Architecture rurale, premier cahier, 1793/origine du pisé

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ORIGINE DU PISÉ.

Le pisé est une opération manuelle, fort simple ; c’est en comprimant la terre dans un moule ou dans un encaissement, qu’on parvient à faire de petites, de grandes et de hautes maisons : le pisé seroit plus significatif par celui de massiver ou massivation, car cet ouvrage est véritablement un massif, puisqu’il n’y reste aucun joint, tandis que le mortier en fournit d’innombrables pour la liaison des pierres ; mais il faut bien se soumettre aux termes d’ouvriers, à toutes ces dénominations vulgaires que l’on a été forcé d’adopter dans la langue française : cependant je préviens que je me servirai indifféremment, dans le cours de cet ouvrage, des mots piser, massiver, presser, comprimer ou battre la terre.

L’origine du pisé, quoique peu connu dans la France, oublié dans les autres états, remonte aux premiers siècles : à entendre Pline, il paroît que Noé en fut le premier inventeur, ayant appris cela, dit-il, en voyant faire le nid aux hirondelles[1] : quoi qu’il en soit, il est certain que les anciens ont connu et pratiqué cet art. Le même auteur ajoute : Que dirons-nous des murailles de pisé qu’on voit en Barbarie et en Espagne, où elles sont appellées murailles de forme, puisqu’on enforme la terre entre deux ais : cette terre, ainsi pressée, résiste à la pluie, aux vents et au feu ; il n’y a ciment ni mortier qui soit plus dur que cette terre ; ce qui est si vrai, que les guettes et lanternes qu’Annibal fit construire en Espagne, et les tours qu’il fit bâtir sur les cîmes des montagnes, sont encore existantes ; néantmoins elles sont de pisé.[2]

M. Goiffon prétend que les Romains faisoient usage du pisé ; on ne sera point fâché si je rapporte ici les remarques de cet académicien : On conçoit aisément pourquoi une coutume qui n’a pas pour principe une utilité réelle, peut être circonscrite dans une province ; mais on ne rend pas si facilement raison de cette localité, si nous pouvons nous exprimer ainsi, quand elle tend au bien général, soit relativement à l’économie sur les matières premières, soit à la diminution et à la promptitude du travail. L’art du maçon piseur, que nous publions[3], renferme ces avantages. Cet art de construire en pisé se transmet de génération en génération dans le Lyonnois, par une succession non interrompue, à remonter jusqu’aux anciens Romains, qui l’habitèrent, et vraisemblablement l’y apportèrent, ainsi que la culture de la vigne et nombre d’autres arts, dans la pratique desquels on retrouve encore et leurs termes et leur génie.

M. l’abbé Rozier[4] a découvert qu’on employe le pisé en Catalogne. L’Espagne, comme la France, a donc une seule province où l’on ait conservé cet antique genre de bâtir : sans doute qu’il ne s’est pas plus répandu dans ce royaume que dans ce pays ; à peine chez nous le fait-on exécuter dans les provinces circonvoisines au Lyonnois, ce n’est que dans une partie du Dauphiné, de la Bourgogne, du Vivarais, où on l’entreprend. La Bresse, qui a d’excellentes terres à piser, construit encore en bois : le pisé gagne peu de pays, il faut nécessairement le propager, particulièrement dans les pays au nord de Paris, où les matériaux sont si rares, même manquent. Il faut aussi le faire exécuter sur les montagnes, dans les vallées, où les transports sont difficiles, bien souvent impossibles : il faut s’en servir en tous lieux, puisque le pisé ne coûte que la main d’œuvre, exclut toutes espèces de matériaux, toutes leurs voitures et toutes sortes de préparations ; enfin il faut bâtir par cette méthode dans toutes les campagnes, puisque les bâtimens des fermes, que l’on est obligé de faire de grande étendue pour l’exploitation et pour y fermer les récoltes volumineuses, coûtent immensément et ne rendent rien.

  1. Histoire du Monde de C. Pline II, imprimée à Genève en 1625, tome I, livre 7, chapitre 56.
  2. Même Histoire, tome 2, livre 35, chap. 14.
  3. Ce citoyen zélé, en 1772, avoit fait un petit ouvrage dont l’édition est épuisée ; si M. Goiffon eût pratiqué le pisé, son traité auroit été complet, et seroit cause que cet art se seroit répandu, ce qui auroit épargné les plus grandes pertes aux habitans des villages qui bâtissent tout en bois.
  4. Journal de Physique de cet auteur.