Anthropologie (trad. Tissot)/Pouvoir par rapport à la faculté de connaître en général

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§ XII.


Du pouvoir à l’égard de la faculté de connaître en général.


Le paragraphe dixième, qui traitait de la faculté de l’apparence, laquelle n’est au pouvoir de personne, nous conduit à l’explication des notions de facile et de difficile (leve et grave) ; notions qui, d’après le sens littéral, n’expriment, en allemand du moins, que des qualités corporelles et des forces, mais qui, alors même, doivent indiquer, comme en latin, d’après une certaine analogie, le faisable (facile), et le comparativement faisable (difficile) ; car l’à peine faisable est cependant regardé par un sujet qui doute du degré de ses forces, relativement à la réalisation de cette chose difficile comme subjectivement non-faisable dans certaines positions et certains rapports qu’il soutient.

La facilité à faire quelque chose (promptitudo) ne doit pas être confondue avec l’habileté d’agir ainsi (habitus). La facilité indique un certain degré de la faculté mécanique : « Je puis, si je veux, » et signale une possibilité subjective ; l’habileté indique la nécessité subjectivement pratique, c’est-à-dire une habitude par conséquent un certain degré de la volonté, qui s’acquiert par l’usage souvent répété de la faculté : « Je veux, parce que le devoir l’ordonne. » — On ne peut donc pas définir la vertu : l’habileté dans les actions libres conformes à la justice ; car alors elle serait purement un mécanisme dans l’usage de la faculté. La vertu est au contraire la force morale dans l’accomplissement du devoir, force qui ne doit jamais devenir habitude, mais qui doit toujours au contraire procéder à nouveau et originellement de la façon de penser.

Le facile est opposé au difficile, mais souvent aussi à l’onéreux. Est facile pour un sujet, ce dont la réalisation exige une dépense de forces inférieures à celles dont il se sent doué. Qu’y a-t-il de plus facile que les formalités des visites, des félicitations et des condoléances ? Mais qu’y a-t-il aussi de plus fatiguant pour un homme occupé ? Ce sont des vexations amicales (contrariétés) dont chacun désire de tout son cœur être affranchi, tout en évitant de changer l’usage.

Il n’y a pas de vexations de ce genre à se conformer à des usages extérieurs religieux, mais qui ne se rapportent proprement qu’à une forme ecclésiastique. Ce qu’il y a de méritoire dans ces usages dévots consiste précisément en ce qu’ils ne servent à rien, et dans la simple soumission des croyants à se laisser patiemment tourmenter par des cérémonies et des observances, par des expiations et des macérations ( le plus est le mieux). Ces suggestions, mécaniquement faciles à la vérité (puisqu’elles n’exigent le sacrifice d’aucune inclination vicieuse), doivent être moralement très difficiles et onéreuses à l’homme raisonnable. — Quand donc le grand Maître populaire de morale disait : « Mes préceptes ne sont pas difficiles, » il ne voulait pas dire par là qu’ils n’exigeassent que peu d’efforts pour être accomplis ; car, en fait, ils exigent la pureté de tous les sentiments du cœur, la chose la plus difficile entre toutes celles qui peuvent être ordonnées ; mais pour un être raisonnable ils sont infiniment plus faciles cependant que des préceptes qui ont pour objet d’agir sans rien faire (gratis anhelare, multa agendo nihil agere), tels ceux que le judaïsme avait fondés ; car l’homme raisonnable trouve cent fois plus difficile ce qui est mécaniquement facile, lorsqu’il voit sa peine en cela perdue.

S’il y a du mérite à faire facilement quelque chose de difficile, il y a tromperie à le présenter comme facile, tout en ne pouvant pas le faire. Il n’y a pas de mérite à faire ce qui est facile. Des méthodes et des machines, entre autres la division des travaux entre différents ouvriers (travail de fabrique), rendent faciles beaucoup de choses qu’on ferait difficilement avec ses mains sans autre instrument.

Montrer des difficultés avant d’enseigner à les vaincre (comme par exemple dans les recherches de la métaphysique), c’est sans doute exposer au découragement ; mieux vaut cependant faire ainsi que de les dissimuler. Celui qui tient pour facile tout ce qu’il entreprend est un homme léger. Celui qui se rend facile tout ce qu’il fait est un homme adroit ; de même que celui qui ne réussit pas dans ses efforts est un maladroit. L’entretien dans la société (la conversation) n’est qu’un jeu où tout doit être facile et rendu tel. C’est pourquoi les cérémonies dans ces sortes de rapports (la raideur), par exemple, l’adieu solennel après un dîner, ont été abandonnées comme choses surannées.

Les motifs des hommes dans l’entreprise d’un ouvrage varient suivant la différence des tempéraments. Les uns sont stimulés par les difficultés et les inquiétudes (les mélancoliques), tandis que l’espérance est la facilité présumée de l’exécution et le premier mobile des autres (les sanguins).

Mais que penser de la maxime fanfaronne des hommes forts, qui n’a pas sa raison dans le seul tempérament : « L’homme peut ce qu’il veut ! » Elle n’est pas autre chose qu’une pompeuse tautologie : ce que l’homme veut en effet sur l’ordre de sa raison moralement obligatoire, il le doit ; il peut donc aussi le faire (car la raison ne lui ordonnera pas l’impossible). Mais, il y a quelques années déjà, on a vu des fous qui s’étaient aussi appliqué la maxime dans le sens physique, et qui se donnaient pour des bouleverseurs du monde ; mais la race en est passée depuis longtemps.

L’habitude passive (consuetudo), qui a lieu lorsque les sensations de même nature, prolongées et uniformes, détournent l’attention des sens, et, lorsqu’on n’en a presque plus conscience, rend à la vérité le mal facilement supportable (ce qu’on décore mal à propos du nom d’une vertu, de la patience) ; mais elle rend aussi plus difficile la conscience et le souvenir d’un bienfait reçu, ce qui conduit ordinairement à l’ingratitude (non vertu réelle). L’habitude active (assuetudo), au contraire, est une contrainte physique intérieure qui porte à faire à l’avenir comme on a fait jusque-là. Elle ôte aux bonnes actions leur valeur morale, par cela même qu’elle porte atteinte à la liberté de l’âme, et s’attire le ridicule en conduisant à des répétitions machinales du même acte (monotonie). — Des mots parasites habituels (des phrases destinées à remplir simplement le vide des pensées) font craindre à l’auditeur le retour de la même sottise, et font de l’orateur une machine à paroles. La cause du dégoût qu’excite en nous la vue de l’habitude machinale dans autrui, tient à ce que l’animal déborde ici tout à fait l’homme ; l’acte machinal se produit alors régulièrement par une sorte d’instinct, et comme s’il était le produit d’une autre nature id’une nature non humaine), avec péril pour l’agent de tomber dans la classe des êtres dépourvus de raison. — Certains actes habituels peuvent cependant s’accomplir avec dessein et mériter l’approbation lorsque la nature refuse son secours au libre arbitre ; par exemple s’habituer, dans la vieillesse, à prendre ses repas à une certaine heure, à n’en prendre que de telle espèce et telle quantité, à se coucher et à se lever à telle heure, et par conséquent se convertir insensiblement en une mécanique vivante ; ce qui n’est tolérable que comme exception et en cas de nécessité. En principe, toute habitude machinale doit être proscrite.


Notes de Kant[modifier]


Notes du traducteur[modifier]