Aphorismes sur la sagesse dans la vie/Chapitre 3

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Traduction par J.-A. Cantacuzène.
Librairie Germer Baillière et Cie (p. 51-62).


CHAPITRE III

DE CE QUE L’ON A


Épicure, le grand docteur en félicité, a admirablement et judicieusement divisé les besoins humains en trois classes. Premièrement, les besoins naturels et nécessaires : ce sont ceux qui, non satisfaits, produisent la douleur ; ils ne comprennent donc que le « victus » et l’ « amictus » (nourriture et vêtement). Ils sont faciles à satisfaire. — Secondement, les besoins naturels mais non nécessaires : c’est le besoin de la satisfaction sexuelle, quoique Épicure ne l’énonce pas dans le rapport de Laërce (du reste, je reproduis ici, en général, toute cette doctrine légèrement modifiée et corrigée). Ce besoin est déjà plus difficile à satisfaire. — Troisièmement, ceux qui ne sont ni naturels ni nécessaires : ce sont les besoins du luxe, de l’abondance, du faste et de l’éclat ; leur nombre est infini et leur satisfaction très difficile (voy. Diog. Laërce, l. X, ch. 27, § 149 et 127 ; — Cicéron, De fin., I, 13).

La limite de nos désirs raisonnables se rapportant à la fortune est difficile, sinon impossible à déterminer. Car le contentement de chacun à cet égard ne repose pas sur une quantité absolue, mais relative, savoir sur le rapport entre ses souhaits et sa fortune ; aussi cette dernière, considérée en elle-même, est-elle aussi dépourvue de sens que le numérateur d’une fraction sans dénominateur. L’absence des biens auxquels un homme n’a jamais songé à aspirer ne peut nullement le priver, il sera parfaitement satisfait sans ces biens, tandis que tel autre qui possède cent fois plus que le premier se sentira malheureux, parce qu’il lui manque un seul objet qu’il convoite. Chacun a aussi, à l’égard des biens qu’il lui est permis d’atteindre, un horizon propre, et ses prétentions ne vont que jusqu’aux limites de cet horizon. Lorsqu’un objet, situé en dedans de ces limites, se présente à lui de telle façon qu’il puisse être certain de l’atteindre, il se sentira heureux ; il se sentira malheureux, au contraire, si, des obstacles survenant, cette perspective lui est enlevée. Ce qui est placé au delà n’a aucune action sur lui. C’est pourquoi la grande fortune du riche ne trouble pas le pauvre, et c’est pour cela aussi, d’autre part, que toutes les richesses qu’il possède déjà ne consolent pas le riche quand il est déçu dans une attente (La richesse est comme l’eau salée : plus on en boit, plus elle altère ; il en est de même aussi de la gloire).

Ce fait qu’après la perte de la richesse ou de l’aisance, et aussitôt la première douleur surmontée, notre humeur habituelle ne différera pas beaucoup de celle qui nous était propre auparavant, s’explique par là que, le facteur de notre avoir ayant été diminué par le sort, nous réduisons aussitôt après, de nous-mêmes, considérablement le facteur de nos prétentions. C’est là ce qu’il y a de proprement douloureux dans un malheur ; cette opération une fois accomplie, la douleur devient de moins en moins sensible et finit par disparaître ; la blessure se cicatrise. Dans l’ordre inverse, en présence d’un événement heureux, la charge qui comprime nos prétentions remonte et leur permet de se dilater : c’est en cela que consiste le plaisir. Mais celui-ci également ne dure que le temps nécessaire pour que cette opération s’achève ; nous nous habituons à l’échelle ainsi augmentée des prétentions, et nous devenons indifférents à la possession correspondante de richesses. C’est là ce qu’exprime un passage d’Homère (Od., XVIII, 130-137) dont voici les deux derniers vers :

Τοιος γαρ νοος εστιν επιχθονιων ανθρωπων
Ο : ον εφ’ ημαρ αγει πατηρ ανδρων τε, θεων τε.

(Tel est l’esprit des hommes terrestres, semblables aux jours changeants qu’amène le Père des hommes et des dieux.) — (Tr. Leconte de Lisle.)

La source de nos mécontentements est dans nos efforts toujours renouvelés pour élever le facteur des prétentions pendant que l’autre facteur s’y oppose par son immobilité.

Il ne faut pas s’étonner de voir, dans l’espèce humaine pauvre et remplie de besoins, la richesse plus hautement et plus sincèrement prisée, vénérée même, que toute autre chose ; le pouvoir lui-même n’est considéré que parce qu’il conduit à la fortune ; il ne faut pas être surpris non plus de voir les hommes passer à côté ou par-dessus toute autre considération quand il s’agit d’acquérir des richesses, de voir par exemple les professeurs de philosophie faire bon marché de la philosophie pour gagner de l’argent. On reproche fréquemment aux hommes de tourner leurs vœux principalement vers l’argent et de l’aimer plus que tout au monde. Pourtant il est bien naturel, presque inévitable d’aimer ce qui, pareil à un protée infatigable, est prêt à tout instant à prendre la forme de l’objet actuel de nos souhaits si mobiles ou de nos besoins si divers. Tout autre bien, en effet, ne peut satisfaire qu’un seul désir, qu’un seul besoin : les aliments ne valent que pour celui qui a faim, le vin pour le bien portant, les médicaments pour le malade, une fourrure pendant l’hiver, les femmes pour la jeunesse, etc. Toutes ces choses ne sont donc que αγαθα προς τι, c’est-à-dire relativement bonnes. L’argent seul est le bon absolu, car il ne pourvoit pas uniquement à un seul besoin « in concreto », mais au besoin en général, « in abstracto ».

La fortune dont on dispose doit être considérée comme un rempart contre le grand nombre des maux et des malheurs possibles, et non comme une permission et encore moins comme une obligation d’avoir à se procurer les plaisirs du monde. Les gens qui, sans avoir de fortune patrimoniale, arrivent par leurs talents, quels qu’ils soient, en position de gagner beaucoup d’argent, tombent presque toujours dans cette illusion de croire que leur talent est un capital stable et que l’argent que leur rapporte ce talent est par conséquent l’intérêt dudit capital. Aussi ne réservent-ils rien de ce qu’ils gagnent pour en constituer un capital à demeure, mais ils dépensent dans la même mesure qu’ils acquièrent. Il s’ensuit qu’ils tombent d’ordinaire dans la pauvreté, lorsque leurs gains s’arrêtent ou cessent complètement ; en effet, leur talent lui-même, passager de sa nature comme l’est par exemple le talent pour presque tous les beaux-arts, s’épuise, ou bien encore les circonstances spéciales ou les conjonctures qui le rendaient productif ont disparu. Des artisans peuvent à la rigueur mener cette existence, car les capacités exigées pour leur métier ne se perdent pas facilement ou peuvent être suppléées par le travail de leurs ouvriers ; de plus, leurs produits sont des objets de nécessité dont l’écoulement est toujours assuré ; un proverbe allemand dit avec raison : « Ein Handwerk hat einen goldenen Boden, » c’est-à-dire un bon métier vaut de l’or.

Il n’en est pas de même des artistes et des virtuosi de toute espèce. C’est justement pour cela qu’on les paye si cher, mais aussi et par la même raison devraient-ils placer en capital l’argent qu’ils gagnent ; dans leur présomption, ils le considèrent comme n’en étant que les intérêts et courent ainsi à leur perte.

En revanche, les gens qui possèdent une fortune patrimoniale savent très bien, dès le principe, distinguer entre un capital et des intérêts. Aussi la plupart chercheront à placer sûrement leur capital, ne l’entameront en aucun cas et réserveront même, si possible, un huitième au moins sur les intérêts, pour obvier à une crise éventuelle. Ils se maintiennent ainsi le plus souvent dans l’aisance. Rien de tout ce que nous venons de dire ne s’applique aux commerçants ; pour eux, l’argent est en lui-même l’instrument du gain, l’outil professionnel pour ainsi dire : d’où il suit que, même alors qu’ils l’ont acquis par leur propre travail, ils chercheront dans son emploi les moyens de le conserver ou de l’augmenter. Aussi la richesse est habituelle dans cette classe plus que dans aucune autre.

En général, on trouvera que, d’ordinaire, ceux qui se sont déjà colletés avec la vraie misère et le besoin, les redoutent incomparablement moins et sont plus enclins à la dissipation que ceux qui ne connaissent ces maux que par ouï-dire. À la première catégorie appartiennent tous ceux qui, par n’importe quel coup de fortune ou par des talents spéciaux quelconques, ont passé rapidement de la pauvreté à l’aisance ; à l’autre, ceux qui sont nés avec de la fortune et qui l’ont conservée. Tous ceux-ci s’inquiètent plus de l’avenir que les premiers et sont plus économes. On pourrait en conclure que le besoin n’est pas une aussi mauvaise chose qu’il paraît l’être, vu de loin. Cependant la véritable raison doit être plutôt la suivante : c’est que pour l’homme né avec une fortune patrimoniale la richesse apparaît comme quelque chose d’indispensable, comme l’élément de la seule existence possible, au même titre que l’air ; aussi la soignera-t-il comme sa propre vie et sera-t-il généralement rangé, prévoyant et économe. Au contraire, pour celui qui dès sa naissance a vécu dans la pauvreté, c’est celle-ci qui semblera la condition naturelle ; la richesse, qui, par n’importe quelle voie, pourra lui échoir plus tard, lui paraîtra un superflu, bon seulement pour en jouir et la gaspiller ; il se dit que, lorsqu’elle aura disparu de nouveau, il saura se tirer d’affaire sans elle tout comme auparavant, et que, de plus, il sera délivré d’un souci. C’est le cas de dire avec Shakespeare :

The adage must be verified,
That beggars mounted run their horse to death.
______________(Henry VI, P. 3, A. 1.)

(Il faut que le proverbe se vérifie : Le mendiant à cheval fait galoper sa bête à mort.)

Ajoutons encore que ces gens-là possèdent non pas tant dans leur tête que dans le cœur une ferme et excessive confiance d’une part dans leur chance et d’autre part dans leurs propres ressources, qui les ont déjà aidés à se tirer du besoin et de l’indigence ; ils ne considèrent pas la misère, ainsi que le font les riches de naissance, comme un abîme sans fond, mais comme un bas-fond qu’il leur suffit de frapper du pied pour remonter à la surface. C’est par cette même particularité humaine qu’on peut expliquer comment des femmes, pauvres avant leur mariage, sont très souvent plus exigeantes et plus dépensières que celles qui ont fourni une grosse dot ; en effet, la plupart du temps, les filles riches n’apportent pas seulement de la fortune, mais aussi plus de zèle, pour ainsi dire plus d’instinct héréditaire à la conserver que les pauvres. Toutefois ceux qui voudraient soutenir la thèse contraire trouveront une autorité dans la première satire de l’Arioste ; en revanche, le docteur Johnson se range à mon avis : « A woman of fortune being used to the handling of money, spends it judiciously : but a woman who gets the command of money for the first time upon her marriage, has such a gust in spending it, that she throws it away with great profusion » (voir Boswell, Life of Johnson, vol. III, p. 199, édit. 1821) (Une femme riche, étant habituée à manier de l’argent, le dépense judicieusement ; mais celle qui par son mariage se trouve placée pour la première fois à la tête d’une fortune, trouve tant de goût à dépenser qu’elle jette l’argent avec une grande profusion). Je conseillerais, en tout cas, à qui épouse une fille pauvre, de lui léguer non pas un capital, mais une simple rente, et surtout de veiller à ce que la fortune des enfants ne tombe pas entre ses mains.

Je ne crois nullement faire quelque chose qui soit indigne de ma plume en recommandant ici le soin de conserver sa fortune, gagnée ou héritée ; car c’est un avantage inappréciable de posséder tout acquise une fortune, quand elle ne suffirait même qu’à permettre de vivre aisément, seul et sans famille, dans une véritable indépendance, c’est-à-dire sans avoir besoin de travailler ; c’est là ce qui constitue l’immunité qui exempte des misères et des tourments attachés à la vie humaine ; c’est l’émancipation de la corvée générale qui est le destin propre des enfants de la terre. Ce n’est que par cette faveur du sort que nous sommes vraiment homme né libre ; à cette seule condition, on est réellement sui juris, maître de son temps et de ses forces, et l’on dira chaque matin : « La journée m’appartient. » Aussi, entre celui qui a mille écus de rente et celui qui en a cent mille, la différence est-elle infiniment moindre qu’entre le premier et celui qui n’a rien. Mais la fortune patrimoniale atteint sa plus haute valeur lorsqu’elle échoit à celui qui, doué de forces intellectuelles supérieures, poursuit des dessins dont la réalisation ne s’accommode pas à un travail pour vivre : placé dans ces conditions, cet homme est doublement doté par le sort ; il peut maintenant vivre tout à son génie, et il payera au centuple sa dette envers l’humanité en produisant ce que nul autre ne pourrait produire et en créant ce qui constituera le bien et en même temps l’honneur de la communauté humaine. Tel autre, placé dans une situation aussi favorisée, méritera bien de l’humanité par ses œuvres philanthropiques. Quant à celui qui, possédant un patrimoine, ne produit rien de semblable, dans quelque mesure que ce soit, fût-ce à titre d’essai, ou qui par des études sérieuses ne se crée pas au moins la possibilité de faire progresser une science, celui-là n’est qu’un fainéant méprisable. Il ne sera pas heureux non plus, car le fait d’être affranchi du besoin le transporte à l’autre pôle de la misère humaine, l’ennui, qui le torture tellement qu’il serait bien plus heureux si le besoin lui avait imposé une occupation. Cet ennui le fera se jeter facilement dans des extravagances qui lui raviront cette fortune dont il n’était pas digne. En réalité, une foule de gens ne sont dans l’indigence que pour avoir dépensé leur argent pendant qu’ils en avaient, afin de procurer un soulagement momentané à l’ennui qui les oppressait.

Les choses se passent tout autrement quand le but qu’on poursuit est de s’élever haut dans le service de l’État ; quand il s’agit, par conséquent, d’acquérir de la faveur, des amis, des relations, au moyen desquels on puisse monter de degré en degré et arriver peut-être un jour aux postes les plus élevés : en pareil cas, il vaut mieux, au fond, être venu au monde sans la moindre fortune. Pour un individu surtout qui n’est pas de la noblesse et qui a quelque talent, être un pauvre gueux constitue un avantage réel et une recommandation. Car ce que chacun recherche et aime avant tout, non seulement dans la simple conversation, mais encore, a fortiori dans le service public, c’est l’infériorité de l’autre. Or il n’y a qu’un gueux qui soit convaincu et pénétré de son infériorité profonde, entière, indiscutable, omnilatérale, de sa totale insignifiance et de sa nullité, au degré voulu par la circonstance. Un gueux seul s’incline assez souvent et assez longtemps, et sait courber son échine en révérences de 90 degrés bien comptés : lui seul endure tout avec le sourire aux lèvres, seul il reconnaît que les mérites n’ont aucune valeur ; seul il vante comme chefs-d’œuvre, publiquement, à haute voix ou en gros caractères d’impression, les inepties littéraires de ses supérieurs ou des hommes influents en général ; seul il s’entend à mendier ; par suite, lui seul peut être initié à temps, c’est-à-dire dès sa jeunesse, à cette vérité cachée que Gœthe nous a dévoilée en ces termes :

Ueber’s Niederträchlige
Niemand sich beklage :
Deim es ist das Mächtige,
Wos raan dir auch sage.
____________(W. O., Divan.)

(Que nul ne se plaigne de la bassesse, car c’est la puissance, quoi que l’on vous dise.) — (Trad. Porchat.)

Celui-là, au contraire, qui tient de ses parents une fortune suffisante pour vivre sera d’ordinaire récalcitrant ; il est habitué à marcher tête levée ; il n’a pas appris tous ces tours de souplesse ; peut-être même s’avise-t-il de se prévaloir de certains talents qu’il possède et dont il devrait plutôt comprendre l’insuffisance en face de ce qui se passe avec le médiocre et rampant[1] ; il est capable aussi de remarquer l’infériorité de ceux qui sont placés au-dessus de lui, et enfin, quand les choses en arrivent à être indignes, il devient rétif et ombrageux. On ne se pousse pas avec cela dans le monde, et il pourra lui arriver finalement de dire avec cet impudent Voltaire : « Nous n’avons que deux jours à vivre ; ce n’est pas la peine de les passer à ramper sous des coquins méprisables. » Malheureusement, soit dit en passant, coquin méprisable est un attribut pour lequel il existe diantrement de sujets dans ce monde. Nous pouvons donc voir que ce que dit Juvénal :

Haud facile emergunt, quorum virtutibus obstat
Res angusta domi.

____________(Sat. II, v. 164.)

(Difficilement le mérite se fait jour, quand il est aux prises avec le besoin.) — (Trad. éd. Dubochet.)


s’applique plutôt à la carrière des gens éminents qu’à celle des gens du monde.

Parmi les choses que l’on possède, je n’ai pas compté femme et enfants, car on est plutôt possédé par eux. On pourrait avec plus de raison y comprendre les amis ; mais ici également le propriétaire doit, dans la même mesure, être aussi la propriété de l’autre.


  1. En français dans l’original.