Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Anaïs Ségalas

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 375-380).



ANAÏS SÉGALAS


1814




Madame Ségalas, née Anaïs Ménard, a publié les recueils lyriques suivants : les Algériennes (1831), les Oiseaux de passage (1836), Enfantines (1844), la Femme (1847), Nos Bons Parisiens, et, tout dernièrement, Poésies pour tous.

Parmi les nombreuses compositions de l’auteur, nous choisissons les Invisibles et le Petit sou neuf, dont les strophes heureuses et mouvementées nous semblent bien caractériser le talent de l’aimable poète : on y respire dans une atmosphère salubre, et on retrouve là de charmants détails historiques, une indulgence souriante et ces profonds sentiments d’honneur et d’humanité qui veillent, sans jamais s’éteindre, au vaillant cœur des femmes bien nées.

______



LES INVISIBLES




Vous êtes devenus invisibles pour nous,
Parents, amis, qu’on pleure, et que le ciel recouvre.
Le grand rideau d’azur est retombé sur vous ;
                Il est trop haut pour qu’on l’entr’ouvre.


Vous logez maintenant bien loin, dans l’infini ;
Nous sommes séparés par des milliards de lieues :
Notre cercle d’amis, là-haut, est réuni
                 Dans un palais aux portes bleues.

Par delà les soleils, la mort leur donne accès.
Quand elle nous les prend, leur vie alors commence
Au pays du bonheur : leur billet de décès
                Est comme un billet de naissance.

Leur paradis a-t-il des fleurs et des vallons ?
L’ange est-il lumineux, la Vierge est-elle blonde ?
Qu’ont-ils vu ?… Les morts sont des Christophes Colombs,
                Qui découvrent un nouveau monde.

Hélas ! Dieu leur impose un silence cruel !
Ils voudraient revenir, nous donner quelque signe,
Parler… mais les élus sont des soldats du Ciel,
                Obéissant à la consigne.

Ce qui dit tout cela, quand nous allons rêvant,
Ce n’est pas la raison, qui ne peut rien comprendre
Et qui croit tout savoir, c’est le cœur, ce savant
                Qui connaît tout, sans rien apprendre.

La raison croit avoir un rayon sans pareil,
La pédante qu’elle est !… Sa lumière orgueilleuse
Éclaire faiblement : le cœur est le soleil,
                La raison n’est que la veilleuse.

Nous savons bien qu’ils sont sous la terre, aujourd’hui ;
Mais ce que nous cherchons, c’est l’âme et non l’étui ;
Elle seule animait cette chère poussière,
Faisait parler la bouche et brillait dans les yeux :

Le corps, lorsqu’il était vivant et radieux,
N’était qu’un porte-voix et qu’un porte-lumière.

On est surpris pourtant qu’il soit anéanti.
Qui de nous ne s’est dit, en regardant sa mère :
« Ces yeux pleins de tendresse et cette voix si chère,
Qui, depuis mon enfance, a chez moi retenti,
Me resteront toujours. » Mais la mort vient la prendre,
Et l’on crie éperdu : « Quand vas-tu me la rendre ? »
Si la mort dit : « Jamais ! » la mort en a menti !

Oh ! quand ils sont partis, ces êtres qu’on adore,
On les cherche, on les pleure, on les appelle encore !
Tout est morne chez eux quand Dieu leur a dit : « Viens ! »
Le lit vide est refait pour un autre ; la glace,
Qui les vit si souvent, ne garde pas leur trace.
Seul, leur chien, en hurlant, nous dit : « Je me souviens ! »

Laissez-les un moment quitter votre royaume,
Mon Dieu ! de grâce, une ombre, un miracle, un fantôme,
Dût-il nous effrayer, drapé de longs draps blancs !
Mais rien… rien… pas un souffle, un mot de ceux qu’on aime ;
Il faut, pour les revoir, regarder en soi-même :
C’est dans le cœur qu’on voit passer les revenants.

Quelquefois cependant, Dieu, qui nous les enlève,
Les laisse s’échapper par la porte du rêve.
Ils causent avec nous, la nuit… ce sont bien eux !
Avec leurs traits humains et chéris, ils renaissent ;
Mais on dit au réveil : « Quand ils nous apparaissent,
Sortent-ils de nos cœurs ou viennent-ils des cieux ? »

Le matin, on leur rend leur visite adorée.
Les vivants vont aussi sur la route azurée,

Car la prière au Ciel les conduit chaque jour.
Ce voyage céleste est bien facile à faire :
Au pied du crucifix, on a l’embarcadère,
Où l’on prend son billet d’aller et de retour.

Tous ces chers trépassés, que l’on croit insensibles,
Ce ne sont pas les morts, ce sont les invisibles :
Ils revivent là-haut, dans un monde éternel,
Sous ce grand rideau bleu, que les astres parsèment ;
Ils l’entr’ouvrent souvent, nous regardent, nous aiment :
                 Les morts sont les vivants du Ciel.


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LE PETIT SOU NEUF




Comme te voilà beau, Monsieur le petit sou :
           Tu ressembles à la grisette
En robe du dimanche. As-tu pris au Pérou
             Ces couleurs d’or de ta toilette ?

Avec tes habits neufs, petit sou, mon mignon,
            Tu sembles de bonne famille.
— Serait-ce Monseigneur le louis d’or ? dit-on.
            — Non, c’est un parvenu qui brille.

Tu sors de la Monnaie, ainsi que d’un château,
            Tu prends des airs fiers et sublimes,
Et chacun te salue, en te voyant si beau,
            Petit marquis de cinq centimes.

 
Le sou classique est humble et sans prétention
            Noir, vieux sans parure empruntée ;
Mais on vient d’en tirer une autre édition
            Revue… et non pas augmentée.

La jeunesse est volage, elle aime à voyager ;
            Tout l’attire, rien ne l’effraye ;
Pars donc ! va parcourir, vagabond et léger,
            La poche, le porte-monnaie,

La bourse de l’avare, où sonnent les écus,
            Celle du prodigue, où, je gage,
Tu te verras parfois seul, comme Marius
            Sur les ruines de Carthage !

Mais dans la main du pauvre arrive sans retard,
Et ne va pas manquer au petit Savoyard,
Au chanteur de la rue, oiseau sans nid peut-être,
Rossignol enroué, dont le sort est cruel :
Si la manne aujourd’hui ne tombe plus du ciel,
Qu’au moins le petit sou tombe de la fenêtre.

Sois le prix du travail. Dans ce grenier vois-tu
Cette active ouvrière ? Elle est jeune, elle est belle :
Satan lui proposa diamants et dentelle,
Mais, l’aiguille à la main, elle l’a combattu.
C’est pour te conquérir qu’elle veille et travaille ;
L’honnête petit sou semble être la médaille
Que, dans notre Paris, on frappe à la vertu.
Ami de l’ouvrière, à qui tu viens sourire,
Habitant des greniers et de la tirelire,
Jamais du coffre-fort tu n’auras les splendeurs :
C’est le palais où vit la pièce d’or altière ;

Mais l’humble tirelire est comme la chaumière
Où tu t’endors en paix, sans souci des voleurs.

Allons, en avant, marche ! entre dans la caserne.
Tu dois servir aussi, mon petit sou moderne,
À payer nos soldats. Le courage et l’honneur
Ont des lauriers au front et des sous dans la poche :
Le soldat est sans biens, sans peur et sans reproche ;
Le cuivre est dans sa bourse, et l’or est dans son cœur.

Mais un jour, sou charmant que la jeunesse enivre,
Tu deviendras pareil à ces vieillards de cuivre,
Usés, noircis, rouillés. Le temps nous vieillit tous ;
À l’un il met la ride, à l’autre il met la rouille :
De leur jeune fraîcheur, en passant, il dépouille
Les roses du printemps, comme les petits sous.

« Je suis le petit sou, que l’on fit pour l’aumône ;
J’ouvre une porte au ciel à celui qui me donne,
Je fais un peu de bien, sans venir du Pérou :
Avec les pièces d’or, soleils de la cassette,
On bâtit des palais pompeux ; mais on achète
Sa place au paradis, avec un petit sou. »



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