Amours, Délices et Orgues/Un bonhomme vraiment pas ordinaire

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Paul Ollendorff (p. 91-98).



UN BONHOMME

VRAIMENT PAS ORDINAIRE

Bien qu’il ne m’eût pas été présenté, j’éprouvai le plus vif plaisir à lier conversation avec ce monsieur dont la physionomie m’avait conquis tout de suite.

À mon grand regret, un nouveau traité avec certaine grande maison anglaise m’interdisant toute description sous peine d’un dédit de 20,000 livres sterling — je ne pourrai vous faire le portrait de cet étrange personnage…

Et puis, pour évoquer convenablement un aussi curieux type, c’est la plume de Dickens qu’il faudrait, ni plus ni moins, et dame ! la plume de Dickens !…

— Oui, monsieur, affirmait mon baroque interlocuteur, les gens qui veulent tout faire ne font rien de bien ! Chacun son métier, comme disait l’agriculteur à un membre de l’Institut qui avait égaré ses vaches.

— Évidemment !

— Ainsi, moi qui vous parle, monsieur, mille fois je fus sollicité par les capitalistes du monde entier pour me mettre à la tête de telle ou telle affaire ; toujours je refusai… j’ai préféré me cantonner en un petit truc modeste, il est vrai, mais où j’excelle.

— Serait-ce indiscret de… ?

— Mais pas du tout, cher monsieur, voici ma carte.

Et le monsieur me tendit un léger parallélogramme de papyrus sur lequel je lus :


HIP. HIPPOURAH
SPÉCIALITÉ DE FABRICATION
D’OBJETS EN TOUS GENRES


— Oui, monsieur, continua mon bonhomme, je me suis cantonné dans cette étroite spécialité, mais je puis affirmer que je ne m’y connais pas de rivaux.

— C’est une belle branche de l’industrie.

— Nous avons parfois un peu de morte-saison ; mais, en somme, je n’ai pas trop à me plaindre… En ce moment, c’est notre grand coup de feu à cause des étrennes… Me ferez-vous l’honneur de venir visiter ma petite installation ?

— Volontiers, monsieur !

— Mon adresse est sur la carte.

Une dame, à ce moment, passa que je connaissais.

Le temps de la saluer, et lorsque je retournai la tête, Hipp. Hippourah était disparu.

— Étrange ! fis-je à part moi.

Quant à la carte de cet homme, j’eus beau fouiller et refouiller mon portefeuille où j’étais bien sûr, pourtant, de l’avoir insérée, je ne la retrouvai point.

— Fantastique ! m’inquiétai-je un peu.

Je ne sus fermer l’œil de la nuit.

Le lendemain matin, quand je me réveillai, — ou plutôt quand je ne me réveillai point, puisque je n’avais pas dormi — ma première idée fut d’aller voir mon bizarre manufacturier de la veille.

Mais… son adresse ?

Le Bottin, parbleu !

Consulté sans espoir dans un humble café, le Bottin me révéla : Hipp. Hippourah, spécialité de fabrication d’objets en tous genres, 34, rue de la Malfaisance.

— Cocher ! 34, rue de la Malfaisance !

— M. Hip. Hippourah, s’il vous plaît, madame la Concierge ?

— Il ne demeure plus ici, monsieur, depuis l’année dernière !

— Ah bah ! mais je viens de voir cette adresse dans le Bottin.

— Un vieux Bottin, sans doute.

— Vous connaissez sa nouvelle adresse ?

— Je l’ignore comme l’enfant qui vient de naître.

La ressource me restait de consulter un Bottin plus frais.

Juste en face, une splendide boutique, qui s’intitulait magiquement Laurent Bar, semblait m’inviter au délicieux cock-tail.

— Un champagne cock-tail, garçon ! Vous avez le Bottin de Paris ?

— Voici, monsieur, le Bottin de Paris, et un champagne cock-tail préparé avec du vrai champagne Léon Laurent. Vous m’en direz des nouvelles !

Un Bottin superbe, tout flambant neuf !

E… F… G… H… Ah, voici les H…, Hamon, Hervé, Himer… Ah ! voilà Hipp. Hippoura, spécialité de fabrication d’objets en tous genres, 328, rue Guillaume II.

— Cocher ! 328, rue Guillaume II.

— M. Hipp Hippourah, s’il vous plaît, monsieur le Concierge ?

— Il ne demeure pas encore ici, monsieur. Il n’emménagera qu’au terme de janvier.

— Ah bah ! mais je viens de voir cette adresse dans le Bottin.

— Un Bottin de l’année prochaine, sans doute.

— Vous connaissez son adresse actuelle ?

— Je suis, à cet égard, dénué de tuyau.

Je rentrai chez moi, vivement déconcerté.