Anthropologie (trad. Tissot)/Conscience volontaire de ses représentations

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Traduction par Joseph Tissot.
Librairie Ladrange (p. 17-18).



§ III.

De la conscience libre des représentations.


L'effort nécessaire pour avoir conscience de ses représentations, est, ou l’attention, ou l’abstraction, c'est-à-dire le fait d’appliquer son esprit à une représentation dont on a conscience, ou le fait de l'en détourner. — Cette dernière opération n'est pas comme une simple omission, une pure négation de la première (car il y aurait alors distraction) ; c'est au contraire un acte réel de la faculté de connaître, acte qui consiste à empêcher l'unité de conscience d'une représentation actuelle et sentie avec une autre. — On ne dit donc pas abstraire quelque chose, mais bien faire abstraction de quelque chose, c'est-à-dire d'une détermination de l'objet de ma représentation, opération par laquelle cette représentation conserve la généralité d'une notion, et trouve ainsi sa place dans l'entendement.

Pour pouvoir faire abstraction d'une représentation, alors même qu'elle s'impose à l'homme par les sens, il faut un effort plus grand que pour y donner son attention ; parce qu'il faut pour cela une liberté dans la faculté de penser, et cette force particulière de l'âme qui consiste à tenir en sa puissance l'état de ses représentations (animus sui compos). — À cet égard, l’abstraction est donc beaucoup plus difficile, mais aussi plus importante que l'attention, lorsqu'il s'agit de représentations sensibles.

Nombre d'hommes sont malheureux parce qu'ils ne peuvent pas abstraire. Tel ferait un bon mariage s'il pouvait ne pas faire attention à une verrue qui dépare un visage, ou à une dent qui manque à un râtelier. Mais nous avons tout particulièrement la mauvaise habitude défaire attention aux défauts des autres, même involontairement. Nous fixerons nos regards sur un bouton qui manque à l'habit de l'homme qui est en face de nous, ou sur la place vide que présente sa mâchoire ; nous rectifierons une de ses locutions vicieuses habituelles, sauf à l'humilier et à gâter ainsi notre rôle dans la conversation. — Si le principal est bon, non seulement il convient, mais il est juste encore de fermer les yeux sur ce qu'il y a de mal dans autrui ; notre propre bonheur y est intéressé. Mais cette faculté d'abstraire est une vertu qui ne peut être acquise que par l'usage.


Notes de Kant[modifier]


Notes du traducteur[modifier]