Amours, Délices et Orgues/Un point de droit

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Paul Ollendorff (p. 63-68).



UN POINT DE DROIT


— Cet homme-là ! avait coutume de dire Madame Citronnier dans son langage trivial et parfois excessif, cet homme-là me tromperait sur la tête d’un teigneux !

Patente exagération, car, en dehors de la question de propreté, la tête d’un teigneux se prête mal à l’exécution d’un pourchas d’amour.

Néanmoins, on peut dire sans crainte d’exagération que M. Citronnier trompait sa femme sur une vaste échelle, ce qui n’est déjà pas si commode, croyez-le bien !

Bref, M. Citronnier était un de ces maris si coureurs, si coureurs, que Willy n’hésiterait pas à imprimer d’eux qu’ils ont la manie adultérine (de lièvre).

— Je ne te demande qu’une chose, mon ami, répétait souvent la grosse Madame Citronnier, c’est de ne pas me tromper au domicile conjugal, parce que, sans ça !…

Sans ça !… C’était son quos ego !

M. Citronnier se l’était tenu pour dit et, s’il continuait à tromper sa femme sur une vaste échelle, il s’arrangeait de manière à ce que cet accessoire fût situé en dehors du logis matrimonial.

Un jour, pourtant, il faillit être pincé.

… Tous les ans, pendant l’été, M. et Madame Citronnier louent une petite villa, tantôt dans les environs de Paris, tantôt au bord de la mer.

Cette année, ils ont loué pour la saison, aux environs de Cabourg, un pavillon dont l’architecture rappelle vaguement celle des villes italiennes et que, pour cette raison, le propriétaire a spirituellement baptisé Asti-Cottage.

Asti-Cottage est une demeure charmante, avec petit jardin et vue sur la mer.

Malheureusement pour la pauvre Madame Citronnier, cette vue sur la mer se double d’une autre vue sur le jardin d’à côté, et dans le jardin d’à côté vaque sans cesse une jolie petite bonne, fraîche comme une petite pomme d’api et, comme ce fruit, rondelette.

Dès la première aperçue de l’accorte servante, l’inflammable cœur de M. Citronnier s’était mis à flamber, comme si un fumeur imprudent y avait jeté une allumette non éteinte.

M. Citronnier, fort joli homme encore, et de mimique habile, ne fut pas long à faire agréer sa flamme.

Bientôt, les yeux de la petite bonne se dénuèrent de toute sauvagerie à l’égard de notre galantin.

Et quand la grosse Madame Citronnier demandait à son mari :

— Tu ne sors pas avec moi ?

— Non, répondait l’hypocrite époux, je me sens un peu mal à la tête. Sors seule, je te rejoindrai sur la plage, dans une heure.

Contre le mur, alors, dans le coin le plus sombre des jardins, deux échelles se dressaient, l’une d’Asti-Cottage, l’autre dans le Chalet des Gratte-Culs.

Je dois à la vérité l’hommage de déclarer que les choses n’allaient pas plus loin que de simples baisers et des gestes tendres.

Citronnier n’aurait pas demandé mieux que la consommation immédiate d’actes plus définitifs, mais Césarine, comme le lièvre et peut-être dans la crainte d’un lapin, préférait attendre.

La suite, vous la devinez.

Un beau jour, Madame Citronnier rentra inopinément et surprit nos deux amoureux en la susdite posture.

Sans mot dire, elle sortit sur la pointe des pieds et amena deux témoins, un juge de paix en retraite, et son jardinier.

— Qu’y a-t-il donc ? s’informait le vieux magistrat.

— Vous allez voir.

Tout occupés à leur gracieuse besogne, les coupables n’entendaient point s’avancer les témoins.

Quand ces derniers furent au pied de l’échelle :

— Messieurs, s’écria Madame Citronnier d’une voix forte, je vous prie de constater que mon mari me trompe… et me trompe dans le domicile conjugal !

— Pardon, interrompit le juge de paix, ce mur est-il mitoyen ?

— Il est mitoyen.

— Alors, chère madame, votre mari ne vous trompe pas au domicile conjugal.

— Mais…

— Il n’y a pas de mais ! jamais un tribunal ne voudra considérer comme domicile conjugal la crête d’un mur mitoyen !

Madame Citronnier était furieuse :

— Et vous appelez ça de la justice ! s’écriait la pauvre femme.