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Anna Karénine (trad. Bienstock)/II/11

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 15p. 312-315).


XI

Ce qui pendant toute une année avait été pour Vronskï le seul désir de sa vie, remplaçant tous les autres, ce qui pour Anna était un rêve de bonheur impossible, terrible et d’autant plus séduisant, était réalisé. Pâle, la lèvre inférieure tremblante, il était près d’elle et la suppliait de se calmer, ne sachant lui-même de quoi ni par quel moyen.

— Anna ! Anna ! disait-il d’une voix tremblante. Anna ! Au nom de Dieu !

Et plus il parlait haut, plus elle baissait sa tête autrefois si fière et si gaie, maintenant accablée de honte. Affaissée sur elle-même elle glissait du divan, où elle était assise, sur le sol, à ses pieds. S’il ne l’eût retenue, elle serait tombée de tout son long sur le tapis.

— Mon Dieu ! Pardonnez-moi ! disait-elle en sanglotant et serrant ses mains contre sa poitrine.

Elle se sentait si criminelle et si coupable qu’il ne lui restait qu’à s’humilier et à demander pardon ; maintenant, sauf lui, il ne lui restait personne, et elle lui adressait sa prière de pardon. En le regardant elle sentait physiquement sa propre humiliation et ne pouvait rien dire de plus.

Lui, de son côté éprouvait une sensation semblable à celle de l’assassin en présence du corps inanimé de sa victime. Ce corps immolé par eux c’était leur amour. La honte qu’elle éprouvait devant sa nudité morale l’opprimait et se communiquait à lui. Mais malgré toute l’horreur du meurtrier en face du cadavre, il fallait dépecer ce corps, le cacher, tirer profit de ce meurtre.

Ainsi que l’assassin, emporté par la brutalité de la passion, se jette sur le corps de sa victime, le traîne et le met en pièces, de même il couvrait de baisers le visage et les épaules d’Anna. Elle, le tenait par les mains et restait immobile.

« Oui, pensait-elle, ces baisers sont le prix de la honte. Oui, cette main qui serre la mienne est celle de mon complice. »

Elle prit cette main et la baisa. Il tomba à genoux et voulut voir son visage, mais elle le cachait et gardait le silence. Enfin, faisant un effort sur elle-même, elle se leva et le repoussa. Son visage était toujours beau mais on ne pouvait le regarder sans la plaindre.

— Tout est fini, dit-elle. Toi seul me restes. Souviens-t’en.

— Je ne puis oublier ce qui est ma vie. Pour ce moment de bonheur…

— Quel bonheur ! fit-elle avec dégoût et horreur ; et ce dégoût, involontairement, se communiqua à lui. Au nom de Dieu, pas un mot, pas un mot de plus.

Elle se leva brusquement et s’éloigna de lui.

— Pas un mot de plus, répéta-t-elle, et, avec une expression de désespoir froid dont l’étrangeté le frappa, elle s’éloigna de lui. Elle sentait qu’en ce moment, les paroles étaient impuissantes à exprimer le sentiment de honte mêlé de joie et d’horreur qu’elle éprouvait au seuil de cette nouvelle vie, et elle préférait se taire que de traduire ce sentiment par des paroles inexactes. Cependant, même dans la suite, le lendemain et le troisième jour, non-seulement elle ne trouvait pas de mots pour exprimer toute la complexité de ses sentiments, mais encore elle ne paraissait pas capable de s’expliquer à elle-même l’état de son âme.

Elle se disait : « Non, pour le moment il m’est impossible d’y songer ; plus tard, quand je serai plus calme » ; mais ce calme de l’esprit ne venait jamais. Chaque fois qu’elle pensait à ce qu’elle avait fait, aux conséquences qui en résulteraient et à ce qu’elle devait faire, elle était saisie d’horreur et chassait au loin cette pensée.

« Plus tard, se disait-elle, quand je serai plus calme ». Mais en s’endormant, alors qu’elle n’était plus maîtresse de sa pensée, sa situation lui apparaissait dans toute son effroyable réalité. Le même rêve la hantait presque chaque nuit : ils étaient tous deux ses époux, tous deux lui prodiguaient leurs caresses ; Alexis Alexandrovitch pleurait en baisant ses mains et disait : « Comme tout va bien maintenant ! » Vronskï, était là aussi, il était aussi son mari, et elle s’étonnait que cela lui ait paru jadis impossible ; elle leur expliquait en riant qu’ainsi c’était beaucoup plus simple, et que tous deux, maintenant, devaient être contents et heureux. Mais cette vision l’étouffait comme un cauchemar et elle s’éveillait terrifiée.