, voilà ce que je vous permettrai toujours ; mais de passer outre, jamais ! "

Le désolé maître, une fois convaincu que le dédain de l'enfant ne venait pas de ses entreprises téméraires, reprit soudain courage et se consola en pensant qu'avec quelques assauts mieux dirigés, plus sagement préparés, il finirait par enlever la place ; que dans ce combat d'amour, il obtiendrait le triomphe de la volupté et dresserait le grand trophée de gloire. Toutefois, pour satisfaire aux exigences impérieuses d'une situation tendue, quand il l'eut quitté, il fit avec la main un sacrifice volontaire à son idole.

Dans ces pénibles moments, il avait coutume de se détendre l'esprit et de donner le change à ses désirs en détournant le cours de ses pensées, sans avoir recours à l'entremise officieuse de la main. Mais, pensant bien qu'il ne pourrait retrouver dans aucune autre créature humaine l'apparence même de l'incomparable beauté de cet enfant, il se déchargea sur ses doigts du soin de le soulager, et ne cessa de se représenter à l'imagination, pendant la jouissance, l'image enchanteresse de son ange adoré. Néanmoins toutes les forces de son esprit restaient tendues vers la grande entreprise, tout le reste lui était indifférent, rien ne lui était plus, plus ne lui était rien, auprès de l'espoir qu'il avait de rendre l'enfant docile à ses désirs. Un jour donc il prit sur lui de s'en ouvrir librement, et voici à peu près ce qu'il lui dit :

" Une personne raisonnable, mon cher Alcibiade, doit faire raisonnablement ce qu'elle désire, ou s'abstenir. Si tel vous êtes, comme tous vos actes le témoignent, dites-moi, je vous prie, quelle cause vous porte à résister avec tant d'obstination et de cruauté aux vœux les plus ardents de votre très amoureux maître. Je sais bien que, dans notre dernier conflit, vous m'avez allégué je ne sais quels vains prétextes, auxquels je ne peux pas m'arrêter, ne les considérant pas comme le résultat d'une mûre et sérieuse réflexion.

" Je désire donc savoir de vous la vraie cause d'un aussi cruel refus, qui me conduira fatalement à la mort ; si je n'en trouve pas d'autre que votre volonté, je me sacrifierai moi-même pour ne pas vous offenser. J'accepterai sans résistance le coup mortel venu de vos beaux yeux ; vous vous servirez contre moi de ma douleur comme d'un poignard, et je mourrai sans murmure.

- Ma volonté, mon cher maître, n'est pas la cause de vos souffrances ; s'il en était ainsi, je serais trop cruel, trop ingrat, trop injuste. Il y a d'autres motifs, clairs, pressants et, selon moi, invincibles, et, pour que vous ne croyiez pas que je parle contre ma pensée, je veux bien vous les rappeler un à un. D'abord (et c'est l'opinion de personnes très considérables que j'ai entendues converser sur ce point chez nous avec mes parents) c'est un vice affreux qui révolte la nature et qu'on appelle pour cela le vice contre nature ; nos lois le défendent. Pallas, la grande patronne d'Athènes, l'a en horreur. On raconte même que les dieux ont envoyé sur certaines villes, souillées de ce crime, une pluie de feu, de soufre et de bitume, et les ont détruites et submergées. Et c'est en souvenir de cette punition que l'on trouve encore aujourd'hui, dit-on, sur leur emplacement des terres sulfureuses, peuplées d'arbres dont les fruits, vermeils en apparence, ne contiennent à l'intérieur que cendres et charbons : dernières traces, mon maître, de la vengeance divine.

" Et si vous songez que le châtiment ne s'arrête pas aux peines temporelles, mais que l'âme elle-même, séparée du corps, est poursuivie par des supplices incompréhensibles, éternels, vous ne voulez pas que j'aie ce vice en horreur, qu'il m'effraie, qu'il me répugne ? et vous-même vous ne craignez pas ces terribles menaces ? vous vous exposez à de si affreux périls. Ah ! mon maître, ou délivrez-moi de ces doutes, ou renoncez à l'exécution et même à la pensée de votre dessein.

- Ô ! adorable enfant, reprit ce dernier, si votre esprit était déjà à la hauteur de pareils mystères, je discuterais sérieusement avec vous, je vous prouverais que les intelligences d'élite ont jeté sur ce genre de voluptés un voile d'horreur pour les rendre inaccessibles au vulgaire, pour ne pas prostituer à tous ces précieux trésors. Qu'est-ce qui donne du prix aux choses, sinon leur rareté ? Qu'est-ce qui les rend saintes et vénérables, sinon leur mystère ? Si le lait et le miel coulaient à ruisseaux, nous estimerions moins le lait et le miel que nous n'estimons l'eau.

" Les politiques se sont réservés ces plaisirs-là, comme un morceau de choix, comme une pièce exquise de gibier, comme un fruit unique en son genre et qui donne la vie. Mais je verrai, comme c'est mon devoir, à vous ouvrir l'intelligence à la vérité ; à vous donner par des enseignements graduels, une vue générale de toutes choses. En attendant, reprenons un à un tous vos arguments. Vous dites que c'est un vice contre nature, mais ce n'est là qu'une misérable argutie amplifiée par les hommes d'État. Et voici d'où vient cette erreur : la fleur (le cul) étant placée chez les femmes à l'opposé de la figue (fica con) que nous appelons nature, ils ont dit qu'user de la fleur, c'est agir contre nature.

" Et si le con s'appelle nature, ne croyez pas que ce soit parce qu'on le désire plus naturellement que la fleur ; c'est seulement parce que l'homme naît du con et que naître dérive de nature, de l'accord unanime des lettrés. D'où il suit que cette détestable jouissance ne doit pas s'appeler ainsi, et que les lois, dictées par la nature elle-même, ne peuvent pas être contre la nature : rien de plus facile à démontrer. Un acte est naturel quand la nature y pousse, quand elle en désire la fin et l'effet.

" Si donc c'est un penchant naturel d'aimer à voir les beaux garçons, comment cet amour serait-il contre nature, et si la nature ne fait rien de vain, rien d'inutile, si elle achève tout ce qu'elle commence, après avoir créé chez les enfants cette beauté qui excite les cœurs à les aimer, à les adorer, laisserait-elle ceux qui les aiment se morfondre en de vains désirs ? Ces beautés n'ont-elles pas leur raison d'être ? Sont-elles vaines, inutiles ? Non, non, ce sont des objets charmants, faits pour satisfaire le désir, qui, tendant toujours à sa satisfaction, a pour fin unique la jouissance.

" Est-ce que ce n'est pas entre les êtres les plus semblables que la nature établit des rapports d'amour ? Or, n'y a-t-il pas plus de ressemblance entre l'homme et le garçon qu'entre l'homme et la femme ? En donnant aux garçons des traits de jeunes filles, la nature ne semble-t-elle pas nous dire que les uns et les autres sont créés pour notre jouissance ? Est-ce que, de toutes ces productions, celles-là ne sont pas les plus précieuses et les plus estimables qui s'appliquent à un si grand nombre d'usages ? Si la main a tant de prix, si on l'appelle la reine des organes, cela ne vient-il pas de ce qu'elle est propre à toutes sortes de services ? Et vous viendrez me dire qu'il faudra borner à une seule fonction, et la plus vile, la plus immonde de toutes, une partie du corps, qui, appropriée à d'autres offices, fait le bonheur des hommes ; une partie si noble, si gentille, que le ciel, pour l'honorer encore davantage, lui a donné sa forme sphérique.

" Et le cul ne servirait qu'à un usage ignoble et servile ! Non, non, la nature lui a réservé un assaisonnement propre à en relever les charmes et la saveur. Comment ! ces parties-là, dans les animaux dont la chair est bonne, sont aussi les plus friandes, les plus agréables au goût ; le con servira à la fois de conduit à l'urine et à la volupté, et cette jolie fleur d'amour ne jouira pas des mêmes prérogatives ? elle ne nous servira que de latrines !

" La nature, à votre compte, serait bien imprévoyante, bien jalouse de notre bonheur, bien stérile en jouissances ! Est-ce que vous croyez qu'on peut lui dérober quoi que ce soit malgré elle ? Non, elle a tout fait pour nous, mais aussi elle a tout fait pour sa gloire en même temps que pour notre plaisir.

" Ne pas user de ses dons, c'est l'outrager ; ne pas appliquer ses inventions, c'est se mettre hors de la nature, se révolter contre elle et mériter d'être rayé du livre de la vie. Si elle nous a donné le plaisir, c'est qu'elle veut qu'en jouissant, nous lui rendions hommage et la célébrions comme la plus chère, la plus prévoyante, la plus riche, la plus aimable des mères.

" C'est ce qu'avaient bien compris les sages législateurs de Sparte, quand ils exprimaient en texte de loi ce vœu que formule la nature en son muet langage. Ils voulurent que chaque citoyen choisît un enfant pour l'aimer d'amour : tant que durait chez l'objet aimé la fleur de l'enfance, l'amant lui restait fidèle, et, la fleur passée, il passait lui-même à un objet plus tendre. C'est sur cette base qu'ils ont fondé la stabilité de leur république, qui subsiste depuis si longtemps florissante et respectée. C'est là le bien le plus solide de la bienveillance et de l'amitié. Chez eux, celui qui enfreint cette loi est réputé ennemi de l'État et de lui-même.

- Mais, reprit Alcibiade, à quelle fin ont donc été créées les femmes ? Et si les garçons peuvent les remplacer et donner aux hommes plus de jouissances, comme vous le prétendez, que vont devenir les malheureuses ? Faudra-t-il que l'une joue au mâle et l'autre à la femelle ? ou, inutiles au monde, seront-elles rayées du nombre des vivants ; ou, assimilées aux bêtes de somme, seront-elles simplement nos esclaves, satisfaisant nos besoins et non pas nos plaisirs, et laissant aux garçons le privilège de nous faire des enfants ? À moins qu'il ne vienne un autre Prométhée qui nous en façonne avec de la terre glaise, à moins encore que nous ne naissions des dents d'un dragon, comme dans la fable de Cadmus, ou des feuilles, ou enfin des pierres, comme dans la fable de Deucalion et de Pyrrha.

- Mon cher Alcibiade, répondit le maître, vous donnez à côté de la question. Les hommes sont guidés par une multitude d'instincts, dont le plus puissant, le plus universel, chez tous les êtres vivants, est de reproduire par la génération des êtres de la même espèce, et de perpétuer ainsi, de génération en génération, l'héritage de la vie dont la nature a mesuré à chacun de nous la durée d'une main si avare. À lui seul cet instinct suffit pour que les femmes ne soient pas oubliées, ni réduites à l'état d'esclaves, ni frustrées du tribut d'amour que nous leur devons.

" Mais quoi ? quand nous les prenons, le désir d'engendrer doit-il être la seule fin de nos plaisirs amoureux ? Espérer avoir autant d'enfants que de spasmes érotiques serait une chimère aussi contraire au bon sens qu'à la justice. Quand nous avons engrossé une femme, nous sommes arrivés par son canal à notre but, et de son côté, quand elle est devenue la mère de l'homme, elle sort de l'infériorité de sa condition et participe à la haute dignité de son fruit.

" Il ne manque pas de gens qui ont plus de goût pour les femmes que les garçons ; il y a à cela deux causes : l'une, c'est que la nature prévoyante, pour les sauver de l'abandon où on les laisserait et pourvoir à la perpétuité de l'espèce, a donné aux deux sexes un penchant mutuel ; l'autre est ce vain préjugé contre l'amour des garçons, qui, passé dans les âmes vulgaires, y produit des sentiments d'horreur, source de violences et de supplices. Enfin on peut ajouter que l'amour se développe et se fortifie au contact de l'objet aimé. D'ailleurs, chez les garçons, la grâce et la beauté s'évanouissent avec l'enfance, tandis qu'elles durent plus longtemps chez les femmes : heureusement pour elles, car si elles n'avaient pas cet avantage, les malheureuses auraient bientôt perdu, ou peu s'en faut, tous leurs adorateurs.

" Il est vrai que c'est là le côté faible du plaisir qu'on goûte avec les garçons, mais cette imperfection même aiguillonne nos désirs et nous force à compenser ce qu'il y a de court et de passager dans la jouissance, par la fréquence et l'intensité des sensations. En résumé, ceux qui se prennent à la glu des femmes sont ceux qui se passionnent pour un seul objet, et, s'opiniâtrant dans cet amour, veulent trouver plus de sécurité et plus de facilité dans la jouissance.

- Mais, dit Alcibiade, si la nature n'est pas contraire à ce penchant, d'où vient que chez les animaux, où elle règne comme chez nous, et plus tyranniquement encore, nous ne voyons pas de goûts pareils ?

- Alcibiade, mon amour, que vous êtes enfant ! Dites-moi, je vous prie, si vous aviez à recevoir à votre table un prince ou un homme du commun, feriez-vous les mêmes façons ? Non certes ; et vous voulez que les brutes soient conviées au même banquet de voluptés que les hommes ! Il y a entre elles et nous inégalité de nature, de sens, de condition, et vous voulez qu'il n'y ait pas inégalité dans les actes ! Si elles faisaient concurrence aux hommes sur ce point, ne faudrait-il pas qu'elles rivalisassent avec eux pour le reste ; qu'elles eussent des cités, des villes, des maisons, des arts, des magistrats, des lois, des tribunaux ; alors vous n'auriez pas des troupeaux de brutes, mais des républiques d'animaux raisonnables. Si donc la nature, qui est une ouvrière si intelligente qui va toujours droit à son but, sans s'égarer jamais, a orné l'homme, sa plus belle créature, de tous les attributs les plus nobles, elle ne peut lui refuser cet avantage sans manquer à ce qu'elle lui doit, à ce qu'elle se doit à elle-même. Elle a voulu que les bêtes se nourrissent toujours du même aliment, tandis que l'homme a besoin dans ses mets de profusion et de variété pour vivre et se soutenir. À ce sens du goût correspond celui du tact ; le premier, réduit à une seule nature d'aliments, resterait imparfait ; l'autre, réduit à une seule espèce de sensations amoureuses, resterait impuissant et misérable. Pourriez-vous donner le nom de courtois et généreux à un homme qui, recevant chez lui un hôte noble et puissant, ne lui donnerait pendant longtemps à manger que d'un seul mets commun et grossier, tandis qu'il aurait chez lui des vivres en abondance ? Et que penser de la prévoyance d'une tendre mère qui ne donnerait à ses enfants bien-aimés que ce qu'elle prodigue libéralement aux lapins et aux mouches ?

" Je pourrais vous dire encore, pour vous prouver que ce genre d'amour est un instinct naturel et non pas un caprice de notre fantaisie, un jeu de notre volonté, que la nature en a jeté, comme en se jouant, le goût chez les animaux ; et à cela qu'auriez-vous à répondre ? Il est vrai qu'ayant les sens moins délicats que les hommes, les bêtes ne savent pas mettre le comble à leurs jouissances en les raisonnant, parce qu'elles n'ont pas une pleine connaissance de ces sortes de douceurs. Mais, sans les désirer aussi ardemment que les hommes, elles en jouissent dans la mesure de leurs facultés, et aucune n'en est privée complètement.

" Le coq demande au coq son tribut d'amour ; le perdreau a guerre avec les mâles de son espèce, pour arriver à la même conquête ; le vaincu se soumet au caprice du vainqueur et satisfait ses désirs. L'autre n'emploie contre lui que les armes d'amour, et ne le fait mourir que de volupté.

" Les chiens, ceux de tous les animaux qui se rapprochent le plus de l'homme par l'intelligence, se rendent entre eux les mêmes services. Le lion, quand sa lionne est en gésine, s'ébat avec les jeunes lionceaux. Le dauphin, non content de sa dauphine, porte plus haut ses visées et s'éprend d'amour pour les enfants des hommes. Il y en eut un qui, amoureux du visage et de la voix touchante du beau chanteur Arion, et plus humain que les matelots impies qui l'avaient précipité à la mer, vint à son secours et le porta sur le rivage. Un autre, sur les côtes de la belle Parthénope, serviteur obéissant et amoureux d'un beau garçon, le conduisit et le ramena, pendant l'espace de deux milles, de la maison à l'école et de l'école à la maison, et cela sans jamais lui faire aucun mal. Et le sort comblant leurs vœux, le même coup trancha leur existence, la même tombe les reçut, et le même éloge célébra leur mémoire.

" Même aventure à Lérisse, dans l'île de Rhodes. Là se trouvait un dauphin qui n'avait d'autre joie, d'autre bonheur que dans ses relations avec un garçon qu'il aimait. Ce dauphin était pour l'enfant un frère affectueux ; en sorte que celui-ci, sans craindre les flots, sans se fatiguer au mouvement de la rame, sans redouter la perfidie des vents, le trouvait toujours docile à ses moindres signes, toujours prêt à suivre d'un mouvement agile et réglé ses moindres caprices. De son côté, l'enfant prompt à satisfaire les désirs de l'animal discret, éteignait ses ardeurs que les flots eux-mêmes semblaient animer. Pour acquérir plus de vertu, et s'épargner de la peine, il faut que les hommes montent les uns sur les autres, et celui-là est le plus semblable à Dieu qui tire le plus de lui-même de quoi se suffire à lui-même.

" Celui-là donc qui ne sait pas s'aider lui-même est un être malheureux et languissant ; si donc l'homme ne trouvait pas dans l'amour des garçons un complément de son existence imparfaite, une source capable d'éteindre ses ardeurs, il perdrait sa liberté, son génie, son activité ; il serait le plus misérable, le plus vil des animaux.

- Renoncez à votre entreprise et à l'amour des enfants, répondit Alcibiade, et du même coup vous mettrez un terme à vos tourments.

- Il n'est pas en notre pouvoir d'aimer, mon cher Alcibiade, et moins encore de cesser d'aimer un objet aimable qui nous gagne le cœur par les yeux, qui attire à lui, avec une force incompréhensible, l'âme de celui qui le contemple. Ce divin aspect, en le faisant rêver aux joies infinies de la possession, finit par exciter ses désirs, par l'enflammer d'amour. Et s'il ne s'enivre pas à la source du plaisir convoité, s'il ne s'y baigne pas, s'il ne s'y plonge pas, il faut qu'il brûle jusqu'à ce qu'il soit réduit en cendres. Et quand une fois une liqueur désirée invite nos lèvres à s'imprégner de sa douceur, qu'importe, pourvu que nous buvions, que le vase soit rond ou carré ? Quand nous voudrions en distinguer la forme, est-ce que nous le pourrions ? Quand nous le pourrions, le devrions-nous ? Qui le voudrait ne le pourrait ; qui le voudrait et le pourrait n'aurait pas le sentiment de le faire.

" Les lois de certains peuples, et en particulier celles des Athéniens, comme vous le dites, défendent cette forme de l'amour : la défense en elle-même n'a rien que de sage. Les hommes conforment leurs lois à leurs intérêts, mais ils ne conforment pas toujours leurs intérêts à la justice. Cette défense est faite en faveur des femmes ; elle doit leur plaire, parce qu'elle les empêche de tomber dans le mépris et l'abandon. Il suffit d'une ombre de convenance pour donner aux législateurs un prétexte suffisant de faire des lois et des décrets : ainsi, sous couleur de secourir un sexe faible, incapable, né pour la sujétion, ils ont formulé cette loi prohibitive, bien plus conforme aux intérêts de l'État et de la politique qu'aux lois de la raison, aux penchants de la nature. C'est sur cette exécrable raison d'État que la plupart des lois humaines et religieuses ont été fondées ; c'est la raison d'État qui fait que plusieurs d'entre elles, qui sont abominables, passent aux yeux du stupide vulgaire pour pieuses et sacro-saintes.

" Les Vanges, qui habitent sous l'équateur, ont pour croyance certaine et infaillible que Dieu, le créateur et le conservateur de l'univers entier, n'habite que parmi eux : tout le reste des hommes est abandonné de lui, livré aux caprices de la fortune et du hasard ; Dieu lui-même n'a ni plus de volonté, ni plus de puissance que n'en a leur chef, qu'ils regardent comme un autre Dieu. Au delà de leurs frontières, il n'y a ni vérité ni Dieu. Ils poussent si loin la présomption, que, réputés eux-mêmes maudits par toutes les autres sectes, ils se regardent non seulement comme les élus, mais comme les patrons de Dieu ; en sorte qu'ils sont convaincus que l'Être suprême se soumet à leurs volontés, adopte leurs goûts et leurs préjugés. Ils ont même des contes ridicules et puérils, où ils en font une sorte de personnage de théâtre, tour à tour riant ou renfrogné, tour à tour comique, bouffon ou gracieux.

" Les Scythes qui haïssent les ennemis de leur foi, au point de croire faire œuvre pie en les massacrant tous, croient que les âmes séparées des corps ont une bouche, un vit, mangent et foutent comme les bêtes...

" Les Tartares tiennent pour chose permise, d'enfiler mère, sœurs, fils, frères, et les bêtes par-dessus le marché. Les rapports entre mâles sont autorisés par les lois des peuples les plus civilisés, par les Perses, par les Mèdes, par les Indiens, par les plus nobles cités de notre Grèce.

" Les Chaldéens ont un pauvre dieu, superstitieux, volage, inconstant, cruel, sans jugement.

" Et cependant, à l'observation, à la croyance de toutes ces lois, ces peuples préfèrent encore les honneurs, les richesses et la vie. Dites, Alcibiade, vous semblent-elles justes ?

- Non, répondit l'enfant, mais folles et déraisonnables.

- Et cependant, reprit le maître, elles sont sanctifiées par l'usage, affermies par la crainte qu'elles inspirent, tenues pour vraies et légitimes, et, grâce à la crédulité des simples et à la sévérité des gouvernants, elles vivent, elles se maintiennent comme l'expression même de la justice.

" Mais revenons à notre sujet. Passons en revue tous nos dieux ; auquel accorderons-nous pleine croyance ? Est-ce à Jupiter, le roi des dieux et des hommes ? Mais n'a-t-il pas enlevé Ganymède ? Or, si les hommes doivent se modeler sur l'exemple des dieux, comme il nous est cependant impossible de les suivre dans l'exécution de tous leurs actes, Jupiter a pu légitimement user de la force parce qu'il était Dieu ; sa divine volonté pourrait régler la justice de nos actions ; mais, n'ayant pas son pouvoir souverain, il faut bien qu'au lieu de la force, nous employions les prières ; et il faut bien qu'à la longue, les plus sourds se rendent à des vœux obstinés.

" Est-ce qu'Apollon n'a pas joui de Cyparis et d'Hyacinthe ? Hercule n'a-t-il pas été heureux avec Hylas ? Si Cupidon est de notre sexe, s'il est garçon, c'est pour montrer que l'amour des garçons est supérieur à l'autre. Quant à l'amour des femmes, il est représenté par Vénus, qui ne porte le carquois et le brandon que quand son fils consent à les lui prêter.

" Donc les garçons tiennent le sceptre de l'amour ; les femmes n'ont qu'une autorité de seconde main, une délégation de pouvoirs. Celui, donc, qui croirait que cette souveraine volupté est en horreur aux dieux et que ceux qui la goûtent se ménagent d'affreux châtiments, est aussi éloigné de la vérité et de la justice que s'il voulait qu'on punît un esclave pour avoir exécuté les ordres et suivi les exemples de son maître. Et si vous partagiez cette croyance, vous pourriez croire aussi bien, comme le vulgaire, que pendant la nuit le soleil reste caché dans un trou de la lune.

" Ceux qui, dans leurs intérêts privés, ont cru convenable d'interdire cette sorte de volupté, comprenant bien qu'une telle défense paraîtrait aux gens sensés contraire à la raison, ont cherché à appuyer cette loi fragile sur la puissance immuable de Dieu. Et de même que les fourbes usent du serment pour faire passer leurs mensonges, de même ces législateurs, pour faire admettre leurs principes erronés, mêlent à chaque instant le sacré au profane.

" Rien n'est plus propre à ébranler notre raison que l'atrocité des peines et des tourments qu'ils nous font entrevoir. Tous les hommes ont le respect de Dieu gravé naturellement au fond de leur cœur, parce qu'étant la cause, l'âme éternelle, l'essence du grand tout, communiquant l'être et la durée à toutes les existences, en les pénétrant de sa substance, il laisse en elles une profonde empreinte de respect et d'adoration. C'est pourquoi il est partout plus ou moins l'objet du culte et de la crainte des hommes. Or, c'est sur cette base que nos sages législateurs ont bâti leurs beaux règlements. En donnant pour la volonté de Dieu ce qui n'était que l'effet de leurs caprices, ils ont donné crédit à leurs décrets et en ont assuré la prompte exécution. Ils ont fait rejeter avec horreur jusqu'à la pensée de les enfreindre, ils nous ont fait sucer leurs doctrines avec le lait, en sorte que nos âmes en étant imbues dès le berceau se les sont pour ainsi dire incorporées.

" Il est résulté de là que bien des gens renonceraient plutôt à la vie qu'à ces maximes. C'est avec de tels moyens, avec de tels artifices, avec de tels subterfuges que Numa, Lycurgue et Solon et d'autres législateurs des plus célèbres, des plus fameux, ont répandu leurs lois et assis leur empire.

" Un surtout, en faisant intervenir habilement Dieu dans ses desseins, a pu sans obstacle maîtriser un peuple nombreux, déchiré par les révoltes et les factions. Avec une prudence réfléchie, il ramenait à des miracles les phénomènes naturels, et, en les faisant concorder avec chacun de ses décrets, il s'emparait des esprits d'une populace simple, grossière et toujours prête à l'obéissance.

" Mais si Dieu est toujours aussi immuable que sage dans des œuvres de justice et de clémence, d'où vient qu'aujourd'hui il ne punit pas ce plaisir qu'on nous donne comme un crime ? Est-ce qu'il n'est plus ce qu'il était autrefois ? Est-ce qu'il a changé d'opinion, ou bien s'il a peur de nous ? Est-ce enfin qu'il songe à détruire le monde qu'il a créé lui-même ?....

" Une horloge doit son mouvement aux rouages et aux contrepoids que lui a donnés l'ouvrier ; en sonnant l'heure du temps voulu, elle remplira donc le but de l'horloger ; de même nos intérêts sont les contrepoids que la nature et Dieu nous ont donnés : s'y abandonner, ce n'est donc pas s'éloigner du but pour lequel on a été créé, ce n'est pas se soustraire aux intentions du grand ouvrier. Disons maintenant un mot des traditions qu'on nous a laissées sur certains cantons sulfureux, traditions qui n'auront pas manqué d'exercer sur vous, comme sur tous les esprits faibles, un grand empire.

" Donc, sur les confins de l'Arabie et de la Syrie, soit par l'effet de certaines combinaisons des éléments, soit par quelque influence inconnue du climat, on voit un lac immense de bitume, répandant ses exhalaisons. Il rend à la contrée d'immenses services, et pour la salubrité et pour les arts. D'un côté, ses eaux servent pour une foule de maladies ; de l'autre, il sert à lui seul, plus que toutes les autres matières, pour la construction des vaisseaux et pour une foule innombrable d'autres travaux importants. La viscosité de ses eaux le rend impraticable à la navigation, la température en est fort élevée ; ses eaux contiennent une atmosphère épaisse et les matières les plus inflammables.

" L'air ambiant participant par le contact à sa chaleur excessive, dessèche la terre, la brûle, échauffe les fruits des arbres au point de les amener à maturité ; en sorte qu'ils sont plutôt les produits de la matière ignée que les fruits naturels de la terre.

" Quand donc le législateur susdit vint à passer avec son armée près de ces lieux, son peuple ignorant ne manqua pas de l'interroger sur ces merveilles à lui inconnues, sur les étranges propriétés de ces eaux, sur leur couleur, leur chaleur et le reste. Occasion des plus heureuses pour imaginer une fable agréable et utile à ses fins, sans compter qu'elle lui était nécessaire et qu'elle pouvait passer pour artifice politique, plutôt que pour mensonge éhonté.

" Son armée était composée de femmes en grande partie, toutes enlaidies par un si long voyage, peu désirables et plus propres à éteindre la concupiscence qu'à l'allumer. Les soldats, forcés d'en revenir à l'usage, plus commode pour eux, des garçons, laissaient les malheureuses dans un abandon complet. Ce que voyant le sage capitaine, il se prit à songer que dans peu s'éteindrait son empire ou que du moins il ne pourrait florir entre les mains de ses successeurs, si la génération ne venait remplir les brèches faites dans son peuple ; il défendit donc tout commerce avec les garçons, en ayant soin d'ajouter que c'était l'ordre exprès de Dieu. Il leur prouva que c'était pour punir de tels rapports que le Tout-Puissant avait changé ces lieux en un lac de soufre, que cinq villes englouties par le feu n'avaient laissé que ce vestige de la vengeance céleste, et c'est ainsi, que pressé par les circonstances qui le forçaient d'imaginer à la hâte ce fabuleux expédient, le législateur défendit par un décret les délicieuses jouissances que l'on goûte avec les garçons.

" Voyez de quoi dépendent les lois ! Si dans cette bande les deux sexes eurent été également répartis, celle-là eût été inutile, et le chef ne l'eût point portée. Aussi bien, dans la suite, ses descendants bâtirent, auprès de leur temple le plus fameux, des maisons publiques consacrées à la pédérastie, et y placèrent comme directeur l'homme le plus sage et le plus considéré de la nation. C'est un fait étrange que, parmi tant d'écrivains de notre Grèce, si exacts, si renommés, si universels, pas un n'ait fait mention d'un prodige si extraordinaire et si merveilleux.

- C'est peut-être, répondit Alcibiade, parce qu'ayant vos goûts, ils n'ont pas voulu, dans leur intérêt, détourner les hommes de ce plaisir en les épouvantant.

- Votre objection n'est pas vraisemblable, mon fils ; car s'ils avaient regardé cette jouissance comme réprouvée et passible de la vengeance de Dieu, qui tient toutes choses sous ses lois, ils en auraient parlé, pour ne pas tomber sous le coup de sa colère et ne pas voir leur silence réputé pour un crime. Et en les supposant capables de braver la justice céleste, pour effrayer les autres et se réserver à eux seuls cette jouissance délicate, ils se seraient fait passer pour dévots et se seraient assuré la possession tranquille de ce doux privilège. C'est pourquoi ils n'auraient pas manqué de remplir non pas des feuilles, non pas des brochures, mais des volumes entiers de ce récit miraculeux. Cette supposition est d'autant mieux fondée, que, parmi ces auteurs, il n'en manque pas qui, sous des dehors vertueux, sous des semblants de justice et d'équité sévère, étaient capables de préférer la vie à la vérité ; donc s'ils n'ont pas parlé du lac de soufre, c'est que cette tradition ne reposait à leurs yeux sur aucun fondement de vérité.

" D'ailleurs l'auteur de cette invention, croyant bien qu'il serait trop dur d'établir une loi absolue sur un récit imaginaire et simplement destiné à assurer par la terreur l'exécution de ses décrets, s'est bien gardé de dire que la pédérastie fût la seule cause de l'engloutissement des cinq villes, mais que ce malheur leur vint de leur impiété, de leur cruauté, de leur avarice, de leur rapacité, de leurs violences, et qu'en résumé, si elles périrent, ce fut pour avoir voulu forcer la pudeur des anges. Ainsi peu s'en est fallu qu'avec cette restriction il ne rendît légitime ce qu'il avait voulu complètement abolir. Ce qu'il punit donc, ce ne fut pas le plaisir, mais la violence ; ce ne fut pas l'amour, mais la cruauté ; ce ne furent pas les embrassements, mais la brutalité. Cette intention, contenue déjà dans sa fable, apparut assez dans les résultats.

" Et, en réalité, user de violence, c'est être le bourreau des âmes, qui sont naturellement bonnes, douces, clémentes, et dont la liberté est l'essence ; contraindre ses penchants généreux, c'est les dénaturer, c'est les annuler. Voyez les filles publiques, il est permis à ces malheureuses d'être pour tout le reste les plus viles créatures du monde, mais il leur est défendu, sous peine de mort, d'user de la force et de la violence. Donc où il y a accord commun et unanime, là la violence est bannie, là règnent l'amour, la paix, le naturel, l'émulation du bien. L'homme violent est un tyran en horreur à la nature et à Dieu, qui n'admettent que l'accord de la sympathie des âmes. Dans les lois de ce chef dont nous avons parlé, lois exposées par les personnages les plus sages de cette nation et les plus inspirés de l'esprit prophétique, on trouve un décret où l'un de ces derniers, législateur très remarquable et passant pour communiquer avec Dieu, énumérait les péchés du peuple, en les menaçant tous des châtiments les plus sévères. Quand il en vint à la pédérastie, il n'éleva contre elle aucune plainte ; il se contenta de réprouver comme maudits ceux qui déserteraient les enfants de la nation pour s'attacher aux enfants étrangers : Et pueris alienis adhæserunt ![1], s'écrie-t-il avec indignation.

" Si c'était un crime de les abandonner, c'était donc un acte méritant et vertueux de les rechercher, et comme nous devons notre amour aux nôtres plutôt qu'aux étrangers, délaisser les premiers pour se donner aux autres, c'était violer les lois de la nature. En leur reprochant donc tout commerce avec les étrangers, il les engageait à avoir commerce entre eux.

" Mais si des lois humaines, nées du caprice des hommes, vous passez aux lois universelles et infaillibles de la nature, vous trouverez qu'elles vous ordonnent la pédérastie plus qu'elles ne vous la défendent, et c'est ce que je vais vous prouver.

" Pour procéder par ordre dans une matière si importante, on appelle lois de la nature celles que chaque homme, à quelque secte, à quelque nation qu'il appartienne, trouve naturellement de lui-même, dès le berceau dans les lumières de sa raison ; qui sont sanctionnées par le consentement universel et par l'autorité des plus sages et des plus justes. Elles se divisent en deux parties principales : l'une concerne l'hommage que nous devons à Dieu, l'autre nos rapports de bienveillance et d'équité envers le prochain, et voici comme on les formule :

" Aimer Dieu sur toute chose, et aimer son prochain comme soi-même, ou, ce qui revient au même, n'offenser ni Dieu ni le prochain. Or, si ces deux préceptes ont des résultats différents, ils ne doivent pas être contenus ni confondus l'un dans l'autre, attendu que cette confusion et cette assimilation leur enlèveraient leur caractère distinct et les réduiraient à un seul.

" Si c'était la même chose que ne pas offenser Dieu et ne pas offenser son prochain, il suffirait de cette formule : Ne pas offenser Dieu. Les deux préceptes sont donc évidemment distincts. Ils ne dépendent pas l'un de l'autre, ils n'ont pas de rapport l'un avec l'autre. Or, je vous le demande, si votre prochain se montre satisfait de ce que vous désirez, s'il en est content, heureux, reconnaissant, touché, peut-il s'appeler offensé ? avez-vous transgressé le précepte ? est-il outragé ? vous citera-t-il en justice ?

- Certes, répondit Alcibiade, le précepte sera rempli ; le prochain devra se tenir pour obligé, et il me semble qu'entre une telle conduite et une offense, il y a autant de différence qu'entre un présent et un vol.

- Parfaitement conclu, reprit le maître. Mais, à ce compte, si un enfant consent à s'abandonner au désir de son amant, s'il y trouve plaisir et avantage, en quoi y a-t-il offense au prochain ? Ne serait-ce pas folie que d'en vouloir trouver une ? Si le libre arbitre, cet admirable don de Dieu, nous donne la volonté et le pouvoir de disposer, comme nous l'entendons, de ce qui est à nous, pourquoi excepterions-nous ce seul point ? Quoi ! vous pouvez prêter une maison, un cheval, un chien, et vous ne pourrez pas vous prêter vous-même ! Y a-t-il un tyran assez cruel pour donner la liberté à son esclave en lui défendant de s'en servir ? Dieu nous aura donc faits libres, pour nous rendre esclaves de nos passions et de leurs mouvements déréglés ?

" Donc, comment Dieu qui nous a créés fragiles, blâmerait-il nos faiblesses ? Ce serait blâmer son œuvre. Est-ce que, par hasard, il verrait notre bonheur avec peine, est-ce qu'il verrait nos plaisirs et nos jouissances d'un œil d'envie ? Si le plaisir ne jetait pas quelque baume sur les misères de la pauvre humanité, ce monde serait proprement la caverne de Pluton. L'homme ne serait pas le roi des animaux, mais le résumé de toutes les souffrances, de tous les tourments. Que la noblesse de votre entendement ne se laisse donc pas troubler par d'aussi bas préjugés, par d'aussi absurdes croyances !

- Pourquoi donc, dit Alcibiade, les garçons qui font plaisir aux hommes sont-ils flétris de l'épithète injurieuse de bardaches ? Pourquoi les méprise-t-on ? Pourquoi les regarde-t-on comme infâmes ? Si tout ce que vous m'avez dit est vrai, ne doit-il pas résulter de là que le langage commun est en opposition avec la réalité des choses ? Tirez-moi de ce doute, je vous en prie.

- Ce nom de bardache, répondit le maître, ne doit pas se donner et ne se donne pas, en effet, aux garçons qui, par pure affection et par pure courtoisie, s'abandonnent gracieusement à d'honnêtes gens qui méritent cette faveur.

" C'est ainsi qu'on n'inflige pas l'épithète de putain à ces belles amoureuses qui, pour satisfaire à la loi d'amour, viennent si gentiment en aide aux pauvres cœurs souffreteux. Ainsi, il est raisonnable, il est juste que les personnes sages et discrètes remplacent ces odieuses dénominations par celles de dieux pour les uns et de déesses pour les autres ; que les uns soient appelés les rédempteurs des misères humaines et les autres les consolatrices des âmes faibles et affligées. D'ailleurs une foule de grands princes leur a élevé des autels et des temples, consacré des prêtres, offert des sacrifices et de l'encens ; toutes les histoires de la Grèce et de Rome sont pleines des souvenirs de ce culte. Bardache signifie proprement un garçon mercenaire qui n'aime que pour le gain, qui ne se donne pas, mais qui se vend, qui fait de l'amour un métier servile.

" Il y a entre un garçon amoureux et courtois et un bardache la même différence qu'entre un vénérable prêtre et un coupable simoniaque. Ils sont revêtus tous les deux du sacerdoce, ils administrent tous les deux les mêmes sacrements, mais l'un, dans l'exercice de son ministère, n'a en vue que l'excellence de ses fonctions, que la sublimité de son caractère, que la satisfaction des besoins spirituels de son troupeau, que l'accomplissement des lois divines ; l'autre ne voit que l'utile, que l'intérêt, que le gain.

" D'où il résulte que le premier est sacro-saint, le second infâme et détestable. Les choses sans prix ne doivent pas être tarifées. Or qu'y a-t-il de plus précieux, de plus digne des garçons amoureux, ô mon noble et divin enfant, que de donner aux hommes, sans aucune arrière-pensée d'intérêt, le bonheur des élus ? Il est vil, il est infâme, le garçon qui se livre pour de l'argent, qui, au lieu d'être le jardinier et le trésorier des jouissances de l'amour, se fait l'ignoble bourreau de sa propre chair.

- N'est-il pas raisonnable, répondit Alcibiade, que, qui fait du bien aux autres, soit payé de retour ? que, qui soulage les besoins du prochain, en soit à son tour soulagé ? Pourquoi donc un garçon sera-t-il traité d'immonde, s'il reçoit de l'argent de celui à qui il donne du plaisir ?

- Non, bel enfant, reprit le maître ; autre chose est un marché, autre chose un échange de bons procédés. Il n'est riche et puissant qui n'ait besoin souvent d'un plus petit que soi : qui rend service a droit d'en être payé. Je veux bien qu'un amant généreux vienne en aide à l'enfant qu'il aime et l'oblige en toute occasion, soit pour lui large, libéral, courtois, mais en dehors de toute convention intéressée, soit tacite, soit expresse.

" L'amour doit être notre seule règle dans ces occasions ; il est le seul arbitre digne et honorable en ces questions délicates. Il admet les présents, les libres témoignages d'amour et de générosité ; mais la sordide vénalité lui fait horreur.

" Les prêtres honorables, hommes de bien, vivent de l'autel, et en vivent mieux et plus largement que les simoniaques et mercenaires. Pourquoi ? Parce que ceux-ci sont détestés, et les autres vénérés pour leurs vertus.

" Les auteurs de comédies, quel que soit leur admirable talent, s'ils font métier de leurs œuvres, sont regardés comme de vils et infâmes histrions. Et c'est pour ce motif que les divines lois de la Rome antique les privaient de la sépulture.

- Vos raisons me satisfont pleinement, dit Alcibiade, mais dites-moi, je vous prie, si l'on prend plus de plaisir avec les garçons qu'avec les femmes, et pourquoi ?

- Le plaisir est une harmonie formée de plusieurs voix différentes et qui ne pourrait être complète avec une seule ; comparaison qui s'applique à toutes les jouissances, mais surtout à celles de l'amour ; si donc nous n'envisageons que le dernier terme de la jouissance érotique, la suprême satisfaction des sens, sans tenir compte des circonstances qui l'accompagnent, la question restera indécise. Plusieurs même la résoudront à l'avantage des femmes ; ils diront que la nature a donné aux femmes une certaine partie secrète, douce, d'une chaleur proportionnée qui, secondée par celle du membre viril, facilite le coït, assaisonne et avive la volupté ; ils diront que la fusion des corps, le baiser lascif, le contact intime de deux épidermes forment la suprême félicité. Ils ajouteront que cette union de deux corps, confondus comme en un seul, image et symbole des liens qui unissent deux âmes aimantes, favorise l'échange réciproque de toutes les voluptés, qui, du contact de chaque membre, se communiquent à nos sens avec de doux frémissements. Cet épanchement de deux êtres, ajouteront-ils, qui est le vœu et l'essence de l'amour, ne peut s'accomplir que par ce moyen, et ce désir, si ardent chez tous les amants, de se perdre dans l'objet aimé, ne peut s'assouvir que dans ces conditions ; c'est pour arriver à ce but, à cette fin désirée que nous portons nos mains avides, nos baisers enflammés sur toutes les parties de la personne aimée, et que nous brûlons de remplir toutes ses bouches avec la main, avec la langue.

" Dans cette lutte suprême de la volupté, les langues enlacées sucent, aspirent l'image de l'objet aimé ; les deux âmes se reflètent, se respirent tour à tour avec un souffle du Paradis dans le cœur. Les amants secondent de toute leur puissance l'accomplissement du secret mystère d'amour ; ils s'enlacent comme la vigne en nœuds indissolubles ; leurs deux corps ne forment plus qu'une âme ; rien ne manque à leur désir ; leur jouissance est complète comme leur union. Or, d'après les mêmes personnes, ces heureuses conditions ne se retrouvent pas dans l'amour des garçons, ce qui doit le rendre moins désirable. Disons d'abord que ces personnes, entraînées par l'habitude, qui devient en nous une seconde nature, remplacent le raisonnement par le préjugé banal.

" J'admets, avant d'attaquer leurs arguments, que la chaleur qui réside dans la nature de la femme sert à provoquer ceux qui n'ont pas grande chaleur d'amour ; que la rencontre des semences les invite à pénétrer plus vigoureusement au centre de la jouissance et sert pour ainsi dire de guide au pèlerin trop timide. J'admets encore que les baisers, la vue, les haleines échangées, les embrassements, jouent un grand rôle dans l'accomplissement du grand acte. Enfin j'accorderais tout aux femmes, si je ne retrouvais les mêmes avantages dans les garçons, et bien supérieurs encore. En effet, si ce nid charmant d'amour, trésor unique, divin privilège des enfants amoureux, n'a pas la chaleur de celui des femmes, il a une chaleur tempérée, source rafraîchissante propre à éteindre les ardeurs de la passion. Car pour éteindre cet incendie, c'est plutôt une douce fraîcheur qu'il nous faut qu'une chaleur plus intense encore.

" La rencontre des semences a je ne sais quoi de désagréable : c'est comme une pluie importune et intempestive qui vous alanguit et vous fatigue. La vaste capacité du con vous cause une sorte d'horreur. C'est un labyrinthe qui vous invite à vous perdre plutôt qu'à vous réjouir. Voyez au contraire ce joli petit conduit fait au tour, qui vous mène au jardin fleuri des garçons, ne renferme-t-il pas tous les plaisirs ? Et le mouvement de ces deux coussinets arrondis, frais, veloutés, qui s'ébattent entre vos cuisses, ne porte-t-il pas au comble la volupté ? Ne vaut-il pas tous les plaisirs, non seulement réels, mais imaginaires, que l'on peut goûter avec la femme ? Ne vous semble-t-il pas que la nature, en donnant à ces bienheureuses fesses cette forme rondelette, ce moelleux délicat, a voulu expressément nous montrer qu'elle les destinait à remplir la concavité que forme notre corps quand nous en jouissons. C'est le contraire chez la femme. Dans le coït, la convexité des deux ventres qui se touchent laisse un vide entre les parties et les empêche de former cette union parfaite qui seule fait l'extrême jouissance.

" Quand on jouit d'un garçon, on n'est privé ni de la douceur du baiser, ni du bonheur de respirer le souffle embaumé de la bouche amoureuse. Là aussi, l'union est complète et l'ivresse doucement partagée, lorsque le bien-aimé prend une position qui lui permet de tourner facilement son visage vers celui de son amant, tandis que la ciboule se plante dans son jardin ou frétille gentiment entre ses mains, selon le caprice du charmant jouvenceau. Et quand cette position offrirait quelque inconvénient, loin de nuire au plaisir, elle en fait l'assaisonnement, elle l'aiguillonne, elle le stimule, comme le jeûne aiguillonne et stimule l'appétit. D'ailleurs, sentir l'oiseau de l'enfant se dresser, se roidir, s'irriter, se gonfler dans vos mains, s'ébattre en mille manières, n'est-ce pas là un plaisir qui vous invite, qui vous excite, qui vous pousse à l'attaque, qui multiplie vos coups, qui vous enflamme d'amour ?

- Mais, dit Alcibiade, la forme que peut avoir l'oiselet des enfants importe-t-elle au plaisir qu'y prennent les amants ?

- Certes, répondit le maître ; il doit être bien proportionné, ni trop gros, ni trop petit. Trop de petitesse est le signe d'un fruit vert encore et sans saveur, qui ne peut ni exciter le désir, ni mener la jouissance à bonne fin. Au contraire, un oiseau démesurément gros, mou et charnu, montre que le chevreau est devenu bouc, et, comme l'autre est trop délicat, celui-ci a quelque chose de sale et de répugnant. Quelques-uns toutefois se servent du bouc, mais pour intervertir les rôles plutôt que pour goûter les jouissances attachées à la position régulière. Pour moi, je ne veux pas faire le monde au rebours. Je veux un vit droit, gracieux, blanc, poli, bâti sur deux petites boules rondelettes, propre à distiller sur les mains amoureuses une rosée bienfaisante.

" Ces jouets-là sont comme les tendres fleurettes d'or de la saison nouvelle ; qui les voit devine en eux des présages d'amour sincère, des instruments de plaisir, propres à donner autant de voluptés qu'ils en reçoivent. Ils sont, aux yeux du connaisseur, les images, les copies naturelles des oiseaux les plus précieux ; comme le vôtre, ô mon bien-aimé ! résume en perfection ceux des enfants les plus aimables. "

En parlant ainsi, le maître lui passa un bras autour du cou, tandis que son autre main courait aux parties plus secrètes, altérée de désirs comme un cerf, affamée de convoitise comme une harpie.

L'enfant le repoussa doucement : " Avant que vous ayez autre chose de moi, mon maître, lui dit-il, daignez satisfaire ma curiosité sur quelques autres points.

- Commandez, répondit Philotime ; mon vœu le plus cher est de satisfaire tous vos désirs.

- Est-ce que les femmes n'ont pas aussi des pommes comme les garçons, et qui valent bien cet oiseau que vous estimez si fort ?

" Il me semble, pour ma part, que dans le congrès amoureux, celui qui fait l'agent doit s'estimer bien plus heureux, de caresser ces seins rondelets, vermeils comme des pommes, et d'autant plus estimés qu'ils remplissent plus exactement la main. Si, dans le plaisir de l'amour, vous avez tant de goût pour les pommes, les femmes en ont quatre, tandis que les garçons n'en ont que deux. Si le jardin des garçons a des fruits, celui des femmes a aussi les siens, bien plus précieux, bien plus désirables. Dans celui des garçons, vous avez la pêche, que les femmes ont aussi, sans compter la figue, qui, comme saveur, ne le cède ni à la pêche, ni à aucun fruit. Quant à la vaste capacité du con, que vous comparez à un labyrinthe inextricable, c'est une critique trop générale pour être vraie. Ce défaut ne se rencontre que chez celles qui se prodiguent trop, qui sont mûres, ou qui ont eu des enfants ; quant à celui des jeunes, je crois que vous le calomniez.

" Vous nous présentez comme nauséabonde la liqueur que ce joli vase contient ; mais si au lieu de cette liqueur, vous voyiez sortir du vase des garçons, comme d'une source naturelle, un beau jus de merde, que diriez-vous alors ? Cela sentira-t-il l'ambroisie ? Trouverez-vous l'odeur du musc dans ce fumier ? La porte du paradis sera-t-elle pour vous une chaise percée ? Ces objections sont-elles imaginaires ou sérieuses ? Rêvé-je, ou si je dis la vérité ? Qu'en dites-vous mon vénéré maître ?

- Votre divine intelligence n'a que des conceptions divines et dignes de vous ; mais si fondés que soient vos arguments, on peut leur trouver une réponse plus spécieuse et plus solide en même temps. Je les réfuterai donc un à un. Entre le plaisir d'avoir dans les mains les seins d'une femme ou l'oiselet d'un enfant, il y a toute la différence qui existe entre la possession d'un être animé ou d'une chose inanimée. Le sein n'a ni mouvement ni sentiment ; l'oiseau est mobile et d'une grâce pétulante ; les mamelles sont inertes et sans âme ; l'oiseau s'agite, se démène, s'ébat, fait signe de la tête ; il pleure, il sourit, il applaudit, il concourt avec vous, dès le début de l'action à toute la lutte amoureuse ; tandis que les mamelles, celles du moins d'un grand nombre de dames, ne sont que des vessies gonflées d'air, des bourses vides, des poches flasques et pendantes, plus propres à dégoûter de l'amour qu'à exciter au déduit.

" Est-ce que d'ailleurs un jeune garçon bien fait n'a pas aussi ses mamelles, petites il est vrai, mais par cela même plus belles et plus précieuses, de même que la rose en bouton nous plaît plus que dans son épanouissement ? Supposez un jardin plein de fruits variés, de saveurs différentes. Si on vous abandonnait les plus communs, en vous interdisant de toucher aux plus délicats, la possession du jardin avec cette restriction ne vous causerait-elle pas plus de peine que de plaisir ? Ainsi la femme ne livre pas volontiers ses fruits, n'ouvre pas volontiers le jardin de son cul, parce que son désir est ailleurs, parce qu'elle attend son plaisir de sa nature, parlons mieux : de son con. C'est ce qui fait que la femme a un goût amer. Et quand elle consentirait à tout, je trouverais encore entre elle et le garçon la différence qu'il y a entre la viande de vache et celle de veau. Les goûts des hommes sont différents : telle saveur plaît à l'un qui répugne à l'autre ; rien de plus prompt à saisir ces nuances que le palais. Donnez-lui de la vache n'importe quel morceau, ce sera toujours pour lui de la vache ; du veau, ce sera toujours pour lui du veau : ainsi du tact dans le plaisir amoureux.

" Quant aux matières aqueuses qui flottent dans le con, quant aux vastes dimensions de ce gouffre sans fond comme l'océan, ce sont là des défauts communs à toutes, parce qu'ils sont inhérents à leur nature, et je suis convaincu que depuis le jour où elles donnent leurs prémices, jusqu'à celui où elles accouchent dans la douleur et les cris, il n'a jamais été possible à l'homme de toucher le fond de cet abîme. J'en viens, enfant mille fois béni, à ces petites souillures que vous supposez chez les garçons. Vaine imagination, mon fils, chimère, préjugé ! Un garçon bien né, bien élevé, est si loin de donner la moindre marque de malpropreté, qu'il a au contraire des parfums odorants, résultant d'une chaleur vitale bien tempérée, qui embaument le vit tiède et fumant. Cela se voit bien quand il sort tête nue, heureux, fier et triomphant de la lutte amoureuse et tout ruisselant d'essences aussi suaves que les parfums de l'Arabie. Et quand même il rapporterait quelque odeur, quelque empreinte visible du jardin de volupté, il n'y aurait là rien de dégoûtant ni de nauséabond : que dis-je ! ce serait un renfort de jouissance, un piment de désir.

" Qui aime le melon ne doit craindre ni son goût ni son odeur. Toute chose en ce monde, pour être parfaite, doit garder ses attributs. Le pain et le vin ont leurs goûts propres, comme le cul d'un beau garçon a son fumet particulier et son parfum naturel d'ambre.

" Un jour un sage et prudent personnage qui aimait à le lécher, s'aperçut que son bien-aimé l'avait parfumé d'eau de rose ; il se retira mécontent, interrompant la besogne commencée. Comment, lui dit-il, je viens de jouir de ta fleur, avec son parfum naturel, et tu m'apportes dans ton cul toute la boutique d'un parfumeur ! Entre mille, vous n'en trouverez pas un qui offre sur ce point des défauts notables, toutefois un pédéraste judicieux ne doit pas s'approcher indifféremment de tous les garçons ; pour goûter de vrais plaisirs, il ne doit pas s'adresser au premier venu, pourvu qu'il ait des fesses et un trou ; en effet, ce qui est pommes chez les uns, n'est chez les autres qu'éponges et vessies ; au lieu d'un jardin de voluptés, il en est qui n'offrent que des latrines infectes. Un garçon, pour être aimable, devra donc être noble, bien élevé, propre, coquet, avenant, sans souillure. Il n'aura de prix qu'à ces conditions.

" Mais s'il ne les remplit pas, il deviendra l'être le plus repoussant. Il n'y a pire corruption que celle des meilleures choses. Quand il se rencontre quelque part des défauts naturels, nous devons nous ingénier à en faire disparaître jusqu'aux moindres traces. Où la nature répand le plus d'impuretés, c'est là que l'industrie de l'homme doit s'exercer à tout nettoyer, à tout purifier. On peut comparer sur ce point les garçons au gibier et aux fruits les plus savoureux. Sont-ils bons ? ils sont exquis entre tous les autres aliments ; sont-ils maigres, verts, gâtés ? il n'y a rien de plus détestable et de plus nauséabond.

" Mais admettons qu'un jouvenceau, soit inexpérience, soit misère, ait en lui quelque défaut de ce genre, ses souillures ne sont rien auprès des incommodités, des menstrues et des suites répugnantes qui en résultent pour la femme.

- Dites-moi, de grâce, seigneur, dit Alcibiade, ce qui fait que la femme fait si grand cas de sa figue, et se montre si vaine et si indiscrète ?

- Cela vient, répondit le maître, de ce qu'elle ne veut plaire à l'homme que pour prendre aussitôt sur lui un empire despotique et absolu. Elle devient, quant elle le peut, arrogante, cruelle, impie. Notre argent, nos biens, notre liberté, notre réputation, notre vie ne sont rien à ses yeux auprès de son mérite. Elle fait s'égorger entre eux ses amants ; leur sang versé est le trophée ordinaire de sa gloire. Les incendies, les ruines, les dévastations des villes et des royaumes sont des jeux de sa perfidie. Prenez-moi, par exemple, la dernière des paysannes, une sale et lourde vachère, bonne à manger la polenta, à bâfrer des légumes, à boire de l'eau claire, à dormir sur la paille et à converser avec les bêtes, incapable d'ailleurs de distinguer un vit d'homme d'un vit d'âne, que le sort la fasse tomber aux mains d'un lourdaud, qui, pour varier sa pitance, mangera des lapins et des pommes gâtées, pour peu que ce rustre soit gentillâtre, elle voudra l'épouser.

" Et si elle ne peut arriver à ce but, elle voudra que son gentilhomme la marie au moins à quelque citadin, à quelque marchand, et avec une grosse dot encore. Sinon, gare la justice ! C'est là qu'il faudra l'entendre défiler sa patenôtre ; elle ne manquera pas de dire qu'elle était vierge comme une sainte, de bonne famille, de noble race ; qu'à la vérité, un brusque accident l'avait jetée pauvre entre les bras de cet homme, mais qu'elle lui avait toujours été des plus fidèles et qu'aucun autre ne l'avait jamais touchée seulement du doigt. Et notez que la coquine a ouvert béant son sale con à tout venant, et que tout ce qui porte vit, cuisinier, marmiton, valet de pied l'a tour à tour enfourchée.

" Et quel doit être l'orgueil des filles de bonne naissance, si les filles de putain ont de telles prétentions ? Que vous semble des femmes ? les jugez-vous morceaux friands ? pensez-vous qu'un galant homme doive s'empêtrer de pareilles espèces ? qu'elles soient de dignes objets d'amour ? Non, n'en croyez rien, si vous ne voulez pas être dupe. Je pourrais vous énumérer plus de cent motifs pour vous engager à vous méfier d'elles, mais pour ne pas vous ennuyer, je couperai court à mes développements. Nous avons des hommes d'un grand génie, qui ont écrit des volumes sur les femmes ; mais tout ce qu'on a pu dire d'elles est encore au-dessous de la réalité, et on cessera d'écrire avant qu'elles cessent de fournir matière à la satire. Peut-être en existe-t-il une bonne ? je ne le nie pas ; ce serait un miracle. Pour ma part, je n'ai pas encore, de ma vie, rencontré un honnête homme qui se vantât d'avoir été assez heureux pour en trouver une.

" Au contraire, qui s'est jamais plaint des garçons ? quel mal font-ils, les chers anges ? quelle ruine, quel dommage ont-ils jamais causés, sinon par hasard ou par un accident indépendant de leur volonté ? Autant il est miraculeux de voir une femme qui n'entraîne pas avec elle la ruine et la détresse, autant il est rare que ces malheurs soient à craindre avec les garçons.

" Mais passons à d'autres points particuliers : les rapports qu'on a avec les femmes ne pouvant rester secrets longtemps, à cause de la différence des sexes et de la difficulté des rapprochements, on court risque d'y perdre sa réputation, de passer pour homme méprisable, paillard, débauché, sans conduite. La femme veut l'homme tout entier ; elle n'est pas encore contente. Il faut avec elle négliger toute affaire sérieuse, et se perdre soi-même. Une maîtresse est toujours sur vos pas, vous fait épier partout. Vous voit-elle avec une vieille ? c'est votre pourvoyeuse ; vos amis ? des proxénètes ; les jeunes femmes ? vos maîtresses ; les garçons ? vos bardaches. Vous voilà forcé de rompre avec l'univers et de vous cloîtrer avec elle, ce qui revient à mettre un chien et un serpent dans un sac, comme on fait pour les parricides. Le bonheur même qu'on goûte avec elle se change en douloureuse amertume, par suite des sécrétions échauffantes et purulentes des menstrues, source d'ulcères, de suppurations et de maux de toute sorte, d'où il suit que les putassiers sont toujours infirmes ou infâmes.

- Mariez-vous, dit l'enfant, vous remédierez à tous les inconvénients que vous venez d'énumérer, et vous nagerez commodément dans un océan intarissable de voluptés.

- Ah ! mon pauvre Alcibiade, toujours la même nourriture, sans aucune variété, finit par soulever l'estomac et réduit le convive à mourir de désirs et d'inanition. Et puis se perdre soi-même, se priver de la meilleure partie de son âme, de sa liberté, cet incomparable trésor, et pourquoi ? Pour jouir d'un plaisir si facile, d'une volupté si commune, d'une douceur banale, d'un festin où tous prennent leur part, même les mouches. Eh ! grands dieux ! qui dans ce monde n'est pas en état de se marier ? Eh bien ! soit, voilà un homme marié ; croyez-vous qu'il lui sera facile ensuite, qu'il lui sera même possible de se donner du bon temps avec sa femme, toutes les fois qu'il en aura envie ? Ce seront des parents, des cousins, des visites, des questions de contrat, de dot, tous les tracas matrimoniaux qui viendront se mettre à la traverse, quatre ou six fois par jour, chaque fois que le gros bout viendra lui roidir. Le bel avantage d'ailleurs de changer insensiblement son titre d'homme en celui de bête à cornes ! Car telle est la mode aujourd'hui qu'il ne se célèbre guère de noce que sous les auspices du Capricorne. N'est-il pas bien agréable de nourrir de son sang de petits mulets, bons à ruer un jour contre vous et à vous estropier ?

- Mais, répliqua Alcibiade, s'il en était ainsi, personne ne prendrait jamais femme, et cependant nous voyons tout le contraire.

- Si la nature avait permis, répondit le maître, que toutes les tendances qui dérivent des sens fussent purement spéculatives, les femmes seraient un objet de mépris. En outre, autant de caractères différents, autant d'opinions et de conduites différentes. Un petit nombre d'hommes seulement qui ont l'esprit philosophique envisagent d'une vue nette cette question ; ils évitent de s'enchaîner avec la femme et laissent nos badauds athéniens les conduire chez eux avec des torches allumées, emblème frappant de l'incendie et de la ruine que ces furies apportent avec elles dans les maisons ou elles entrent.

- Mais, dit Alcibiade, sans avoir affaire aux femmes et aux garçons, ne pourriez-vous pas éteindre les ardeurs de l'amour, vous-même, de vos propres mains, sans dépense, sans fatigue, sans vous soumettre à personne ? C'est selon moi, le palliatif le plus sûr pour ne pas succomber faute de secours. Grâce à ce moyen, au moindre chatouillement de la luxure, vous avez entre les mains un remède aussi prompt qu'infaillible.

- Alcibiade, mon bien-aimé, répondit le maître, se pomper les humeurs avec ses propres mains, substituer une vaine image à une réalité vivante, est un misérable subterfuge, un pauvre expédient contre les furieux désirs de l'amour, qui veut éteindre sa soif à la vraie source, à laquelle on ne peut substituer le creux de la main que par un effort d'imagination. Cette triste ressource commence par enflammer davantage le désir pour l'éteindre infailliblement ; car la passion se meurt si elle ne se satisfait pas au contact d'un objet réel, si elle ne se plonge pas, si elle ne s'engouffre pas dans la liqueur désirée. Voulez-vous m'en croire, mon enfant ? évitez par-dessus toute chose, cette vilaine tricherie. Il faut que le vit soit modéré, parce que ses excès, en nous privant de notre substance la plus pure, la plus vitale, nous exténuent, nous dessèchent, nous consument.

" Souvent ce n'est plus la semence qui en sort, c'est le meilleur de notre sang ; le cerveau se distille, les esprits animaux s'évaporent. De là l'altération des traits, la pâleur livide, et souvent une mort précipitée. En effet, la nature, plus attentive à la conservation de l'espèce qu'à celle de l'individu, concentre tous ses efforts dans la préparation de la matière génératrice, en sorte qu'à chaque évacuation de semence, elle comble le vide par un autre produit semblable, dont elle prend la substance dans le plus pur de notre sang, travail qui épuise les veines et les parties les plus importantes et les plus vitales de notre corps.

" Quand on commence à se satisfaire avec les mains, cette pratique ne tarde pas à se changer en habitude, par la facilité qu'on y trouve. Une irritation continuelle et incommode rend le vit exigeant et impérieux, et veut qu'on le tienne toujours en mouvement ; elle force l'homme à devenir son propre assassin. Les autres occasions, si prochaines qu'elles soient, sont encore un peu éloignées ; mais celle-là, on l'a toujours sous la main. Certains prétendent qu'il y a pour l'homme trois degrés de perdition : le premier, c'est la femme ; le second, la pédérastie ; le troisième, l'onanisme. Ils mettent en premier lieu la femme, parce que, disent-ils, sa chaleur nous enlève trop de notre substance et ses mouvements désordonnés épuisent notre vigueur. Les garçons, ajoutent-ils, ont un charme particulier et des mouvements qui produisent en nous le même effet, un peu moins désastreux, tandis que les mains, avec une allure plus douce, plus modérée, sans violence, sans aucune de ces secousses qui nous ravissent les sens, secondent gentiment nos désirs. C'est à ce point de vue, sans parler des avantages que vous avez signalés, qu'ils prennent en main la cause de l'onanisme. Pour moi, si j'avais à donner mon avis, je n'hésiterais pas à attribuer à l'onanisme l'influence la plus mauvaise, et, comme cause de ruine, je le placerais sans comparaison au premier rang. En effet, le plaisir que nous cause la présence de l'objet aimé, délecte et calme tellement nos esprits, que, sans fatigue, sans pâmoison, nous goûtons le soulagement et le contentement désirés, qui nous payent du mouvement et de l'agitation. L'onanisme, au contraire, en nous privant de la vue et du contact du beau et du réel, nous laisse recrus et épuisés. Nous ne devons donc pas renoncer pour lui aux garçons, car des rapports modérés avec eux nous apportent la joie et la santé ; ce qui a fait écrire à l'un de nos plus fameux médecins cette notable sentence : Usus et amplexus pueri bene temperatus, salutaris medicina[2].

- Pourquoi insistez-vous sur ce mot, d'usage modéré, mon cher maître ? dit Alcibiade.

- Parce que l'excès est nuisible, comme je vous l'ai dit, répondit-il, non pas à cause du vice du sujet aimé, mais à cause de l'usage que l'on en fait. D'un autre côté, la privation est une cause d'infirmités et de souffrances. Car si ce principe surabondant et humide qu'on appelle la semence n'est pas rejeté à certains intervalles, il se répand par tout le corps, et il engendre des désordres nombreux et incurables. C'est pourquoi, quand j'ai mûri le sens et la raison de ces chers petits anges, ils deviennent pour moi l'objet d'un culte et d'un amour dévoués : sous les noms de neveux, ou d'écoliers, on les a toujours à ses côtés ; on fait rejaillir sur eux son propre éclat, on acquiert la bienveillance de leurs parents et on s'assure à soi-même des jouissances parfaites. Donc, à défaut de toute autre raison, l'intérêt social et politique suffirait pour justifier cette forme de l'amour.

- Mais, dit Alcibiade, est-ce que les hommes ne pourraient pas, sans faire aucune distinction d'âge, se donner ensemble ce passe-temps, d'autant plus qu'ils ont en eux-mêmes toutes les ressources qu'ils trouvent dans les enfants, et plus complètes encore ?

- La forme et la nature des plaisirs amoureux se modifient avec l'âge, dit Philotime ; la viande de chevreau est délicate ; celle du bouc est fétide. Aussi ceux qui courent aux bouquins, sont-ils des renégats d'amour, des bêtes fauves, des organisations corrompues. L'amour mâle est enfant. Il est vrai que trop bambin, il manque un peu de saveur. Les plus propres au déduit sont ces beaux jouvenceaux, composés de miel et d'ambroisie, faits pour nous attirer, pour nous convier aux plaisirs, comme les autres pour nous en dégoûter.

- Mais, demanda Alcibiade, de quel âge ? À quel âge marquez-vous la limite où l'on peut jouir des garçons, mon judicieux maître ?

- De neuf à dix-huit ans ; mais la limite est un peu arbitraire, car les uns gardent plus longtemps leurs grâces enfantines et les autres défleurissent plus vite. De même voit-on de charmants bambins, rondelets et vermeils, qui vous font bander dès le berceau.

- Mais, dit Alcibiade, comment en un âge si tendre serions-nous assez larges pour satisfaire vos désirs ?

- Question complexe. Les uns sont assez larges à cause de l'élasticité naturelle des parties ; les autres le deviennent, grâce à l'industrieuse discrétion de leurs amants, qui savent habilement se ménager avec eux une pleine jouissance. L'amant doit donc, avant tout, être discret et courtois et ne pas faire comme ces grands vilains ânes sauvages que l'on devrait rayer à la fois du nombre des vivants et de la sainte congrégation des glorieux pédérastes.

" Ces rustres-là sont de vrais pourceaux qui ne savent pas jouir du bel enfant Adonis, mais qui le tuent par la furie bestiale de leurs assauts. Ce jeu veut donc de l'art et du jugement. Aussi ne saurais-je trop louer la parfaite sagesse de ces amants sensés qui ne veulent pas faire de leurs bien-aimés de pauvres martyrs en les empalant comme font les barbares, en les pourfendant jusqu'à la garde, en mêlant le sang et les pleurs à ce charmant déduit qui ne devrait produire que joie et volupté. Ces personnes discrètes savent amuser habilement tour à tour les sens de l'enfant, de manière à ne lui faire ressentir aucune douleur. Ils multiplient ainsi leurs propres jouissances, et se font désirer et inviter par les garçons eux-mêmes, devenus friands de ce jeu plaisant et amoureux.

- Comment s'y prend-on pour le jouer, demanda Alcibiade ?

- Nous voulons, répondit le maître, que l'enfant prenne une posture qui lui permette d'étaler dans toute leur pompe ses belles pommes relevées et arrondies, et qu'il mette toujours sous les yeux de l'amant, comme un point de mire, le délicieux paysage de son jardin. Celui-ci, pendant ce temps, s'ébattant contre la cage avec son oiseau caressant qu'il tient, pour ainsi dire, moitié dedans, moitié dehors, de manière à attirer la convoitise amoureuse, donnera à la jouissance une saveur particulière et soutiendra son ardeur par le plaisir de la vue, ce plaisir qui devance tous les autres dans les joies de l'amour. Ces diverses voluptés forment un mélange parfait, si doux, si exquis, que les Muses et Apollon ne sauraient avec tout leur art en composer un pareil.

" Et si le joli chardonneret de l'enfant aimé s'ébat dans cet intervalle dans les mains de l'amant ou dans celles même du jouvenceau, tout n'en ira que mieux. Cet ingénieux passe-temps, cet accompagnement agréable, empêchera de se reproduire les répugnantes conséquences dont vous parliez tout à l'heure. Ce qui, à mon avis, est le plus important, c'est que par ce moyen, on pourra jouir de tous les jeunes garçons, même à l'âge le plus tendre, et on pourra de la sorte faciliter et multiplier ses plaisirs. L'amant ne dévorera pas cette douce proie comme un loup affamé, mais il la sucera et la léchera gentiment.

- Mais, interrompit Alcibiade, les pères ne veulent pas que les précepteurs usent ainsi de leurs enfants ; d'un autre côté, les maîtres qui se permettent ces licences n'ont pas une bonne réputation ; marque évidente que ce fait est réputé illicite et déshonorant ?

- Ces pères-là ont raison, parce que la sévérité que l'on emploie dans l'éducation se concilie difficilement avec les caresses et les voluptés amoureuses, sans compter que beaucoup de parents tiennent pour respectables les lois et les ordonnances contre la pédérastie.

" Mais les maîtres judicieux savent concilier par un juste tempérament la sévérité et la douceur. Ils comprennent que l'une sans l'autre est inutile et dangereuse, et que la sévérité seule fait du maître un barbare et de l'enfant un esclave.

" La douceur et l'indulgence seules rendent le garçon insolent et mal appris, et enlèvent au maître le respect et l'autorité ; mais, alliées à la sévérité, elles font miracle. L'amour ne rompt pas l'obéissance ; la jouissance volontaire n'est pas une trahison : l'enfant honoré des caresses d'un maître respectable n'encourt ni la honte ni le mépris. Loin de perdre quoi que ce soit à ce commerce, il devient tout à la fois un objet d'amour pour la classe et pour le maître. Ceux qui ne profitent pas d'une si belle et si avantageuse occasion, se font tort à eux-mêmes et se rendent volontairement incapables de poursuivre longtemps les exercices et les travaux de l'étude.

" Le caractère des enfants est indomptable, fier, déraisonnable ; en sorte que, si les douces impressions de l'amour n'en corrigent la portée, ces mauvais instincts peuvent devenir la source d'égarements funestes. Quand je vois leur mauvaise tenue, leur inconvenance, leur insolence, leurs bruyants ébats, tous ces défauts qui feraient sortir des gonds un colosse de marbre, je me sens tout à coup calmé et fléchi par leurs grâces angéliques. La vue de leurs savoureuses pommes de Paradis fait rentrer la paix dans mon cœur, et établit dans mon âme, agitée par un excès d'amour et par un juste désir de sévérité, un équilibre agréable et salutaire.

" Et bien qu'on ne puisse témoigner cet amour à tous les écoliers, pour des raisons d'âge, de réputation, de convenance sociale, pour éviter le reproche de partialité et d'injustice, pour ne nuire à aucun intérêt ; bien que dans les marques de bienveillance qu'on leur témoigne à tous, il y ait des degrés et des proportions, cependant le plus cher, le plus aimé d'entre eux, la brebis préférée, en un mot, n'est pas en apparence mieux traité que les autres ; les faveurs qu'on lui dispense sont secrètes comme les plaisirs qu'on goûte avec cet Adonis. Il résulte de là que tous nous aiment et nous respectent également ; que chacun se croit aimé de nous, que personne ne se plaint ni ne s'afflige, enfin que le maître, devenu le plus patient des hommes, trouve le moyen de satisfaire les autres en se satisfaisant lui-même.

" Qui eut la puissance d'emprisonner Jupiter sous la forme d'un taureau, sinon l'amour ? qui fit prendre à Hercule le costume et les sentiments d'une femme, sinon l'amour ? Qui donc, au milieu d'une bande de lutins indisciplinés, pourrait résister au continuel tourment d'endurer leurs caprices et leurs lubies enfantines, s'il n'était enchaîné à ce métier par l'amour ? Le maître, donc, qui ne les aime pas secrètement est un âne bâté, son école est un bagne dont il est l'argousin. Et puis, n'est-il pas raisonnable que qui cultive le terrain en retire les fruits ? Vous me donnez une cave pleine de vins, et vous voulez que je meure de soif à côté ? Le premier venu mettra la main sur nos enfants, le premier venu pourra en jouir, et nous seuls nous serons indignes de ce bonheur ! Cette belle fleur, ce fruit délicat seront la proie d'un bandit qui viendra tout déflorer, tout gâter dans l'enclos, et seul le fidèle jardinier n'aura pas le droit d'en jouir avec réserve et discrétion ?

- Vous plaidez fort bien votre cause, dit Alcibiade, mais permettez-moi encore une question, et dites-moi sincèrement quel plaisir nous pouvons goûter, nous autres garçons, quand nous voulons bien nous prêter à vos caprices ? Je n'en vois qu'un, celui de supporter dans une posture humiliante la furie de vos assauts, celui d'aller au sacrifice, au gibet, à la boucherie, à la roue, et d'être comme des malheureux qu'on écartèle. Si vous cherchez votre plaisir dans le mal d'autrui, vous dérogez à la justice et aux lois naturelles, qui défendent de faire mal au prochain, et particulièrement aux innocents et aux enfants sans défense. Car pour les autres, qui ont l'expérience de la chose, je ne les plains pas, c'est leur faute. Qui sait ce qu'on lui demande, et qui pourtant l'accorde, ne doit pas se plaindre, attendu que, volenti non fit injuria[3].

- Sur ce point important, mon cœur, je voudrais vous répondre par les faits, qui sont aux paroles ce que le corps est à l'ombre. J'ai peine à croire, pardonnez-moi, mon enfant, la liberté grande de mes paroles, que vous soyez si novice encore sur cette matière, comme si votre grâce suprême et votre exquise gentillesse n'avaient pas attiré sur vous, jusqu'à présent, les yeux d'une foule d'amants ; car une fleur aussi précieuse que la vôtre ne peut qu'exciter le désir de la cueillir. Les abeilles actives et industrieuses ont déjà sans doute butiné votre miel ; il est impossible que votre grâce incomparable soit restée jusqu'à ce jour oiseuse et inutile. Est-ce que le doux minois des jolis bambins ne reçoit pas déjà dans le berceau et dans les bras de la nourrice les baisers et les caresses lascives des amants enflammés ? Est-ce que dans la fraîcheur délicate des plantes naissantes, on ne devine pas déjà l'incarnat velouté de leurs fruits près d'éclore ? Est-ce que la brise elle-même qui les caresse ne semble pas les envelopper avec amour de ses molles étreintes, comme pour les baiser et pour en jouir ? Et que doit-ce donc être d'un garçon comme vous en sa florissante saison ?

- Je ne saurais nier, répondit Alcibiade, que nombre d'amants ne m'aient jusqu'à ce jour suivi et pourchassé, mais l'inquiète sollicitude de mes parents a mis une barrière à leurs désirs. Il est vrai qu'avec les jeunes garçons de mon âge, j'ai hasardé quelques privautés, qu'ils m'ont rendues, mais je n'en ai pas conservé un souvenir fort agréable, et je suis loin d'égaler de tels plaisirs à ceux qu'on goûte peut-être avec les hommes. Il y a sans doute entre ces ébauches de volupté et celles dont vous me parlez la même différence qu'entre un fruit vert et un fruit mûr. C'est pourquoi je ne suis pas trop éloigné d'en courir la chance, et je vous écoute de toutes mes oreilles.

- À l'œuvre donc, mon fils, dit le maître bandant, l'expérience vous apprendra mieux la vérité que tous les discours et tous les raisonnements.

- C'est bien mon désir, répondit l'enfant, seulement j'ai peur qu'une fois que vous n'aurez plus intérêt à me convaincre, vous ne deveniez plus sobre et moins explicite en vos discours ; suivez donc votre propos et soyez tranquille pour le reste.

- Ainsi ferai-je, répondit-il, et il continua :

" Le plaisir que les garçons goûtent sous les hommes est grand mais n'est pas égal pour tous. La cause générale pour laquelle il est grand, la voici.

" Tous nos sens ont un objet propre, lequel, bien réglé, bien ordonné leur cause une sensation agréable ; ils la communiquent à l'âme que la nature a créée pour la recevoir, comme les sens pour la donner. Ainsi la belle peinture, les représentations les plus parfaites de la forme humaine plaisent merveilleusement à notre vue, la musique charme l'ouïe, les doux parfums l'odorat, les mets délicats le goût ; le tact à son tour, le plus parfait et le plus admirable de tous nos sens, celui en qui consistent la vie et l'être des animaux et en qui se résument, avec une parfaite mesure, les diverses qualités des corps, le tact, dis-je, trouve sa suprême volupté à palper les parties les plus gentilles, les mieux faites, les plus molles. C'est pourquoi, dans les combats de Vénus, la bouche court avidement aux lèvres, sur lesquelles s'épanouit la rose purpurine, au milieu d'un visage blanc comme le lait. Les mains agiles, audacieuses, courent impétueusement aux mamelles, aux fesses, parce que là elles ne se heurtent pas contre la rude barrière des os et qu'elles y trouvent la pleine satisfaction de leurs désirs. Mais poussons plus avant ; aussi bien est-ce plus avant, plus intérieurement que se trouve placé l'objet véritable et vraiment désiré de ce sens. Vous saurez donc que la force principale du tact réside, de l'aveu de nos philosophes les plus savants, dans les parties nerveuses et dans les nerfs eux-mêmes : ce qui fait que le comble de la volupté se trouve dans les parties génitales, qui ne sont pour ainsi dire qu'un réseau de petits nerfs subtils et délicats. Ces parties ont une suprême jouissance, lorsque certaines conditions propres à les réveiller, comme l'archet réveille le son, viennent exciter la sensibilité qui leur est propre. Et pour parler net, cette jouissance ne saurait être complète que par l'émission de la semence génitale, qui concentre en elle tous les principes de la vie, qui, étant liquide, peut facilement se transmettre par les organes du plaisir et s'insinuer au laboratoire le plus secret de la vie, et, par suite, nous procurer des plaisirs divins. Les enfants ne sont pas encore d'âge à avoir cette semence, ce qui fait qu'ils ont peu de penchant pour ces plaisirs actifs de l'amour. Mais ayant en eux comme un germe de ce principe, comme un chatouillement voluptueux, avant-coureur du plaisir, ce qui leur tient lieu de semence, ce sont certains esprits amoureux qui caressent subtilement leurs nerfs et les provoquent à la volupté. Ces esprits étant agiles et toujours disposés à se mouvoir, il s'ensuit que la baguette des garçons dresse les oreilles à la moindre occasion et se met en colère. Mais, incapables de le faire à d'autres, ils concentrent violemment en eux-mêmes, et principalement dans leur jardin, le désir qu'ils ne peuvent répandre au dehors ; c'est pourquoi ils désirent être caressés, palpés et pleinement possédés.

" De là la facilité avec laquelle presque tous se soumettent aux plaisirs des hommes. S'il en est qui se montrent rétifs, ce n'est pas parce que la nature en eux se refuse à ce plaisir, mais parce que la crainte et le préjugé leur persuadent qu'un tel acte est coupable et honteux. Leurs parties, arrosées doucement par les tièdes ruisseaux d'une semence provocante, jouissent dans cet acte d'une incomparable volupté ; sans compter les autres plaisirs qu'ils goûtent dans les parties les plus molles où le mystère s'accomplit : voilà la cause du plaisir qu'ils ressentent généralement. Mais ce plaisir dépend en grande partie de l'expérience et de l'adresse de l'agent ; car on trouve de par le monde de vrais roussins qui, loin de donner contentement à l'enfant aimé, le mettent à la torture comme de vrais bourreaux et n'emportent pour trophée de leurs odieux plaisirs que les larmes, le sang, les cris et les spasmes douloureux de ces tendres et innocents agneaux.

- Mais, demanda Alcibiade, pourquoi ces derniers eux-mêmes ne causent-ils pas du plaisir aux garçons, puisque les mêmes moyens doivent amener les mêmes effets ?

- Alcibiade, mon trésor, répondit le maître, la perfection consiste dans la mesure et dans l'harmonie : le baiser est agréable, mais quand il ne mord pas ; gratter fait plaisir, mais trop gratter cuit ; il n'y a pas jusqu'aux aumônes, aux jeûnes et aux oraisons où l'excès ne soit un abus. Ainsi ces rufians ne sont pas des amoureux, mais des loups ; non des êtres dignes de goûter le bien suprême, mais des homicides, des ennemis de la nature et du monde.

" C'est contre ces malheureux (pour vous révéler un autre mystère) que les lois de certaines nations ont établi la peine du feu, et non pas contre les amants discrets. Que veulent donc ces lois ? Qu'au lieu de gâter le métier, on le fasse bien ; qu'au lieu de devenir l'occasion de haine et de désordre, il soit un lien de bienveillance et d'amour ; ce n'est donc point l'usage qu'elles proscrivent, mais l'abus, ainsi que dans une foule de points importants : tel a été évidemment le but de ces habiles politiques. Quant à la question de savoir pourquoi certains enfants jouissent plus que d'autres, cela vient de ce que les parties de leur jardin, sont unies à celles de leur chardonneret par des nerfs plus subtils, ce qui rend plus facile la communication des esprits ; en sorte que le frémissement voluptueux de l'oiseau accompagne et précède même la jouissance ressentie par le jardin. Quelques-uns même éprouvent un tel plaisir à se faire chevaucher, qu'ils en deviennent comme fous de désirs, qu'ils prient, qu'ils supplient, qu'ils forcent même leurs amants à leur faire la chose. Ces enfants sont vifs et ardents entre tous les autres, parce que l'abondance des esprits lascifs qu'ils ont en eux donne l'agilité à leurs mouvements et les rend plus chauds dans l'action ; aussi leurs moindres actes révèlent-ils le but où ils tendent, sans compter certains mouvements voluptueux des hanches, certains va-et-vient lascifs qui sont produits aussi par la circulation des esprits. Il y a encore certains garçons tranquilles et posés qui n'éprouvent pas avec le même excès le désir de carillonner ; mais si faible que soit en eux l'ardeur amoureuse commune à tous les êtres, ils n'en sont pas moins enclins à s'abandonner aux caresses, aimant à le faire sans le dire. Je ne crains pas de dire qu'il n'y a pas un enfant, quand il trouve à sa commodité le jour et l'heure, qui sache résister à ces plaisirs ; j'en sais même qui en sont si avides, si goulus, qu'ils ne souffrent pas de relâche, pas d'interruption dans le service du vit. Ils le caressent, ils l'éperonnent avec la salacité des chèvres, en sorte que je suis porté à croire qu'ils ont connu ce plaisir, avant de venir au monde, dans le ventre de leur mère.

- Je voudrais bien savoir, répondit Alcibiade, comment cela se pourrait faire.

- La nature des femmes, comme le savent tous les anatomistes, a la forme d'un membre viril renversé, dans l'intérieur duquel elles conçoivent les enfants. Or, chez certaines femmes plus lascives, ce membre intérieur se retourne en mille manières : l'enfant s'y développant dans une forme à peu près sphérique, c'est vers son cul que se porte la pointe du vit, c'est là qu'elle se heurte et qu'elle s'enfonce. L'enfant prend donc sa part du plaisir conjugal, il s'y habitue à un tel point que, plus tard, c'est pour lui un cruel supplice que de ne plus éprouver de chatouillement semblable.

" Les femmes éprouvent la même chose, car on en voit plusieurs qui ont une telle fureur pour ce plaisir, qu'elles renoncent à la figue et ne jouent plus qu'au garçon : en sorte que d'elles, comme des garçons, on peut dire indifféremment, sans se tromper, qu'elles ont été foutues avant de naître.

" Ce qui augmente encore le plaisir du garçon et le rend plus complet, c'est qu'il a dans l'acte le rôle le moins pénible, attendu que les spasmes, les défaillances, les sueurs, les gémissements douloureux, sont le rôle de l'amant. Il est vrai de dire qu'une fatigue modérée ajoute à la volupté, et qu'un garçon qui ne reste pas inerte et purement passif éprouve plus de jouissance.

" Voilà une partie des joies que ce jeu charmant assure aux garçons. Mais si c'est un plaisir que de bien faire, si c'est un contentement que de devenir savant et spirituel, combien de voluptés ne leur sont pas encore réservées !

- Énumérez-les moi, de grâce, répondit Alcibiade.

- Je veux bien, dit le maître. Dieu est grand, il est infini, il est incomparable, parce qu'il nous donne l'être, parce qu'il nous le conserve, et parce que tout ce que le monde peut désirer de beau et de bon, il le lui prodigue généreusement, sans jamais tarir la source de sa munificence.

" Celui, donc, qui, selon son pouvoir, répand les bienfaits les plus agréables, rend les services les plus doux, celui qui rend la vie aux malheureux qui languissent, qui tire de l'Enfer pour les transporter au Paradis les pauvres âmes en peine, celui-là n'approche-t-il pas de Dieu, autant qu'il est donné à la nature humaine ? Or, qui remplit mieux ces conditions que celui qui console l'amant ? que celui qui donne la jouissance des biens pour la possession desquels il sacrifie son repos et sa vie ?

" Et pourquoi pensez-vous que vos ancêtres, esprits sages et profonds, ont placé au rang des dieux de premier ordre, que dis-je, ont regardé comme les vrais fils du dieu suprême, Vénus et Cupidon, sinon parce qu'en leur temps, ces deux personnes accordaient aux hommes ces sortes de jouissances, avec une facilité et une courtoisie admirables ? Combien d'autres, pour les avoir imités, ont été mis aussi au rang des dieux et sont représentés dans le ciel par ces éclatantes étoiles, images éternelles de leur beauté, et qu'on nomme Castor, Pollux, Ganymède, Ariane, et tant d'autres qu'il serait impossible de nommer et de compter !

" Lisez seulement les légendes de la Grèce, vous les verrez pleines de cette vérité.

- Vous dites vrai, reprit Alcibiade ; j'ai lu toutes ces choses et les ai entendu dire ; mais pourquoi Cupidon et Vénus sont-ils des dieux plus grands et plus renommés que ceux que vous avez énumérés ?

- Parce qu'ils ont été plus beaux et plus courtois que les autres, répondit le maître.

- Dites-moi encore, mon cher maître, ajouta Alcibiade, comment expliquez-vous qu'on puisse, par ce moyen, comme vous l'avez dit, devenir spirituel et savant ?

- Voici, répondit Philotime. Le cerveau humain, qui est un des sens intimes de l'âme et qui dérive de l'intelligence éternelle, est, de sa nature, excessivement humide et froid ; en sorte que si rien ne vient le réchauffer, il reste obtus, incapable de connaître, plein de sécrétions immondes. Ainsi on voit les odeurs suaves, tièdes et tempérées contribuer puissamment à le ranimer. Mais rien ne remplit mieux ce but que le sperme d'un homme spirituel et instruit ; cette substance a une vertu miraculeuse pour cela. Infusée par la petite porte du jardin, grâce à sa chaleur naturelle, elle envoie vers les régions du cerveau des esprits alertes et subtils qui le disposent à s'assimiler les qualités de l'agent. Un enfant qui veut devenir l'égal de son maître n'a pas d'autre voie que celle-là. J'accorde bien que le foutre de la première personne venue, pourvu qu'il soit tiède et tempéré, peut féconder utilement le cerveau, mais pour porter de vrais fruits, parlez-moi d'un foutre noble et distingué. "

À ce trait plaisant, l'amoureux garçon fit un charmant sourire, et voulant prouver par des actes son extrême gentillesse, il se disposa à rendre heureux le maître tout haletant de désirs.

" Je me rends à vos vœux, lui dit-il, et c'est le désir de m'instruire, plus que toute autre raison, qui m'a déterminé. Voyez, je m'apprête à vous satisfaire. "

Ce disant, il souleva sa robe et prit modestement la posture propre à la circonstance. Le maître lui prêta le secours de sa main, et le vit bientôt étaler ses glorieux trésors d'amour qui firent rougir de honte le ciel et les étoiles. Le soleil lui-même, vaincu par ces splendeurs plus que célestes, n'eut rien de plus pressé que de se voiler la face.

Qui pourrait jamais détailler les incroyables merveilles répandues à profusion sur ce petit abrégé des splendeurs de l'univers ? Les deux hémisphères arrondis, pareils aux globes célestes, colorés d'un sang chaud, étaient semés de touffes vivantes de troènes et de narcisses. Au moindre toucher de la main, on les voyait tressaillir et s'empourprer de mille rubis, qui éclataient sur un fond de lait et de cinabre. Tout n'était là que prairies charmantes, jardins fleuris, arcs-en-ciel nuancés, blancs rayons, étoiles scintillantes. Leurs mouvements réguliers, graves, amoureux, comme on pouvait l'attendre de ce glorieux enfant, auraient fait bander les statues de bronze et de marbre. Oh ! quel spectacle majestueux et royalement beau que celui de ce bouton, aux plis serrés et délicats, pareil à celui d'une rose naissante, fleurette aux mille couleurs diaprées où la neige partout le disputait à la pourpre.

À l'apparition de ces suprêmes merveilles, vous auriez vu se pâmer de joie le maître fortuné. Mais ranimé soudain, il tombe aux genoux de l'enfant ; sa langue muette d'émotion, collée pour ainsi dire à sa bouche, donne à son idole le premier tribut : avide, errante, elle se fraie un chemin dans ce lieu désiré : furieuse, elle s'y plonge, et, plus avide que l'enfant qui se colle au sein de sa nourrice, elle lèche, elle suce, elle boit, elle engloutit cette délicieuse liqueur d'ambroisie. Bientôt, débordant d'une joie immense et s'apprêtant à une plus haute entreprise, il fait éclater cette hymne d'allégresse :

" Si les sages appellent Paradis le lieu où les âmes jouissent de la félicité céleste, tu seras le paradis d'Athènes, toi en qui les hommes vivants trouvent leur félicité. Et si l'homme est un composé plus parfait que l'âme seule, tu seras un Paradis d'autant plus glorieux que, dans le premier, les âmes seules sont heureuses, tandis qu'avec toi les corps le sont aussi.

" Si tu es le siège de la félicité, où réside le vrai Dieu d'amour, donne le bonheur réel ; je me consacre à toi avec une entière dévotion ; et s'il y a d'autres paradis, j'en donne volontiers ma part pour jouir du tien.

" Qu'est-ce que la gloire du ciel au prix de la tienne ? Il épouvante les hommes avec ses foudres ; tu les invites, tu les attires à toi, par tes douces promesses ; ses foudres réduisent tout en cendres ; les tiennes donnent à tout la vie et la fécondité.

" Ton mouvement, uniforme comme celui des cieux, est productif, tandis que le leur a des effets languissants et infructueux ; le tien avec son va-et-vient tantôt plus lent, tantôt plus rapide, produit des effets variés, mais féconds, tout pleins d'une joie calme et d'une volupté suprême ; aux mouvements célestes préside une intelligence oisive ; sur les tiens veillent des légions d'esprits amoureux qui ne se lassent jamais d'en régler le cours, que dis-je ! ils y puisent toujours une force et une vigueur nouvelles. Le ciel s'estime incorruptible, éternel ; toi, l'érection de tant de glorieux trophées, l'offrande de tant de vœux dont les témoignages sont suspendus en ton honneur, tant de prières efficaces, tant de larmes versées sur tes autels, tant de soupirs ardents exhalés vers toi, perpétuent ta gloire et ton souvenir dans la mémoire des hommes.

" Tu seras donc désormais le centre de mes pensées, le principe de leurs mouvements, la règle infaillible de mes actions, le but et la fin de mon plaisir et de ma félicité. C'est à toi comme à mon Dieu que je consacrerai mon cœur. "

Et en parlant de la sorte, le passionné maître, multipliant ses douces étreintes, continuait à jouir de l'adorable enfant. Et il sut si bien faire, que quand Alcibiade n'avait pas le vit de son maître dans le cul, il ne savait pas ce que c'était que le plaisir, et il ne croyait pas qu'il lui fût possible par une autre voie de devenir aussi parfait que son maître.

Bienheureux précepteur qui sus, en te faisant l'esclave d'une telle beauté, en jouir dans toute l'étendue de tes vœux !

Comment ils continuèrent leurs ébats, leurs caresses amoureuses, c'est ce que nous dirons dans une seconde partie plus lascive encore.



DI M. V.


L'art que l'on nomme bougrerie
Fut inventé par la docte Grèce ;
Les anciens l'ont cultivé, puis bientôt tous les hommes,
Pour éteindre l'ardente flamme de leurs vits.

Mais depuis eux,
Nous l'avons tant perfectionné,
Qu'il n'y a aujourd'hui fils de bonne mère
Qui ne prenne pour femme un garçon.

Foutez en cul, fuyez le con ;
Ânes bâtés, archipoltrons,
Cloîtrez vos vits dans le même ermitage.

Mais si vous chevillez au con, mes maîtres,
Vous tirerez de vos vits maigre profit,
Et n'y gagnerez que d'être appelés archicouillons.



DU MÊME


Comprenez poètes pécores,
Que vous n'avez cervelle ni génie.
Ne sauriez-vous dire si mieux vaut
Le faire sous la cotte ou dans la culotte ?

Je le sais bien, vous êtes tous bougres,
Je me connais à la physionomie ;
Mais dites-moi, sur votre honneur, lequel vaut mieux ;
Sinon, je dirai que vous êtes des buffles.

Vous ne répondez pas, ô buses,
Chats-huants, mamelouks, crétins,
Bélîtres, pendards, têtes de vits !

Pour moi, jamais un de mes couillons
N'a goûté la sauce du con ;
Du cul seul ils ont été les patrons.



DU MÊME


Con, je ne veux médire de personne,
Mais j'enrage quand je pense
Que les gens d'esprit, comme la canaille,
Fourrent leur entonnoir dans ta bonde.

Les bœufs aussi, les chiens, les cerfs, toutes bêtes
Foutent bravement en con,
Si le savoir n'apprend pas au fouteur à mieux faire,
Adieu l'étude ! qu'on ne m'en parle pas !

Nous devons foutre alors, nous les savants
(Passez-moi le mot, je ne veux pas vous blesser),
Où foutent les bêtes brutes.

Ô ! bénie sois-tu, docte Athènes,
Où Socrate et Platon, avec les jolis garçons
Prenaient tant de plaisir à se soulager les reins.



DU MÊME


Ô vous qui étudiez les sciences
Et écrivez chaque jour mille couillonneries,
Noircirez-vous le papier de mensonges
Et ne cesserez-vous de vous alambiquer le cerveau ?

Les bougres sont les prêtres et les moines,
Toujours rêvant à telle ribauderie ;
Ah ! que je reconnais bien là vos plagiats,
Mendiants des écrits d'autrui.

Si vous voulez que je dise vrai,
Vous êtes tous gibier de carcan,
Et de votre charlatanerie je ne donnerais pas une poire.

Mais voulez-vous acquérir une bonne instruction,
Dégagée de toute erreur et ne visant qu'à la vérité ?
Passez une matinée à lire ce livre.


Notes[modifier]

  1. " Et ils se lièrent à des garçons étrangers ", Isaïe, Ch. 2, verset 6.
  2. " L'usage et l'embrassement bien modérés des garçons est un remède salutaire. "
  3. " On ne fait pas injure à celui qui consent. "