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Anna Karénine (trad. Bienstock)/II/18

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 15p. 364-367).


XVIII

Malgré que toute la vie intérieure de Vronskï fût remplie par sa passion, sa vie extérieure, sans changement ni frein, suivait la voie ancienne, habituelle des relations et des intérêts du monde et du régiment. Les intérêts du régiment tenaient pour Vronskï une place importante, premièrement parce qu’il aimait son régiment et ensuite parce qu’il en était aimé. Au régiment, non seulement on l’aimait, mais on le respectait et on était fier de lui. On était fier que cet homme immensément riche, très instruit, très intelligent, ayant ouverts devant lui les chemins des succès de toutes sortes, de l’amour et de l’ambition, négligeât tout cela et les intérêts mondains pour prendre à cœur les intérêts du régiment et des camarades.

Vronskï savait ce que pensaient de lui ses camarades, et, outre qu’il aimait cette vie, il se sentait obligé d’être digne de l’opinion qu’on avait de lui.

Naturellement il ne parlait à personne de son amour, il ne se trahissait pas, même au milieu des débauches auxquelles il prenait part (il ne buvait jamais assez pour perdre toute conscience de lui-même), et il fermait la bouche à ceux de ses camarades qui essayaient de faire quelque allusion à sa liaison. Mais, malgré cela, son amour était connu de toute la ville. Tous étaient plus ou moins au courant de ses relations avec madame Karénine. La plupart des jeunes gens lui enviaient ce qui, précisément, était le plus pénible, la haute situation de madame Karénine, en raison de laquelle cette liaison était le point de mire de la société.

La majorité des jeunes femmes qui entouraient Anna, et qui depuis longtemps étaient agacées de l’entendre appeler « juste », se réjouissaient de la situation qu’elles supposaient et n’attendaient que le revirement de l’opinion publique pour l’écraser de tout le poids de leur mépris. Elles préparaient déjà les mottes de boue qu’elles lui jetteraient quand le moment serait venu. La plupart des gens âgés et des personnages importants étaient mécontents de la publicité du scandale qui se préparait.

La mère de Vronskï, en apprenant sa liaison, s’en était d’abord réjouie, parce que, selon elle, rien ne donnait plus de relief à un jeune homme brillant qu’une liaison dans le grand monde, et parce que madame Karénine, qui lui avait tant plu et avait tant parlé de son fils, était vraiment, au point de vue de la comtesse Vronskï, une belle femme élégante ; mais par la suite, ayant appris que son fils refusait un poste, très important pour son avenir, à seule fin de rester au régiment et de continuer à voir madame Karénine, et qu’en raison de ce refus des personnages haut placés lui tenaient rigueur, elle changea d’opinion. Elle était aussi mécontente de ce que cette liaison, d’après ce qu’elle en avait appris, ne fût pas l’aventure gaie, brillante, mondaine qu’elle eût approuvée, mais une passion désespérée, une passion à la Werther, capable de conduire son fils à quelque folie. Elle ne l’avait pas vu depuis son départ précipité de Moscou, et par son fils aîné, elle lui ordonna de la venir voir.

Le frère aîné, lui aussi, n’était pas content de son cadet. Il ne s’inquiétait pas de quel amour il s’agissait, grand ou superficiel, calme ou passionné, coupable ou non (lui-même, père de famille, entretenait une danseuse, aussi était-il indulgent), mais il savait que c’était un amour qui ne plaisait pas à qui il était important qu’il plût, et, pour cette raison, il le désapprouvait.

Outre les occupations du service et du monde, Vronskï avait encore la passion des chevaux.

Cette année-là, il devait y avoir, pour les officiers, une course d’obstacles ; Vronskï se fit inscrire, acheta une jument anglaise pur sang, et, malgré son amour, il se laissa emballer par les futures courses.

Ces deux passions ne se gênaient pas. Au contraire, il lui fallait une occupation, un entraînement indépendant de son amour, où il pût se reposer des impressions violentes qui l’agitaient.