Amours, Délices et Orgues/L’Inhospitalité punie

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Paul Ollendorff (p. 51-56).



L’INHOSPITALITÉ PUNIE


À la fin, l’orage éclata.

Un coup de tonnerre déchira le ciel, effroyable.

Ce fut comme si tout un conclave d’artilleurs en délire s’amusait à déchirer, frénétique, une énorme pièce d’extra-solide toile de Flandre.

Se mirent à pleuvoir des œufs de pigeon aussi gros que des grêlons, ou, pour parler plus exactement, des grêlons aussi gros que des œufs de pigeon.

Ce fut par toute la nature, chez les gens et chez les bêtes, un général affolement.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les êtres animés qui composaient le village avaient trouvé leur abri.

Seuls, deux pauvres gens continuaient à marcher dans la plaine.

Un vieil homme et un homme jeune.

Le vieux, un grand à barbe blanche, noble allure, et, en dépit de ses hardes, un peu rococo, très chic, vraiment très chic.

Le jeune, une trentaine d’années, barbe et cheveux assez longs, roux, extrême distinction, avec, sur sa face, une indéfinissable expression d’exquise tendresse. Accoutrement pas très moderne, mais beaucoup de charme.

L’homme jeune tenait à sa main une cage en osier où gémissait, lamentable, une tourterelle.

Voici que la grêle redoubla de rage et contrainte fut à nos voyageurs de se reposer sous un orme du chemin.

Faible abri aux feuilles en allées, aux branches hachées. Enfin, c’était toujours ça, n’est-ce pas ?

Une carriole vint à passer au galop.

— Pardon, monsieur, fit poliment le plus vieux de nos deux voyageurs, s’adressant à l’homme de la voiture, pourriez-vous nous indiquer, non loin d’ici, la demeure d’une personne de grande piété ?

Sans paraître aucunement interloqué de cette demande insolite :

— Tout près de là, répondit l’homme, dans cette petite maison rouge, habite la plus grande dévote de toute la paroisse.

— Merci, monsieur !… Allons-y chercher un refuge, mon enfant, car je vois s’écorcher ton visage et tes mains.

— Oh ! mon père, j’en ai vu bien d’autres ! répondit le jeune homme avec un sourire d’une mélancolie poignante.

Hâtant le pas, nos deux personnages se dirigèrent, avec leur tourterelle, vers la maison de la dévote.

— Pardon, madame, fit poliment le plus vieux, vous siérait-il d’offrir un refuge à deux pauvres voyageurs surpris par l’orage.

Les traits de la bonne femme se contractèrent, et l’expression du mauvais accueil grimaça sa haineuse physionomie.

— Fichez-moi le camp, fainéants ! Je ne veux pas de vagabonds ici !

La tourterelle se mit à roucouler douloureusement, et les deux pauvres gens semblèrent plus peinés qu’irrités de cette peu écossaise hospitalité.

— Pourtant, insista le jeune, l’Évangile vous dit…

— L’Évangile ne nous dit pas de recevoir tous les galvaudeux qui passent dans le pays… Et puis, en voilà assez ! Fichez-moi le camp ! Oust !

Cette fois, le vieux perdit patience, et, levant le doigt au firmament :

— Ah ! c’est comme ça que vous le prenez ! s’écria-t-il.

Comme par miracle, la grêle cessa de tomber, le ciel redevint d’un bleu subit, une petite buée monta du sol et doucement, légèrement, se concréta en nuage autour des deux voyageurs.

Ces derniers, ouvrant la petite cage d’osier, donnèrent l’envol à la tourterelle, qui, d’ailleurs, n’était autre qu’une colombe.

Tous les trois alors, confortablement installés en leur nuage, s’envolèrent lentement vers le ciel.

La vieille dévote comprit à ce moment la grossière erreur qu’elle commettait, et, les mains jointes, elle tomba à genoux.

Les gens qu’elle venait de mettre à la porte si désinvoltement, c’était — le subtil lecteur l’a deviné, sans doute — c’était le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

Elle voulut les rappeler, mais trop tard, hélas !

La Sainte-Trinité frisait déjà la cime des hauts peupliers et, bientôt, elle disparaissait dans la sérénité du ciel.

Et la vieille dévote n’en mena pas large sur la question de son repos éternel.