Anthropologie (trad. Tissot)/Jeu artificiel avec l’apparence sensible

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§ XIII.


Du jeu artificiel avec l’apparence sensible.


Le prestige occasionné à l’entendement par des représentations sensibles, peut être naturel ou artificiel ; il est, en conséquence, ou illusion (illusio) ou tromperie (fraus). — Le prestige qui force à regarder quelque chose comme réel sur le témoignage de la vue, quoique l’entendement déclare le fait impossible, s’appelle prestige (Augenverblendniss, prestigiœ).

L’illusion est ce genre de prestige qui subsiste, quoi qu’on sache que le prétendu objet n’est pas réel. — Ce jeu de l’âme avec l’apparence sensible est très agréable et très amusant ; par exemple, la perspective linéaire de l’intérieur d’un temple, ou, comme dit Raphaël Mengs en parlant du tableau de l’école péripatéticienne (du Corrége, si je ne me trompe) : « Que si on en regarde les sujets pendant quelque temps, ils semblent marcher ; » ou comme cet escalier si bien représenté en peinture avec une porte entr’ouverte, à l’hôtel de ville d’Amsterdam, que chacun est tenté d’y monter, etc.

Il y a tromperie des sens lorsque l’apparence cesse tout à coup dès qu’on sait comment la chose se passe. Tels sont les jeux de gobelet de toute espèce. Un vêtement dont la couleur tranche avantageusement à la vue est une illusion ; mais le fard est une tromperie. On est séduit par le premier, mystifié par le second. — De là vient aussi que l’on ne peut supporter des statues d’hommes ou d’animaux peintes d’après nature ; le spectateur y serait trompé, et prendrait ces statues pour des êtres vivants toutes les fois qu’elles tomberaient inopinément sous son regard.

La fascination (fascinatio), dans un état d’esprit sain d’ailleurs, est un prestige des sens dont on a nié la compatibilité avec les choses naturelles, attendu que le jugement qui reconnaît l’existence d’un objet (ou d’une de ses qualités), se convertit irrésistiblement, lorsque l’attention s’y applique, en un autre jugement qui déclare la non existence de cet objet (ou qu’il est autrement) ; le sens paraît donc se contredire lui-même comme un oiseau qui, en face d’un miroir dans lequel il s’aperçoit, volte et regarde son image tantôt comme un oiseau réel, tantôt comme n’en étant pas un. Ce jeu, qui fait que les hommes se défient de leurs propres sens, a lieu principalement chez ceux qui sont agités par la passion, une maîtresse qui, au dire d’Helvétius, avait été vue par son amant dans les bras d’un autre, et qui lui niait intrépidement le fait, put lui dire : « Infidèle, tu ne m’aimes plus, puisque tu t’en rapportes plutôt à ce que tu vois qu’à ce que je te dis. »

La tromperie qu’exerçaient les ventriloques, les Gassner, les Mesmériens, etc., était plus grossière ou du moins plus dangereuse. On appelait autrefois les pauvres femmes ignorantes qui s’imaginaient ainsi faire quelque chose de surnaturel, des sorcières ; cette croyance aux sorciers n’a pas encore entièrement disparu[1]. On dirait que le sentiment de l’admiration, à propos de quelque chose d’inouï, a par lui-même beaucoup d’attrait pour les faibles, non seulement parce qu’il leur ouvre tout à coup de nouvelles perspectives, mais encore parce qu’il les conduit à s’affranchir de l’usage pour eux pénible de la raison, et à placer les autres au milieu de leur propre ignorance.


Notes de Kant[modifier]

  1. Un pasteur protestant d’Écosse disait encore de nos jours en s’adressant comme témoin à un juge : « Monsieur, je vous assure sur mon honneur de prêtre que cette femme est une sorcière. » À quoi le juge répliqua : « Et moi je vous assure sur mon honneur de juge que vous n’êtes pas un grand sorcier. » Ce mot : Hexe (sorcière), devenu allemand, dérive des premiers mots sacramentels de la Messe dans la consécration de l’hostie, que le croyant voit des yeux du corps comme un petit morceau de pain, mais qu’il doit voir des yeux de l’esprit, après les paroles sacramentelles, comme le corps d’un homme. En effet, la formule hoc est corpus fut convertie en celle-ci : hocus pocus, sans doute par la crainte pieuse de nommer et de profaner le vrai nom, ainsi que la superstition est dans l’habitude d’agir à l’égard des objets non naturels, pour éviter d’être coupable.


Notes du traducteur[modifier]