Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Jules Breton

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 203-207).




JULES BRETON


1827




Jules Breton, né en 1827, était déjà un peintre éminent quand, vers 1870, il se fit écolier en poésie. — Il compte aujourd’hui parmi les poètes.

Peintre et poète, il est le même homme ; il a le même sentiment de la nature. Glaneuses, Moissonneuses et Filles de pêcheurs, Danse de la Saint-Jean d’Été, Procession dans les blés, le monde de ses tableaux est le monde de ses poèmes. L’amour des belles formes, des beaux aspects naturels est profondément enraciné en lui.

Il a nommé son premier livre : Les Champs et la Mer. Il l’a partagé en effet entre les plaines de l’Artois, où il est né, et les grèves bretonnes, où il est tant de fois allé chercher des idées et des types.

« À une époque, écrit Mme Daudet, où les littérateurs se préoccupent tellement de l’art de peindre qu’ils lui empruntent des procédés, des termes particuliers, il est curieux de voir les peintres entrer dans le domaine de la poésie avec cet éternel souci de la couleur qui peut leur devenir en littérature une qualité ou un écueil. Disons tout de suite que c’est le plus grand charme du livre de poésies de M. Jules Breton : Les Champs et la Mer. On ressent à le feuilleter une impression complexe, et il y a certaines de ses pièces formant si bien tableau qu’on s’arrête pour laisser passer l’image ; il faut lire les Glaneuses, les Deux Croix et le poème du Pardon : un long défilé de costumes bretons, de mendiants bariolés, de bannières flottant comme des petites voiles sur cet horion de mer qui sert de fond à toutes les fêtes bretonnes, apparaît écumant ou calme, uni ou blanchissant, entre les menhirs gigantesques, les vieilles églises romanes, comme la poésie éternelle et l’éternelle menace de la nature.

« En somme, voilà une œuvre sincère, imprégnée d’art et de vie, et qui renferme suffisamment l’élément philosophique réclamé de toute œuvre moderne. »

Outre Les Champs et la Mer, M. Jules Breton a donné un autre volume de poésie : Jeanne (1880), son œuvre la plus importante.

« Nous ne sommes plus là, dit M. Hippolyte Fournier, en face de ces strophes ailées qui s’envolent légères et faciles du cerveau du poète frappé par une impression fugitive. Jeanne est un roman en vers, c’est la conception d’un créateur qui perçoit aussi bien l’intensité des sensations humaines, que la poésie des champs et des bois, et qui, emporté par son imagination, fait surgir d’un milieu absolument réel des personnages par lui construits de toutes pièces. »

Les œuvres de M. Jules Breton ont été publiées par A. Lemerre.

A. L.


COURRIÈRES




Lorsqu’à travers ta brume, ô plaine de Courrière,
L’ombre monte au clocher dans l’or bruni du soir,
Que s’inclinent tes blés comme pour la prière,
Et que ton marais fume, immobile encensoir ;

Quand reviennent des bords fleuris de ta rivière,
Portant le linge frais qu’a blanchi le lavoir,
Tes filles le front ceint d’un nimbe de lumière,
Je n’imagine rien de plus charmant à voir.


D’autres courent bien loin pour trouver des merveilles ;
Laissons-les s’agiter : dans leurs fiévreuses veilles,
Ils ne sentiraient pas ta tranquille beauté.

Tu suffis à mon cœur, toi qui vis mes grands-pères,
Lorsqu’ils passaient joyeux, en leurs heures prospères,
Sur ces mêmes chemins, aux mêmes soirs d’été.

(Les Champs et la Mer)


LES CIGALES




Lorsque dans l’herbe mûre aucun épi ne bouge,
Qu’à l’ardeur des rayons crépite le froment,
Que le coquelicot tombe languissamment
Sous le faible fardeau de sa corolle rouge,

Tous les oiseaux de l’air ont fait taire leurs chants ;
Les ramiers paresseux, au plus noir des ramures,
Somnolents, dans les bois, ont cessé leurs murmures,
Loin du soleil muet incendiant les champs.

Dans les blés, cependant, d’intrépides cigales
Jetant leurs mille bruits, fanfare de l’été,
Ont frénétiquement et sans trêve agité
Leurs ailes sur l’airain de leurs folles cymbales.

Frémissantes, debout sur les longs épis d’or,
Virtuoses qui vont s’éteindre avant l’automne,
Elles poussaient au ciel leur hymne monotone,
Qui dans l’ombre des nuits retentissait encor.


Et rien n’arrêtera leurs cris intarissables ;
Quand on les chassera de l’avoine et des blés,
Elles émigreront sur les buissons brûlés
Qui se meurent de soif dans les déserts de sables.

Sur l’arbuste effeuillé, sur les chardons flétris
Qui laissent s’envoler leur blanche chevelure,
On reverra l’insecte à la forte encolure,
Plein d’ivresse, toujours s’exalter dans ses cris ;

Jusqu’à ce qu’ouvrant l’aile en lambeaux arrachée,
Exaspéré, brûlant d’un feu toujours plus pur,
Son œil de bronze fixe et tendu vers l’azur,
Il expire en chantant sur la tige séchée.

(Les Champs et la Mer)



VIEUX JARDINS




Qui n’aime ces jardins des humbles dont les haies
Sont de neige au printemps, puis s’empourprent de baies
Que visite le merle à l’arrière-saison ;
Où dort, couvert de mousse, un vieux pan de maison
Qu’une vigne gaîment couronne de sa frise,
Sous la fenêtre étroite et que le temps irise ;
Où des touffes de buis d’âge immémorial
Répandent leur parfum austère et cordial ;
Où la vieillesse rend les groseilliers avares ;
Jardinets mesurant à peine quelques ares,
Mais si pleins de verdeurs et de destructions
Qu’on y suivrait le fil des générations ;
Où près du tronc caduc et pourri qu’un ver fouille,
Les cheveux allumés, l’enfant vermeil gazouille ;

Où vers le banc verdi les bons vieillards tremblants
Viennent, sur leur béquille appuyant leurs pas lents
Et gardant la gaîté, — car leur âme presbyte
Voit mieux les beaux lointains que la lumière habite, —
D’un regard déjà lourd de l’éternel sommeil,
Tout doucement sourire à leur dernier soleil ?

(Jeanne. Chant vi)



LES RUINES




Les vieillards, quand près d’eux, semaine par semaine,
Le temps a dévasté, tour à tour, fleurs et fruits,
Les vieillards ont, ainsi que la cité romaine,
Au cœur un forum mort plein de temples détruits ;

Silencieux désert où leur âme promène
Son long ennui stérile, où l’ortie et le buis,
Et l’herbe solitaire, en l’antique domaine,
Ont étouffé l’orgueil des fastes et des bruits ;

Où des frontons muets la légende effacée
Sous la rouille des ans dérobe sa pensée.
Plus de chants, les oiseaux aiment les floraisons.

Plus de prisme charmeur irisant les bruines,
Mais de graves soleils, de vastes horizons,
Éclairant la beauté dernière des ruines.

(Les Champs et la Mer)