Alphonse Daudet (Léon Daudet, 1898)/IV

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Bibliothèque Charpentier (p. 151-188).

CHAPITRE  IV
NORD ET MIDI

À Alphonse Daudet revient le mérite d’avoir dressé, dans une lumière éclatante, le type jusqu’alors seulement caricatural de l’« Homme du midi ».

Une pareille tentative exigeait un méridional, qui seul connaît le fort et le faible de sa race, mais un méridional assez subtil pour se dédoubler, s’observer soi-même, rechercher dans ses gestes et ses mobiles propres ce qu’ils peuvent avoir d’autochtone, de national, de « différent ».

Entre tant de problèmes humains auxquels mon père s’attacha et se dévoua, il n’en est aucun peut-être dont il ait si passionnément suivi les phases et les aspects divers. « Cette question n’intéresse pas seulement la France. Chaque pays a son nord et son midi, deux pôles entre lesquels oscillent les caractères et les tempéraments. Autant il serait exagéré de rapporter toutes les variations morales à des questions de climat, autant il serait fou de ne pas tenir compte des divergences énormes qu’amènent les degrés de latitude. »

C’est dans son enquête à ce sujet que m’est apparue le plus vivement une de ses qualités maîtresses : l’absence totale de pédantisme.

Notre époque, qui se prétend libérale, est une de celles où l’on a peut-être invoqué le plus fréquemment le principe d’autorité en matière intellectuelle. Les révolutionnaires n’aspirent qu’à fonder des écoles, à dresser un dogme, à styler des fidèles. Les indépendants érigent tout de suite une bannière sur laquelle le mot « Indépendance » se lit en caractères gigantesques, et débutent par dénier à leurs adversaires tout bon sens et toute bonne foi. Une nouvelle forme d’hypocrisie, « l’hypocrisie scientifique », vient d’être récemment instaurée. À l’abri de termes obscurs, de consonnances grecques et latines, une multitude de notions inachevées et confuses sont devenues des armes de guerre aux mains de cuistres insupportables qui les brandissent en toutes occasions.

Jamais je n’ai entendu mon père employer un mot qui ne fût point de la langue usuelle. Il avait, pour les néologismes, une horreur insurmontable et justifiée ; car la plupart sont des « monstres » formés en dehors de toute règle, d’inquiétants exemples de la « barbarie civilisée ». Si déliée que fût la question, si enchevêtrée même qu’elle apparût, il tenait avant tout à rester clair, et il appliquait la règle cartésienne, qui est de commencer par les difficultés moindres pour aborder aux difficultés suprêmes.

J’ai répété maintes fois qu’il prenait son appui dans le réel, qu’il tâtonnait pour s’assurer de cet appui, qu’il reconnaissait à peu de faits et de phénomènes cette sûreté et cette limpidité qui leur permettent de devenir des bases, des points de départ.

Le sens de sa race lui donnait une double certitude : intellectuelle et physique. Une seule intonation méridionale le mettait en joie. L’apparition, vers le matin, à travers les vitres embrumées du wagon, des oliviers et des routes blanches, le « faisait chanter ». Cette ivresse, que l’évidence mathématique communiquait à un Descartes et à un Pascal, Alphonse Daudet, « Imaginatif observant » l’éprouvait au contact de son sol, de son terroir.

Et il aimait tous ceux qui, dans la littérature et dans l’art, se souviennent de leurs origines, embellissent, divinisent le coin où ils ont vécu, les endroits qu’ils ont fréquentés.

Certains, pour lesquels ce qui n’est pas triste ne saurait être profond, ont reproché aux Tartarin leur outrance. Mais cette exagération est dans le sang. Elle prend parfois la forme froide du Bompard de Numa Roumestan. Elle n’en devient que plus comique. Il semble que l’arbre de la gaîté, poussant le long de la vallée du Rhône, jette encore deux branches vigoureuses vers la Touraine et la Normandie, un rameau ironique en Champagne, un autre vers l’Île-de-France.

Mon père savait que la « belle humeur » convient à tous les degrés de l’esprit. Elle est une façon d’éclairage. Il dut à cette vertu d’échapper au courant pessimiste et conserva sa nature intacte. Auprès de lui, les jeunes semblaient des vieillards. À tout moment de la journée, et malgré ses douleurs, il était prêt à rire, à s’amuser lui-même du vagabondage de son imagination.

« Vive le bon sens latin ! » Que de fois cette phrase n’est-elle pas venue clore une discussion et résumer de longues théories ! Je l’entends encore, disant à un ami, après une dissertation philosophique où celui-ci s’était échappé : « Voyez donc, mon cher, cette ligne de lumière rose là-bas, au faîte des arbre : est-ce assez joli, assez net ? Nous sommes loin, je suis myope, et je distingue chaque feuille. Je me croirais dans mon pays. »

Dans ces Quinze ans de mariage qu’il laisse inachevés, se trouve l’histoire d’un couple disparate, la lutte du « nord et du midi », œuvre assurément symbolique, car la vie de la France était, selon lui, déterminée en grande partie par le combat et les oppositions de ces deux éléments si divers.

« Ce n’est ni la même façon de sentir, ni la même façon de voir, ni la même façon de s’exprimer. Les méridionaux sont quelquefois fermés comme des pierres. L’excès de leur imagination les fatigue. Ils tombent alors dans la torpeur, assez semblables à des ivrognes dégrisés. Quant à leur fantaisie, elle diffère de celle des North-mans en ce qu’elle ne mêle ni les éléments ni les genres et demeure lucide en ses transports. Chez nos esprits les plus complexes on ne remarquera jamais cet enchevêtrement de directions, de rapports, de figures qui caractérisent un Carlyle, ou un Browning, ou un Poe, par exemple. Aussi l’homme du nord reprochera toujours à l’homme du midi cette absence d’arcanes et de ténèbres.

« Si l’on considère la passion humaine la plus violente, l’amour, on voit que le méridional fait d’elle la grosse occupation de sa vie, mais ne se laisse point désorganiser Il en aime le bavardage, le décor léger et changeant. Il en déteste la servitude. Il lui est un prétexte à sérénades, à dissertations fines et précieuses, à moqueries et à caresses. Il comprend difficilement l’alliance de l’amour et de la mort, qui est au fond de toute âme septentrionale et jette sur ces brèves délices une brume de mélancolie ».

Un point sur lequel il revenait sans cesse : la facilité avec laquelle l’homme du midi se dupe à ses propres mirages, l’emballement demi-sincère auquel il se laisse aller avec le correctif d’un sourire. On retrouve, en son talent, l’empreinte de cette émotion qui a la pudeur d’elle-même, qui craint de dépasser la mesure. Une partie du charme vient de là. C’est une sécurité pour le lecteur délicat de n’avoir point à rougir de ses larmes.

Il vantait aussi l’éloquence naturelle à ses compatriotes. Dans la moindre réunion rustique, on est surpris d’entendre un vibrant discours, prononcé d’une voix assurée : « Je n’ai point hérité de ce don-là. Ma langue s’embrouille, s’il me faut m’exprimer devant plus de dix personnes. Ma myopie y est pour quelque chose. »

Un intarissable sujet de discussion était le problème du mensonge : « Est-il juste de traiter de menteur un homme qui s’enivre avec son verbe, qui, sans but vil, sans instinct de tromperie, de ruse, de négoce, cherche à embellir sa propre existence et celle des autres avec des récits qu’il sait illusoires, mais qu’il souhaiterait vrais ou vraisemblables ?

« Don Quichotte est-il un menteur ? Sont-ils des menteurs tous les poètes qui veulent nous arracher au réel, franchir la planète à grands coups d’ailes ?

« D’ailleurs, insinuait-il, entre méridionaux on ne se fait pas d’illusion. Chacun, à part soi, rétablit les proportions déplacées. C’est, comme dit Roumestan, « une affaire de mise au point ».

Les compatriotes d’Alphonse Daudet ne lui ont point gardé rancune de ses plaisanteries. Ils ont compris quel hommage leur avait rendu l’écrivain en glorifiant et généralisant, par sa puissance, leurs tournures et façon d’être : « J’aime tout de mon pays, jusqu’à la nourriture. Ne me parlez pas de viandes lourdes, de pommes de terre, de pesants rôtis. Un anchois écrasé sur du pain, des olives, des figues, un aïoli, voilà mes préférences. J’envie le sort des bergers, seuls au milieu de leurs troupeaux, soit dans les plaines de la Camargue, soit sur les plateaux salés des Alpes, entre les marais et les étoiles. »

Pour quiconque a vécu dans un « mas » du midi, de l’existence des « pacans » ou des gardiens de chevaux, l’Arlésienne est une œuvre d’une vérité extraordinaire. On retrouve les principaux types, le « berger », le « baïle » et la « baïlesse », Les « innocents » ne sont pas rares. Il est alors curieux de voir comment Alphonse Daudet a groupé tous ces éléments, tiré de leur jonction une tragédie poignante, où sont ranimées la vigueur, l’unité, l’harmonie des poèmes antiques.

L’histoire d’un jeune provençal qui se suicida par amour, deux femmes s’appelant dans la vaste plaine, une voix aiguë, une voix grave : telle est la genèse du drame. Mon père la raconta souvent. Il aimait à rechercher dans ses souvenirs les lignes directrices et il apportait là une extrême perspicacité : « Comme ces deux voix de femme alternaient dans l’espace, au crépuscule, je sentis qu’elles me pénétraient d’une manière étrange et l’ « Arlésienne » m’apparut, ainsi qu’une hallucination rapide. De même, un soir, à la chute du jour, devant les ruines roses et dorées des Tuileries, j’eus la vision des Rois en exil et la formule qui achève mon livre : Une grande vieille chose morte. »

Ce problème des origines d’une œuvre, de l’étincelle primordiale, nous occupa souvent. Mon père pensait que, dans son explication du « Corbeau », Edgar Poe a forcé la note, imaginé après coup : « Je crois que, chez les créateurs, il se fait, à leur insu, des accumulations de force sensible. Leurs nerfs surexcités enregistrent des visions, des couleurs, des formes, des odeurs dans ces réservoirs demi conscients qui sont les trésors des poètes. Tout à coup, sous une influence quelconque, une émotion, un accident de la pensée, ces impressions se rejoignent avec la brusquerie d’une combinaison chimique. Chez moi-même cela s’est généralement passé ainsi. Je restais des mois et des mois à ordonner une pièce ou un livre qui surgissaient, en une seconde et dans leurs détails, devant mon esprit stupéfait. Plus l’imagination est ardente, plus ces tableaux sont brusques et soudains. L’œuvre entière de Balzac bat la fièvre de la découverte et de l’instantanéité. »

Je lui faisais remarquer que c’est là un état de rêve « second », que, chez les poètes, la réalité et le souvenir, les vivants et les fantômes se traversent et se déforment perpétuellement, ne gardant en commun qu’une sorte de puissance lyrique, qui agrandit les traits, les paroles, les paysages, et provoque l’enthousiasme. Mon père ajoutait : « Ce don lyrique, cette énergie intime ne sont peut-être qu’un sens très profond de la race et des origines. Gœthe, c’est l’âme allemande entière. Il semble que le sang de lord Byron charrie en lui la furie anglo-saxonne, les images exaspérées de tout un peuple. Mistral est le miroir complet du midi… »

Après quelques minutes de réflexion, il continuait avec modestie :

« Descendons des grandes choses aux petites. Quand je veux me monter le cerveau, me donner du ton, c’est aux spectacles de ma jeunesse que j’ai recours. C’est une habitude de mon esprit de localiser tous les sentiments. Les mots « amour », « félicité », « joie », « désir » ne demeurent point en moi à l’état abstrait. Ils prennent des figures, participent à des épisodes. Or, la lumière qui les environne est toujours celle de mon pays. C’est sous le ciel de Provence que je place les traits d’héroïsme, d’abnégation, de générosité. Pour que je vienne en état de transe, d’inspiration, il me faut le soleil de là-bas, et, jusque dans l’extrême douleur, je me représente des routes chauffées à blanc, d’une intensité crue qui me désespère et me brûle. »

Il célébrait la chaleur : « Elle mène le tempérament à la fleur, au fruit, à l’éclosion. Elle donne à l’être son parfum intime et aux sentiments leur véhémence. Accumulée dans l’individu et la race, elle agit comme un alcool plus subtil, comme un opium délicat, elle transfigure, elle divinise. Elle n’efface pas les nuances du caractère ; elle les rend plus fines et presque fuyantes ; comme dans les forêts des tropiques, elle suscite le réseau des lianes, en même temps que l’armée des géants ; et le lourd serpent s’assoupit, par excès dg bien-être, tandis que chatoient ses écailles. La fainéantise méridionale a inventé le « cagnard », le petit coin de roseaux de canne où l’on s’engourdit, comme le boa, où l’on se rôtit au soleil. »

Puis son visage s’assombrissait : « Ces sensations-là se paient plus tard. Le nord homicide nous attaque, nous, les transplantés, avec ses brumes, son vert rhumatisme, ses pluies tristes et ses frimas. Détrempés au dehors, nous brûlons au dedans, sous l’action continue de notre alcool, le soleil, en proie à une nature disparate. Alors les impressions s’affinent. Le nord, bien plus que le paresseux et voluptueux midi, est difficile sur le choix des mots, leur valeur et leur emplacement. C’est le supplice de Baudelaire qui connut, grâce au voyage, l’excessive nature, l’empire de la chaleur, et, revenu chez lui, chercha dans le vocabulaire, au prix de son cerveau, les prestiges évanouis :

« Le monde s’endort, — dans une chaude lumière. »

Aussi ces « transplantés » avaient toute sa tendresse : « Le mystère des origines est tel que parfois un voyageur, dans un pays lointain, retrouve sa race ignorée, son sang, tout ce qu’il aima et admira, dès le berceau, mais ne connut que par le rêve. Quelle ivresse alors de vivre au milieu du prodige réalisé, de respirer les parfums, de savourer les paysages qui semblaient réservés au royaume illusoire ! La musique parfois m’exalte ainsi. J’entre dans ces états de l’âme dont me séparaient mille portes closes, à travers lesquelles ne m’arrivaient que des murmures confus et vagues. Et, quand on revient de là, c’est une douleur de retrouver le monde ordinaire, où la beauté est rare, où les transports sont fugitifs. »

Je profitais de ces heureuses dispositions pour lui démontrer que la métaphysique est, elle aussi, une griserie très voisine de la musique et peut donner des jouissances semblables. Mais lui : « Si je te comprends, ces jeux du raisonnement peuvent aboutir à un état, que nous retrouvons d’ailleurs célébré dans le bouddhisme, état incolore, sans joie ni douleur, où passent, comme des étoiles, les rapides splendeurs de la pensée. Eh bien ! l’homme du midi est rebelle à ces paradis. La veine de la sensation vraie est chez nous franchement, perpétuellement ouverte… Mais ouverte à la vie… L’autre coté, celui qui tient à l’abstraction, à la logique, se perd pour nous dans les brumes. »

Puis, suivant sa méthode, il descendait de ces régions extrêmes vers des observations comiques ou touchantes, capables de faire aimer le réel.

« Violent et timide, » ces mots reviennent plusieurs fois dans les petits cahiers. Mon père avait recueilli un grand nombre d’exemples de ces « sentiments accouplés » qui, expliquait-il, se contrebalancent dans le caractère et donnent aux actions un cachet souvent contradictoire :

« Le timide accumule lentement des impressions pénibles de toute sorte. Il est entré, dans un magasin, n’a pas su demander ce qu’il voulait, ou bien, gêné par son accent méridional, s’est laissé fourrer dans les mains la moitié de l’étalage. Il a rencontré un ami dont la conversation l’a blessé et à qui il n’a su le dire. Il aurait voulu prendre un fiacre, mais il n’a pas osé faire les gestes ou signaux nécessaires.

« Le voilà rentré chez lui, tranquille entre sa femme et ses petits. À la moindre observation, la chaudière éclate. Il s’emporte, jette les plats en l’air. La sauce dégouline, les enfants hurlent, les domestiques s’épouvantent. C’est la crise. Elle cesse aussi brusquement qu’elle avait commencé, dans des larmes, des regrets, des promesses, des transports de tendresse et d’amour. Parfois, notre homme se couche, et demande un bouillon qui le remettra.

« Si l’homme et la femme, poursuivait-il, sont du midi, ce petit drame n’a que peu d’importance. Mais, si la femme est du nord ou inversement, il se produit tantôt un phénomène de fatigue : la tendresse s’épuise, les époux se séparent ; tantôt un phénomène de contagion : ils deviennent violents tous les deux… et c’est la solution la meilleure. »

Il mimait, de la façon la plus exacte et la plus gaie, ces scènes de fureur vite tombée, ces alternatives de douceur extrême et de rage, qui sont, dans le midi, la menue monnaie conjugale. « La tante Portal » de Numa Roumestan est, comme pas mal d’autres personnages, un portrait de famille, car l’emprise de la réalité était si forte qu’il lui était impossible de rendre ces réminiscences méconnaissables :

« Oh ! la force de la chose vue, observée… jusqu’à la couleur des cheveux, à la forme du nez, à un tic, à une grimace qui semblent nécessaires, indispensables à la silhouette ! La nature, merveilleuse artiste quand elle accentue un caractère, complète le physique par le moral, de telle sorte que la plus simple modification a l’air d’une supercherie. L’individu, le type, emporte avec lui son mobilier, ses vêtements, sa manière, tout son cadre.

« Et celui qui n’est pas hanté par le besoin d’exactitude, par le détail vrai, le relief vrai, celui-là n’est pas un romancier. »

J’ajoute ici une remarque qui, fréquemment, revenait sur ses lèvres :

« C’est une erreur des prosateurs de croire que le don du style donne le pouvoir de créer des types : ce sont des moyens tout différents. En général, un homme de talent peut se raconter lui-même, et, s’il est adroit, il donnera des titres et des mobiles divers à diverses parties de son être. Il se partagera en plusieurs morceaux, quelques-uns antithétiques, lesquels batailleront, discuteront, agiront, parfois avec éloquence, mais sans nous donner l’illusion de la vie. Ces écrivains-là, je les appelle des essayistes, et je préfère de beaucoup leurs études de morale ou de littérature à leurs tentatives créatrices qui, le plus souvent, avortent, ou dévient, ou s’arrêtent à moitié chemin

« Quant au romancier, c’est une autre affaire. L’imagination lui est nécessaire, parce qu’il doit sans cesse reconstruire un animal avec un os, forger un sentiment d’après un regard, un mot, un geste, deviner, sur une altitude, une passion ou un vice, donner à son récit cette harmonie et cette ampleur qui généralisent un événement particulier, et, derrière les personnages, tracent les signes de la fatalité sur le mur.

« La justesse lui est nécessaire, parce qu’il ne doit désaccorder ni ses héros ni ses héroïnes, qu’il doit leur conserver leur son logique et sentimental, que, sous peine d’éloigner le lecteur, il doit respecter les conditions de la vie et de la vraisemblance, parce qu’enfin il lui faut sauvegarder avant tout l’architecture de son œuvre, et cette structure intime sans laquelle il n’y a que désordre et gâchis.

« L’observation lui est nécessaire, puisque c’est elle qui fera, de chaque caractère, un miroir où se reconnaîtra l’humanité, puisqu’elle enrichira le récit, l’émotion, et jusqu’au pathétique, de circonstances singulières et directes.

« Mais, plus que l’imagination, que la Justesse et que l’observation, une autre vertu est nécessaire qui n’a plus de nom, ni d’étiquette, qui, cependant, est la première ; cette faculté d’hypocrisie (prenons le mot dans son sens grec), qui permet à l’auteur de se glisser dans la peau de ses personnages, de s’approprier leurs tournures d’esprit, leurs habitudes, leurs gestes, de parler selon leur formule ; cette faculté qui fait que Shakespeare est successivement Antoine et Cléopâtre, Hamlet, Desdemona et Polonius ; que Balzac est Lucien de Rubempré, Anastasie de Restaud et Vautrin, ou, à quelques secondes d’intervalle, de Marsay et l’inoubliable Fille aux yeux d’or.

« Plus j’y réfléchis, disait mon père avec force, plus ce don me paraît primordial, indispensable, irremplaçable. Sans lui, nous demeurons en dehors de nos créatures, et celles-ci conservent quelque chose d’emprunté, de factice, à quoi le plus simple d’entre les lecteurs ne se trompe pas. Sans lui, l’on peut bien fixer une fois un type inoubliable, à condition que ce type soit celui de l’auteur lui-même ou son contraire, ou une parcelle grossie, mais le miracle ne se renouvellera pas et la suite des œuvres ne sera qu’une succession de silhouettes, d’ébauches de plus en plus ternes, de moins en moins émouvantes.

« Celui qui a ce don de transformation peut manquer de style, écrire à la diable, se hâter. Il restera dans son œuvre une force particulière qui la fera vivre et durer, alors que d’autres plus soignées, plus irréprochables, auront passé depuis longtemps.

« Prenons, en face de Balzac, le plus grand lyrique du siècle en exemple : Victor Hugo. Le plus grand lyrique, c’est-à-dire le plus gros moi, la personnalité la plus envahissante. Dans ses romans et dans ses drames, que voyons-nous ? Des êtres démesurés, formés par des plissements ou des déplissements du propre moi Victor Hugo.

« Moi diversifié de mille manières, mais reconnaissable, sous ses vêtements d’emprunt, à son langage, à ses métaphores, à ses césures émotives, à ses antithèses, au bagage romantique en un mot. Ce sont des poèmes admirables, ils ne nous donnent pas l’illusion de la vie ; Javert, c’est la dureté de Victor Hugo ; sœur Simplice, c’est son sentiment du devoir, c’est la générosité de Hugo ; Jean Valjean, c’est tout Hugo, sa révolte, sa magnificence et son égoïsme à la fois…

« Cette personnalité est si débordante, si incapable de métamorphose que, dans ce merveilleux livre d’observation, Choses vues, elle imprime sa marque à tous les événements. Il se réserve les paroles sages, les appréciations sensées, les solutions hardies, s’approprie l’histoire avec une gravité et une certitude comiques. »

Je me souviens qu’un jour, à la suite d’une de ces causeries, je lui demandai d’où venait ce pouvoir, cette aptitude à entrer dans le cœur d’autrui et à revêtir sa manière.

Il me répondit : « Je ne suis pas un métaphysicien, tu le sais, mais il m’apparaît, à travers tous les systèmes, que la philosophie, sagace dans les problèmes de la raison et de l’intelligence, est rudimentaire pour ce qui a trait à la sensibilité.

« Celle-ci est demeurée mystérieuse, inexplorée, pleine d’abîmes. Tout l’effort de Descartes et de Spinoza ne fut-il pas de la ramener à la raison, de chercher aux problèmes passionnés des solutions logiques et froides ?

« Je n’ai pour moi que mon expérience, soutenue par quelques rêveries. Mais l’expérience d’un seul est celle de tout le monde, puisque nous formons des individus par des combinaisons étroites et particulières de facultés générales.

« Or, la sensibilité humaine m’apparaît ainsi qu’une sorte de circuit, où chaque élément serait une image abrégée de l’ensemble. La pitié individuelle, la douleur individuelle, la charité individuelle ne sont que des reflets de la douleur, de la pitié, de la charité universelles. Aussi, dans ce domaine, tout est-il de contage, de transmission rapide et merveilleuse, et il n’est pas rare que tout un peuple se passionne jusqu’à la mort pour une idée de justice qui le laissait jusque-là indifférent.

« Nous autres romanciers devons faire nos efforts pour rendre plus fréquente cette communion sensible. Notre tâche idéale est de susciter des mouvements généreux, de maintenir les âmes en état de métamorphose, de connivence avec d’autres âmes.

« De là découlent certains devoirs, certaines règles. Nous sommes coupables de propager le mal ou la laideur — par imprévoyance ou par lucre. — Nous sommes coupables de ne pas réconforter, de désespérer, d’augmenter la souffrance ou la vilenie humaines. »

Alors revenait la question de race : « S’il est un peuple chez qui ce don de métamorphose, la transmission de la sensibilité existe, c’est bien le peuple du midi. Quelqu’un, chez nous, dans un groupe, raconte un affreux accident : les visages expriment le dégoût. Ils suivent le récit de l’orateur avec une vivacité qui contraste avec l’attitude fermée, mystérieuse d’une foule septentrionale. Ici, les sentiments plus dissimulés s’accumulent, et, sous le moindre prétexte, font explosion soudainement.

« Moi-même, continuait-il, je me rappelle, tout petit, avoir passé une partie de la nuit à rechercher l’intonation douloureuse de mon père apprenant la mort de mon frère aîné. Je l’adorais, ce frère, mais la justesse et la force de l’accent, du geste accompagnant la rude voix angoissée accaparaient mon organisme sensible déjà prêt, tu le vois, au prodige de la transformation.

« Car c’est un véritable prodige, qui dépasse les fantômes et les tables tournantes. Balzac met en scène un personnage auquel il suppose certains vices. Il trouvera, pour chaque circonstance, les mots typiques, ce : « Alors j’emmène la petite ? » du baron Hulot que l’on sent n’avoir pu ne pas être dit. Ce ne sont pas des réminiscences. Cela se reproduit à chaque page. C’est le don suprême du romancier.

« Or, j’ai entendu des paysans de chez nous, des conteurs qui possédaient ce don au plus haut point, avec un vrai génie de mimique. Ainsi qu’il arriva pour mon cher Baptiste Bonnet, la nature était, envers eux, prodigue. Non seulement ils avaient l’émotion et le pouvoir de la susciter, mais ils avaient encore le style, une forme demi traditionnelle, demi spontanée, qu’a bien notée Bladé dans son magnifique recueil des Contes de Gascogne, et que fait disparaître peu à peu l’éducation laïque et obligatoire.

« Transformé en chaleur et mouvement, furieux, irrésistible, le soleil se glisse dans les veines des méridionaux. S’il les enivre, s’il les affole, en apparence, il n’attaque jamais leur raison, qu’il rend au contraire plus ferme, plus profonde et lucide. Comme il leur permet, en toute saison, de se rencontrer sur les « places » ou pour les travaux des champs, il favorise l’humanité, les rapports sociaux, qui vont de l’amour au civisme, qui créent les races fortes et durables. Le soleil amplifie le geste qui se découpe sur un fond clair. Il donne à la voix de la résonance. Il semble que son harmonie et la force rythmée de ses rayons imprègnent l’élocution et le verbe. Comme il éteint les couleurs et les nuances, comme il met tout sur le même plan, il rend l’illusion facile ; il ramasse l’individu dans le moment, il lui simplifie l’avenir, doré comme lui, tiède comme lui, hérissé comme lui de sensations vives et bruyantes. En jets, en nappes, en gerbes il projette les sentiments devant la conscience éblouie, les déploie en magnificence, les décuple en rapidité, et favorise cette frénésie où se mêlent la pudeur et l’héroïsme, la générosité et la crainte, la verve et la timidité en une foule souvent ironique.

« Cette foule est celle de l’être lui-même. [Ici, mon père prend un regard particulier et appuie sur les mots, comme lorsque son discours touche un point capital]. Certes, tout homme la sent en soi, vivace et bruyante ; on est stupéfait, aux heures passionnées, de la multitude qui s’agite dans les ténèbres de la conscience, et où il semble que revive la cohorte oubliée des ancêtres ; c’est un frisson, un chuchotement universel. Puis, une tendance se dessine et devient le meneur de la foule. La décision est l’acte de ce meneur. L’hésitation est un débat entre des tiraillements héréditaires.

« Or, chez les méridionaux, la foule de l’être apparaît dans une fulguration brève et cuisante comme une douleur. Le déclic instantané de la décision provoque ce désordre du visage et du geste, cette ardeur de colère ou d’amour qui paraît comique, si l’on n’est de cette race excessive. »

Mon père réunissait avec soin — on les trouvera dans ses notes — tous les proverbes méridionaux, ceux surtout qui concernent la famille, le rôle de la femme dans la maison. Il recherchait, dans sa mémoire, des silhouettes lointaines de parents singuliers, tels que les formait jadis la province, quand une centralisation excessive n’émondait pas les caractères, ne les ramenait pas à un type banal.

Lorsqu’il est en Provence, il fait causer chaque paysan, écoutant avec joie ces explications forcenées, pittoresques, mêlées de remarques sentencieuses qui révèlent le filon romain : « Je découvre ma jeunesse à chaque tournant de route. Faut-il croire la parole du Dante ? Est-ce un supplice ou un soulagement que de se rappeler les heures de joie parmi la peine et le regret ? »

Il pensait, comme il l’a écrit, « qu’en France tout le monde est un peu de Tarascon ». Il disait, sous une autre forme, que « le Français qui s’exalte devient aisément méridional ». C’est ainsi que, pendant la guerre de 1870, il avait pu voir la propagation des fausses nouvelles, l’extrême enthousiasme joint à l’imprévoyance du début, l’abattement proportionnel des heures noires, ces alternatives désordonnées qui sont le mauvais côté de la « Race du Soleil ».

Il constatait aussi que « le Français a un père celte, une mère Latine », et que « les jeux de ces influences déterminent les soubresauts de notre histoire ».

Tout jeune, il avait vu dans sa ville natale les dernières luttes ouvertes des protestants et des catholiques, « Je devine le huguenot, surtout le méridional, à son accent, à son geste, à son regard, à son raisonnement. Il forme un être à part, beaucoup plus compassé, plus froid, plus maître de lui que le catholique. Il y a, pour ces tempéraments, deux portes, ainsi qu’aux cimetières de chez nous : la « schismatique » et « l’orthodoxe »,

Il n’est pas douteux, ainsi que j’ai l’ai déjà montré, qu’il appartint, lui, au pôle catholique. Il avait la pitié, la pitié totale qui, du moment qu’elle trouve son objet, fait abstraction de toute dialectique. Il avait le goût du risque et de l’aventure. Je n’entends point par là que les protestants manquent de bravoure ; je leur crois, au contraire, une énergie morale très vive, s’il s’agit de leurs convictions, et du sens immédiat de la justice. Mais ils pèsent leurs actes et leurs paroles. Mon père était un spontané. Dans le domaine de l’action, il se méfiait du calme ; sa générosité naturelle le mettait d’instinct dans la voie héroïque. Enfin, j’ai souvent remarqué chez les protestants une difficulté extrême à se décider, une forme paralytique du scrupule. Mon père acceptait les responsabilités tranquillement, mais immédiatement ; il prenait son parti en quelques minutes.

Ces plis que la religion laisse au caractère faisaient l’objet de nos fréquents entretiens. Il connaissait à merveille les traits qu’imprime la foi dans les âmes. L’histoire de la Réforme l’avait passionné, en tant qu’opposition du Nord à l’expansion toute méridionale de la Renaissance :

« Eh oui, je comprends que, sous un ciel bas et dans les brumes, ces papes voluptueux qui, suivant le mot admirable de l’un d’eux, n’imaginaient pas que les hommes vécussent « sans se couillonner les uns les autres », ces papes à rubans, à dentelles, à maîtresses, à peintres et à musique devaient révolter des âmes violemment rigoristes. C’est là qu’éclate l’influence du climat… Dans nos campagnes encore l’aspect du village protestant diffère entièrement du village catholique. Mais il n’est pas douteux que le catholicisme a pour lui le sens du pardon, du sacrifice, ce beau dogme de la substitution et du rachat que l’on a tant de fois déformé et mal interprété. »

Les « Évangiles » lui mettaient les larmes aux yeux. Il aimait, du culte, la pompe extérieure, l’ordonnance, les processions, la blanche douceur des communiantes, les cloches surtout dont la voix grave l’emplissait de mélancolie. Jamais de sa bouche n’est sortie une parole d’impiété. Était-il absolument incroyant et sceptique ? Ce sont là de ces secrets que garde jusqu’au bout la conscience. Il était heureux que ma mère allât prier sur la tombe des siens. Il manifesta le désir de nous voir baptiser, communier. Il était fils d’une mère dévote. Lui-même, dans sa toute jeunesse, avait été d’une piété excessive. Par son sens de la douleur et la dure épreuve de la vie, il tenait étroitement à cette religion qui a trouvé les plus beaux cris, les plus profonds apaisements, les renonciations les plus tragiques et les plus subtiles. Je l’ai entendu parler du Christ avec une onction vigoureuse qu’envierait tout prédicateur, quelque chose d’étroit, d’embaumé, de familier, qui concordait aux horizons de Palestine, et qu’il tenait de la Provence. Souvent son œil s’est éclairé à une parole de mystère, ou de miracle ; il s’exprimait sur la foi, les périodes de sécheresse, les tourments des croyants avec une éloquence puisée aux sources intimes de la sensibilité religieuse… Et pourtant, il vénérait Montaigne plus encore que Pascal ; pourtant, lorsqu’on le poussait sur ces problèmes, il avait des répliques d’un septicisme aigu ou de longs silences de doute.

En résumé, je crois que cette empreinte de la race, si forte en lui, avait marqué les formes morales de la foi catholique ; je pense qu’il eût souhaité cette foi, que l’athéisme et le matérialisme absolu lui étaient odieux, mais que son amour puissant et doux de la vie pour la vie, de la justice sans récompense et de la pitié qui s’ignore lui remplaçaient les conceptions étroites d’un monde ultérieur et mieux organisé.

Le plus souvent, et lorsqu’on était plus de deux, il évitait ce genre de causerie « où chacun n’apporte que des paroles vagues et déjà cent fois entendues ».

Il s’étonnait même, je me le rappelle, que les plus grands sujets de l’humanité soient précisément ceux sur lesquels on accumule le plus de sottises et de poncifs, comme si, à un certain niveau, l’esprit s’engourdissait, perdait la vue nette et les images fécondes.

Un après-midi d’été, comme nous nous promenions, il me dit : « C’est une alternative douloureuse quand la nature nous apparaît méchante et homicide, mais c’en est une plus sinistre encore que son indifférence, lorsqu’elle nous apparaît séparée de nous par un infranchissable gouffre.

« Ainsi je m’explique que les croyants ferment les yeux au monde, se bouchent les oreilles et se renferment dans les étranges palais de l’âme. Ils ne trouveraient au dehors que péril, désert et tentations.

« Et moi, dans le sang de qui se combattent le doute et des souvenirs de croyances, j’ai un aspect double de ce qui m’environne, de ce parc, du ciel et des eaux : tantôt cela vibre, cela m’atteint, me traverse et m’enthousiasme. Tantôt je demeure froid, et les endroits familiers me sont des séjours inconnus, presque hostiles… N’est-ce pas aussi la douleur qui me décolore mon petit domaine ? »

À la fois nomade, amoureux du changement et traditionnaliste, respectueux de la religion, scrupuleux et moqueur, haïssant l’officialité, la coterie, les honneurs mensongers de la société et toute convention, il m’apparaît comme un type achevé mais épuré de l’homme du midi.

Épuré ; car c’est dans l’action que le méridional souvent se dégrade : mon père ne l’ignorait point et jugeait sévèrement certains politiciens célèbres, ses compatriotes :

« La morale lâche comme la ceinture, des rigoles de taches, le verbe aussi facile que l’élan, que la promesse, que le parjure. Bien vite, s’il s’agit de l’affreuse politique, nos qualités tournent au pire : l’enthousiasme devient hypocrisie ; l’éloquence, faconde et boniment ; le scepticisme léger, escroquerie ; l’amour de ce qui brille, fureur du lucre et du luxe à tout prix ; la sociabilité, le besoin de plaire se font lâcheté, faiblesse et palinodie.

« Hélas ! que de hautaines comédies ! le poing frappant la poitrine, la voix sourde, éraillée, mais si pressante, les larmes commodes ; les adjurations, l’appel au patriotisme, aux sentiments nobles ! Sais-tu qu’au mot de Mirabeau : « Et nous en sortirons par la force des baïonnettes… » une légende, peut être véridique, ajoute ce correctif sournois, oblique, murmuré de côté, avec l’œil qui cligne : « Et dès qu’elles viennent, nous foutons le camp ? »

L’amour de la solitude et de la réflexion, qui n’avait fait que se développer chez Alphonse Daudet, est aussi rarement une vertu méridionale : « Tout en dehors », est une devise de cette race « de grillons bruns », changeante et bruyante : Le « quand je ne parle pas, je ne pense pas », de Roumestan est d’une vérité profonde. Je remarque en passant combien de formules, de métaphores, de tours de phrases, de définitions, inventées et popularisées par mon père, ont fait une fortune rapide et sont employées couramment par quantité de gens qui ignorent leur origine. C’est que formules et définitions ont en elles la « vertu vivante », le mystérieux attrait du pittoresque et de l’application facile qui perpétue la tournure et déforme quelquefois le sens primitif. Si peu vain qu’il fût de son talent et de son succès, il se réjouissait de ces survivances. Il raconte quelque part comment son cœur se gonfle de fierté paternelle quand il entend dire : « C’est un Delobelle, un d’Argenton, un Roumestan, un Tartarin. » N’est-ce pas la gloire des littérateurs de spécifier ainsi des caractères et des types, qui se confondaient avant eux dans la foule indistincte des humains ? « Il semble, lui disais-je, qu’une destinée de l’art soit de différencier les éléments vitaux, personnages, paysages, objets mêmes, de rendre, en ses moindres aspects, la beauté visible et présente. »

Il me répondait : « Cette réflexion sort des lettres que tu m’écrivis de Hollande au sujet des grands peintres de la réalité, Rembrandt, Franz Hals et Vermeer. J’ai toujours pensé de même. Un trait de lumière sur un visage, un sentiment qui affleure, un geste, un regard ont une valeur propre, immédiate et immortelle, qui les séparent de tous rayons lumineux, sentiments, gestes et regards possibles. Nous individualisons tout et nous déclassons la nature. »

Ce travail qu’il fit pour les méridionaux, il eût souhaité que chaque écrivain le fît pour ceux de sa race : « C’est ainsi qu’on devient représentatif. Et ces études particulières, loin de nuire aux vues générales, les servent et les nourrissent d’exemples. »

De Mirabeau à Bonaparte, à Thiers, à Guizot, à Gambetta, on lit, dans les « petits cahiers », une suite de remarques biographiques du plus haut intérêt et qui, toutes, tendent à retrouver les origines dans les actes et les paroles, sous cet amas de conventions hypocrites et nécessaires qu’apportent aux politiciens le contact d’autres ambitions, le goût de la lutte et le désir d’exercer leur influence.

Selon Alphonse Daudet, le roman étayait l’histoire. Il pouvait même l’éclairer par endroits et la justifier. Chaque fois que mon cher oncle Ernest Daudet, que mon père aimait tendrement depuis leur toute petite enfance, venait à la maison, la conversation entre les deux frères tombait sur cet intéressant sujet. Ernest, passionné pour les temps écoulés et d’une érudition merveilleuse, soutenait les droits de l’histoire. Il reconnaissait d’ailleurs, la nécessité de l’illustrer par des observations d’aujourd’hui, de secouer la poussière des manuscrits. Plusieurs de ses œuvres témoignent de ce souci. Parmi les travaux des contemporains, le Blanqui de Gustave Geffroy est un bel exemple à l’appui de cette thèse. À l’étude d’un grand caractère, cet artiste consciencieux, ce « poète du réel » qu’est Geffroy a appliqué les procédés modernes d’investigation et de description. Il en résulte un travail rare et remarquable, qui, servira sans doute de type et de modèle à bien d’autres essais du même genre.

Qu’on ne s’imagine point que mon père poussait jusqu’à la manie ce goût de l’analyse au point de vue de la race. Son « bon sens latin », son amour de la mesure le préservaient d’un tel excès. Il vénérait Michelet, il le relisait constamment ; il trouvait sans cesse, pour le sublime auteur de l’Histoire de France, de la Femme, de la Mer, de la Bible de l’Humanité, de nouvelles formes laudatives. Il admirait Taine, tout en se méfiant de sa systématisation violente et le trouvant trop dur pour les héros, les exaltés. Cet amoureux de l’équilibre et de l’harmonie dans le domaine de la pensée, comprenait, excusait la frénésie dans le domaine de l’action. Et je crois bien qu’aux Origines de la France contemporaine, il préférait la Littérature Anglaise.

Ce zèle pour l’histoire provoquait des dialogues dans le genre de celui-ci :

Moi. — Comment n’as-tu pas encore écrit une grande étude sur un de tes héros, ou telle période de guerres de religion en ton pays, tel épisode de la Renaissance et de la Réforme, que je te vois étudier avec acharnement ?

Lui (avec un soupir). — Le littérateur ne va pas où il veut. Un sujet surgit, l’entraîne et le détourne de ses projets. Tu trouverais, dans mes notes, un Napoléon homme du Midi, qu’a réalisé et au delà notre cher Frédéric Masson, une Guerre des Albigeois, un Soulèvement de l’Algérie, une monographie de Raousset-Boulbon et une de Rossel, etc. Ils sont innombrables les sujets de ce genre, à la lisière de l’histoire et du roman, que j’aurais voulu approfondir, traiter d’après les documents et la vie.

Moi. — Toujours des méridionaux ou des épisodes de la lutte entre le nord et le midi !

Lui. — Ne t’ai-je pas répété cent fois que ce qu’un homme peut ajouter comme contribution à la vérité est infiniment faible ? Je crois que j’emporterai avec moi bien des observations curieuses sur ma race, ses vertus, ses défauts. On ne peut tout noter — mais la méthode reste. J’ai confiance dans l’avenir. La réalité a une force incroyable et distincte de la force de vérité.

Moi. — N’est-ce pas la même chose ?

Lui. — Nullement. La vérité est un jugement moral, porté par les hommes ou les faits, sur la réalité. Le jugement peut s’obscurcir, défaillir et sombrer. La vérité est d’une susceptibilité supérieure à n’importe quel papier impressionnable. L’air la dégrade, et la lumière et le souffle et tout. La réalité, elle, persiste et demeure. Mais il faut un poète pour lui donner la force de reviviscence, de propagation et de durée. Michelet fut un visionnaire du réel. »

Rarement un esprit ose être ce qu’il est.

Ce vers, qui est, je crois, de Boileau, mon père le lançait tout à coup dans la conversation comme un encouragement ou un reproche. Il expliquait comment le caractère est le résultat d’un courage moral, qui porte l’être à se développer dans son sens propre, à pousser en relief les vertus et les vices qui forment son patrimoine. « De même, ajoutait-il, il est une timidité intime ; laquelle inhibe l’individu, l’empêche de réaliser son type, et nous donne cette multitude de médailles frustes, à demi effacées, sans intérêt, qui sont la masse,

« Un littérateur, qui traite des passions, a forcément affaire à cette masse, à ces silhouettes indistinctes. Ce serait une convention fatigante de ne mettre en œuvre que des caractères. C’est dans ces demi-teintes, dans ces passages de clair-obscur que notre tâche devient le plus difficile. « Un héros du non-héroïsme, » voilà le tour de force qu’a réalisé Flaubert dans l’Éducation sentimentale.

« Or un homme d’une race différente ou d’une époque différente devient, par cela même, typique. Dans une foule du midi, Roumestan ou Tartarin ne se distinguent pas. C’est Paris qui les met en lumière. De même nous fréquentons encore certains vieillards ou certaines personnes vivant hors du monde, qui ont conservé intacts les préjugés, les façons de voir, les générosités, les ardeurs de 48. Et c’est pour nous une joie, comme c’en est une pour le numismate, de découvrir une médaille bien nette. »

Il est, dans un roman de Jean Paul Richter, un personnage qui a passé son enfance sous terre et croit entrer dans le paradis le jour où, montant à la surface, il voit le ciel, les fleurs, les eaux et les forêts. Une pareille impression est réservée à quiconque, ayant vécu dans le nord, découvre brusquement le midi, la joie de la lumière. Cette joie, Alphonse Daudet l’avait conservée pieusement. Elle dominait en son âme la souffrance et la mélancolie.

Ce que l’observation lui apportait de cruel, ce que l’imagination lui suggérait d’âpre, de véhément, de terrible, était adouci, tempéré par la tiédeur dorée de Provence, ramené aux horizons purs, harmonisé selon ces lignes qui, depuis l’antiquité classique, furent directrices de la sagesse humaine.

Ce sens merveilleux de la mesure est la sauvegarde de l’esprit. Celui qui descend en soi-même, et que ne retient point l’amour de l’harmonie, s’enfonce bientôt dans d’épaisses ténèbres. Il est inintelligible. Il perd tout pouvoir d’enseignement. Ce fil conducteur est peu de chose. Il aurait rendu immortelles des œuvres telles que le Peer Gynt d’Ibsen par exemple. La multiplicité des interprétations possibles est, à coup sûr, un signe de faiblesse. Le poème devient une sorte de jeu, de labyrinthe, où s’exerce la sagacité du lecteur. La brève excitation qu’il procure ne vaut point un souvenir clair.

Sur ce sujet, mon père était tranquille. La pensée française, selon lui, demeurerait, en dépit de quelques rares écarts, amoureuse du limpide et du vrai et fidèle à ses origines. Il admirait certaines pièces d’Ibsen, pas toutes, car il en est dont le symbolisme lui semblait enfantin et trompeur. Dans le sarcasme septentrional du Canard sauvage, par exemple, il retrouvait le rire de caoutchouc, le rire de Voltaire conservé par les frimas poméraniens. Il avait un culte pour Tolstoï, le Tolstoï de Guerre et Paix, d’Anna Karénine, des Souvenirs de Sébastopol et des Cosaques. La Sonate à Kreutzer le révoltait par certains endroits. Enfin, le néomysticisme de l’auteur et ses dernières œuvres évangéliques ne l’intéressaient pas du tout : « Tolstoï, disait-il, a, dans sa jeunesse, savouré de l’existence tout ce qu’elle a d’exquis, de luxueux, de brillant. Il a aimé la chasse, les mascarades, les courses en traîneaux, les jolies femmes, les amis, les arts. Maintenant il voudrait interdire aux autres ces plaisirs que la vieillesse lui refuse. Dans la conversion d’un septuagénaire, je me méfierai toujours du regret et de cette envie, oh ! très sourde, lointaine et retorse, mais tenace, qui se lit à travers les rides. »

La lecture de Crime et Châtiment avait été une Crise de son cerveau. Ce livre l’avait empêché d’écrire l’ouvrage qu’il projetait sur Lebiez et Barré et l’action, sur la jeunesse pauvre, des doctrines darwiniennes mal comprises. Cette déviation des formules dans les esprits, cette prolongation pratique des théories l’inquiétait et l’on doit à cette inquiétude : La Lutte pour la Vie, la Petite paroisse et le Soutien de famille. Pour revenir à Dostoïevsky, il n’estimait pas moins les Frères Karamazov et la Maison des morts, mais à la frénésie évocative, aux hallucinations vraies du Dickens russe, il préférait l’harmonieuse beauté d’Anna Karénine, la somptueuse ordonnance de Guerre et Paix.

On voit donc que son amour pour le midi ne lui faisait point dédaigner la littérature septentrionale. Quant au climat lui-même, c’était une autre affaire, et je le plaisantais souvent sur la contradiction qui existait entre son horreur pour la brume et le gel, et son goût des expéditions arctiques.