Anna Karénine (trad. Bienstock)/V/12

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 80-83).


XII

Anna et Vronskï échangeaient depuis longtemps des regards ennuyés, regrettant le docte bavardage de leur ami. Enfin Vronskï, sans attendre l’invitation du maître, alla regarder un autre petit tableau.

— Ah ! quelle merveille ! quel joli tableau ! s’écrièrent-ils en même temps.

« Qu’est-ce qui leur plaît tant, là-bas ? » pensa Mikhaïlov.

Il avait complètement oublié ce tableau peint depuis trois ans. Il avait oublié toutes les souffrances, tous les enthousiasmes qu’il lui avait coûtés, durant les quelques mois qu’il y avait travaillé nuit et jour. Une fois un tableau achevé, il l’oubliait toujours et même ne le regardait plus volontiers ; il n’avait exposé celui-ci que parce qu’il attendait un Anglais qui désirait l’acheter.

— Ce n’est rien, une ancienne étude, dit-il.

— C’est très bien ! dit Golinitchev subissant très sincèrement le charme du tableau.

Deux enfants pêchaient à la ligne à l’ombre d’un cythise. L’aîné, tout absorbé, venait de jeter sa ligne, et suivait soigneusement le bouchon ; le plus jeune, couché dans l’herbe, sa tête blonde ébouriffée appuyée sur son bras, regardait l’eau de ses grands yeux pensifs. À quoi pensait-il ?

L’enthousiasme produit par cette toile ramena Mikhaïlov à son ancienne émotion, mais il redoutait les retours au passé et c’est pourquoi, bien que les compliments lui fussent agréables, il voulut attirer ses visiteurs vers un troisième tableau. Mais Vronskï lui demanda si cette toile n’était pas à vendre. Mikhaïlov, très ému en ce moment par ses visiteurs, trouva cette question d’argent déplaisante.

— Il est exposé pour la vente, répondit-il en fronçant les sourcils d’un air sombre.

Les visiteurs partis, Mikhaïlov s’assit en face de son tableau du Christ et de Pilate et il se remémora tout ce qui avait été dit et sous-entendu par eux. Chose étrange, les observations qui semblaient si importantes en leur présence, quand lui-même se mettait à leur point de vue, perdaient maintenant toute signification. Il examina son œuvre d’un œil d’artiste et recouvra la pleine conviction de sa perfection et par suite de sa valeur, disposition d’esprit excluant tous autres intérêts et qui lui était nécessaire pour continuer son travail.

Cependant le pied du Christ, en raccourci, avait un défaut. Il saisit sa palette et se mit au travail. Tout en corrigeant ce pied, il examinait la tête de Jean, que les visiteurs n’avaient pas remarquée et qui selon lui était un chef-d’œuvre. Quand il eut fini la retouche du pied, il voulut aussi toucher à cette figure ; mais il était trop ému et pour bien travailler il devait trouver un milieu entre la froideur et l’exaltation.

Pour le moment il était trop agité. Il voulut couvrir son tableau, mais s’arrêta, et soulevant la draperie d’une main, sourit avec extase en regardant le visage de Jean.

Enfin s’arrachant à grand’peine au plaisir de contempler son œuvre, il laissa retomber le rideau et retourna chez lui fatigué mais heureux.

Vronskï, Anna et Golinitchev étaient particulièrement amusés et gais en retournant chez eux. Ils parlaient de Mikhaïlov, de ses tableaux. Le mot talent revenait souvent dans leur conversation ; mais ils n’entendaient pas seulement par là un don inné, presque physique, indépendant de l’esprit et du cœur ; ils employaient ce mot, faute d’un autre, pour désigner quelque chose de plus large, les émotions éprouvées par le peintre, dont le vrai sens leur échappait. « Du talent, disaient-ils, on ne peut lui en refuser, mais ce talent ne saurait se développer par suite de ce manque d’instruction propre aux peintres russes. » Néanmoins le tableau qui représentait les enfants s’était gravé dans leur mémoire, et à chaque instant ils y revenaient.

— Quel charme ! Comme il a réussi cela, et comme c’est simple ! Il ne comprend pas lui-même comme c’est bien ! Oui, il ne faut pas laisser échapper l’occasion ; il faut l’acheter, disait Vronskï.