Anthropologie (trad. Tissot)/Clarté et obscurité dans la conscience des représentations

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§VI.

De la clarté et de l’obscurité dans la conscience de nos représentations.


La conscience des représentations, qui suffit pour distinguer un objet d’un autre, est la clarté. Ce qui fait qu’on voit aussi clairement la composition des représentations, est la lucidité ou distinction. La lucidité seule fait de l’ensemble des représentations une connaissance. Dans toute connaissance il y a donc ordre avec diversité, parce que toute composition avec conscience suppose l’unité de cette conscience, par conséquent une règle de composition. — On ne peut pas opposer à la représentation claire la représentation confuse (perceptio confusa) ; on ne peut lui opposer que la représentation purement obscure ou non claire (non mere clara). Ce qui est confus doit être composé ; car, dans le simple, il n’y a ni ordre ni confusion. La confusion est donc la cause de la non-clarté ; ce n’en est pas la définition. — Dans toute représentation complexe (perceptio complexa), comme l’est toute connaissance (parce qu’il faut toujours à cet effet intuition et notion), la clarté tient constamment à l’ordre suivant lequel les représentations partielles sont composées ; et ces représentations partielles ou élémentaires se composent entre elles de deux manières, et se distinguent en deux classes : l’une purement logique, celle des représentations supérieures et des subordonnées (perceptio primaria et secundaria), division qui ne concerne que la forme ; — l’autre qui est réelle, celle des représentations principales et des accessoires (perceptio principalis et adhœrens). Grâce à cette double disposition des représentations, l’une logique et l’autre réelle, la connaissance acquiert toute la clarté dont elle est susceptible. — D’où l’on voit que si la faculté de connaître en général doit s’appeler entendement, dans l’acception la plus vaste du mot, l’entendement doit comprendre : la faculté de saisir les représentations données (attentio), pour produire une intuition ; la faculté de séparer ce qui est commun à plusieurs représentations (abstractio), pour produire une notion, et la faculté de réfléchir (reflexio), pour produire une connaissance de l’objet.

On appelle celui qui possède ces facultés à un degré supérieur une bonne tête ; celui qui ne les possède que dans une très faible mesure, un esprit faible (parce qu’il a toujours besoin d’être conduit par les autres) ; et celui qui en use avec une originalité créatrice (tirant par là de son propre fond ce qui doit être d’ordinaire enseigné par autrui), un génie.

Celui qui n’a rien appris de ce qu’on doit apprendre pour savoir une chose est un ignorant, s’il a le savoir dans le cas où il veut faire le savant, car au dehors de cette prétention il peut être un grand génie. Celui qui ne peut pas même penser, quoiqu’il puisse apprendre beaucoup de choses, est un esprit borné. — On peut être un grand savant (machine à enseigner les autres comme on a été soi-même enseigné), et cependant n’être encore que très borné quant à l’usage raisonné de son savoir historique. — Celui dont le procédé qui a servi à l’instruire trahit la contrainte de l’école dans la conversation ordinaire de la vie (par conséquent le défaut de liberté dans la pensée personnelle), est le pédant, qui peut être du reste un savant ou un soldat, ou même un homme de cour. Le pédant instruit est, au fond, de tous encore le plus supportable, parce qu’après tout on peut en apprendre quelque chose : au contraire l’embarras dans les formes (la pédanterie) est non seulement inutile chez les derniers, mais encore ridicule par suite de la présomption qui s’attache inévitablement au pédant, puisque c’est la prétention d’un ignorant.

Mais l’art, ou plutôt la facilité de parler avec le ton de la bonne société, et de se montrer en général au gré de la mode, est faussement appelé popularité, lors surtout qu’il s’agit de science ; c’est plutôt une légèreté enjolivée, qui déguise la grande pauvreté d’un esprit peu étendu. Mais il n’y a que dés enfants qui s’y laissent prendre. « Ton tambour (disait le quacker, dans Addison, à un officier bavard qui était à côté de lui en voiture) est ton emblème ; il résonne parce qu’il est vide. »

Pour juger les hommes d’après leurs facultés de connaître on les divise en ceux qui ont le sens commun (sensus communis), qui n’est assurément pas commun (sensus vulgaris), et en savants. Les premiers connaissent les règles à l’état d’application (in concreto), les autres les connaissent en elles-mêmes et avant leur application (in abstracto). — On nomme l’intelligence qui constitue la première manière de connaître, la saine intelligence humaine (bon sens) ; celle qui constitue la seconde, l’esprit éclairé (ingenium perspicax). — Il est remarquable que l’on se figure la première, qui n’est ordinairement regardée que comme une faculté pratique de connaître, comme une intelligence qui peut non seulement se passer de culture, mais à laquelle même la culture est préjudiciable lorsqu’elle n’est pas poussée suffisamment loin ; on l’estime donc outre mesure ; c’est une sorte de superstition ; on la regarde comme une mine cachée dans les profondeurs de l’âme ; on déclare même parfois que ses sentences sont comme autant d’oracles (le génie de Socrate) plus certains que tout ce que la science la plus accomplie peut jamais avancer. — Il est certain sans doute que si la solution d’une question repose sur les règles générales et innées de l’entendement (dont la possession s’appelle esprit naturel), il n’est pas aussi sûr de se préoccuper des principes scientifiques et artificiellement établis (de l’esprit de l’école), et d’embrasser en conséquence une détermination, que de s’en rapporter, dans le jugement, à l’inspiration des principes déterminants qui reposent obscurément au fond de l’âme. C’est ce qu’on pourrait appeler le tact logique : la réflexion se présente alors l’objet sous toutes les faces et en déduit un sage résultat, sans avoir conscience des actes qui s’accomplissent à cet effet dans l’intérieur de l’esprit.

Mais le bon sens ne peut prouver qu’il est en possession de cette supériorité que par rapport aux objets de l’expérience. Par l’expérience il peut non seulement s’élever à la connaissance, mais encore étendre l’expérience elle-même ; non pas, il est vrai, sous le rapport spéculatif, mais simplement sous le rapport empirico-pratique, car dans la spéculation il faut des principes scientifiques à priori ; mais dans la pratique expérimentale il peut y avoir aussi des expériences, c’est-à-dire des jugements qui soient continuellement confirmés par voie d expérimentation et de succès.


Notes de Kant[modifier]


Notes du traducteur[modifier]