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Anna Karénine (trad. Bienstock)/II/17

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 15p. 356-363).


XVII

Stépan Arkadiévitch la poche gonflée de billets de banque, que pour trois mois d’avances lui avait donnés le marchand, monta au salon. L’affaire de la forêt était terminée, l’argent en poche, la chasse était belle et Stépan Arkadiévitch se trouvait en excellente disposition, c’est pourquoi il avait un vif désir de dissiper la mauvaise humeur de Lévine. Il voulait finir la journée aussi agréablement qu’elle avait commencé.

En effet, Lévine était de mauvaise humeur et, malgré tout son désir d’être prévenant et aimable avec son charmant hôte, il ne pouvait se dominer. La nouvelle que Kitty ne se mariait pas, peu à peu commençait à l’exciter.

Kitty n’était pas mariée, elle était malade d’amour pour un homme qui la dédaignait. Cette offense semblait l’atteindre. Vronskï la dédaignait et elle le dédaignait, lui, Lévine. Alors Vronskï avait le droit de mépriser Lévine, il était donc son ennemi. Mais Lévine ne s’expliquait pas tout cela. Il sentait vaguement qu’il y avait en ce fait quelque chose d’offensant pour lui, et sa mauvaise humeur s’étendait à tout d’une façon générale. Cette vente ridicule, cette duperie, dont était victime Oblonskï, et qui s’était signée chez lui, l’irritait aussi.

— Eh bien, as-tu terminé ? demanda-t-il à Stépan Arkadiévitch, quand il fut en haut. Veux-tu souper ?

— Oui. Je ne refuse pas. Quel appétit j’ai à la campagne, c’est admirable ! Pourquoi n’as-tu pas proposé à Riabinine de manger ?

— Que le diable l’emporte !

— Oh ! comme tu t’es conduit envers lui, tu ne lui as même pas serré la main. Pourquoi donc ?

— Parce que je ne donne pas la main à mon valet et que mon valet vaut cent fois mieux que lui.

— Quel aristocrate tu fais ? Et l’union des classes ?

— Qui trouve du plaisir à l’union s’unisse, moi, cela me dégoûte.

— Je vois que tu es un vrai réactionnaire.

— Vraiment ! Je ne m’en étais jamais douté. Moi je suis Constantin Lévine, c’est tout.

— Et Constantin Lévine qui est de très mauvaise humeur ! dit en riant Stépan Arkadiévitch.

— Oui, je suis de mauvaise humeur et sais-tu pourquoi ? Excuse-moi… c’est à cause de ta sotte vente…

Stépan Arkadiévitch, fit une moue Correction (×) : « bonne enfant » → « bon enfant » (coquille)
, comme un homme offensé et dérangé sans raison.

— C’est bien ! dit-il. D’abord, chaque fois qu’un homme vend quelque chose, aussitôt la vente faite, on lui dit que cela valait beaucoup plus cher. Mais auparavant, personne ne lui dit jamais rien… Mais je vois que tu as une dent contre ce malheureux Riabinine.

— Possible ! Et sais-tu pourquoi ? Tu diras encore que je suis un rétrograde ou pire que cela, mais cependant, j’éprouve un grand dépit et suis profondément attristé de voir l’appauvrissement de la noblesse, de cette noblesse à laquelle j’appartiens, et à laquelle, en dépit de la fusion des classes, je suis très content d’appartenir ; si encore cet appauvrissement était le résultat d’une vie luxueuse, cela ne serait rien ; vivre en grand seigneur, c’est l’affaire des gentilshommes, eux seuls le savent ; que les paysans, autour de nous, achètent la terre, je ne m’en plains pas : les seigneurs ne font rien, les paysans travaillent et se placent ainsi au-dessus de l’homme oisif. C’est dans l’ordre des choses et je l’approuve tout le premier. Mais je suis peiné de voir que cet appauvrissement est dû, comment dirai-je, à une sorte de bêtise de notre part. Un fermier, un Polonais, vient d’acheter à moitié prix à une dame qui habite Nice, un magnifique domaine ; un autre marchand acquiert pour un rouble la déciatine de la terre qui en vaut dix, et toi-même, sans aucune raison, tu fais cadeau, à ce coquin, de trente mille roubles.

— Alors quoi ? faut-il compter chaque arbre ?

— Parfaitement. Et toi tu n’as pas compté tandis que Riabinine a compté ! Les enfants de Riabinine auront de quoi vivre, de quoi s’instruire, et les tiens ne l’auront peut-être pas.

— Permets-moi de te dire qu’il y a quelque chose de mesquin dans ce calcul. Nous avons nos occupations, ces gens ont les leurs ; ils doivent gagner leur vie. Mais, l’affaire est terminée, et voilà mon omelette préférée… et Agafia Mikhaïlovna nous donnera de cette excellente eau-de-vie…

Stépan Arkadiévitch s’assit à la table et se mit à plaisanter avec Agafia Mikhaïlovna, jurant n’avoir pas mangé depuis longtemps tel dîner et tel souper.

— À la bonne heure, au moins, vous faites des compliments, dit Agafia Mikhaïlovna ; Constantin Dmitritch, qu’on lui donne ce qu’on voudra, même une croûte de pain, il mange et s’en va sans rien dire.

Malgré tous ses efforts, Lévine restait sombre et taciturne. Il avait le désir de poser une question à Stépan Arkadiévitch, mais il ne pouvait s’y résoudre et ne trouvait ni les mots ni le moment favorable.

Stépan Arkadiévitch était descendu dans sa chambre. Il se déshabillait, se lavait, prenait sa chemise de nuit plissée et se couchait ; mais Lévine restait toujours dans sa chambre, causant de choses insignifiantes, sans avoir le courage de dire ce qu’il voulait.

— Comme on fait bien le savon ! dit-il, en regardant le morceau de savon parfumé qu’Agafia Mikhaïlovna avait préparé pour l’hôte, mais qu’Oblonskï n’employait pas. Regarde, c’est une œuvre d’art.

— Oui, maintenant, tout se perfectionne d’une façon extraordinaire, dit Stépan Arkadiévitch en bâillant avec béatitude. Le théâtre par exemple et les établissements de plaisir… Ah ! ah ! fit-il, en bâillant… La lumière électrique partout… Ah ! ah ! ah !

— Oui, la lumière électrique… fit Lévine… Oui… Eh bien ! où est maintenant Vronskï ? demanda-t-il tout à coup en posant le savon.

— Vronskï ? fit Stépan Arkadiévitch suspendant son bâillement. Il est à Pétersbourg. Il est parti peu après toi, et depuis il n’est pas venu une seule fois à Moscou. Et sais-tu, Kostia, je te dirai la vérité, continua-t-il en s’accoudant sur la table et posant sur sa main son beau visage coloré, où brillaient comme des étoiles ses yeux humides, bons et calmes, toi-même as été coupable… Tu t’es effrayé de l’adversaire… Or moi, comme je te le disais alors, je ne sais de quel côté il y avait le plus de chances. Pourquoi n’es-tu pas allé droit au but ? Je t’ai dit alors que… — il bâillait en contractant ses mâchoires, sans ouvrir la bouche.

« Sait-il ou non que j’ai fait ma demande ? » pensa Lévine en le regardant. « Oui, il y a quelque chose de rusé, de diplomatique dans son visage. » Et se sentant rougir, il fixa, sans mot dire, les yeux de Stépan Arkadiévitch.

— S’il y avait quelque chance de son côté, ce n’était que le charme de l’extérieur, continua Oblonskï. Tu sais, ce parfait aristocrate et sa belle situation dans le monde agissaient plutôt sur sa mère que sur elle.

Lévine fronça les sourcils. L’offense du refus subi le brûlait au cœur comme une blessure fraîche ; mais il était chez lui, et chez soi les murs mêmes vous réconfortent.

— Attends ! Attends ! dit-il, interrompant Oblonskï, tu parles d’aristocratie ; permets-moi de te demander en quoi consiste cette aristocratie de Vronskï ou de n’importe qui, cette aristocratie qui, selon toi, est cause de mon échec ? À ton avis je ne suis pas un aristocrate, tandis que Vronskï, un homme dont le père est sorti de rien, et dont la mère a eu Dieu sait quelles aventures, en est un. Non, excuse-moi, mais je me crois aristocrate ainsi que tous ceux qui, comme moi, comptent dans leur passé trois ou quatre générations de gens honnêtes, appartenant aux classes les plus cultivées (ne parlons pas du talent ni de l’intelligence, c’est autre chose), qui n’ont jamais fait de tort à personne, qui n’ont jamais eu besoin de personne, comme mon père et mon grand-père. Et j’en connais plusieurs dans ce cas. Il te semble humiliant que je compte les arbres d’un bois et tu fais cadeau à Riabinine de trente mille roubles, mais tu n’auras pas honte de recevoir une pension et je ne sais quoi encore ; eh bien ! moi, je pense autrement, c’est pourquoi je tiens beaucoup à ce que j’ai reçu de ma famille et à ce que je dois à mon travail… Nous sommes des aristocrates, nous, et non pas ceux qui ne peuvent exister que par les dons des grands de ce monde et qu’on peut acheter pour vingt kopeks.

— Mais contre qui te fâches-tu ? Je suis tout à fait de ton avis, dit Stépan Arkadiévitch franchement et gaîment, bien qu’il se sentît visé par la mention de ceux qu’on peut acheter pour vingt kopeks.

Le ton de Lévine l’amusait franchement.

— Contre qui te fâches-tu ? Bien que tu exagères beaucoup au sujet de Vronskï, je te l’abandonne. Je te dirai tout simplement une chose : à ta place je partirais pour Moscou et…

— Non, j’ignore si tu le sais ou non, mais je te le dirai, cela m’est égal : j’ai fait ma demande et j’ai été éconduit, si bien que Catherine Alexandrovna est maintenant pour moi un souvenir pénible et honteux.

— Pourquoi ? En voilà des bêtises !

— Non, n’en parlons plus. Pardonne-moi, je te prie, si j’ai été grossier avec toi, dit Lévine. — Après avoir dit ce qu’il avait sur le cœur, il redevenait tel que le matin. — Tu n’es pas fâché, Stiva ? Je t’en prie, ne m’en veuille pas ; et, en souriant, il lui prit la main.

— Mais non, pas du tout, il n’y a pas de quoi. Je suis heureux que nous nous soyons expliqués. Et tu sais, la chasse du matin est magnifique. Ne ferions-nous pas bien d’y partir ? Je ne dormirai pas et j’irai tout droit de la chasse à la gare.

— Très bien.