Anthélia Mélincourt/Le Bourg d’Onevote

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Traduction par Mlle Al. de S**, traducteur des Frères hongrois.
Béchet (2p. 1-15).


LE BOURG D’ONEVOTE.


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Le jour de l’élection arriva ; les préparatifs bruyans de l’écuyer Sarcastic et l’excellence de la bière qu’il avait fait couler à flots, donnaient à l’élection d’Onevote un degré d’intérêt qu’elle n’avait jamais eu. Ses représentans avaient jusqu’alors glissés inconnus avec la même gravité et le même silence que la jeune fille de campagne glisse de son banc, dans l’église déserte, aux prières du mercredi et du vendredi ; la ressemblance était aussi exacte sur ce point ; car, comme le pasteur s’adresse à ses paroissiens en les nommant mes bien-aimés frères ; de même, en s’adressant au seul électeur du bourg, en lui donnant le nom de respectable corps de constituans, l’écuyer Sarscastic était déterminé à s’amuser aux dépens de ce vénérable débris de notre vieille constitution, que lord C. appelle bourgs pourris. Il avait décidé sir Christopher-Corporate, qui, à lui seul, faisait l’élection, de se prêter à ses vues.

On savait, dans la cité, qu’un convoi s’était dirigé vers le bourg d’Onevote ; mais on ne connaissait pas précisément de quoi il était composé ; on était instruit seulement que plusieurs brasseurs avaient quitté la ville pour se rendre au bourg ; qu’ils marchaient professionnellement sous l’escorte d’une bande de constables. Ce premier détachement fut bientôt suivi d’un second cortège, sous une semblable escorte ; cette dernière expédition arrivait sous les auspices de sir Oran, collègue en candidature de l’écuyer Simon-Sarcastic.

Le bourg d’Onevote, placé dans une situation très-saine, consistait en une seule ferme dont les terres étaient si pauvres et si stériles, qu’elles n’auraient pas été jugées dignes de culture, si le duc de Rottenburg n’eut trouvé de son intérêt de payer un tenancier pour y habiter et conserver l’existence de cet honorable bourg.

L’écuyer Sarcastic quitta la ville quelques heures avant ses nouvelles connaissances ; il fut suivi par une foule de piétons, de cavaliers, de vieilles dames en voitures, de jeunes femmes en phaétons, de fermiers à cheval, de tailleurs sur leurs jambes ; d’épiciers et de leur famille en berlines ; de maître de danse en cabriolets, de couturières et de servantes entassées par vingt-quatre sur des charriots rembourrés de paille fraîche. Venaient à pied les pâtissiers, les cuisiniers, les artisans, qui quittaient leur triste demeure pour courir à une fête ; enfin, on remarquait dans la foule une grande quantité de gentilhommes transformés en cochers, promenant avec orgueil la figure plâtrée de quelques ladys à la mode ; des évêques donnant l’exemple de l’humilité chrétienne, en se faisant traîner par six chevaux fringans, etc., etc.

Au milieu de celle foule, le barouche avançait lentement. Des cabanes, ou plutôt des tréteaux, avaient été dressés à la hâte, et les cris aigus du petit marchand de gâteaux, de la vendeuse de pommes, se mêlaient aux sons aigres du violon d’un chanteur des rues ; tandis que plus loin le brasseur distribuait sa bière, et que de jeunes enfans riaient de l’histoire authentique de l’ancien et honorable bourg d’Onevote ; histoire semée d’anecdotes et de réflexions que les colporteurs criaient à un sou.

Le lieu de l’élection avait été disposé suivant l’usage : à l’une des extrémités de la place, était un grand fauteuil dans lequel était assis le plus important personnage du jour, M. Christopher-Corporate, ayant près de lui un pot de bière et sa pipe. Les dames restèrent en voitlure sous la protection de sir Hippy et Télégraph, pendant que Fonester, Fax et Oran joignaient l’écuyer Sarcastic dans l’enceinte réservée. On fit silence ; et l’écuyer se tournant vers la foule, s’adressa en ces termes, à M. Christopher : « Libre et indépendante bourgeoisie ; je me sens un très-indigne, candidat, pour être le représentant d’un bourg aussi important et qui jouit à lui seul du droit d’élire la trois centième partie des membres d’un parlement, représentant un empire, dont la population est estimée à onze millions d’ames. Avec combien de crainte et de respect, ne doit-on pas regarder celui qui est comme l’abstraction, la quintessence de trente-trois mille six cent soixante-trois personnes. La voix de Stentor n’équivalait qu’à celle de cinquante individus ; celle de M. Christopher correspond à la voix de trente-trois mille six cents soixante-trois. C’est d’un tel homme qu’on peut dire avec raison qu’il ne ressemble qu’à lui-même et qu’il vaut une armée.

« Puissant et grave seigneur, on fait d’ordinaire en ces circonstances, un long et ennuyeux discours sur l’honneur et la conscience ; mais ces mots sont maintenant vides de sens, et j’ai trop de respect pour vos connaissances, pour m’en servir. L’intérêt, M. Christopher, est ]e lien qui nous unit ; aucune circonstance ne peut changer notre amitié et notre estime réciproque ; j’ai mis le plus haut prix à votre voix ; vous pouvez en juger parce que je vous en ai payé pour la moitié seulement ; j’en ai le reçu dans ma poche. Cependant, je n’ai pas de regrets depuis que vous avez conféré à la mienne, une valeur que je ménagerai de manière à ne pas perdre au marché.

Vivat ! cria M. Christopher-Corporate.

« L’écuyer continua : Peuple de la cité, si quelques-uns d’entre vous, comme je l’ai appris, se sentent offensés de ce que vous n’êtes pas représentés à la chambre ; par l’effet de l’unité plurielle, M. Christopher se trouve investi du droit dune double représentation ; que ces gentilhommes considèrent qu’il y a compensation. Citoyens de Novote, le baronnet et moi-même, étant les représentans futurs de la bourgeoisie d’Onevote, nous serons les représentans spirituels de votre cité, et vous pouvez réellement compter, Messieurs, (il mit la main sur son cœur) que nous serons toujours profondément attachés à vos intérêts, quand il arrivera heureusement, comme cela sera souvent, qu’ils ne seront pas en contradiction avec les nôtres.

« Un membre du parlement, pour parler le nouveau langage, est une espèce de machine. Si ce siècle se distingue par l’admirable confection de ces inventions par lesquelles un homme fait l’ouvrage de douze ; combien est plus admirable le système des machines politiques, par lesquelles un homme fait l’ouvrage de trente-trois mille, etc., etc. Par cette comparaison, j’en ai assez dit, j’en suis sûr, à la population manufacturière de Novole, pour la convaincre de la beauté et de l’utilité des antiques arrangemens et de la régularité de la représentation parlementaire. »

Cette harangue fut reçue avec de grands cris ; l’air retentit d’applaudissemens et la bière coula à grands flots. M. Forester, renonçant à parler, l’on procéda aux élections de sir Oran-Haut-Ton et de l’écuyer Simon-Sarcaslic ; les scrutins, le recensement des votes n’ayant pas exigé de formes lentes, M. Christopher-Corporate tenant d’une main à son pot à bière et de l’autre sa pipe, les proclama membres du parlement, pour le bourg d’Onevote.

Les acclamations se renouvellèrent, la bière coula de nouveau. M. Christopher reprit sa pipe et sir Oran salua gracieusement le peuple des mains et de la tête.

On cria alors de toutes parts, qu’on les mette sur la chaise ! qu’on les mette sur la chaise ! À ces mots, l’écuyer Sarcastic s’avança : Gentilhommes, dit-il, une seule difficulté s’oppose à l’honneur que vous voulez-nous faire ; les membres, suivant l’usage, doivent être assis et emportés par leurs électeurs. Comme nous-n’avons été élus que par un seul, quelque puissant qu’il soit, il ne peut pas emporter deux hommes ; pour obvier à cette difficulté, je conclus à ce que M. Christopher, que le baronnet et moi avons l’honneur de représenter, cède son droit à des commettans.

Il n’eut pas plutôt fini de parler, qu’une porte s’ouvrit ; un grand nombre de personnages dont les habits, la tournure et même le visage avaient une exacte ressemblance avec M. Christopher, ayant chacun une pipe et un pot de bière, entourèrent le siège où était assis celui qu’ils, représentaient, et repétèrent d’une voix forte : Dieu vous garde, unité plurielle ! Après quelques évolutions simultanées, faites avec leurs pipes et leur pot à bière, ils élevèrent deux chaises magnifiquement décorées et préparées à l’avance pour cette dernière partie de l’élection. Ceux qui étaient dans l’enceinte, en sortirent ; l’écuyer se plaça dans l’une des chaises, et la procession, guidée par M. Christopher-Corporate, suivie d’une foule déjà disposée à tout par l’effet de la boisson, s’achemina vers les murs d’Oneyote au milieu d’acclamations unanimes.

Sir Oran surveillait les manœuvres de ces nouveaux venus ; la cérémonie de la chaise ne lui plaisait pas ; plus il examinait ce qui se passait autour de lui, mieux sa contenance indiquait combien il désapprouvait cette promenade ; aussi, quand la seconde chaise lui fut offerte, il refusa de la tête cet honneur ; ceux qui étaient chargés de l’emporter, pensant que son refus n’était que de modestie, s’obstinèrent à le faire asseoir. Quand le baronnet devina leur projet, il fut indigné de la violence projettée contre la liberté de l’homme, il saisit le bâton d’un vigoureux fermier, et commença à le faire mouvoir avec force sur le dos de ses persécuteurs ; ceux-ci, pour éviter sa fureur, s’enfuirent ; mais ils furent bientôt arrêtés par la foule qui, ne concevant rien au retard, se pressait de tous les points vers le centre, et formait un cercle impossible à franchir. Cette foule à son tour prit la fuite quand sir Oran arriva, et que semblable à l’Ajax d’Homère ou au Rodomont dans les murs de Paris, ou même à Rolland au château d’Aigremont, il tomba sur les fuyards qui, également pressés par la force centripète et la force lentifuge, ne pouvaient se mouvoir. De ce cercle s’élevaient des imprécations et des juremens affreux. Enfin, sir Oran, las de battre, s’ouvrit avec son arme redoutée, un libre chemin jusqu’au barouche et reprit son ancienne place sur le siège, d’où il regardait encore avec défiance de tous les côtés. Sir Forester, qui avait été forcé de se séparer de lui au commencement de la scène, accourut avec vivacité au point où était la société. Mistriss Pinmoney, à demi-morte de frayeur, pressa sir Télégraph départir ; celui-ci fit claquer son fouet et les chevaux se mirent en marche à ce signal bien connu.

Le tumulte de la bataille, n’avait pourtant pas cessé au départ de sir Oran. La discorde, la vengeance, étaient dans tous les cœurs ; les barrières furent démolies, les planches et les bancs changés en armes défensives et offensives ; les voitures furent dételées, les flots de poussière qui s’élevaient de toutes parts, empêchant de se reconnaître ; les pommes, les poires, les oranges et les pains-d’épices, volèrent bientôt dans les airs et se croisèrent dans toutes les directions ; les dépôts de bière furent envahis, et des cris de victoire effrayèrent, sans les instruire, tous ceux qui étaient restés étrangers à la mêlée. Le bruit des bâtons, les clameurs des femmes, les plaintes des blessés, augmentaient le tumulte ; la fureur populaire se tourna bientôt vers le siège de M. Christopher ; le feu y fut mis en triomphe et sans s’embarrasser des suites ; aussi dans peu de minutes, l’ancien et honorable bourg fut réduit en un monceau de cendres ; il est vrai qu’il renaquit, peu après aux dépens de ses deux représentans et de sa grâce, le duc de Rottenburg.