Annibal/Acte IV

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Annibal
Œuvres complètes, Texte établi par Pierre DuviquetHaut Cœur et Gayet jeune1 (p. 118-132).
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ACTE IV[modifier]

Scène première[modifier]

LAODICE, seule.

Quel agréable espoir vient me luire en ce jour !
Le roi de mon amant approuve donc l’amour !
Auteur de mes serments, il les romprait lui-même,
Et je pourrais sans crime épouser ce que j’aime.
Sans crime ! Ah ! c’en est un, que d’avoir souhaité
Que mon père m’ordonne une infidélité.
Abjure tes souhaits, mon cœur ; qu’il te souvienne
Que c’est faire des vœux pour sa honte et la mienne.
Mais que vois-je ? Annibal !

Scène II[modifier]

LAODICE, ANNIBAL


ANNIBAL

Enfin voici l’instant
Où tout semble annoncer qu’un outrage m’attend.
Un outrage, grands dieux ! À ce seul mot, Madame,
Souffrez qu’un juste orgueil s’empare de mon âme.

Dans un pareil danger, il doit m’être permis,
Sans craindre d’être vain, d’exposer qui je suis.
J’ai besoin, en un mot, qu’ici votre mémoire
D’un malheureux guerrier se rappelle la gloire ;
Et qu’à ce souvenir votre cœur excité,
Redouble encor pour moi sa générosité.
Je ne vous dirai plus de presser votre père
De tenir les serments qu’il a voulu me faire.
Ces serments me flattaient du bonheur d’être à vous ;
Voilà ce que mon cœur y trouvait de plus doux.
Je vois que c’en est fait, et que Rome l’emporte ;
Mais j’ignore où s’étend le coup qu’elle me porte.
Instruisez Annibal ; il n’a que vous ici.
Par qui de ses projets il puisse être éclairci.
Des devoirs où pour moi votre foi vous oblige,
Un aveu qui me sauve est tout ce que j’exige.
Songez que votre cœur est pour moi dans ces lieux
L’incorruptible ami que me laissent les dieux.
On vous offre un époux, sans doute ; mais j’ignore
Tout ce qu’à Prusias Rome demande encore.
Il craint de me parler, et je vois aujourd’hui
Que la foi qui le lie est un fardeau pour lui,
Et je vous l’avouerai, mon courage s’étonne
Des desseins où l’effroi peut-être l’abandonne.
Sans quelque tendre espoir qui retarde ma main,
Sans Rome que je hais, j’assurais mon destin.

Parlez, ne craignez point que ma bouche trahisse
La faveur que ma gloire attend de Laodice.
Quel est donc cet époux que l’on vient vous offrir ?
Puis-je vivre, ou faut-il me hâter de mourir ?


LAODICE

Vivez, Seigneur, vivez ; j’estime trop moi-même
Et la gloire et le cœur de ce héros qui m’aime
Pour ne l’instruire pas, si jamais dans ces lieux
Quelqu’un lui réservait un sort injurieux.
Oui, puisque c’est à moi que ce héros se livre,
Et qu’enfin c’est pour lui que j’ai juré de vivre,
Vous devez être sûr qu’un cœur tel que le mien
Prendra les sentiments qui conviennent au sien ;
Et que, me conformant à votre grand courage,
Si vous deviez, Seigneur, essuyer un outrage,
Et que la seule mort pût vous en garantir,
Mes larmes couleraient pour vous en avertir.
Mais votre honneur ici n’aura pas besoin d’elles :
Les dieux m’épargneront des larmes si cruelles ;
Mon père est vertueux ; et si le sort jaloux
S’opposait aux desseins qu’il a formés pour nous,
Si par de fiers tyrans sa vertu traversée
À faillir envers vous est aujourd’hui forcée,
Gardez-vous cependant de penser que son cœur
Pût d’une trahison méditer la noirceur.


ANNIBAL

Je vous entends : la main qui me fut accordée,
Pour un nouvel époux Rome l’a demandée,
Voilà quel est le soin que Rome prend de vous.
Mais, dites-moi, de grâce, aimez-vous cet époux ?

Vous faites-vous pour moi la moindre violence ?
Madame, honorez-moi de cette confidence.
Parlez-moi sans détour : content d’être estimé,
Je me connais trop bien pour vouloir être aimé.


LAODICE

C’est à vous cependant que je dois ma tendresse.


ANNIBAL

Et moi, je la refuse, adorable Princesse,
Et je n’exige point qu’un cœur si vertueux
S’immole en remplissant un devoir rigoureux ;
Que d’un si noble effort le prix soit un supplice.
Non, non, je vous dégage, et je me fais justice ;
Et je rends à ce cœur, dont l’amour me fut dû,
Le pénible présent que me fait sa vertu.
Ce cœur est prévenu, je m’aperçois qu’il aime.
Qu’il suive son penchant, qu’il se donne lui-même.
Si je le méritais, et que l’offre du mien
Pût plaire à Laodice et me valoir le sien,
Je n’aurais consacré mon courage et ma vie
Qu’à m’acquérir ce bien que je lui sacrifie.
Il n’est plus temps, Madame, et dans ce triste jour,
Je serais un ingrat d’en croire mon amour.
Je verrai Prusias, résolu de lui dire

Qu’aux désirs du Sénat son effroi peut souscrire,
Et je vais le presser d’éclaircir un soupçon
Que mon âme inquiète a pris avec raison.
Peut-être cependant ma crainte est-elle vaine ;
Peut-être notre hymen est tout ce qui le gêne :
Quoi qu’il en soit enfin, je remets en vos mains
Un sort livré peut-être aux fureurs des Romains.
Quand même je fuirais, la retraite est peu sûre.
Fuir, c’est en pareil cas donner jour à l’injure ;
C’est enhardir le crime ; et pour l’épouvanter,
Le parti le plus sûr c’est de m’y présenter.
Il ne m’importe plus d’être informé, Madame,
Du reste des secrets que j’ai lus dans votre âme ;
Et ce serait ici fatiguer votre cœur
Que de lui demander le nom de son vainqueur.
Non, vous m’avez tout dit en gardant le silence,
Et je n’ai pas besoin de cette confidence.
Je sors : si dans ces lieux on n’en veut qu’à mes jours,
Laissez mes ennemis en terminer le cours.
Ce malheur ne vaut pas que vous veniez me faire
Un trop pénible aveu des faiblesses d’un père.
S’il ne faut que mourir, il vaut mieux que mon bras
Cède à mes ennemis le soin de mon trépas,
Et que, de leur effroi victime glorieuse,
J’en assure, en mourant, la mémoire honteuse,
Et qu’on sache à jamais que Rome et son Sénat
Ont porté cet effroi jusqu’à l’assassinat.
Mais je vous quitte, on vient.


LAODICE

Seigneur, le temps me presse.

Mais, quoique vous ayez pénétré ma faiblesse,
Vous m’estimez assez pour ne présumer pas
Qu’on puisse m’obtenir après votre trépas.


Scène III[modifier]

LAODICE, FLAMINIUS



LAODICE

J’ai cru trouver en vous une âme bienfaisante ;
De mon estime ici remplirez-vous l’attente ?


FLAMINIUS

Oui, commandez, Madame. Oserais-je douter
De l’équité des lois que vous m’allez dicter ?


LAODICE

On vous a dit à qui ma main fut destinée ?


FLAMINIUS

Ah ! de ce triste coup ma tendresse étonnée…


LAODICE

Eh bien ! le roi, jaloux de ramener la paix
Dont trop longtemps la guerre a privé ses sujets,
En faveur de son peuple a bien voulu se rendre

Aux désirs que par vous Rome lui fait entendre.
Notre hymen est rompu.


FLAMINIUS

Ah ! je rends grâce aux dieux,
Qui détournent le roi d’un dessein odieux.
Annibal me suivra sans doute ? Mais, Madame,
Le roi ne fait-il rien en faveur de ma flamme ?


LAODICE

Oui, Seigneur, vous serez content à votre tour,
Si vous ne trahissez vous-même votre amour.


FLAMINIUS

Moi, le trahir ! ô ciel !


LAODICE

Écoutez ce qui reste.
Votre emploi dans ces lieux à ma gloire est funeste.
Ce héros qu’aujourd’hui vous demandez au roi,
Songez, Flaminius, songez qu’il eut ma foi ;
Que de sa sûreté cette foi fut le gage ;
Que vous m’insulteriez en lui faisant outrage.
Les droits qu’il eut sur moi sont transportés à vous ;
Mais enfin ce guerrier dut être mon époux.
Il porte un caractère à mes yeux respectable,
Dont je lui vois toujours la marque ineffaçable.
Sauvez donc ce héros : ma main est à ce prix.


FLAMINIUS

Mais, songez-vous, Madame, à l’emploi que j’ai pris ?
Pourquoi proposez-vous un crime à ma tendresse ?
Est-ce de votre haine une fatale adresse ?
Cherchez-vous un refus, et votre cruauté
Veut-elle ici m’en faire une nécessité ?

Votre main est pour moi d’un prix inestimable,
Et vous me la donnez si je deviens coupable !
Ah ! vous ne m’offrez rien.


LAODICE

Vous vous trompez, Seigneur ;
Et j’en ai cru le don plus cher à votre cœur.
Mais à me refuser quel motif vous engage ?


FLAMINIUS

Mon devoir.


LAODICE

Suivez-vous un devoir si sauvage
Qui vous inspire ici des sentiments outrés,
Qu’un tyrannique orgueil ose rendre sacrés ?
Annibal, chargé d’ans, va terminer sa vie.
S’il ne meurt outragé, Rome est-elle trahie ?
Quel devoir !


FLAMINIUS

Vous savez la grandeur des Romains,
Et jusqu’où sont portés leurs augustes destins.
De l’univers entier et la crainte et l’hommage
Sont moins de leur valeur le formidable ouvrage
Qu’un effet glorieux de l’amour du devoir,
Qui sur Flaminius borne votre pouvoir.
Je pourrais tromper Rome ; un rapport peu sincère
En surprendrait sans doute un ordre moins sévère :
Mais je lui ravirais, si j’osais la trahir,
L’avantage important de se faire obéir.
Lui déguiser des rois et l’audace et l’offense,
C’est conjurer sa perte et saper sa puissance.
Rome doit sa durée aux châtiments vengeurs

Des crimes révélés par ses ambassadeurs ;
Et par là nos avis sont la source féconde
De l’effroi que sa foudre entretient dans le monde ;
Et lorsqu’elle poursuit sur un roi révolté
Le mépris imprudent de son autorité,
La valeur seulement achève la victoire
Dont un rapport fidèle a ménagé la gloire.
Nos austères vertus ont mérité des dieux…


LAODICE

Ah ! les consultez-vous, Romains ambitieux ?
Ces dieux, Flaminius, auraient cessé de l’être
S’ils voulaient ce que veut le Sénat, votre maître.
Son orgueil, ses succès sur de malheureux rois,
Voilà les dieux dont Rome emprunte tous ses droits ;
Voilà les dieux cruels à qui ce cœur austère
Immole son amour, un héros et mon père,
Et pour qui l’on répond que l’offre de ma main
N’est pas un bien que puisse accepter un Romain.
Cependant cet hymen que votre cœur rejette,
Méritez-vous, ingrat, que le mien le regrette ?
Vous ne répondez rien ?


FLAMINIUS

C’est avec désespoir
Que je vais m’acquitter de mon triste devoir.
Né Romain, je gémis de ce noble avantage,
Qui force à des vertus d’un si cruel usage.
Voyez l’égarement où m’emportent mes feux ;
Je gémis d’être né pour être vertueux.
Je n’en suis point confus : ce que je sacrifie
Excuse mes regrets, ou plutôt les expie ;

Et ce serait peut-être une férocité
Que d’oser aspirer à plus de fermeté.
Mais enfin, pardonnez à ce cœur qui vous aime
Des refus dont il est si déchiré lui-même.
Ne rougiriez-vous pas de régner sur un cœur
Qui vous aimerait plus que sa foi, son honneur ?


LAODICE

Ah ! Seigneur, oubliez cet honneur chimérique,
Crime que d’un beau nom couvre la politique.
Songez qu’un sentiment et plus juste et plus doux
D’un lien éternel va m’attacher à vous.
Ce n’est pas tout encor : songez que votre amante
Va trouver avec vous cette union charmante,
Et que je souhaitais de vous avoir donné
Cet amour dont le mien vous avait soupçonné.
Vous devez aujourd’hui l’aveu de ma tendresse
Aux périls du héros pour qui je m’intéresse :
Mais, Seigneur, qu’avec vous mon cœur s’est écarté
Des bornes de l’aveu qu’il avait projeté !
N’importe ; plus je cède à l’amour qui m’inspire,
Et plus sur vous peut-être obtiendrai-je d’empire.
Me trompé-je, Seigneur ? Ai-je trop présumé ?
Et vous aurais-je en vain si tendrement aimé ?
Vous soupirez ! Grands dieux ! c’est vous qui dans nos âmes
Voulûtes allumer de mutuelles flammes ;
Contre mon propre amour en vain j’ai combattu ;
Justes dieux ! dans mon cœur vous l’avez défendu.
Qu’il soit donc un bienfait et non pas un supplice.
Oui, Seigneur, qu’avec soin votre âme y réfléchisse.
Vous ne prévoyez pas, si vous me refusez,

Jusqu’où vont les tourments où vous vous exposez.
Vous ne sentez encor que la perte éternelle
Du bonheur où l’amour aujourd’hui nous appelle ;
Mais l’état douloureux où vous laissez mon cœur,
Vous n’en connaissez pas le souvenir vengeur.


FLAMINIUS

Quelle épreuve !


LAODICE

Ah ! Seigneur, ma tendresse l’emporte !


FLAMINIUS

Dieux ! que ne peut-elle être aujourd’hui la plus forte !
Mais Rome…


LAODICE

Ingrat ! cessez d’excuser vos refus :
Mon cœur vous garde un prix digne de vos vertus.


Scène IV[modifier]

FLAMINIUS, seul.


Elle fuit ; je soupire, et mon âme abattue
A presque perdu Rome et son devoir de vue.
Vil Romain, homme né pour les soins amoureux,
Rome est donc le jouet de tes transports honteux !

Scène V[modifier]

PRUSIAS, FLAMINIUS



FLAMINIUS

Prince, vous seriez-vous flatté de l’espérance
De pouvoir par l’amour vaincre ma résistance ?
Quand vous la combattez par des efforts si vains,
Savez-vous bien quel sang anime les Romains ?
Savez-vous que ce sang instruit ceux qu’il anime,
Non à fuir, c’est trop peu, mais à haïr le crime ;
Qu’à l’honneur de ce sang je n’ai point satisfait,
S’il s’est joint un soupir au refus que j’ai fait ?
Ce sont là nos devoirs : avec nous, dans la suite,
Sur ces instructions réglez votre conduite.
À quoi donc à présent êtes-vous résolu ?
J’ai donné tout le temps que vous avez voulu
Pour juger du parti que vous aviez à prendre…
Mais quoi ! sans Annibal ne pouvez-vous m’entendre ?


Scène VI[modifier]

PRUSIAS, ANNIBAL, FLAMINIUS



ANNIBAL

J’interromps vos secrets ; mais ne vous troublez pas :
Je sors, et n’ai qu’un mot à dire à Prusias.
Restez, de grâce ; il m’est d’une importance extrême

Que ce qu’il répondra vous l’entendiez vous-même.
À Prusias.

Laodice est à moi, si vous êtes jaloux
De tenir le serment que j’ai reçu de vous.
Mais enfin ce serment pèse à votre courage,
Et je vois qu’il est temps que je vous en dégage.
Jamais je n’exigeai de vous cette faveur,
Et si vous aviez su connaître votre cœur,
Sans doute vous n’auriez osé me la promettre
Et ne rougiriez pas de vous la voir remettre.
Mais il vous reste encore un autre engagement,
Qui doit m’importer plus que ce premier serment.
Vous jurâtes alors d’avoir soin de ma gloire,
Et quelque juste orgueil m’aida même à vous croire,
Puisque après tout, Seigneur, pour tenir votre foi,
Je vis que vous n’aviez qu’à vous servir de moi.
Comment penser, d’ailleurs, que vous seriez parjure !
Vous, qu’Annibal pouvait payer avec usure ;
Vous qui, si le sort même eût trahi votre appui,
Vous assuriez l’honneur de tomber avec lui ?
Vous me fuyez pourtant ; le Sénat vous menace,
Et de vos procédés la raison m’embarrasse.
Seigneur, je suis chez vous : y suis-je en sûreté ?
Ou bien y dois-je craindre une infidélité ?


PRUSIAS

Ici ? n’y craignez rien, Seigneur.


ANNIBAL

Je me retire.
C’en est assez ; voilà ce que j’avais à dire.


Scène VII[modifier]

FLAMINIUS, PRUSIAS



FLAMINIUS

Ce que dans ce moment vous avez répondu,
M’apprend trop qu’il est temps…


PRUSIAS

J’ai dit ce que j’ai dû…
Arrêtez. Le Sénat n’aura point à se plaindre.


FLAMINIUS

Eh ! comment Annibal n’a-t-il plus rien à craindre ?
Que pensez-vous ?


PRUSIAS

Seigneur, je ne m’explique pas ;
Mais vous serez bientôt content de Prusias.
Vous devrez l’être, au moins.

Scène VIII[modifier]

FLAMINIUS, seul.


Quel est donc ce mystère
Dont à m’instruire ici sa prudence diffère ?
Quoi qu’il en soit, ô Rome ! approuve que mon cœur
Souhaite que ce prince échappe à son malheur.