Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Gérard de Nerval

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 249-251).



GÉRARD DE NERVAL


1808–1855




Gérard de Nerval, de son vrai nom Labrunie, signa d’abord Gérard simplement, puis Gérard de Nerval. Né à Paris en 1808, il fut le compagnon d’études de Théophile Gautier au collège Charlemagne, et, plus tard, fit partie du fameux cénacle romantique de la rue du Doyenné. Après avoir collaboré au feuilleton de La Presse avec Gautier, il parcourut l’Allemagne, revint en France, et fit ensuite un voyage en Orient, d’où il rapporta un riche écrin de souvenirs discrètement épars, depuis, dans ses œuvres d’humoriste. D’après le jugement littéraire de Théophile Gautier, « Gérard de Nerval s’est toujours tenu, en écrivant, dans une gamme de tons doux et argentins, et s’abstint toujours des violentes colorations dont tout le monde à son époque a plus ou moins abusé. »

À la suite de ses nombreux et longs voyages solitaires, plusieurs fois sa raison troublée le contraignit de se réfugier dans une maison de santé, et par une sombre nuit d’hiver, en plein janvier, cet écrivain si pur et si charmant, le poète ultra-spiritualiste, pris sans doute de la nostalgie de l’Orient sous un froid ciel de brume, eut une fin étrange : Il rendit le dernier souffle dans une rue boueuse de la Cité, dite alors de la Vieille-Lanterne, accroché au support d’un réverbère par un lien solide à ne pouvoir se briser, l’ourlet de grosse toile écrue d’un tablier de cuisine. Quelle singulière loi des contrastes !

Les œuvres de Gérard de Nerval ont été éditées par M. Calmann Lévy.

André Lemoyne.


FANTAISIE




Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart, tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit ;
C’est sous Louis treize… et je crois voir s’étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit.

Puis un château de brique à coins de pierres,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs.

Puis une dame à sa haute fenêtre,
Blonde, aux yeux noirs, en ses habits anciens…
Que dans une autre existence, peut-être,
J’ai déjà vue !… et dont je me souviens.

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VERS DORÉS




Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l’univers est absent.


Respecte dans la bête un esprit agissant.
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d’amour dans le métal repose.
« Tout est sensible ! » et tout sur ton être est puissant.

Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t’épie ;
À la matière même un verbe est attaché…
Ne le fais pas servir à quelque usage impie !

Souvent, dans l’être obscur habite un Dieu caché ;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres.



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