Amours, Délices et Orgues/Un nouveau pneu

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Paul Ollendorff (p. 57-62).



UN NOUVEAU PNEU


Si l’illustre monsieur de Crac revenait sur terre, il s’adonnerait certainement, lui, l’homme de tous les sports, à la bicyclette.

Il ne ferait, naturellement, qu’une bouchée de tous les records actuellement établis et nos meilleurs hommes ne seraient, auprès de lui, que de bien pâles galettes.

C’est surtout dans le domaine du touring que le sympathique baron se manifesterait exorbitant.

Ah ! les belles aventures et les curieuses rencontres ! Déplorons la disparition de cet homme extraordinaire !

Heureusement pour nous, si M. de Crac est mort, beaucoup de ses petits-neveux sont vivants et bien vivants.

Un grand nombre d’entre eux profitent, en ce moment, du beau temps revenu pour, d’une bécane alerte et jamais lasse, sillonner la France.

Le soir, au dîner, dans les auberges départementales, c’est exquis de les entendre conter leurs prouesses du jour, à la croissante stupeur de ces messieurs des contributions indirectes et de ceux, plus mélancoliques, des postes et des télégraphes. (Les commis des postes et des télégraphes, jouissent tous en province d’une forte mélancolie)[1].

Car ce n’est pas un des moindres bienfaits du cycle, que cette animation apportée aux tables d’hôte provinciales par tous les véloïstes de Paris et d’ailleurs.

Certaines sous-préfectures, cotées naguère sépulchres, se rangent aujourd’hui, de ce chef, au nombre des petites folles.

Bénie soit cette solution !

À table, quand un des cyclistes a terminé son histoire, pariez dix que tout de suite :

— Moi, il m’est arrivé plus fort que ça ! s’écrie un autre.

Et l’attention redouble.

— Oui, j’ai vu des patelins bien vélophobes, mais jamais comme Bafouilly. Êtes-vous quelquefois passés à Bafouilly ?

Quelques-uns de ces messieurs étaient parfois passés à Bafouilly, mais aucun n’avait rien remarqué d’extraordinaire en cette bourgade.

— Eh bien, moi, il m’est arrivé quelque chose d’épatant à Bafouilly ! C’était le jour où il faisait si chaud… Ah ! oui, il faisait chaud, on peut le dire ! Un temps d’orage terrible et puis pas un souffle d’air !… En arrivant près de la mairie de Bafouilly, crac, mon pneu crève !… Je descends et je me mets à le regonfler. Mais voilà-t-y pas que toutes les bonnes gens du pays m’entourent avec des… passez-moi l’expression, mesdames… avec des gueules menaçantes et des poings levés : « Vous ne ferez pas cela ici, nous vous le défendons ! hurlaient les forcenés… Moi, épaté, je leur demande ce que cela peut bien leur faire, que je gonfle mon pneu. Alors un vieux me dit : « Tout le monde étouffe dans le pays, parce qu’il n’y a pas d’air. Et il n’y a pas d’air parce que ces cochons de vélocipédistes le prennent pour en gonfler leurs sacrés caoutchoucs ! Si vous ne voulez pas être assommé, f…ez le camp ! »

— Les brutes, interrompit quelqu’un.

— Et cela se passe au dix-neuvième siècle ! remarqua un autre.

— Alors, que fites-vous ? s’informa un troisième.

— Dame ! ma pompe remise en place, je me disposais, tout penaud, à continuer ma route à pied, quand la vue d’une charcuterie m’inspira une idée géniale…

— Une charcuterie ?

— Oui, vous allez voir. J’entrai chez le charcutier et je lui achetai deux mètres soixante de boudin cru que j’introduisis dans mon pneu.

— Du boudin ?

— Parfaitement, du boudin ! Et, depuis ce jour-là, je ne roule plus que sur boudin, et je m’en trouve très bien.

Alors l’un de ces messieurs observa, au milieu du silence général :

— Vous n’avez rien inventé cher monsieur. Bien avant votre pneu à boudin, on se servait du ressort également à boudin ; et on s’en sert encore dans nombre d’industries.

Le petit-neveu de M. de Crac sembla vexé de cette priorité.

  1. Pline le jeune a, voici quelques siècles, fait cette remarque : animal triste post coïtum, ce qui veut dire : le commis des postes est un animal triste.